‹ Journal d'un comédienChapitre 12 sur 18 · DEUXIÈME CENTENAIRE DE CORNEILLE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME CENTENAIRE DE CORNEILLE

Invitée à cette touchante cérémonie par M. le curé de Saint-Roch, la Comédie-Française tout entière, touchée de la courageuse initiative du vénérable p&steur, assista à cette solennité.

Un sermon remarquable fut prononcé ; pour la première fois, on put entendre, sous les voûtes de la vieille église, parler de Corneille et de son Théâtre...

Je retrouve, dans des notes biographiques, que le convoi de l'auteur du Cid avait coûté à sa famille cinquante et quelques sols parisis.

Le convoi du plus obscur vaudevilliste de notre temps revient plus cher à la caisse de la société des auteurs.

Il faut reconnaître que, pour les artistes de la Comédie-Française, il y a loin du sermon du curé de Saint-Roch au souvenir du convoi de Crébillon.

« Après sa mort, les comédiens français cherchèrent une église en dehors de la juridiction de rarchevêché de Paris pour enterrer leur auteur; ils ne purent (disent les notes de Fépoque) trouver que Saint- Jean de Latran, placé sous le protectorat de Malte. >

JOUHNAL D'UN COMÉDIEN 107

On fit à Crébillon des obsèques spleodides. Cela fil quelque tapage, et le curé de Saiot-Jean de Latran fut condamné à payer, comme amende» le même chiffre qu'il avait touché des comédiens, plus à un séjour de trois mois au séminaire !

21 octobre.

Première de la reprise des Pattes de mouche, 3 actes de V. Sardou.

La pièce, montée avec soin et mise admirablement en scène par l'auteur lui-même, était jouée par MM. Coquelin aîné, Coquelin cadet, Garraud, Samary. Le rôle du bon Hollandais Van Hove m'avait été distribué ;

^mcs Pauline Granger, Broisat, Pierson, telles étaient les interprètes de cet intéressant ouvrage, qui fit de très belles recettes.

Pendant la maladie de M. Perrin, nous montâmes Antoinette Rigaud, 3 actes de mon cher et regretté ami Ray^lond Deslandes.

Première représentation, le 7 septembre 1885.

Interprètes : Worms, Laroche, Baillet, Roger;

^mc9 Baretta, Reichemberg, Marie Durand, qui devait devenir plus tard M""" Laguerre.

La pièce, assez intéressante, avait surtout un troisième acte très solidement charpenté, avec une belle scène, jouée par mon excellent camarade Vorms et moi, qui représentais un général.

Le lendemain de la première, j'allai, le matin même, rendre visite à M. Perrin, qui était déjà très mal, à ce moment.

« J'ai su votre succès d'hier soir, me dit-il d'une voix faible ; vous êtes, à ce qu'il paraît, un général très chic. Si vous étiez bien aimable, vous viendriez me voir avec votre costume. »

Je le lui promis bien volontiers; mais la mort, ne me donna pas le temps de tenir ma promesse.

Le matin même, où il rendit le dernier soupir, j'avais eu le plaisir de le voir et de m'entretenir avec lui du seul sujet qui l'intéressât, sa chère Comédie-Française !

— 11 m'avait demandé quelle avait été la recette de la veille!!... C'est une belle maison qu'il faut aimer et servir, dit-il. Adieu, mon cher Febvre...

— Non pas adieu, monsieur Perrin, à demain !

— Adieu, murmura-t-il; puis, d'une voix très faible :

— Qui est semainier? fit-il d'un ton singulier.

JOURNAL UUN COHËnlE» 109

— C'est moi, mop cher administrateur.

— Ah!... et, après un regard... Adieu, répéta-l-il, une dernière fois.

Lorsque j étais semainier, et que m'iocombait la triste mission de représenter l'administrateur ou la Comédie, à queique funèbre cérémonie. :

* Je suis tranquille avec vous, me disait M. Perrin, vous êtes très correct en ces matières, et vous avez raison :

il faut bien enterrer nos morts.

Tout ce qui touche au théâtre n'a pas une très grande réputation d'orthodoxie... et, puisqu'un certain monde persiste à croire que nous vivons mal, prouvons-lui, du moins, que nous savons bien mourir. •

En me souvenant de ces paroles, et en les rapprochant de sa question :

• Qui est semainier?... ■ du * Ah 1 > qui suivit ma réponse, je me suis toujours imagioé, qu'à ce moment, M. Perrin pensait à son propre convoi.

Les enterrements de gens de lliéÂtre m'ont tou-

Ld général duis Antoinelle Higaud.

110 JOURNAL D'm COMÉDIEN

jours fait TeSet de représentations gratuites, où la foule, dédaigneuse du mort, réserve son attentive et indiscrète curiosité aux vivants.

Les obsèques de M. Emile Perrin, administrateur général de la Comédie-Française, membre de Tlnstitut, commandeur de la Légion d'honneur, furent, comme il le pensait, ce qu'elles devaient être, c'està-dire dignes de lui, et de la maison qu'il avait si brillamment administrée.

En me voyant, pendant le service funèbre, aller et venir, dérangé à tout instant par les maîtres de cérémonie, Madeleine Brohan, m*a-t-on raconté, eut un bien joli mot :

< Febvre doit être content de son mort, » dit-elle à une de ses camarades.

Le règne de M. Perrin, tout en dotant la Comédie- Française d'une longue suite de succès et de prospérités, devait créer une situation, qui rendrait difficile à son successeur la direction de cette belle et noble maison.

On peut, sans manquer à ce qu'on doit à sa mémoire, reconnaître qu'il a fait du théâtre au jour le jour. L'avenir étant une de ses moindi*es préoccupations.

Les auteurs eux-mêmes, sans s'en rendre compte, l'ont poussé dans cette voie; car, chaque fois que

JOURNAL D'UN COMÉDIEN iil

Tun d'eux apportait un nouvel ouvrage, et que M. Perrin lui demandait quelle était la distribution de son choix, l'auteur ne manquait jamais de répondre :

« — Combien faites-vous avec celle de la pièce en cours de représentations?

« — Sept mille.

« — Donnez-moi les mêmes artistes. »

Et c'est ainsi que, pendant près de quinze années, on vit affichés : Got, Delaunay, Dressant, Coquelin aîné, Worms, Barré, Thiron et Febvre; M™"Favart, Croizette, Reichemberg, Baretta, etc..

Avec un tel état de choses, il arriva fatalement ceci, c'est qu'à mesure que Tàge ou la retraite créaient des vides dans nos rangs, le public voyait succéder à un nom connu, celui d'un jeune comédien, qu'on avait insuffisamment pris le soin de lui présenler.

« Les talents s'en vont plus vite qu'ils ne viennent, » a dit un célèbre critique.

Le budget, toujours croissant, doit son élévation actuelle à l'entretien d'une troupe considérable d'artistes, dont l'utilité n'est que bien imparfaitement démontrée.

Pour bien faire, il faudrait avoir la raison, et surtout le courage, de se priver des services de ceux dont les débuts n'ont pas été couronnés de succès.

11 y a des artistes que, seul, le caissier peut reconnaître... et encore!...

Dans le temps, un artiste n'était engagé qu'après avoir lail ses débuts : maintenant, c est le contraire : l'artiste est engagé, d'abord, et débute ensuite (quand il peut débuter!) et, comme il est plus difficile de sortir de la Comédie-Française que d'y entrer, chaque engagement est une chai^ nouvelle, grevant le budget, non seulement pour le présent, mais, pour l'avenir; car, il faudra lui servir une pension de retraite, à ce nouveau venu !

Et comment la lui refuser... après que vous l'avez gardé dix ou quinze ans, sans même remployer? Dans ce cas, il vous dira, avec un semblant de raison :

< Il fallait me congédier après mes débuts; mais, maintenant que je vous ai donné mes plus belles années; que j'ai concouru à raccroissement de la fortune de la société, etc., etc.... Suivent les clichés connus du Comité. >

Dans le décret de Moscou, il est dit : qu'on ne sera engagé qu'après débuts; les artistes dans cette situation sont même désignés sous le nom de comédiena à l'essai.

Ce décret dit encore : que le comité veillera à ce que les acteurs à l'essai soient mis à portée d'exercer leurs talents et de faire juger leurs pro-

grès par le public; qu'aucun acteur en chef ne pourra se réserver un ou plusieurs rôles de son emploi; que le comité doit prendre des mesures pour que les doubles soient entendus par le public dans les principaux rôles de leur emploi respectif, trois ou quatre fois par mois.

Mais, M. Perrin, qui ne voulait reconnaître aucun droit aux sociétaires, en cette matière, et qui avait horreur d'apporter un changement dans Taffiche, quand il s'agissait de la distribution des rôles, en était arrivé à ce que Thiron (qui n'était doublé dans aucun des personnages de sou répertoire) étant malade, on dut supprimer de Taffiche toutes les pièces où paraissait ce spirituel comédien.

