ARRÊTE
« Art. I. — A partir du 2 septembre et jusqu'à nouvel ordre, dès la tombée de la nuit, nulle fenêtre ne pourra être éclairée.
« Art. 2. — Tout agent ou représentant de la force publique aura droit de perquisition chez l'habitant qui enfreindrait cet ordre. »
En effet, on se plaignait beaucoup des signaux lumineux. Et déjà des citoyens plus particulièrement nerveux avaient dénoncé d'autres citoyens dont la négligence était le seul crime. On va pouvoir maintenant établir la différence entre les braves gens et les espions. Au fond, est-ce bien sur?
Le certain est que Spohn, Stadler, moi et César, nous aurons des nuits plus obscures pour notre promenade au port Saint-
Georges. Comme le dit le préfet, « nous supporterons allègrement cet inconvénient )).
Des bombes ont été lancées sur Paris : l'une rue de Hanovre, près de l'avenue de l'Opéra, l'autre sur un immeuble de la rue du Midi. Les dégâts sont insignifiants. Les Parisiens se sont, paraît-il, bien amusés.
Nous continuons, nous, à écouter le canon. Mais comme nous ne savons rien, tu m'excuseras de ne pas te dire grand'chose.
Nancj, 3 septembre 1914-
Chez nous la situation reste sans changement. Le communiqué le dit. La voix constante du canon le proclame.
U Humanité, d'autre part, affirme que tout sera tenté pour empêcher l'envahisseur d'arriver à Paris, et que la capitale sera défen-^ due avec énergie.
Quelle horreur d'avoir à envisager pareille éventualité I
Vers le milieu de la journée, nous apprenons qu'un corps de cavalerie allemande marche vers la forêt de Compiègne. Et ce m'est une douleur atroce, au milieu des soucis qui m'assiègent, de savoir que Paris est en danger, et que peut-être la ville exquise, la ville aimée, la ville parfaite sera envahie par les hordes prussiennes et mise à feu et à sang.
Tout disparaît devant cette conception d'horreur.
NANCY SAUVEE ilQ
Et voici aussi que le Gouvernement a quitté Paris avec le Président de la République. Quelles abominables nouvelles allons-nous recevoir demain?
Je crois que le Gouvernement a bien fait de s'en aller. Mais l'avenir devient plus sombre.
(( J'ai reçu mandat de défendre Paris contre l'envahisseur, écrit le général Gallieni. Ce mandat, je le remplirai jusqu'au bout. »
Ces paroles présagent des heures plus terribles encore que celles que nous avons entendu sonner.
ici, on nous a enlevé les canons allemands et la mitrailleuse pour les conduire plus loin, à l'intérieur, et on a fusillé plusieurs espions, entre autres un surpris au moment où il coupait des fils téléphoniques, un autre qui faisait des signaux dans un clocher, et un troisième qui posait une antenne de télégraphie sans fil.
Je vais tristement me reposer, si je peux, en songeant à mon cher Paris.
Nancy, 4 septembre iyi4-
Une bombe! Nous avons reçu une bombe.
Deux bombes, même.
Je montais à midi pour déjeuner. Spohn, qui était sur la terrasse, vint à moi.
— Vous n'avez pas entendu?
— Quoi? le canon?
— Non. Rien.
Nous nous asseyons. Nous avions à peine commencé à attaquer les hors-d'œuvre que mon collaborateur Lenoble paraît.
— Un aéroplane allemand, me dit-il, vient de jeter une bombe sur la place de la Cathédrale. Un homme a été tué, deux autres ont été blessés, ainsi qu'une fillette.
— Ah! s'écrie Spohn. Je savais bien que c'était ça. Je n'ai pas osé insister de peur que vous vous moquiez.
Nous partons tous vivement, et sur la place on nous conte la chose.
Tout à l'heure, un aéroplane, volant à une telle hauteur qu'il était presque invisible, a lancé deux bombes.
L'une est tombée rue du Maréchal- Exelmans, dans une petite cour. L'engin a fait voler en éclats les fenêtres du n° 55 et des habitations voisines. Le soubassement de la maison a subi quelques dommages. La trappe de la cave a été brisée. Pas de victime. C'est tout.
La seconde bombe est tombée sur la place de la Cathédrale, devant la vespasienne, dont le garde-vue en tôle a été presque entièrement percé par les projectiles, et a creusé un trou de vingt centimètres.
