CHAPITRE XXI
24 FÉTBXZB 1848. — Jeudif m heuret dm matim.
Paris est sous les armes. Nous avions bien deviné la trahiso^d do Louis*Pliiliiqpe. Bngeaud commande la gardo nationale! Holé n'est pas ministre. Mais, pour nous tromper encore, on parle do Ihiers et de Barrot ! . . « . Hier soir» vers les dix heures, une foule mèléo de gardes nationaniK par? courait les boulevards ilhmdnésy criant: '^Ymla Béformel" .''A bas GuizotT' Arrivés devant
14â JOUBNAL D*UN OOMBATEANT
rhâiel des AfBuxes Etrangèray im wap de funl
impruideiit eflhde les BoUats, et {^uneus feint de
peloton arrêtent cette colonne. Près de soixante cadayxeB ! Un immense cri de vengeance a réveillé Paris; toute la rive droite a oonra. aux aimeB- *^ Aux armes !" répétaient les barricades. Aux armes I" répondaient les gardes nationaux.... Et ce toom que j'entendais hier soir, c'étaient des étudiants qui réalisaisnt hardiment notre plan. Ils sonnaient le tocsin à Saint-Sulpice ! Tout à coup^la garde municipale accourt, sans bruit ; une décharge en étend dix par terre ; les autres sont assassinés Bonê bruU ! Des cris déchirants partent des tours de Saint-Sulpice, et réveillent la garde nationale sur la rive gauche..-» Paris est sous les armes I On dit que dans la journée d'hier des gardes nationaux ont essuyé le feu du 45ème de Ligne ; qu'un officier de Ligne, refusant d'assister la garde municipale sans la garde nationale, l'officier des municipaux aurait brûlé la cervelle à Tofficier de la Ligne» et qu'un combat se serait engagé entre les deux compagnies. L'exaspération gagne tout Paris. Aux armes !. . . .
{Quatre iemrûi di$ soir,)
Nous sommes vainqueurs ! . . . .
Je suis arrivé trop tard au Panthéon. L'Ecole Polytechnique, résolue de se jeter dans l'insurrection, réclamait sa liberté, lorsque la gaide nationale a forcé les portes. Un peloton de vingt élèves par arrondissement s'est mis à la tête des gardes nationauxi et la bataille a recommencé. Les postes
J)£ VÈYBJXBL. — FÉVBIUt 1848. 143
des mwudpan te Bont rendiiSy poiir la {di^^ yMsier. Les misérablei, désamés, tremUaaits, ont
ëtë protégés, ou plutôt entourés — car les plus nobles BBntimftnts animaient seuls le Peuple — ^par les écoles^ les gardes nationanx, et les combattants restés «oèreê, ... Je vais te Taooater d'abord les deux épisodes auxquels j'ai assisté. A TEcole Polytechnique, un poste de Ligne, sommé de rendre les armes, a refusé. Un coup de feu imprudent est-il parti? Je ne sais ; mais j'ai entendu trcns décharges coup sur coup, et sept à huit hommes sont tombés autour de moi. Le Peuple s'est précipité dans rEode* Quelques élèves et gardes nationaux sont accourus... Devant le Panthéon le 55ème restait Parme au pied depuis Mardi. Le Peuple regardait avec envie les, fusils des soldats. Les soldats, immobiles, calmes, gardaient leurs armes, mais ne bougeaient pas. On. s'adresse aux officiers ; le commandant nous répond : —"Nous sommes des militaires français. Nous " nous ferons hacher avant de rendre nos armes ; " nous vous promettons de rester neutres, cela dût ''tous suffire. Vous avons-nous gênés F'' (Ici les rires d'éclater, ils n'avaient pas fait un mouvement.) ''Vous êtes gens de cœur ; que feriez-vous ''à notre place dette digne allocution contentait peu le Peuple, que nous avons .néanmoins dissuadé de désarmer ces braves gens.