Il fallut môme que, le 1S janvier, anniversaire de Molière, Barré jouât le Malade imaginaire, au pied levé, avec deux raccords.

Même situation pour le répertoire de Delaunay qui, s'il se fût retiré, à ce moment, ou même s'il eût été souffrant, eut fait un vide effroyable.

On mettait de longs mois à monter un ouvrage nouveau, M. Perrin cherchant la perfection; si, par malheur, il tombait sur un insuccès, il restait longtemps avant de prendre une détermination et de parer aux besoins présents; il était tellement habitué au succès, que, dans le naufrage, anéanti, il

114 JOURNAL D'UN COMÉDIKN

regardait couler le navire, sans mettre une chaloupe à la mer.

Je parlais de lenteur dans la façon de répéter. J'appuie ce dire d'un formidable exemple.

Une reprise du Mariage de Fiyaro entraîna soixante-dix répétitions; les livres sont làî...

Si, après avoir loué sans réserves les hautes capacités, le travail incessant de M. Perrin, j'ai énuméré, ci-dessus, les quelques réserves qu'on peut opposer à sa façon d'administrer, c'est moins pour le plaisir de critiquer le passé que pour établir dans quelles conditions un nouvel administrateur allait trouver le présent, avec ses lourdes charges, ses difficultés extérieures et intérieures, la pénurie d'auteurs et de comédieus. et, surtout, la nécessité de chercher une forme nouvelle en littérature... Conspué Scribe!... La reprise seule d*Une Chaîne semblait constituer un dauger. Le ministre, en attendant un choix définitif, nomma administrateur provisoire M. Kaempfen, qui entra en fonctions le 8 octobre 1885.

Il y gouverna modestement jusqu'au 20 octobre ; et, je ne sais pourquoi, mais, j'ai comme une vague idée que ces douze jours suffirent amplement à l'ambition de ce galant homme!...

Du décret de Moscou à Tannée 1833, la Comédie- Française fut dirigée par un commissaire du gou-

JOURNAL D'UN COMÉDIEN iI5

vernement représentant Tautorité, avec deux semainiers chargés des détails de service intérieur, du choix du répertoire, de l'exécution des décisions du comité.

1833. M. Jouslin de la Salle, directeur.

1837. M. Videl lui succède.

1840 à 1847. Retour au décret de Moscou et à la forme administrative qui fonctionnait en 1833, avec M. Buloz comme commissaire du gouvernement.

En 1848, M. Lockroy, le créateur du rôle du Chevalier (TA ubigny, de Mademoiselle de Bellelsle, père de M. Lockroy, qui fut ministre de Tinstruction publique, administra, avec le titre de régisseur général de la société.

1849 (novembre). M. Arsène Houssaye prend la direction.

l***" février 18S6. Il est remplacé par M. Empis, qui conserve sa situation jusqu'à l'arrivée de M. E. Thierry.

jer février 1856. Ce dernier se retire, le 9 juillet 1871, faisant place à M. E. Perrin.

8 octobre 1885. Mort de M. Perrin.

M. Kaempfen fait l'intérim jusqu'au 20 octobre, où M. J. Claretie est nommé administrateur général.

20 octobre,

M. Claretie succède ofriciellement à M. Emile Perrin.

Le budget qui, en 1872, était de 1.150.000 francs, était arrivé au cliifïre de 1.500.000 francs.

Dans les dernières années de l'administration de M. Perrin, faisant partie, avec Got, de la commission des comptes, je me souviens que, plus d'une fois, alors que nous suppliions l'administrateur d'introduire de sages modifications dans les dépenses, faisant observer à nos collègues que, s'il survenait une épidémie, une guerre... une catastrophe imprévue, ce serait la ruine... après nous avoir laissé développer toutes les conclusions de notre rapport... Messieurs, répondait-il au comité, un peu décontenancé par nos prévoyantes alarmes : Messieurs, le partage, cette année, sera de 30.000 francs, pour chaque sociétaire à la part entière... Alors, adieu sages avis... M. Perrin avait trouvé un sans dot sans réplique.

J'ai dit, plus haut, dans quelles conditions M. Claretie, qui n'avait jamais administré aucune scène, succédait à M. E. Perrin, l'heureux directeur de rOpéra-Comique et de TOpéra, rue Le Peletier.

Le nouvel administrateur apportait, avec sa haute compétence en matière de critique théâtrale, la réputation d'un parfait honnête homme, d*un homme de lettres plein de courtoisie; et, si ses amis avaient à redouter quelque chose pour lui, c'était sa trop grande bienveillance.

Le public ne peut s'imaginer ce qu'est délicate, difficile, la situation de Tadministrateur général de la Comédie-Française. Il lui faut réussir, toujours... quand môme I... et cette belle maison, c'est triste à dire, compte tant d'ennemis, que tout Tart diplomatique de M. de Talleyrand ne serait pas de trop pour mener à bon port cet esquif, battu par tant de flots et de vents contraires.

Il lui faut, d*abord, compter avec certains auteurs qui trouvent désobligeant, pour ne pas dire plus, de lire leur ouvrage à un comité composé de comédiens; avec ceux qu'on refuse, ceux qu'on n'y

joue pas assez, ceux qu'on n'y joue pas du tout, et, un comble! quelquefois même, avec ceux qu'on joue trop !

Ajoutez à cela les malveillants de parti pris, une certaine presse hostile à celui-ci, pour être favorable à celiii-là, d'autres encore, qui réclament à grands cris un changement de direction, et, pour arriver à leurs fins, harcèlent, chaque jour, le malheureux administrateur en titre, en critiquant,

118 JOCRNâL D'UN COMÉDIO

avec autant de violence que d'injustice, les moindres actes émanant de son autorité... Quand vous aurez joint à ce touchant ensemble les amis maladroits, les soldats infidèles, qui trahissent leur drapeau en passant à l'ennemi, vous aurez un total, qui vous donnera, sauf quelques exceptions, ce que peut être la composition d'une salle de la Comédie- Française, un soir de première !

Et cependant, malgré tout cela, plus forte que l'envie, au-dessus de la calomnie, dédaigneuse de ses détracteurs, elle est toujours debout, vaillante, après bien des pertes cruelles; discutée par ceuxci, défendue par ceux-là, et partout supérieure aux éténements, comme dit Figaro, elle conservera longtemps encore la faveur du public, et, à la première occasion, elle offrira son concours généreux, s'il est nécessaire, à Tun de ceux qui l'auront le plus vivement attaquée.

En matière de charité, la Comédie -Française a prouvé, depuis longtemps, qu'elle n'a pas plus d'opinion politique que de rancune pour ses adversaires déclarés.

Quand le public va dans certains théâtres, il a coutume de dire : « Je vais entendre Dupuis, ou M"^ Chaumont, » et, quand il doit se rendre rue de Richelieu, il dit simplement : « Je vais, ce

soir, à la Comédie-Française. » Il y a là une nuance tout à fait à Tavautage de ce lliéàlre... Pas besoin d'étoiles, de mouton à cinq pattes !...

Un répertoire de chefs-d'œuvre, une troupe d'ensemble : voilà sa force, sa supériorité incontestable.

Et puis, il faut bien le reconnaître, il existe dans cette maison une chose qui m'a souvent frappé.

Les relations des comédiens entre eux peuvent être tendues, à certains moments, et il est bien difficile qu'il en soit autrement dans une profession où la compétition est incessante; dans un art, où la personne môme est en jeu; mais, quand il s'agit de l'interprétation, on reste surpris de voir ces mêmes comédiens de valeur se donner entre eux et recevoir des conseils, comme de jeunes débutants; et, l'on peut hardiment affirmer que, si les sociétaires sont divisés, parfois, sur certaines questions, ils sont unanimes et solidaires, quand il s'agit du drapeau de la maison.

Dans ces derniers temps, on leur a reproché de vivre un peu en dehors du mouvement naturaliste; mais, est-ce bien leur faute ?

Leur éducation première, le répertoire classique, dont ils ont le lourd dépôt, tout cela n'est-il pas déjà un obstacle à ces manifestations d'un art nouveau, qui, lui-môme, cherche une forme nouvelle: et, d'ailleurs, il suffit d'entendre les derniers ou

Jl.

vrages créés sur la scène de la rue de Richelieu, pour èlre convaincu qu'ils ont le souci de ne pas rester en arrière, sans cependant s'aventurer, d'une façon téméraire, dans une voie, [où le public les suivrait avec peine, et môme avec déplaisir.

A mon avis, une des causes de la crise que traverse en ce moment le théâtre, et qui est d'une extrême importance, est le trop grand nombre de professeurs de déclamation, à Paris.

Cet abus n'existe pas à l'étranger.

