Adolphe SchmidI, t. I. p. UO et suiv
philosophie! Manuel, dans son ouvrage sur la police de Paris, a dit avec raison : « La police ne sera bien « faite que quand elle sera faite par des philosophes * . » Cette parole est la règle de ma conduite, et je l'inscrirais volontiers en tête de chacun de mes rapports. Il faut sans contredit que j'énonce des faits : Minima. circunistantia facti inducit ad maximum differentiatii jnris. Cette règle de jurisprudence reçoit aussi son application en politique, dans le droit public comme dans le droit privé. Mais les faits une fois constatés, je n'ai rempli que la première moitié de ma tâche; reste la seconde, et la plus importante : il faut que je raisonne d'après les faits et que j'en tire les conséquences, il faut que je transmette ce que j'ai senti, plutôt que ce que j'ai entendu, — ce que j'ai obserfe', en un mot. plutôt que ce que j'ai vu.
(( Je veux vous en donner un exemple. Dans les derniers jours d'avril, une querelle s'est élevée entre deux hommes au palais de l'Egalité. L'un d'eux, le plus jeune, qui me parut être un Brissotin. avait un chien; l'autre, un Jacobin, marcha sur la queue du chien. De là échange d'injures, menaces, cris et rires, et, pendant quelques instants, un nombreux public. Si je me contente de relater le fait en ces termes, aurai-je vraiment rempli mon rôle d'observateur? Tous ne le pensez pas. Yoici à peu près comment j'ai parlé de ce fait dans mon rapport de ce jour-là, — c'était, si j'ai bonne mémoire, le 29 avril — . « Je suis arrivé au
1. La P'A'ice tir- Pai'i.< drcoilcr. i>ai' P. Manuel, doux volumes in-8". 1701, t. II. p. 297.
PAifis EN 1793 28r^
(1 Palais de l'Egalité à Irois heures de l'après-midi.. « Deux cenls Brissotins ou aristocrates garnissaient « les allées du jardin ou les cafés. Il y avait peu de « Jacobins. Quelques aristocrates raisonnaient sur la « politique; ils invitaient les propriétaire cà se jeter en « masse dans les sections pour y régler l'esprit public « et faire des lois d'administration. Beaucoup de gens « des départements, tant en uniforme qu'en habit « bourgeois. Chacun s'observait. Tout à coup un Ja- « cobin marche sur la queue d'un chien. Le chien crie. « Le maître, qui m'a paru être un Brissotin, se fâche; (( tout le monde accourt. Le Jacobin avait un grand « sabre et fait mine de vouloir le tirer. Le Brissotin (( fait d'abord bonne contenance, puis pfdit et s'excuse. (( — Une douzaine de Jacobins ont fait peur à deux (( ou trois cents Rolandistes. Pourquoi cela? C'est que « les premiers ont un point de ralliement et que les « autres n'en ont pas; c'est qu'en révolution la vic- « toire appartient aux plus audacieux; c'est enfin que « les modérés ont besoin, pour agir, pour attaquer et « même pour se défendre, de se sentir soutenus par « le gouvernement. Que cet appui leur manque, et les « voilà, si nombreux soient-ils, condamnés à l'impuis- (( sance ^ ! »
Dutard s'arrêta. Je l'avais écouté avec un vif intérêt : y avait-il donc, en effet, un philosophe dans cet observateur? 11 parut flatté de l'attention que je lui prêtais. — « Eh bien! dit-il, commencez-vous à croire
I. Lcllrc de DiUard à Garni, du 30 avril 17j.3. S'hiiiicK, i. I, p. 161.
que l'on puisse exercer ces fonctions en étant autre chose qu'un espion vulgaire ou un misérable dénonciateur? » Pour toute réponse, je lui serrai la main. « Après tout, ajouta-t-il, qu'est-ce que je fais? J'étudie la Révolution. Et puisque aussi bien vous l'étudiez, vous aussi, à votre façon, si vous voulez m'accompagnez un de ces jours, je suis sûr que vous ne regretterez pas votre journée. »
Nous nous sommes donné rendez-vous pour dimanche matin, à huit heures, devant le portail de Sainl-Eustache.
XXYIII Les Fêtes de la Pentecôte.
Mercredi 22 mai 1793.
C'est Mirabeau qui a dit : a Si l'on veut démonarchiser la France, il faut commencer par la décatholiciser. » Je doute fort qu'on y parvienne, tant sont profondes les racines que le catholicisme a jetées dans l'àme de la France! Voici la Fête-Dieu qui approche, et je serais bien étonné si le peuple de Paris ne faisait pas trêve, ce jour-là, aux agitations révolutionnaires pour célébrer cette fête, populaire entre toutes, et pour suivre, à travers les rues, le dais sous lequel le prêtre porte le Très Saint Sacrement.
La toute-puissante Commune n'a pas pu empêcher la fête de Noël * ; elle ne sera pas plus heureuse, j'en suis convaincu, dans la campagne qu'elle ne manquera sans doute pas d'entreprendre contre la célébration de la Fête-Dieu.
Déjà, l'année dernière, sur le réquisitoire de Manuel,
1. Voy. Journal d'un Bourgeois de Paris pendant lo. Terreur, par Jidmond Birc; c. x^yiu, la Messe de minuit.
Îfl2 PARIS EN 1793
alors procureur de la Commune, elle avait pris un arrêté portant que les citoyens ne seraient pas tenus de tendre ni tapisser l'extérieur de leurs maisons et que la garde nationale ne pouvait être requise d'assister aux cérémonies d'un culte quelconque ', Cet arrêté, envoyé aux quarante-huit sections, était accompagné d'une circulaire dans laquelle le procureur de la Commune disait : « Le temps n'est pas éloigné où chaque secte religieuse, se renfermant dans l'enceinte de son temple, n'obstruera plus, à certaines époques de l'année, la voie publique qui appartient à tous, et dont nul ne peut disposer pour un usage particulier. »
Il semblait que l'arrêté du corps municipal et la circulaire de Manuel dussent rencontrer un favorable accueil dans les classes populaires, si énergiquement travaillées à ce moment, — on était à la veille du :20 juin, — par les passions démagogiques. On sait, au contraire, ce qui advint. Pelion fut accueilli à coups de pierre par les sans-culottes de la section des Arcis pour avoir déclaré, dans une ordonnance, qu'on serait libre, le jour de la Fête-Dieu, de travailler ou de ne pas travailler-. Quant à Manuel, il faillit être lapidé s.
L'Assemblée législative, si hostile pourtant aux idées et aux cérémonies religieuses, n'osa pas aller contre les sentiments de la population parisienne. Le mardi 5 juin 1792, — la Fête-Dieu tombait le jeudi 7, — après