La mitraille que contenait la bombe a traversé les volets de fer d'une boucherie au rez-de-chaussée, et causé d'assez sérieux dégâts au premier étage.
L'hôtel de la Poste a reçu une grande quantité d'éraflures. La façade de la cathédrale a été criblée. Toutes les façades voisines ont subi de cruels dommages.
Des soldats ont tiré sur le taube, mais n'ont pu l'atteindre.
Bientôt après, deux avions français prenaient en chasse le bandit ailé.
Un vendeur de journaux, Michel Bordener, a eu le crâne fracturé. Une fillette, Angèle Roux, âgée de treize ans, a été atteinte à la tempe droite. La fillette et le marchand de journaux sont morts.
Il y a trois blessés.
Effet sur la population? Nul. Si, pourtant. Tout Nancy a défilé dans l'après-midi sur la place de la Cathédrale, examinant avec intérêt les traces laissées par la bombe.
« Nancy, ai-je écrit dans le journal, a l'air vraiment d'avoir reçu non pas deux bombes, mais plutôt une décoration de guerre.
« Si les Allemands ont compté, en tuant un marchand de journaux et une fillette, terroriser Nancy , ils se sont étrangement trompés. Ce sont des victimes de la guerre, comme le sont nos soldats morts au feu. Nous les honorons. Nous ne pleurons pas.
ce Non. Ce qu'on a retenu de cette affaire, c'est que, pour produire un effet colossal, les avions allemands ont détérioré la façade
d'une charcuterie et n'ont réussi qu'à transformer en monument presque historique une vespasienne. »
Voici donc la première blessure qui atteint Nancy. La courageuse cité a été très crâne. Elle n'a même pas consenti à paraître émue. C'est bien.
... On nous télégraphie que dans la région de Paris il n'y a eu aucun contact.
Dans la région de Paris!...
Nancy, 5 septembre I9i4-
c( En Lorraine et dans les Vosges, dit le communiqué, le combat continue, pied à pied, et avec des alternatives diverses. »
Ces nouvelles sont aussi enveloppées de mystère que la partie du télégramme officiel où l'on nous affirme <r que l'ennemi paraît négliger Paris pour poursuivre sa tentative de mouvement débordant )>.
Nous tendons le dos, simplement, puisque nous n'avons plus, pour occuper notre imagination , que de sommaires bouts de phrases qui ne disent pas grand'chose ou rien du tout.
On va visiter le pauvre petit trou creusé par la bombe d'hier, et on peste contre les espions. L'espionnage est actuellement le plus fréquent sujet de conversation. De temps en temps on arrête dans notre salle de dépêches de braves gens qui, ayant l'ac-
cent un peu rude, sont pris pour des Allemands.
L'un d'eux, qu'on avait enfermé dans un de nos locaux, attendant son transfert au commissariat de police, me prend à témoin.
— Vous le savez. Monsieur, je suis un honorable commerçant. Vous me connaissez, n'est-ce pas?
— Oui. Un instant d'entretien avec le commissaire de police vous délivrera. Qu'estce que vous voulez? Il faut avoir de la patience et du calme.
— De la patience? du calme? J'en ai plus que personne. Sous prétexte que je porte des lorgnons à monture d'or, et que ma moustache est blonde et taillée court, voilà la septième fois que l'on m'arrête depuis dimanche. Je voudrais vous y voir.
— Non, merci, lui ai-je répondu gaiement. J'aimerais mieux, à votre place, me raser complètement et porter des lunettes avec monture d'acier.
Cette plaisanterie ne l'a pas consolé, et pour la septième fois il a été conduit au poste.
iOURNAL 15
22 6 JOURNAL d'uM BOURGEOIS DE NANCY
Le haut commandement d'ailleurs insiste par la note que voici :
€ Les municipalités devront surveiller avec le plus grand soin, sous leur responsabilité et sous peine de sanctions sévères, les individus suspects, les clochers d'où peuvent partir des signaux lumineux, les lignes télégraphiques et téléphoniques. »
Gomme on est toujours suspect à quelqu'un, on risque à chaque moment d'être signalé. C'est un des multiples et petits désagréments de la guerre. Il est des gens qui supportent cela sans bonne humeur.