On peut être un mauvais comédien, dit-on souvent, et, cependant, donner d'excellentes leçons.

Je ne suis pas parfaitement convaincu de la vérité de cette singulière maxime; et, ce qui me donne à penser que je pourrais bien ne pas avoir tort, c'est que je connais des comédiens, qui, dans ce cas, n'ont aucune excuse de ne pas produire de meilleurs élèves.

Tel professeur, qu'il me serait pénible de nommer ici, croit leur apprendre, dans le jour, comment il faut jouer, et, pour donner, sans doute, plus de force à sa démonstration, comment il ne le faut pas, en exerçant, le soir, devant eux.

Le Conservatoire que, en 1763, on nommait un magasin à élèves, et dont M"^ Clairon fut l'ingénieuse inspiratrice, le Conservatoire, dis-je, a subi, dans

ces derniers temps, quelques modifications dans son règlement.

En parcourant la liste des premiers professeurs, on peut se rendre compte de Timportance qu'on attaciiait, alors, au choix des maîtres : Sarnette, Directeur, Dugazon, Monvel, le père de M"' Mars, le créateur de l'abbé de l'Epée, Fleury, Dazincourt, Talma, Lafon !

Quels élèves n'était-on pas en droit d'attendre d'un tel ensemble d'enseignement !

Je sais bien que, de leur temps, on ne prenait pas le théâtre comme un rhume, et qu'en se destinant à cet art, dont le dernier mot n*est jamais dit, on obéissait, alors, à une vocation, au lieu d'exercer, comme maintenant, une profession.

Pendant le cours des séances de la commission chargée de reviser les règlements du Conservatoire, je fis part à mes honorables collègues des quelques réflexions qui m'étaient venues, à propos de l'enseignement.

Pourquoi n'existerait-il pas une sorte de conseil de revision, chargé d'écarter ceux des élèves pour lesquels la nature se serait montrée trop inclémente.

N'y a-t-il pas, vraiment, conscience de laisser s'engager dans la carrière des jeunes gens que

leur physique empêchera toujours de parveoir, les exposant, même, à de cruels déboires, à de dures et pénibles appréciations !

Il serait toujours loisible à ce jury, à ce conseil de re vision, d'établir des exceptions en faveur de ceux qui feraient oublier le peu de charme de leur aspect extérieur, par uue intelligence hors ligne!

Il n'est pas nécessaire, bien entendu, d'être un bellâtre. La beauté d'un homme, au théâtre, à défaut de mieux, peut consister dans une taille moyenne, des manières élégantes, sans raideur, une voix agréable, en un mot, dans un ensemble correct et sympathique.

Ce conseil répondrait, alors, au monsieur disgracié de la nature : < Non, monsieur, nous ne nous associerons pas à ce que vous croyez être une vocation, et qui n'est qu'une dangereuse résolution ; nous ne voulons pas endosser la dure responsabilité de jeter un malheureux de plus dans le monde théâtral... Jouez où il vous plaira ! mais, quant à nous, nous vous refusons l'entrée du Conservatoire... »

Et d'un autre côté pourquoi n'y aurait-il pas un degré de situation, de talent, donnant droit â une sorte de diplôme, qui seul permettrait d'enseigner aux autres ce que l'on sait, ou que Ton croit savoir.

Quand on voit que M. X..., M"'" Z..., qui peuvent

JOURNAL DTN COMÉDIEN 123

à peine dire quelques mots en scène, et auxquels les auteurs vivants se gardent bien de confier un rôle, si mince qu'il soit, ont un cours de déclamation ou de diction, on reste stupéfait.

Je résume donc ces quelques observations.

Je ne crois pas avoir trouvé un remède définitif au mal que je signale : je n*ai pas cette prétention ; mais, j*ai essayé, du moins, d'indiquer un moyen pratique de le combattre.

D'autres viendront après moi, prendront de mon idée ce qu'elle peut avoir de bon, en y apportant les améliorations nécessaires : c'est ainsi que se fait le progrès; mais, j'insiste, comme j'ai insisté, particulièrement à la commission du Conservatoire : 1*" sur le déplorable résultat que peut donner un professorat médiocre, se rapprochant plus d'une sorte de détournement moral de mineur que de l'enseignement; :2<» sur la nécessité, pour ces professeurs, d'un examen à passer devant une commission, nommée par le ministre ou le directeur des beaux-arts, qui, par un diplôme, conférerait seul le droit d'enseignement en dehors du Conservatoire.

Les élèves apprendraient, par la voie du Journal Officiely les noms des professeurs agréés par l'autorité supérieure, et s'adresseraient à ceux-ci de préférence.

Dans cette vaste usine de l'enseignement, prodi-

gué par les premiers et même les derniers venus, en dehors des classes de la rue Poissonnière, je vois bien ce que cette coupable industrie peut rapporter au professeur, sans

découvrir en quoi elle peut être utile à Télève.

Si j'ai bonne mémoire, le premier ouvrage, monté par M. J. Claretie, fut Chamillac, 5 actes d'Octave Feuillet, dont la première fut donnée, le 9 avril 1886. Je ne parle pas , d'un petit acte de M. Renan : ' d807, sorte d'à-propos en un acte, en vers, où je représentais Diderot, joué le 26 février de la môme année. *^

Chamillac avait une belle distribution : M'"*^* Bartel, Tholer, Samary , Durand, Pierson, Martin, MM. Coquelin aîné, Coquelin cadet, Laroche, H. Samary, Febvre, voilà pour les principaux personnages.

C'était encore un rôle de vieux général qui

Le général dans Ctiamillac,

m'était échu. Venant de jouer celui d'Antoinette Rigaud, j'étais un peu embarrassé : Taspect des vieux généraux offrant peu de variété.

J'eus le bonheur de me tirer heureusement de cette difficile épreuve.

La pièce fit plaisir, et tint Taffiche quelque temps. Le départ de Coquelin fit passer le rôle de Chamillacaux mains de Worms.

24 mai.

J'avais lu un article de Johnson, correspondant du journal le Figaro, en Angleterre, dans lequel il contait à ses lecteurs, la lugubre fin d'un jeune comédien qui avait appartenu au Théâtre-Français; aussitôt, il me vint la pensée d'une fondation, qui assurerait, au moins, à nos malheureux compatriotes, un lit pour mourir en paix dans cette grande ville, où la misère est plus horrible que partout ailleurs.

J'écrivis de suite à Johnson, à ce sujet; et, nous tombâmes d'accord qu'outre une souscription, que j'allais ouvrir tout de suite à Paris, une représentation donnée à Londres était de la plus rigoureuse nécessité.

Mais il nous fallait un clou ; ce fut la belle et bonne M™* Langtry qui se chargea de le dorer, en nous prêtant son double concours, comme direc-

trice du Princ's Théâtre, et son remarquable talent de comédienne, mis au service des Brebis de Panurge, de Meiliiac etHalévy, qu'elle joua e/i/iranrçais, avec moi et une sympathique artiste, applaudie, depuis, à TOdéon : j'ai nommé M"* Gerfaut. M«ne pebvre et moi jouions un proverbe. M""" Trebelli se fit applaudir dans une partie musicale, où Ton entendit Saint-Saens, Sarasate, M"*** Lassère, Tosti, Scovel et Cor de Las.

Sou Altesse Monseigneur le prince de Galles voulut bien rehausser encore Téclat de cette représentation, en nous honorant de sa présence.

Grâce à la recette, qui fut très productive, et à la souscription, qui avait pleinement réussi à Paris, le 2o mai, je comptais en espèces sonnantes, 20,000 francs à Thôpital. Moyennant cette somme, je fus mis eu possession d'un titre bien en règle, dont trois doubles furent déposés, l'un à l'ambassade de France, le second à la Société des artistes dramatiques, à Paris, le troisième aux archives de la Comédie Française.

L'original figure en tète d'un album, entre mes mains, qui contient le nom de tous les généreux souscripteurs.

Parmi ces noms, je relève celui de Dennery, le célèbre dramaturge. Je l'avais menacé de tout dire à Drumont, s'il ne souscrivait pas.

JOUUNAL D'UN COMÉDIEN 127

NoQ seulement il m'envoya son offrande, mais, il y joignit ce mot spirituel :

« Quant à Drumont, la preuve que je suis meilleur chrétien que lui, c'est que je lui pardonne. »

Dans un feuilleton que me consacra, avec la plus parfaite bienveillance, Sarcey, je relève ce passage que, depuis, j*ai relu bien souvent, pour me consoler du peu de gratitude des gens de notre monde, alors môme qu'on fait tout pour les mettre à l'abri de la misère, et qu'on cherche à adoucir les derniers jours d'une carrière dont, le plus souvent, la misère est le point final :

t Et, tandis que Febvre, avec sa verve endiablée, me développait ses plans, je ne pouvais me défendre d'une certaine admiration pour ce brio de charité. Febvre a le goût de ces sortes de choses; il s'en tirera à son honneur, il en a le talent. Il faut lui savoir gré du service qu'il va rendre à lart dramatique. — F. Sarcey. >

Hélas ! mon cher Sarcey, votre feuilleton est le seul encouragement que j'ai trouvé; il est vrai que, par la notoriété du signataire, je me suis senti largement récompensé de la peine que j'ai été si heureux de prendre, et que je prendrais encore, s'il était nécessaire !...