Puis je suis descendu vers les quais, aidant sur ma route à hérisser de barricades la rue Saint Jacques.
144 JOUBWAL jfVJH œMfiATXAirT
J'ai pttraoQm la Gîté, où letentiasaitle boiyedm la inwteotioQ duPeaple^tdela gaide natkn^
On brûlait im des ponts suspendus. Un jeune homme et un lieutenant de la ligne aooeoieat engager les ciiojms à mamtesoir ka oomanimoa» tioDB ; je me joins è eux, et le feo est^bientât éteint ; mais le pont Louis-Philippe est déjà cousimié. J'arrive à lai^^^^y ^ eaoaladaut les banicades parfaitement gazdées. J'annomie la Tietoire dn 12ôme arrondifisement, et je repars peur annoncer la nomination du Gouvernement Provisoire, composé de MM. Lamartine, Dupont (de PMire), Aroffo, Lauit Biane, Ledm^IUMn, et ABmi. Une heme phê tard, on le pfoekmait 4 la Chambre des Députés, en y ajoutant quelques membres des autres nuances radicales, tamiis qu'une lifte de 15 membres eiroulait dans Paiisy sortant je ne ssis d*où. . • .
A la Bastille, Jourdain a vaillamment combattu, avec le Peaple^ pour enlever oette importante position. .Lesprenûèiesdéehargesaviâent-âéeoiicerté bon nombre de gardes nationaux, mais le Peuple s'est rué sur les soldats, et les a désarmés. La ligne, paralysée les joins précédante par Tatti" tode de la garde nationale, a presque partoat rendu ses armes. . . .Le combat était sanglant à rHôtel-de-ville ; il a été plus sanglant encore au Palais Boyal. I4>]aôànieLégion,aonmaireet son lieutenant-eoloniel ea tète, a dû longtemps et "rail-' lamment combattre. Le capitaine Lesséré y a été
DE FÉVSIBB.-^21 FÉVttIBK 18i8. 145
blessé. On a mis le feu auxpoBtei, dit-on. Aubert- Roche et Lesueur» officiers de la garde nationale, amùê, 00 8Oiitieiid«0 aux Tulsrim; là, ils ont &ri(mné wbl doc de Nefnonn de ftire •évacuer le château ; et ce triste régent lenr a demandé, en tremblant : — " Que faut-il faire ? Monseigneur a deeoendu le porroii des Tuil^ies* sontenant mua dieral par k bride. Plmieiin Légions uafcliaient sur les Tuileries, les élèves de Técole Pol}i^chnique en têtOi et précédées par le Peuple. Toujours vaillant» tonjoors tenrible, et toujooxs généreux, le
Peuple a fidt grftœ aux "vaitieuB MO» défense
Le 25ème se vante, avec raison, de n'avoir pas tiré un seul coup» et de n'avoir pas un iunnme blessé*
(Minuit»)
Le roi s'est sauvé dans une voiture de place escorté par la cavalerie au triple galop. Dés combattants Tout poursuivi un moment, croyant que o'étaît Ouisci. — ^'^Nous ne l'escorterions pas ; ont dit les officiers, " ce n'est pas Guizot, c'est le " roi qui se sauve." ** Eh. bien I qu'il ne revienne '^plus!" ont répondu les e(Mnbattants. La ducbesse d'Oriéans, impnmsée régi^te» s'est rendue à la Chambre avec ses enfants et ses deux beauxfrères. Odilon Barrot a essayé d'escamoter à son profit la Bévolutioii. U éiatt tbop taud. . . . Lamartine, plein d'égards pour cette grande infortune, mais inébranable défenseur des principes, Ledru-ltoUin, toergique promoteur de Viusur-
146 JOUBNAL D'uH OOMBAITÂXnr
TGctàOdïf OrémieoZy Hangniiiy etc., s'opposaient è
rescamotage, lorsque les étudiants et le Peuple, envahissant la salle, ont mis en fuite M. Sauzet et les députés. Les oambattants ont pzis pkoe ; au miliea des cris et du tumulte, Lamartine, Ledrn- RoUin, Dupont (de TEure), ont tour à tour proclamé les noms des membres du Gouvemement Provisoire; et faieiitôt lesehe& de la Béfdbuequb Ebançaisb délibéraient à THAtel de Yille^ au
milieu des combattants
Tu as lu les proclamations ; ta sais les mesures prises à la hâte pour pourvoir à la situation. Tour EST A PAIRE. La tâche sera-t-elle au-dessus des forces de nos clie& ?• « • •
CHAPmtE xxn.