Les sauf-conduits de toute nature et pour toutes les directions sont délivrés à la préfecture. Le commissaire central n'en donne plus, en attendant — ce qui ne tardera pas — que l'on confie de nouveau ce service à la pohce après l'avoir enlevé à la préfecture.
Quant à la circulation des bicyclettes, qui avait été interdite sur la rive droite de la Meurthe, elle est maintenant interdite également sur une partie de la rive gauche.
Nous sommes, à Nancy, dans l'état d'es-
prit du couvreur qui, tombé du toit, se disait à la hauteur du second étage :
— Jusqu'ici ça ne va pas trop mal. Pourvu que ça dure!
Mais le couvreur était à peu près certain de se casser les reins. Tandis que j'ai toujours la plus ardente confiance en notre destinée.
Nancy, G septembre 19 1/^.
Aujourd'hui dimanche, jour sans joie parce qu'il n'est pas accompagné par le rythme du travail régulier.
Que veut dire ceci, qu'en cinq hgnes nous adresse le Gouvernement mihtaire ?
« L'ennemi, poursuivant son large mouvement de conversion, continue à laisser le camp retranché de Paris sur sa droite, et à marcher dans la direction du sud-est. t>
Jusqu'où marcheront les Allemands dans la direction du sud-est? J'aime mieux n'y pas songer, et tout ce que j'entends ramène ma pensée à cette phrase sinistre.
J'écris, pour fuir l'obsession, un article qui demande de la patience, de la patience, une persévérance entêtée.
Nancy, 7 septembre igiA-
C'est hier, pendant que l'armée allemande, continuant à s'éloigner de Paris, poursuit vers le sud-est le mouvement entamé par elle depuis deux jours, que l'Angleterre, la France et la Russie se sont mutuellement engagées à ne pas conclure de paix séparée.
C'est un acte important et d'une loyauté parfaite. Nous serons, nul n'en doute, victorieux. Nous en aurons terminé avec la hargneuse menace allemande qui brisait nos efforts pacifiques et rabattait les ailes à toutes nos initiatives, à tous nos espoirs.
Pour notre situation en Lorraine, je ne peux plus rien dire, sinon que nos troupes continuent à se battre, que le canon ne cesse de gronder, que nous repérons à ce bruit, avec une suffisante précision, les endroits où se trouve l'artillerie, où nos soldats tentent de nous délivrer. Les blessés qui arrivent
23o JOURNAL d'un BOURGEOIS DE NANCY
racontent seulement qu'ils ont été blessés, mais ne savent pas plus que nous oij on en est.
Il nous semble que le plus fort de l'action se passe du côté de Blainville.
Lenoble est venu, après quelques hésitations, me dire qu'il avait entendu en ville des bruits désagréables sur le compte du journal. 11 prétend qu'il faut y couper court. C'est bieu pour lui faire plaisir que j'ai rédigé la note suivante :
a: Pour ceux qui ont manqué le train.
— Des imbéciles, dont tout le courage est d'avoir manqué un train, des semeurs de panique glorieusement obligés à un héroïsme inconsolable parce qu'ils n'ont pu obtenir un laissez-passer, ont insinué d'abord que VEst Républicain n'allait pas paraître, affirmé ensuite qu'il avait failli ne pas paraître.
« Le bruit a été facilement accueilli par certaines crédulités promptes à s'émouvoir.
« UEst continue sans se troubler.
« Il cesserait de paraître :
« 1° Si Nancy était jamais occupée par les Allemands ;
NANCY SAUVÉE sS
« 2° Si le papier ou l'encre venaient à manquer.
<[ Auoun de ces événements n'entre dans nos prévisions. — La Direction. »
J'espère que cette note, d'une sévérité un peu dure, fermera la bouche aux semeurs de panique et apaisera les cœurs et les esprits qui ont confiance en nous.
On a constitué aujourd'hui un comité chargé d'organiser l'assistance aux familles des villages voisins de la frontière victimes de faits de guerre et qui, privées de tout abri, sont venues à Nancy chercher un refuge.
Voilà une bonne œuvre,' et nécessaire.
Elle est présidée par le préfet, l'évêque et le maire. Les lamentables réfugiés auront donc une organisation à qui s'adresser.
Hélas 1 quand pourront-ils rentrer chez eux?