Comme une bonne action trouve toujours sa

128 JOUIINAL DTN COMÉDIEN

récompense, dit le proverbe, M™® Langlry, dans le rôle créé par M""*^ Fargueil, fit merveille, et, je suis sûr qu'il dut lui paraître singulier, le lendemain, de jouer eu anglais; car, la langue française, la veille encore, semblait être vraiment sa langue maternelle.

Le 27 mai, en présence des artistes qui avaient bien voulu s'associer à cette bonne œuvre et de tout le personnel de Thôpital Français, Texcellent docteur Vintras me fit les honneurs de Tinstallation.

Une surprise bien douce m'attendait. Au lieu du simple lit dont nous étions convenus, ces messieurs nous conduisirent jusqu'au seuil d'une petite chambre, bien proprette, bien gaie, ornée de fleurs; et, sur ma demande, on inscrivit sur une plaque de marbre, au-dessus de la porte :

• Lit de la Comédie-Française. »

J'ai su, depuis, que le premier occupant avait été un malheureux chef d'orchestre, atteint dune maladie de poitrine, et que les hôpitaux refusaient d'admettre.

Le docteur Vintras m'écrivit :

<( Grâce à votre charitable pensée, vous avez pu prolonger, de onze mois, les jours de ce pauvre jeune homme, qui vous a béni jusqu'à sa dernière heure. »

Certes, cette fondation m'a donné bien du tour-

ment, bien de la peine; je me souviens que, pour répéter avec M"**" Langtry, nous faisions tous deux la moitié du chemin ; n'étant libre que le dimanche, elle avait la bonté de venir de Londres à Boulogne; moi, de Paris à Boulogne; et, dans une chambre d'hôtel, nous répétions les Brebis de Panurge ; euprës dîner, elle remontait en bateau, moi en chemin de fer, et en voilà jusqu'au dimanche suivant.

Je n'ai pas écrit (pour la souscription ouverte à Paris) moins de quatre à cinq cents lettres.

Aujourd'hui, toute fatigue est oubliée, l'œuvre est accomplie, et je n'hésite pas à dire que c'est la meilleure de mes créations, surtout la plus durable.

Le lendemain de la représentation, M. Waddington, alors ambassadeur de France à Londres, donna un dîner, en Thonneur du succès obtenu la veille. Dîner suivi de réception du corps diplomatique.

L'ambassadeur, dans sa haute bienveillance, avait, paralt-il, espéré me faire une grande surprise ; mais, il s'était heurté, je le crains, au souvenir qu'avait laissé ma présence aux obsèques du Prince impérial...

Et, cependant, cette présence eût dû être moins remarquée que l'absence de quelques-uns, dont je préfère ne pas citer les noms...

no JOURNAL D'UN GOMÉDIEK

La situation de la Comédie était un peu tendue, en ce moment, et le besoin d'un grand succès se faisait sentir; aussi, M. Jules Claretie, sans hésiter, eut Theureuse inspiration de s'adresser à Dumas, qui, pour nous venir en aide, voulut bien se mettre de suite à Tœuvre et nous livrer, très peu de jours après, sa FranciUon, venue au monde, comme une belle et forte fille, sans secousse, sans eOorts, tout heureuse de vivre I

M janvier \%%1,

Première de Franullon, 3 actes de Dumas, jouée par MM. Worms, Laroche, Truffier, Prudhon> Goquelin cadet, Febvre, M'"®* Bartet, Reichemberg^ Pierson, Kalb.

La répétion générale eut un immense succès. La première fut éclatante; pas le plus petit tousseùr : reflet de la répétition n'aurait pu qu'aggraver leurs souffrances; bien renseignés, sans doute, ils avaient préféré s'abstenir.

Je me souviens, encore, qu'après le premier acte, ce pauvre Augier me demanda où était Dumas.

« — Sur la scène, cher Maître.

« - Conduisez-moi à lui. >

Une fois eh présence : < Ah mon ami, lui dit Augier, jamais vous n'avez eu plus d'esprit et, surtout, d'aussi belle et bonne humeur; cette exposition est une merveille... et, comme c'est joué! i Puis, se tournant vers moi, et appuyant sa main sur mon épaule : En voilà un qui a été remarquable... fit-il...

c Oh ce n'est rien, répondit Dumas en souriant, il faut le voir au S*" acte, quand il passe dans les cerceaux de papier !»

Il y avait, en effet, au second acte, un diable de monologue muet, qui n'était pas d'une exécution facile.

• A la lecture, Dumas s'était contenté de l'indiquer par ces mots: « Ici, il y a un monologue, dont Febvre iev^ soa affaire. >

C'était, évidemment, tout ce qu'il y a de plus flatteur qu'un mot comme celui-là, venant de DumaBj «t, j*avoue, qu'en le lui entendant dire, j'en rougis de plaisir.

Je fus assez heureux pour trouver Tidée de la fausse sortie, coupant une scène muette en deux : ce qui ne s'était jamais fait... une fois ce détail ac^

quis, la cigarette jetée, la pincette tout le reste

se composa facilement. Le tout était d'établir le caractère flottant, indécis de ce clubman en $6n^ comme a dit l'auteur lui-même.

Dumas était content de moi... et moi, plus encore, d'avoir pu rendre fidèlement sa pensée

CÎHretie avait été bien inspiré, en s*adressant à Dumas; la Comédie tenait.un grand succès.

. De tous les rôles, qu'il m*a été donné dlnterpréter, j'estime que le plus difficile, le plus périlleux était, sans conteste, celui de Lucien de RiveroUes.

Le soir de la première, Dumas, plus ému qu'il ne voulait le laisser paraître, se tenait dans la coulisse. Au moment de mon entrée, il me dit : .

c Allons, mon cher Febvre, le sort de la bjsitaille est entre vos mains, soyez prudent; car, un peu trop à gauche, ou un peu trop à droite, de chaque côté, vous côtoyez un précipice.

c Soyez sans crainte, lui répondis-je ; que j'atteigne sans encombre la fin du premier acte ; que je gagne mon fameux c Eugène >, et je suis sauvé !... »

Ceux qui se souviennent encore de TeOet d'hilarité provoqué par ce mot, que Dumas a écrit sur ma brochure comme dédicace, ceux-là peuvent témoigner qu'à partir du deuxième acte, Lucien de RiveroUes ne courait plus aucun danger.

Je conserve comme un titre précieux la préface de Framillon. Voici les quelques lignes que Tauteur a bien voulu me faire Thonneur de me consacrer :

« Il faut être un comédien consommé comme

Febvre pour donner de la consistaDce et du relief à un personnage aussi plat qiie M. de Riverolles.

c Ce simple serin, comme l'appelle son père, est de là famille du duc de Septmonts, quelques degrés plus bas; c'est une fausse couche qui a vécu.

c Ce personnage découpé dans le gris, est en demitons; iLa reçu de Febvre une allure, une réalité, que Febvre seul pouvait lui donner.

< Febvre joint à son grand talent de comédien, la très bonne habitude de vivre, le plus possible, dans le commerce des gens du monde, où sa grande finesse d'observation a de quoi s* exercer. Les modèles à suivre, en créant ce personnage, ne lui manquaient pas ; aussi, Ta-t-il rendu en perfection. Quand un homme a cette voix sonore et chaude, ces épaules larges, ces pectoraux bombés, il laisse dans Tesprit, dans les sens, et jusque dans le cœur de la jeune fille qu'il a épousée, des frémissements qui ne s'effacent jamais; cette action est indéniable, et Febvre la faisait sentir tout le temps; c'est là que lé comédien ajoute à l'œuvre, en faisant entendre tout eè que l'auteur n'a pas pu dire. >

c Dumas. »

Je demande pardon à mes lecteurs d'avoir repro* duiti ici, un éloge aussi flatteur; mais, on me rendra cette justice, que si, dans ces souvenirs, j'ai évité.

134 JOURNAL DTN COMÉDIEN

autant que je Tai pu, de m'étèndre sur les rôles où j'ai eu le bonheur de réussir, il m'était bien difficile de résister à ce petit mouvement de vanité, excusable chez un parvenu, qui se voit conférer, tout à coup, des titres de noblesse.

-' Car, pour nous autres, une semblable apprécia^ tion, dans une préface signée de Dumas, outré qu'elle nous tire de. Toubli pour Tavenir, constitué un véritable parchemin.