29 FÉTEisB 1848. — Zei ouvriers porieni hure réela' ffwHomà VSéM de VUle.
Je suis brisé de &tîgue. Hier seulement j'ai
dormi dans mon lit. La pluie, la fatigue, Pinquiétude, la faim, m'ont épuisé, et m'ôtent la force de
terminer cette lettre
Pourtant, il me reste à te parler de nos amis. Parent, Edmond Frossard et sa femme, Charles Prossard, Charles Lebrun, Louis Nœlsch, Bebock (ces deux demiera légèrement blessés), Gustave Sandré, sont descendus aux barricades. Voilà, jusqu'à ce moment^ les nomus que j'ai recueillis. Yasbeater s'est comporté conune un héros pendant
DB VÉVBIBB.— 29 FÉVSIBB 1848. 147
k iNitaille et depuis. H s'est mêlé panni les
Pressiers, qui cherchaient à briser les machines. Ses traits énergiques, sa belle chevelure noire, son élocution eenTaincae et peraoasLYe les ont déddés à se disperser. — ^"Notre intérêt, à nous, TravailleurSy c'est de garder les machines," disait-il. " Elles feront pour nous le travail, en nous laissant le loisir de nous instruire. Mais il £»at laisser le temps à l'industrie de s'organiser ; et pendant ** quelques semaines encore, rien ne peut être changé ; serrons-nous près du Gouyemement Pxovisoirey soutenons-le, et usons de notre droit d'électeurs pour faire assurer TaTenir du Peuple " par l'Assemblée Constituante. Soyons patients, *^ frères, nous sommes forts I " Je Tai seoondé de mon mieux ; mais combien l'éloquence de ce travailleur était au-dessus des efforts de l'étudiant.
L'ordre se rétablit peu à peu, les ouvriers s'assemblent, les dubs se rouTrent, l'agitation se calme mais pour s'organiser. . . . J'espère, je compte sur l'intelligence du Peuple pour laisser le temps au âouyememcnt de satisfaire à ses réclamations, et pour faire justice des honteuses excitations d'hommes qui n'ont pas osé paraître pendant le combat. En attendant, beaucoup se jettent à la curée des emplois; c'est dégoûtant, et les TÎls laquais de l'ancien régime prennent la livrée républicaine avec un empressement repoussant,
148 JOUBKAL d'VH OOMBAXIANI
Pàur me vésumer» les étiidiantB cmt donné Télaii avecdéTOuement; les euTTififs ont oonibftttu comme
des lions ; TEcole Polyteclinique et la garde nationale ont afisuré le triomphe. • • •
T6ut à toi,
Philippe Favbb.
P. S. — En oe moment nne fonle d'ouTziers défilent deux à deoz ; ils Tont porter lem réclamations à THotel de Ville. L'ordre et le calme sont admirables.
CHAFITKE XXUI.
14 DÉCSMBBJB 1853. — Union ! (article daté de
lanèree)* (^)
[L'article suivant, publié dans \'Hsmme^ noiw a paru trouver natuleDonent sa place à la fin du " Jotumal d'un CombaUant de février."]