Nancy, 8 septembre igiA»
D'après le Daily Mail, le général la Faim travaille pour nous.
Je te déclare tout de suite que je me méfie énormément de ces formules admirables qui prennent figure de mots d'auteur. Il est possible, probable même, que l'Allemagne soit fort gênée dans ses ravitaillements, mais j'aime mieux compter sur nos vrais soldats et sur nos vrais généraux que sur ces auxiliaires éventuels que l'on appelle (( la Faim )) et « le Temps ». Nous avons déjà assez de tendance, dans notre pays, à être des inspecteurs du travail pour que je puisse, sans une sorte de remords, propager des théories qui donnent trop d'importance à la besogne d'autrui, surtout quand cet autrui est un espoir, une illusion, ou toQt bonnement une probabilité.
Le communiqué nous assure qu'aux environs de Paris, dans le voisinage del'Ourcq,
-l'issue des combats a été favorable à nos troupes.
De nous, clans ce même communiqué, il n'est pas question. Notre situation doit être, suivant le mot consacré, « inchangée ». C'est-à-dire que nos soldats tiennent. Le canon nous en apporte la certitude, puisque son grondement ne se déplace pas.
La population n'a pas abandonné son calme. Elle s'est remise à l'œuvre, et l'on voit moins de curieux dans les rues et devant notre journal.
Dans ma quotidienne promenade je n'ai plus constaté un seul mouvement de nervosité.
Nancy, g septembre igiA-
La belle nuit, mon cher ami, que j'ai passée ! La belle nuit blanche !
Vers 3 heures du matin, on m'apporte la dépêche officielle. Je la recopie par plaisir, bien qu'elle soit destinée à être vieille de quelques jours pour toi lorsque tu recevras cette lettre.
« Les armées alliées sont en progression continue depuis les rives de l'Ourcq jusque dans la région de Montmirail.
« Les Allemands se replient dans la direction de la Marne, entre Meaux et Sézanne.
« Les troupes anglaises ont fait de nombreux prisonniers, dont un bataillon d'infanterie et une compagnie de mitrailleuses.
Elles ont pris de nombreux caissons.
« De violents combats se sont livrés entre Fère-Champenoise, Vitry-le-François et la pointe sud de l'Argonne.
(( Nous n'avons été nulle part refoulés, et
l'ennemi a perdu du terrain aux abords de Vilry-le-François, où un mouvement de repli de sa part a été nettement constaté. »
Voilà des nouvelles comme nous n'avons plus guère coutume d'en recevoir. Aussi, Mory, mon secrétaire de rédaction, avait le large sourire, et les linotypistes composaient la copie amoureusement.
Pour nous aussi il y a du bon. Moins bon assurément, mais gentil tout de même :
« Une division allemande a attaqué sur l'axe Château-Salins — Nancy, mais elle a été repoussée au nord de la forêt de Ghampenoux. »
Eh ! ma foi, ce n'est pas mal non plus, n'est-ce pas?
Un peu plus tard :
« Les Allemands ayant franchi, dans leur mouvement de retraite, le Petit Morin, se sont livrés, en vue de protéger leurs communications, à de violentes et infructueuses attaques contre celles de nos forces qui occupent la rive droite de l'Ourcq.
« Nos alliés les Anglais poursuivent leur offensive dans la direction de la Marne. Sur
les plateaux du nord de Sézanne, nos troupes progressent, bien que péniblement. »
Le « mouvement de retraite des Allemands ;), ce sont des mots assez nouveaux et qui brillent comme des soleils.
Et encore quelque chose d'aimable pour la Lorraine.
c( Situation bonne en avant de Nancy et dans les Vosges. »
J'ai, pour fêter ces heureux événements, invité quelques-uns de mes collaborateurs à déjeuner demain.
Quelques personnes s'étaient émues du départ d'un certain nombre d'automobiles. Le préfet, dans une noie, assure que les autos qui ne servaient à rien ou servaient à la simple distraction des promeneurs, gênaient la circulation des voilures utiles. On les a donc envoyées ailleurs.
Mais, mieux que tout raisonnement, la lecture du comamniqué a remis en place les nerfs des citoyens agités.
Le commissaire central proteste contre l'inobservation de l'arrêté préfectoral concernant les lumières. Il y a encore trop de
fenêtres éclairées. Ce soir, je ne les verrai pas. Je suis tellement fatigué que je me coucherai dès cette lettre terminée. D'autant que le temps est menaçant, si les nouvelles sont on ne peut plus rassurantes.