Jamais, je crois, je n'eus une presse aussi unanimement bienveillante, et le souvenir de Francillori est un des meilleurs de ma longue carrière.

Au Cours des répétitions, on raconta force historiettes. J'ai retenu celle-ci, où il y a un mot, que n'eût pas dédaigné Tauteur de Tartuffe lui-même.

Nous avions, au foyer, un vieil abonné, qui passait volontiers ses soirées à bavarder avec nous; c'était un très bon homme, un peu naïf, ancien parfumeur, je crois.

Un soir, il nous arriva tout bouleversé :

Rentrant à Timproviste chez lui, il avait eu le spectacle du flagrant délit le plus terrible, le plus complet que puisse imaginer le plus trompé des parfumeurs.

« — Qu'avez-vous fait ?

« -- Je suis allé de suite chez mon avoué, qui m'a

JOURNAL DTN COMÉDIEN 135

posé celte question : Qui de vous deux a la fortune?

« — C'est elle.

« — Alors ne plaidez pas ; vous serez ridicule : l'avocat de votre femme s'égaiera sur votre infortune conjugale... ne plaidez pas...

« — Que faire alors ?

f — Une chose bien simple. Rentrez chez vous, comme si rien ne s'était passé, emmenez votre femme dîner au restaurant et conduisez-la au théâtre ! Le reste vous regarde I

« — Mais je ne peux pas répondit notre ami ;

Ils m* ont vu. >

N'est-ce pas exquis ? Et ce mot serait-il déplacé dans la bouche d'un Georges Dandin ou d'un Sganarelle ?

Un mot assez drôle du bon gros Laurent, ce comique qui fit les délices des habitués de l'Ambigu.

Il était très soufirant, et, croyant sa fin prochaine, il me dit gravement :

< Je crois que je vais m'en aller dans un endroit où, à la sortie, on ne donne pas de contre-marque ! >

Un grand ami de la maison, qui a laissé au Palais le souvenir d'un président de cour bien spirituel, Ch. Desmazes, conseiller à la cour, nous amusa bien, en nous contant ceci :

I3« JOURNAL D'UN COUÉUILN

< J'étais allé chez moi, nous dil-il, à Saiat-Qaenlio, passer les vacances.

Je desceodais, un ma lia, la route, eu nâoant, quaud je vis veuir de loin un lioronie, qu'il me sembla reconnaître pour l'avoir fait coodamoer, jadis, à dix ans de travaux forcés,

• Plus il avançait, plus le doute ne m'était plus permis; c'était bien lui, grand, robuste, redoutable; moi seul, sur le grand chemin, petit, faible, saus armes : il fallait trouver un moyeu de doubler ce terrible cap.

Alors, sans hésiter, je m'avançai droità sa rencontre, et le regardant bien eu face, je lui dis avec fermeté :

" — Continuez ù vous bien conduire ! »

< L'homme, après m'avoir regardé, baissa la tète, et continua son chemin, eu bâtant le pas. Moi aussi, d'ailleurs! >

• iJiiisjnncc de la justice, à souvcair du passé, (|ue vous m'avez tiré là d'uu mauvais pas!... •

Noél daru Baymoade,

28 mars 1887.

Première de Raymonde, 3 actes de MM. André Tbeuriet et Morand. Interprètes : MM. Lebargy, de Féraudy, Dupont-Vernon, Febvre ; M™** Baretta, Céline Montaland, Llyod. Je jouais le Père Noël.

J'avais eu grand plaisir à monter cet ouvrage et, si le succès ne répondit pas complètement à ce que nous pouvions attendre, le travail de chaque jour m'a laissé le souvenir charmant des heures trop courtes passées en la compagnie de deux auteurs aussi courtois que sympathiques.

29 mars 1887.

Je suis nommé chevalier de la Légion d'honneur.

29 mai.

Je reprends, après mon camarade Delaunay, le rôle du duc de Richelieu, dans Mademoiselle de Belle-Isle. M"« Bartet joue Gabrielle ; M™« Broisat, M™* de Prie : M"® Kalb, Mariette; M. Albert Lambert, celui du chevalier Daubigny.

Soit dans Daubigny, soit dans Richelieu, en ai-je vu des Mademoiselle de Belle-Isle !

Madeleine Brohan, à mes débuts; puis, successi. vement, M'*« Favart, M"'« Lafontaine, M"^ Sarah Bernhardt, M"»° Broisat, M"^ Barlet, M"*' du Minil; j'en passe, peut-être, mais, non des meilleures.

Quant aux M"*® de Prie, il y en a eu, aussi, un chiffre respectable :

Augustine Brohan, à mes débuts; ensuite, Edile Riquier, Croizette, M™' Ponsin, M"^ Pierson, M""" Broisat.

Les Mariette ont été moins nombreuses*

A mes débuts, M"*" Bon val; puis, M"*^ Ponsin, Dinah Félix, Kalb.

Les Richelieu, qui m'avaient précédé, peuvent se compter :

Firmin, le créateur, Menjaud, Brindeau, Leroux, Bressant, Delaunay, Garraud.

Les Daubigny sont presque en nombre égal :

Lockroy, le créateur, Maillart, Lafontaine, Garraud, Laroche, Albert Lambert, Febvre.

Dans les derniers temps, où ce pauvre Bressant, déjà très souffrant, jouait Richelieu, je me souviens qu'un soir, au quatrième acte, à la fameuse partie, dont la vie d'un des joueurs est Tenjeu, un des dés alla rouler et se perdre sous le tapis.

Supposant que mon partenaire comprendrait qu'il était nécessaire de dédoubler le chiffre amené

JOURNAL D'UN COUËDIEN ,13»

âu lieu de S, j'ameDaï 4; aaturellemeot M. de Richelieu nepouvait plus abattreque 6, au lieu du onze triomphal.

Mais, déjà fatigué, distrait, Breâsant prend le seul dé qui nous restait ^,

et après l'avoir secoué dans le cornet, me dit tranquillemeot : onsel

Certes, M. de Richelieu avait de la chauce; mais, amener onze avec un dé, dépasse les proportions permises â la veine la plus obstinée.

Je mécontentai de lui répondre : Six, monsieur le duc; et, c'est assez pour que je perde !...

Le premier soir où je jouai Daubigny, en compagnie de Sarah Berohardt, à la Tin du troisième acte, alors que

le chevalier, ivre de colère et de jalousie, repousse sa fiancée, en lui disant :

• Mais moi, je ne vous pardounerui jamais. *

JUUnN&L D'UN COUÉDIEN

oublieux des délicates proportioDs de ma nouvelle partenaire, je Ga un mouvemeut qui l'eavoya trébu> cher dans la coulisse. JV vais négligé de mesurer ma colère aux formes sveltes de l'infortunée Gabrielle.

Ce râle de Daubigny me remet en mémoire un cu- ' rieux lapsus d'un de mes prédécesseurs qui, se trom' paat, dit un soir à M"* de Belle-lsie, avec une douce gravité :

« Mon père est mort, en me mettant au monde ; ma mère a été tuée à la bataille de Uenain t i

Quel chapitre amusant on pourrait écrire, sous ce titre : Les lapsus au théâtre. >

Ainsi, un soir, il m'échappa celm-ci, dans Bataille ilc dames ;

I Monsieur le bahon est bien rond. >

Jamais je ne pus trouver : monsieur le baron est bien bon I... et, dans Mailcinoiselie de la Seiglière,

iOUllNAL D'UN COMÉDIEN 141

M"*" Favart faillit poufler de rire, en m'entcndantlui dire, avec passion :

« Mademoiselle, je vous vernis, je vous bénère, poilr : je vous bénis, je vous vénère. >

Un autre qui est resté légendaire à la Comédie : Leroux, ce comédien distingué, déjà atteint du mal qui devait remporter, dit, à une représentation du Mariage de Figaro^ dans lequel il jouait le comte Almaviva :

€ On suspendra tout, Marceline, jusqu'à Texamen de vos tripes, qui aura lieu dans la grande salle du château ! »

Jripes pour titres: c'était grave !

Heureusement, le mot ne fut entendu ou compris que par les artistes en scène avec Leroux.

30 septembre.

Reprise des Brebis de Panurge, comédie en 1 acte de MM. Meilbac et Halévy.

M**" Bartet joue le rôle de M"° Fargueil, et moi celui de Jacques Durand, que j'avais créé au théâtre du Vaudeville de la place de la Bourse. M"''Ludwig remplit celui de Gabrielle Darcey.

La pièce fit plaisir ; elle est restée, d ailleurs, au répertoire.

JOURNAL D'UN C0HÉDIEI4

31 décembre.

Première ropréscotation de Pepa, comédie eo 3 actes, eo prose, de MM. Meilliac et GanderQx.