U est sage de ne pas récriminer entre nous; tous, Ooayemants, Parti» et Peuple» nous arons eonmÛB des fitutes que lliistoire impartiale jugera. Examinons-les pour ne pas y retomber ; mais ne nous croyons pas le droit de nous ks reprocher comme des crimes. Tous, nous y avons plus ou moins participé, soit que nous les ayons proyoquées, soit que nous y ayons concouru. Tous, nous en portons la solidarité. Que le malheur eommm^ conséquence de nos fitutes communes^ nous rapproche donc enfin. Divisés, nous avons succombé ; essayons donc, une fois, de mettre ^n
DE FÉVBIER. — 14 DÉCSMBBB 1853. 149
pratique notre devise fraternelle. Comprenons et appliquons notre doctrine de solidarité ; ne nous soindons plus en sectesj enpartîsy en clagaoa enne* mies, après aToir prèehé la Fraternité des Peuples, la Solidarité humaine. Tous unis, serons-nous assez forts pour vaincre les égoïsmes, les privilèges, les préjugés coalisés et armant oontre nous l'ignorance et la misère de ceux-là même ^ue nous défendons P. . . .
Nobles^ banquiers et prttres de tous les cultes, ils ont su rallier toutes leurs Ibroes, grouper toutes
leurs influences contre nous. Ils ont indifféremment acclamé la dictature du soldat répubKoain on de l'impérial paijure ; ib ont béni les arbres de liberté tout comme les aigles du Coup-d*Etat. Ils ont fait taire leurs ambitions, leurs jalousies, et ce qui leur restait de consoienoe; Us eiÂsaent êoerifié ia fiêoUié de kurJMiÊnê pour wneerver le reete. Pour retarder la Bévolutian» qu'ils sainsnt bien ne pouvoir éviter, ils laissent le Czar menacer dans Constantinople, de couper aux Anglais la route des Indes» et de prradre pcnir lui la Méditerw ranée, le lae français. . . .
Pendant ce temps, qu'a fait la nation, Bourgeois ou Prolétaires?
Le Prolétaire a plus chercbé l'augmentation immééUate de son bien^tre, par la hausse partieDe des salaires, qu'il n'a étudié le but plus lointain et plus élevé de la Bévolution sociale : l'abolition du Prolétariat. De là cette apathie de l'ouvrier qui
150 JOUBNAL d'uK OOVBAITAKT
se résigne an règne de la oorroption soldatesque
et bancocratiq^ue» ea disant; nous avons de l'ou' W4fge^ , . «
Le Bourgeois a redouté, pour ses intérêts, les
conséquences .certaines du progrès démocratique, la terme des spéculations, Tannihilatian du privilège capitaliste. Ke voulant pas voir que l'intelligence et Tactivîté n'avaient qu'à gagner à l'ayènement du Travail, le Bourgeois a traité en ennemie la Bépublique. Pour nous échapper, par peur et par égoïsme, il a laissé s'introniser le despotisme jésuitique et brutal du Denz-Déoembre.
Tous, pourtant, Bourgeois, Prolétaires, Paysans, un instant levés à l'appel de la Biévolution sociale, et rejetés par la ïemur Bonapartiste dans leur mj^rieuse inertie ; tous sont appelés à secouer Pop» probre national, à rentrer dans la voie providentielle ouverte à la France pour y guider le monde. (»)
Hais c'est en fidsant abnégation de leurs intérêts • immédiats, en acceptant, s'il le faut, les dures nécessités de la crise révolutionnaire, qu'allégera d'ailleurs le mntnel déyouement ; e'est en faisant taire Tégoïsme et Pexclusivisme dans leur ftme, que Bourgeois et Prolétaires, retrouvant leur dignité d'homme trop engourdie par le culte des intérêts matériek, se retremperont dans le courant révolutionnaire, et rendront & notre patrie son hooneur et son initiative.
Sachons donc nous unir; nos consciences, nos conviotûms, nous n'avons pas^ comme nos ennemis^