Je te souhaite une aussi bonne nuit que celle que je vais passer, clans la joie de « la retraite allemande » et la fatigue de vingtquatre heures de travail ininterrompu.
A demain, mon cher ami, et fraternelle accolade.
Nancy, lo septembre I9i4'
Non, mon cher ami, la nuit n'a pas été aussi tranquille que je me le promettais.
J'étais couché depuis peu de temps quand un bruit violent m'éveille. La foudre, sans doute? Dans mon engourdissement j'entends d'étranges miaulements.
Qu'est-ce que ça peut être? Les miaulements sont suivis d'éclatements formidables.
Ah ! bon ! Ce n'est pas l'orage ni la foudre, bien que la pluie tombe à torrents. C'est un bombardement.
Je ne bouge pas et j'attends dans mon lit, suivant de la pensée le trajet des obus, et les repérant de mon mieux.
— Miaou ! Boum!
— Et voilà un pour la gare!
— Miaou ! Boum ! Dégringolade de vitres cassées.
— Celui-là est pour les Magasins Réunis !
— Miaou 1 Boum !
— Ah! celui-ci est plus loin! Dans la rue Saint-Jean, probablement.
Cela continue. Et moi aussi je continue à me demander si c'est le dixième obus, ou le vingtième, ou le centième qui entrera dans ma chambre par la fenêtre.
Subitement, le timbre du téléphone se met à grelotter à la tête de mon lit.
— C'est moi, Liégeois. Vous entendez, chef? Miaou! Boum!
— Oh! très bien.
— Une vingtaine d'avions dans l'orage planent et tournent au-dessus de Nancy et lâchent des bombes. C'est curieux, hein ? Vous ne trouvez pas ?
— Oui, très curieux.
— Ah ! si vous voyiez ça d'ici ! Ma femme est à la fenêtre en train de contempler le spectacle. On dirait que des bombes tombent du côté du journal.
— Oui. Il semble en efiet qu'elles ne tombent pas loin.
— Qu'est-ce qu'il faut faire?
— Laisser tomber. Ni vous ni moi ne pouvons l'empêcher.
24o JOURNAL d'un BOURGEOIS DE NANCY
Je sens pourtant que Liégeois est impatient d'agir.
— Je vais au journal, hein, chef?
— Mais non. Restez chez vous. Quand ce sera fini, arrivez.
Je raccroche, et, pour ne pas donner de point de repère aux avions, je ferme Je commutateur et fais l'obscurité.
Je vois la chambre de Spohn éclairée au bout du couloir. Je crie :
— Dites-moi, cher ami, éteignez donc, je vous prie. Vous allez nous faire repérer!
Spohn éteint, puis glisse à tâtons jusqu'à ma chambre. J'entends sa voix dans le noir.
— Qu'est-ce qu'il y a ?
— Il y a que des avions nous survolent et nous envoient des bombes.
— Tiens, dit-il, je rêvais que j'étais au bord de la mer et que le vent sifflait dans les tamarins. Ce sont donc les obus qui miaulent ainsi?
— Il paraît.
— Qu'est-ce qu'on fait?
— On attend que ce soit fini.
— Vous ne croyez pas qu'on serait mieux
NANCY SAUVÉE 2t^l
à la cave? reprend Spohn après un moment de réflexion.
— C'est une opinion défendable en effet. Je n'y avais pas songé.
Je rallume, je m'habille sommairement et je descends à la chaufferie avec Spohn, pendant que les projectiles miaulent, éclatent, et que la pluie tombe, et que le tonnerre gronde.
Près des chaudières la concierge est déjà installée avec son mari. Elle ne se préoccupe guère du bombardement. Une seule chose la tracasse, c'est le prix du fromage. Elle me conte, avec des détails extrêmement minutieux, qu'elle est allée ce matin au marché et qu'elle n'a pu s'approvisionner nulle part, « tellement c'était cher. Monsieur ».
Son mari la regarde avec des yeux moitié stupéfaits, moitié goguenards. Cette conversation au milieu du tapage assourdi, mais tout de même infernal, que font l'éclatement des obus et les coups de tonnerre, est la scène la plus folle qu'on puisse imaginer.