‹ Journal d'un bourgeois de Paris pendant la terreurChapitre 70 sur 230 · Bachaumont, Mémoires secrets · texte numérisé non relu

Bachaumont, Mémoires secrets

2. La Harpe, Correspondance littéraire adressée au grand-dnc de Russie, t. IV.

de l'horloger, grands seigneurs et grandes dames ne laissaient pas de lui Taire sentir à l'occasion qu'ils ne l'eslinaaient point leur égal. Vienne donc une révolution qui remettra chacun à sa place, au premier rang les hommes d'esprit et de ressources, au dernier ceux qui se sont donné la peine de naître, et rien de plus ! Notre homme a été servi cà souhait : la révolution est venue; elle a abaissé les princes, les ducs et les comtes qui portaient ombrage à l'auteur du Mariaçje de Figaro; puis, cela fait, avec une logique qui me semble irréfutable, elle a vu dans son talent une aristocratie, dans sa fortune une atteinte à l'égalité. Il avait dénoncé à la haine et au mépris populaire le comte Almaviva; il est dénoncé à son tour par Basile et par Double-Main. Arrêté et conduit à l'Abbaye, il trouve moyen d'en sortir quatre jours avant les massacres de Septembre; mais trois mois plus tard il est accusé de nouveau, et, pour la seconde ou la troisième fois, on met les scellés sur sa belle maison du Boulevard, sa maison d'Albe. Besoin est pour lui d'écrire encore une fois des Mémoires. Avez-vous lu ceux qu'il vient de publier sous ce titre : Beaumarchais à Lecointre, son dénonciateur? Ils sont divisés en six époques et forment un gros volume '. Il paraît que

1. Le Mémoire de Beaumarchais, en réponse h la dénonciation de Lecointre, a paru au mois de mars 1793. Il est sicrné et daté comme suit :

Co ciloyen toujours persécuté,

Carox-Beacmarchais.

Achevé pour mes jus-es, à Paris, ce fi mars 1793, r,in second de la République.

PARIS EX 1703 lil

le citoyen Lecoinire ' est moins plaisant que le conseiller Goëzman et qu'il était plus facile d'avoir de l'esprit contre le parlement Maupeou que contre la Convention nationale. Ce qui est certain, c'est que, dans les Six époques et les 300 pages de Beaumarchais, il n'y a pas le plus petit mot pour rire. On y trouve en revanche plus d'une page véritablement courageuse. Vous vous rappelez cette phrase du fameux monologue de Figaro : « Il m'a fallu déployer plus de science et de calculs pour subsister seulement, qu'on n'en a mis depuis cent ans à gouverner toutes les Espagnes. » Eh bien ! Il a fallu à Beaumarchais déployer depuis deux ans plus de science et de calculs pour sauver sa vie et sa fortune qu'il n'en avait mis jadis à gagner ses millions et à écrire le Mariage de Figaro. Mais voilà que je me laisse aller, moi aussi, à faire un monologue aussi long que celui du célèbre barbier... et beaucoup moins spirituel. Vous me pardonnez, n'est-ce pas? » et M. Suard m'a tendu la main en ajoutant : « Mozart va vous dédommager de mon rabâchage. » La parole, en eifet, était à Mozart : l'orchestre faisait entendre les premières notes de l'ouverture.

Lorsque la toile s'est levée et que la pièce a commencé, ainsi qu'au Thécàtre-Français, par ces mots de Figaro : Dix-neuf pieds sur vingt-six, cette première scène, entièrement parlée, a dérouté le public de l'Opéra. Il venait pour entendre la musique de Mozart :

1. Laurent LECOIXTRE, député de Seine-et-Oise à la Convention nationale.

on lui donnait la prose de Beaumarchais. C'est la première fois que l'on voit sur ce théâtre un opéracomique, c'est-à-dire un Opéra parlé et chanté. L'innovation n'a point semblé heureuse et je doute qu'elle réussisse. Dans tous les cas, le Mariarje de Figaro est fort mal choisi pour un pareil essai. Si on voulait le tenter, il le fallait faire sur une pièce plus courte. Les cinq actes de Beaumarchais sont extrêmement longs; qu'est-ce donc lorsqu'on y ajoute la musique de Mozart? Nul doute que la longueur de cette pièce en partie double ne soit la véritable cause de l'insuccès du premier soir, insuccès qui s'est renouvelé hier. •Ajoutez à cela que les acteurs de l'Opéra, n'étant point habitués à dire en prose, se sont fort mal acquittés de cette besogne, nouvelle pour eux. Ils étaient d'ailleurs écrasés par la comparaison que chacun de nous faisait involontairement entre eux et les acteurs qui tiennent les mêmes rôles à la Comédie-Française. Comment ce pauvre Lays, par exemple, qui joue si lourdement Figaro, pourrait-il soutenir le parallèle avec Dazincourt? Adrien remplit le rôle d'Almaviva; il a de la chaleur et de l'intelligence; mais, pour convenable qu'il soit, quelle dislance entre lui et l'incomparable Molél M™- Ponthieu, dans le rôle de la comtesse, n'est pas pour faire oublier M'" Sainval cadette. Il en est de même de tous les autres. Seule peut-être, M"* Gavaudan cadette, qui joue Suzanne, est à la hauteur de son rôle. C'est bien la charmante fille de la Folle Journée, toujours riante, verdissante, pleine de gaieté, d"esprit, d'amour et de délices! Une fois

TARIS EN- I7!l3 143

déjà elle avait porté bonheur à Beaumarchais. C'est elle qui a créé, dans Tarare ', le rôle de Spinette, et et elle y déploya tant d'esprit, de talent, de gentillesse, que le nom de Spinette lui est resté. — Mais voici qu'à la prose de Beaumarchais succède la partie chantée. La musique de Mozart a été écrite sur le libretto italien de Lorenzo da Ponte, traduit en vers français par Notaris. Les vers de Notaris sont ridicules, mais le compositeur a recouvert leur nudité d'un manteau de pourpre et d'or. Dès le premier acte, que de merveilles : le duo entre Suzanne et Figaro :

Si de sa ruelle'-^...

la cavatine de Figaro :

Monsieur le Comte aime la danse ^.., le grand air de Bartholo :

La Vengeance! la Vengeance ^\ l'air de Chérubin :

Le tourment qui m'oppresse^...

et enfla l'air de Figaro :

Mon enfant, plus de tendres fleurettes ^!

Lorsque le rideau est tombé sur le premier acte» j'étais sous le charme. « Certes, dit M. Suard, il y a là

1. L'opéra de Tarare, paroles de Beaumarchais, musique de Salieri, avait été représenté pour la première fois sur le théâtre de l'Académie royale de Musique le vendredi 8 juin 1787.

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