M'"'^' Reichemberg, Bartet, Ludwig, MM. de Féraudy, Lebargy, Febvre, tels étaient les .artistes cbargés de présenter au public cette œuvre aimable, originale.

Dès le second acte, après la charmante scène entre M. de Chambrun et sa femme, le succès était assuré.

J'ai eu le plaisir de jouer cette pièce à Vienne, à Pétersbour^; et, partout, elle a trouvé l'accueil le plus flatteur, le plus empressé.

&jantier.

La comédie donne la

première de la reprisa

JOURNAL D'UN COUËDIEN 143

Après une assez longue absence, et ua séjour prolongé sur tant de scènes diverses, le drame ai intéressant de Dumas reprenait possession de son ancienne demeure, comme un gentilhomme rentrant chez lui, après s'être quelque peu attardé au cabaret.

C'est moi, et j'en suis fier, qui, le premier, ai eu l'idéede remettre à la scène cette œuvre si curieuse.

M. Clarelie m'avait chargé de la mise en scène.

Pendantque.deson cAté, l'administrateur s'occupait des costumes, je suivais les études; en vingt-deux jours, c'était prêt ! Ce quiprouveque,quand -" -^^ ^

onleveutbien.onpeut ^ „^""^f, °"'"

■^ dans lUnrt [Il el sa cour.

aller vite. J'avais demandé une distribution digne de l'auteur, mais, en même temps, des artistes zélés, comprenant le besoin que nous avions de marcher rapidement en besogne.

JOURNAL D'ON COHËUIES

MM. Worms, Mounet-

Sully, Silvaia, Febvre;

M""'^BraDdès,PiersoD,

Bertiny : voilà pour les

principaux rAles-

Tous les rftles secoadairesétaieDt interprétés pardes premiers sujets :

voilà avec quelles forces BOUS Dous présentâmes devant le public. Le succès dépassa nos espérances et la pièce tint l'africlie pendant longtemps.

En y réfléchissant , quel chemin parcouru, depuis Y Henri III repris, à la Galté, avec Frederick, Laterrière et M"'^ Naplal Arnaud, alors que je jouais, aux cAtés de ces grands artistes, le duc d'Epernon {m3o-S6), et cette soirée du 5 janvier 1889, où m'élail échu ce rôle du Balafré; en trentetrois anuées, que d'événements !

Et, malgré toute la satisfaction que j'éprouvais d'avoir réussi daus ce redoutable râle, eu remontant dans ma loge, après le dernier acte, en

JOURNAL D'UN COMÉDIEN iib

me souveDant de tout ce passé si lointain et si près, cependant^., je me demandais :

De combien de larmes se compose un succès !

i8 janvier.

Première de Margot, comédie en 3 actes de M. H. Meilhac, jouée parM'^'^Reichemberg, G. Montaland, Bertiny, Fayolle, R. Boyer, Nancy Martel; MM. Worms, Coquelin cadet, Lebargy* J'avais la bonne fortune de représenter un personnage tout à fait sympathique, le bon M. Boisvillette.

C'était une manière de prélude au rôle du Père Prodigue, Adieu, cheveux noirs ; adieu beaux ténébreux! J'abordais les tètes blanches... et voyais poindre au loin la canne des oncles, tourmentés par leurs coquins de neveux !

Si Meilhac eût consenti à modifier son dénouement, le succès eût été plus grand encore.

c II fallait, a dit un de ses confrères les plus autorisés, que Margot se mit à aimer ce Boisvillette, avec qui elle eût été parfaitement heureuse; ou bien, alors, il fallait le rendre d'un caractère moins séduisant; mais, lui voir préférer un rustre... un garde-chasse... jamais 1

Reichemberg faisant la popote de ce brutal, qui lui laisse entrevoir la perspective de fortes raclées ; non, c'était impossible; ce sentiment était pénible au public et nuisit a la complète réussite d'un ouvrage dont les deux premiers actes avaient été un succès aussi franc, aussi complet qu'on le pouvait souhaiter.

— Ce malaise éprouvé par le public, en présence d'un dénouement qui déroutait toutes ses secrètes espérances, j'en ai retrouvé la trace partout où j'ai joué la pièce, en France comme à l'étranger.

Un jour, j'en suis sûr, Meilhac modifiera son troisième acte... Hélas! je ne serai plus ce Boisvillette, que j'ai tant aimé; mais, il me restera, au moins, la douce compensation d'applaudir Tauteur de tant de petites merveilles et le comédien qui aura le bonheur de me succéder dans cet ouvrage si original, je ne dis pas spirituel; quand il s'agit de Meilhac, parler d'esprit serait une sorte de pléonasme.

31 mars.

Reprise du Demi-Monde^ 5 actes de Dumas. Je succède à Delaunay, dans le rôle d'Olivier de Jalin.

M"" Marsy reprend celui de la baronne d'Ange; M. Wornis, Raymond de Nanjac ; M. Laroche, de Thonnerius, M. de Féraudy, Richond; C. Monta-

lând, M""" de Vernières ; Baretta, Marcelle ; M"*' Kalb, M™« de Santis.

Tout en mettant en scène la belle pièce de Dumas, je lui propose quelques coupures. Sous M. Perrin, on commençait le Demi-Monde, à 8 heures, pour finir à minuit moins cinq.

Quand il s*agit de couper, Dumas est toujours prêt. Aujourd'hui, les 5 actes allégés permettent de commencer à 8 heures et demie et de finir avant minuit.

Avec les mœurs modernes, le rideau se lèverait à 9 heures et demie, qu'il y aurait encore des retardataires.

On dîne trop tard, maintenant ; et, comme la table est généralement servie copieusement, tout le monde n'étant pas aussi sobre que Sarcey, dit l'herbivore de la rue de Douai, la plupart du temps, les spectateurs voient se dérouler sous leurs yeux une pièce, dont il leur est impossible de suivre compréhensiblement les développements, n'ayant pas entendu l'exposition.

Le rôle si complexe de la baronne d'Ange avait été l'occasion d'un beau succès pour M"° Croizette.

M"® Tholer, qui lui avait succédé, sans avoir la grande allure de sa devancière, apportait, en revanche, des qualités de discrétion, d'élégante

i48 JOURNAL D^UN GOMÉDIEft

bourgeoisie, propres à encourager Terreur de M* de Nanjac.

M"* Marsy, sans tenir compte de ces deux procédés si différents, prêtait au rôle de Suzanne sa fiëre tournure, cette articulation merveilleuse, qui mettait si bien en relief tous les mots, tous les traits de caractère, dont Dumas a si généreusement doté ce personnage, sans parler de sa beauté, qui rendait excusable, à tous les points de vue, la plus inconsciente mésalliance que puisse commettre un gentilhomme de bonne maison. Ce rôle, en un mot, fournit, à celle qui devait être l'idéale des Mégères apprivoisées^ l'occasion d'un grand et légitime succès.

En épousant Croizette d'Ange, Nanjac semblait obéir à un mouvement des sens, que lui pardonnaient bien volontiers, d'ailleurs, tous ceux qui, en voyant la femme, eussent commis la môme faute. Avec M"*' Tholer, il devenait vraisemblable que, rassuré par l'esprit tranquille, presque placide de cette Suzanne frottée de bourgeoisie, Nanjac puisse espérer trouver, grâce à cette union, un intérieur en rapport avec ses goûts et sa fortune.

Avec M"*" Marsy, c'était la seule chose qui ne se discute pas, qui échappe à toute analyse, c'était le coup de foudre.

JOURNAL D'UN COU^DtEN 140

Et, puisque je parle de cette artiste sympathique, qu'il me soit permis de dire ici quel travail charmaut a été celui des répétitîoas de la Mégère apprivoisée.

C'est en mettant la pièce en scène, que j'ai pu apprécier de quels dons la nature l'a douée.

Elle possède une qualité bien rare, celle du comique. Souvenez-vous, au deu^fième acte, de ses physionomies attendries et désespérées, eu voyant disparaître tes plats, sans y pouvoir toucher.

Rappelez-vous l'entrée du troisième acte, les vêtements souillés de boue, et tout imprégnés de la pluie, de ce chapeau, qui, tout en étant de la plus haute cocasserie, la rendait plus piquante

encore et vous conviendrez avec moi qu'une

jeune femme, qui possède tant de qualités, quand elle joint à cela la jeunesse, est appelée à un brillant avenir ; et, c'est ce que lui souhaite, dans sou amour de la Comédie- Française, son vieux camarade.

Le rôle d'Olivier de Jalio semble devenir, à chaque nouvelle reprise de l'oeuvre de Dumas, plus difficile à faire accepter.

11 y a surtout, au troisième acte, ta terrible scène, où M" d'Ange étant absente, Olivier, laisse sur la table les lettres qu'il rapportait ù la baronne. Alors,

lâO JOUllNAL DUN COMÉUIKN

toujours la même question revient à Tordre du jour et se pose de nouveau :

En agissant comme il le fait, de Jalin commet-il, oui ou non, une indélicatesse ?

