‹ Journal d'un bourgeois de Paris pendant la terreurChapitre 67 sur 230 · Ibid · texte numérisé non relu

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(( Héliis! mon cher ami, il n'y aplus de Gliickisles ni de Piccinisles; il y a des Rolandistes et des Robespierristes. Ce n'est plus la salle de l'Opéra qui sert de champ de bataille, c'est la salle du Manège. Les chefs de parti ne s'appellent plus Marmontel, Chaslellux, Arnaud ou du Rollet; ils s'appellent Brissot, Danton, Buzot, Marat, Robespierre. On ne se borne plus à ne pas saluer ses adversaires, on demande leur tête. Tâchons de nous arracher, pendant quelques heures, si cela est possible, au spectacle de leurs discordes; fermons l'oreille à leurs cris de vengeance et de mort; demandons à cet art divin, qui fut celui de Gluck et de Piccini, l'oubli des maux présents et l'ombre du bonheur évanoui. »

A ce moment, nous arrivions au théâtre ^ Nous prîmes place dans une entre-colonnes. M, Suard, que l'aspect de cette salle, peuplée pour lui de souvenirs heureux et d'images brillantes, avait rajeuni de dix ans, me dit en souriant : « Il me tarde de voir le rideau se lever. Je suis impatient de savoir si vraiment, comme on l'a prétendu, l'opéra de Mozart peut rivaliser, pour la grandeur et le développement des morceaux d'ensemble, pour le charme et la beauté des mélodies, avec les chefs-d'œuvre de Gluck. Sans doute,

1. L'Opéra occupait, en 1793, sur le houlevanl Saint-Martin, la salle construite en soixante-cinq jours, sous la flirection ffAlexanflre Lenoir, à la suite de l'incendie du 8 juin 1781, qui avait détruit au Palais-Royal le théâtre où les acteurs de l'Académie royale de Musique donnaient leurs représentations depuis le 23 janvier 1770. Le 8 thermidor an II (26 juillet 1794), l'Opéra quitta la salle de la Porte-Saint-Martin, qui a disparu, après une existence de quatrevin£rt-dix-ans, dans les incendies de mai 1871,

avant-hier, la première représentalion a eu peu de succès ', mais cela ne prouve pas grand'chose. Les Allemands ne laissent pas d'être d'assez bon juges en musique. — Que dirait mon confrère Marmontel, s'il m'entendait émettre une pareille hérésie? Mais il est au fond de la Normandie et il ne m'entendra pas -. — Eh bien! lorsque les Noces de Figaro furent données à Vienne en 1786, le succès fut immense. On fit répéter jusqu'à six morceaux et le duo sulVaria fut redemandé trois fois. A Prague, le triomphe de Mozart a été plus grand encore, et tous les morceaux, à l'exception d'un ou deux, ont été redemandés avec enthousiasme. » M. Suard parlait avec feu; sa physionomie, ses gestes, respiraient une animation extraordinaire. « La salle n'est point pleine, reprit-il en hochant la tête, et il ne me paraît pas que l'assistance soit très choisie. C'est pourtant aujourd'hui vendredi. Vous savez qu'autrefois le grand air était de n'aller à l'Opéra que le vendredi"'; les princes, les courtisans quittaient Ver-

1. La première représentation des Noces de Figaro à l'Académie de Musique avait eu lieu le 20 mars 1793. L'affiche portait : Première représenlation du MARIA(}E DE FIGARO, opéra-cojiiqde en cinq actes. C'est sans doute cette qualification (Topéra-comique qui a induit M. de Loménie dans la singulière erreur que je trouve au tome II de son Beaumarchais, page 457. « En 1793, dit-il, sous la Répuljlique, on jou» le Mariage de Figaro, transformé en opéra-comicjiie et assez malheureusement versifié par Beaumarchais. J'ignore quel était l'auletir de la musique. » Cet auteur, dont M. de Loménie ignore le nom, c'était MOZART!

2. Marmontel avait quitté Paris le 4 août 1792 et s'était réfugié auprès de Gaillon, dans le département de l'Eure. {Mémoires de l'abbé Morellet, t. II, p. 401.;

3. « On joue à rOpéra CalUrhoé, qui ne réussit pas, quoique cet ouvrage soit intéressant et joli; mais le grand air à présent est de n'aller à l'Opéra que le vendredi. » M"' Aissé, Lettres. — Les jours adoptés par l'Académie de Musique étaient le mardi, le vendredi, le

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