Oui certainement, si son action était préméditée; mais, en somme, il n'obéit qu'à un mouvement de vivacité bien excusable, et ce n'est qu'après avoir épuisé, avec Nanjac, tous les moyens, dont peut disposer un homme de cœur, doublé d'un homme d'esprit, que pour empêcher un brave garçon de commettre une sottise, las de se voir incompris, il fmit par lui dire :

« M™*' d*Ange est sortie. Je dépose ces papiers sur cette table, pour qu'elle les y trouve en rentrant, et je viendrai dans une demi-heure savoir si elle les a trouvés î Adieu, ou au revoir I »

Mais, pour éviter dans l'esprit du spectateur tout soupçon de délation, il faut que le comédien accuse, très ouvertement, le mouvement d'impatience qui le fait agir.

Il faut surtout ne pas détailler, et que toute la scène soit jouée, comme s'il y avait dans le texte :

Voilà une heure que je me donne la peine de vous faire entendre, à demi-mot, ce qu'il m'est interdit de vous dire ouvertement; vous ne voulez pas comprendre, vous ôles par trop naïf et, comme je qe

JOURNAL D'UN CUM^:D]trJ l&l

puis, sdQS manquer aux lois coQveoues de l'tionneur, vous eo dire plus long, adieu !...

C'est cette taçon d'interpréter la scène qui m'a permis, en contentant Dumas, de faire accepter la situation.

Je me souviens, aussi, de ce mot de l'auleur, me disant : • J'espère que vous n'allez pas me chanter l'air des Pêches; ce fragment, ajoulait-il, est devenu une sorte de morceau de liraconre, appartenant plus, parla façon dont il est détaillé, au répertoire lyrique qu'à l'art dramatique; c'est, tout simplement une comparaison démontrant à Nanjac le milieu bizarre daus lequel le hasard l'a placé. •

Pour satisfaire à ce désir bien légitime de Dumas, je n'eus qu'à supposer la phrase ainsi conçue :

« Comment, diable, vous expliquer tout cela... Ah ! une idée... aimez-vous les pûches ?... >

Si l'attaque du couplet a été faite dans ce sens on évite, alors, de faire d'un morceau écrit avec une grande justesse d'expression, une période prétentieuse, diamétralement opposée à la pensée de l'auteur.

29 décembre.

Première de Une Conversion, comédie en un acte, en prose, de M. Charles de Courcy.

J'avais pour partenaires M"*" Baretta et Ludwig

et M. Falconnier, chargé de représenter un maître d*hôtel, personnage muet.

Je fus assez heureux pour indiquer, à mon ami de Courcy, un dénouement qui se faisait par la pantomime. Ce baisser de rideau eut un grand succès, et j'eus le double bonheur de constater que Fauteur ne m'en avait pas gardé rancune.

20 wMrs.

Première de Un Mariage hlanCy drame en trois actes, de M. Jules Leraaître.

Je suis chargé de monter cet ouvrage, et, je dois le dire, jamais travail ne m'amusa autant. J'adorais cette pièce curieuse, si peu prévue, écrite dans cette belle langue qui a placé son auteur au premier rang des écrivains et des critiques.

Les artistes choisis étaient M"""^ Reichemberg, Marsy, Picrson, M. Laroche et moi, chargé du rôle si périlleux de Jacques de Thièvre.

Voici, à propos de cette pièce, quelques lignes de Sarcey, dans son feuilleton du Tem\is :

t C'est, dit-on, la dernière création de Febvre, qui va prendre sa retraite. Il s'en va donc sur un triomplie, après avoir parcouru une des plus brillantes carrières qu'ait fournie un comédien.

« — Est-ce bien votre dernière création ? Vous le dites ; on le dit autour de vous. Je suis comme le condamné par persuasion. J*ai de Tespoir.

< La comédie ne perdrait pas seulement en vous un comédien de premier ordre, elle perdrait encore un metteur en scène incomparable. C'est vous qui avez été chargé par Claretie de monter la pièce ; vous avez réussi à corriger la monotonie d'une action triste, parla variété des évolutions, des jeux de scène et des attitudes.

« Vous avez su garder, dans le mouvement, cette discrétion que réclamait impérieusement le sujet.

« Francisque Sarcey. »

Lundi 23 mars 1891.

De son côté, voici ce qu'écrivait M. Jules Lemaître, dans son feuilleton du Journal des Débats :

€ Quant à M. Frédéric Febvre... celui-là, je le retrouverai. Tout ce que je puis vous dire, aujourd'hui, c'est qu'il a mis ma pièce en scène avec une fertilité d'invention expressive et pittoresque, un sentiment de l'élégance, et, en même temps, de la vérité, une abondance d'idées dont j'ai été émerveillé. C'est qu'en montant la pièce de cette façon, il y a très réellement collaboré. Il a aimé ma pièce, il y a cru, il l'a soutenue à la première, sur seg

I5i JOURML D'UN COMÉDIEN

robustes épaules. Je lui en garde une profonde reconnaissance, et j'espère la lui exprimer mieux, une autre fois.

c Jules Lemactrb. »

23 mars 1891.

Rien, à mon sens, n*est plus intéressant que de mettre en mouvement les personnages d'une comédie, de les bien encadrer, dans le décor, le meuble, l'attitude qui leur convient.

La pièce de Jules Lemaltre se prêtait merveilleusement à toutes les combinaisons les plus pittoresques*

Le lieu de Taction, la situation de Touvrage, tout me venait en aide, et jamais besogne ne me parut plus facile, plus agréable.

Ajoutez que j'avais affaire à la plus adroite comédienne que j'aie rencontré, M"® Reichemberg...

Le personnage de M"° Marsy était une longue suite de difficultés, dont elle triompha avec succès.

Comme pour Smilis, le dénouement était un obstacle à la pleine réussite de cette œuvre si hardie.

Et, qu'il y eût eu peu de chose à faire, cependant! La pauvre petite malade ne pouvait finir autrement que par la mort : c'est bien évident ; mais, ce qui avait déplu au public, c'était qu'elle mourût

JOURNAL D'UN COMÉDIEN 15û

désespérée! Imaginez, je suppose, que, au lieu d'entendre son mari accepter le rendez-vous offert par sa sœur, elle eût surpris un dialogue dont le sens eût été celui-ci :

€ — Oui, aurait dit M. de Thièvre, je sais que je vais vous paraître bien ridicule, bien romance ; mais, cette enfant, qui, d'abord, ne m'avait inspiré qu'un sentiment de pitié... s'est emparée de mon cœur... Et maintenant, souriez, si vous voulez, ce n'est plus de Tin térêt... c'est de l'amour !... Oui, je l'aime !•.. >

— A la fin de ce couplet, dont je ne donne que le monstre, bien entendu, il apercevait la petite Simonne étendue à ses pieds, la transportait sur le canapé... Alors, la malade l'entourait de ses bras et le baisant au front, lui disait en mourant : Merci !..« • Si j'ai indiqué ce respectueux tripatouillage y qui eût changé, je le crois, la fortune de la pièce de M. Lemaltre, c'est que Texpérience de Smilis et de Margot m'avait suggéré cette modification.

Mon devoir était de la soumettre à l'auteur, puisque son œuvre était ma plus constante préoccupation.

Lui, tenait à sa donnée première. Je le connais bien, il y tient encore... et je ne puis l'en blâmer... tout en regrettant de n'avoir pu le convaincre.

Pendant mon congé, je fis en compagnie.de

i56 JOURNAL D'UN COMÉDIEN

M"° Reichemberg, un voyage artistique en Autriche et en Russie.

Je ne puis mieux faire, pour en raconter les péripéties, que de reproduire, ici, la lettre que j'écrin vis, à ce sujet, à mon honorable administrateur, M. J. Claretie :

Cher monsieur Claretie,

Partis de Paris, le 26 juin, par TOrient Express, à 6 h. 30 du soir, nous arrivions à Vienne, le 28, pour donner, au Cari Theater, des représentations de Pepa, Margot, l'Amt Fritz, et d'un spectacle coupé.

C'est une charmante ville que Vienne ; mais, plus charmants encore sont ses habitants.

Grâce à de hautes et puissantes recommandations, nous avons trouvé, dans cette capitale, un protecteur, un ami des arts et des artistes, M. le baron Alfred Springer, qui s'est multiplié pour nous faire une salle de première, un tout-Vienne, digne de la maison à laquelle ma gracieuse camarade, M"*^ Reichemberg et moi, avons l'honneur d'appartenir ; et, ce n'était pas chose facile, à cette époque de l'année, où toute l'aristocratie est dans ses terres, où la cour est dans le haut Tyrol ou en Hongrie.

Malgré celte difTiculté, M, le baron Springer, ^

^OURÏiAL D'UN CdMÉDlEN «i5^

Coups de télégrammes, de téléphone, de démarches, réussit à nous composer une brillante assemblée. J'étais porteur pour le baron d'une lettre de mon ami Albert Wollï, se terminant par de trait, qui mérite d'être rapporté :

c Mon cher Baron,

< Vous avez été toujours si aimable pour moi « que je désespérais pouvoir jamais, sinon m'acquit- « ter, du moins vous donner des preuves de ma grac titude.

« Le hasard me vient en aide. Je vous adresse « Reichemberg et Febvre; c'est vous qui me redevez.

« Albert Wolff. »

Pepa, qui ouvrait le feu, eut un gros succès et, à rissue de la représentation, ma gentille partenaire fut accablée de fleurs. Je reçus, moi-même, une immense couronne aux couleurs de France.

Après quatre fructueuses représentations, nous partons pour Odessa, où nous attendait une surprise moins qu'agréable.

A Cracovie, au moment où le train se mettait en marche, j'aperçois nos malles sur le quai ! .. Vous voyez d'ici la situation... Que faire?... télégraphier?... mais cela ne se pouvait qu'à la station suivante... C'était notre unique ressource Mais,

quand arriverions-nous, maintenant? Songez que nous débutions par l'Aîni Fritz, le lendemain soir, au théâtre SeytofI, à Odessa.

J'avais une lettre très pressante pour le directeur général des douanes à la frontière russe.

Nous arrivons... par un orage épouvantable, comme je n'en avais alors jamais vu !

Je me présente à Son Excellence le général X..., directeur général des douanes, qui me dit aussitôt :

t — Oui... oui, je sais... on m'a télégraphié de « Paris. Je vous connais... je vous ai applaudi, il y a « quinze jours, à la Comédie- Française, dans le Demi- € Monde; j'ai votre portrait chez moi. Quepuis-je ?... « Vous abréger les formalités de visite de vos « bagages?... est ce bien cela?

« — Merci, général ; mais, notre situation est plus « grave que ne le pense Votre Excellence... Nous « n'avons plus de bagages ! Ils sont à Cracovie.

« Le général, un peu surpris, me regarda :

« — Et pourquoi sont-ils à Cracovie ?

• — On a oublié de les faire enregistrer.

«< — Mais, c'est donc mauvais pour vous cela, mon cher ?

< —Très mauvais; d'autant plus que nous jouons, demain soir à Odessa.

« — Non.

« — Comment non? mais, nous sommes affichés.

JOURNAL D'UiN COMÉDIEN 159

€ — Impossible... vous n'aurez vos bagages qu'après-demaiû matin, 11 heures...

« — Alors, rien à faire?

« — Rien... Demain matin, je surveillerai moimême Texpédition; mais, voilà déjà votre train qui va partir, adieu.

t — Adieu et merci, Excellence. •

Et, au milieu de cet ouragan indescriptible, qui avait transformé la voie en véritable lac, nous remontâmes en wagon.

Le lendemain matin, nous arrivons à Odessa, à 11 heures, par un soleil radieux... mais, quelle nuit!... le sifflet d'alarme ne cessa de se faire entendre... Impossible de dormir... Et nos malles,

où étaient-elles ? A notre arrivée, nous trouvons

sur le quai de la gare, une députation française, qui nous souhaite la bienvenue, bouquets en mains.

— Il y a, nous dit-on, une fort belle location

Que faire?... ne pas jouer... ou jouer, avec des costumes improvisés. Il me vient i*idée de donner Fritz, avec des costumes russes. Tout l'après-midi se passe à leur recherche. Enfin, je vous passe les détails : à 8 heures, le rideau se lève. J'entre en scène, revêtu d'un costume de petit Russien, et, après les trois saluts, je prononce le discours suivant :

^60 Journal d'un comédIèjï

« Mesdames, Messieurs,

€ Le costume, dans lequel j'ai riionneur de me * présenter, pour la première fois, devant vous, ne k doit vous étonner qu'à demi, étant donnée ma

< qualité de Français.

« Nos malles se sont égarées et n'arriveront que « demain. ..Que devions-nous faire?. ..Ne pas jouer, « c'est-à-dire avoir dérangé toute une foule d'amis

< inconnus et nous priver de Thonneur de leurs « bravos ; ou jouer, vêtus d'une manière quelcon- «que... Je vous l'avoue, mesdames, messieurs,

< nous nous sommes laissés séduire à la vue de ce t costume russe, qui nous a paru être celui le mieux

< en rapport avec le sentiment de notre respec- « tueuse sympathie, » etc., etc. Je n'ai pas le texte exact de cette annonce ; mais, les lignes ci-dessus vous en donnent le sens.

La stupéfaction d'un public peu familiarisé avec

notre langue, vous la voyez d'ici Reichemberg

ressemblait, dans son accoutrement singulier, à une Ophélie de province. Comme il avait été impossible de me procurer des cheveux blonds, j'avais une perruque d'un noir féroce, qui me donnait l'aspect d'un Louis XI, récureur d'égout... et, quelles bottes?...

Christel, Hanezo, Frédéric, le Rabin, tous des bottes... l'apothéose de la cordonnerie!

Et il se trouva une plume malveillante, pour insinuer que Thistoire des bagages perdus était une fable, et que c était dans l'espoir d'attirer le public que nous avions paru devant lui avec des costumes de Petits Russiens...

« La représentation de V Ami Frit Zy un peu froide au premier acte, s'acheva dans de meilleures conditions... Le succès était d autant plus flatteur quie la sobriété de la mise en scène et la simplicité de nos accoutrements n'y pouvait rien prétendre.

En cette saison, Odessa pouvait fournir deux belles représentations. On en donna cinq ; c'était une faute !

Je ne veux pas quitter Odessa, sans vous raconter un petit épisode assez caractéristique.

Un soir, après la représentation, nous étions allés respirer un peu à la petite fontaine, endroit exquis, plein d'ombrages, le jour, de mystère, la nuit.

Il avait fait, dans la journée, près de 42 degrés ; nous étions dans ce petit coin délicieux, buvant le Champagne, parlant de la France, à la pâle clarté de Vastre de la nuit, quand nous aperçûmes une ombre, qui se laissait doucement bercer par les flots.

t — Monsieur... êtes- vous Français? cria l'un de nous au baigneur mystérieux.

— Non, je suis Russe.

— Alors, vive la Russie I

— Vive la France ! répondit la voix.

— Vive TErapereur I — ViveCarnotl répartit, sans hésiter, Tinconnu. »

Je bats la mesure : une, deux, trois, quatre, et nous entonnons, Reichemberg, nos amis et moi, Vllymne national russe. Une seconde de silence... et la voix qui semble se rapprocher, nous répond par: Allons, enfants de la Patrie.,. Poème correct... mélodie douteuse... mais, l'intention y était. Nous applaudissons.

« — Monsieur, venez boire un verre de Champagne avec nous, cela vous réchauffera.

« Quelques instants après, un grand et beau jeune homme prenait place à notre table. Après les salutations, il me dit :

€ — J'ai entendu prononcer votre nom, monsieur, et j'ai pensé que vos gracieuses camarades étaient avec vous. >

C'était un capitaine de la garde impériale.

Nous bûmes à la France, à la Russie, à la Comédie-Française; que sais-je ? Mais, le vent fraîchissait, il fallait partir; nous rentrâmes à Odessa, au jour naissant.

Merveilleuse nuit... souvenir charmant...

A Kievv la sainte, nous donnâmes deux repéra*

sentations. Ce voyage avait été préparé d'une si singulière manière, que nous brûlons Moscou ; et, ce second incendie, je dois Tavouer, nous fut aussi fatal que celui dont les flammes servirent à éclairer TEmpereur, rédigeant le décret qui régit imparfaitement la maison de Molière.

C'était à Moscou qu'il fallait jouer deux fois, et non à Kiew. Mais enfin, cela nous avait permis de faire une visite aux catacombes et aux églises, qui, k elles seules, valent le voyage.

Nous arrivons, enfin, à Saint-Pétersbourg. Ici commence avec le public une partie de cache* cache des plus extraordinaires : pas d'annonces dans les journaux, pas même de bureaux de location en ville ; quand nous jouions à Pawloski, nous étions annoncés à PeterhofI ; on nous désignait sous le nom de la troupe invisible.

Cette situation ne pouvait se prolonger plus longtemps. J'allai trouver Son Altesse Impériale Monseigneur le Grand-Duc Wladimir, qui me reçut avec la plus parfaite courtoisie, et, s'intéressant à notre fâcheuse position, m'adressa à M. Raoul Gunsbourg, qui se mit de suite à notre disposition, avec un empressement que je n'ai jamais oublié.

Notre bonne étoile nous avait fait rencontrer à Saint-Pétersbourg, M. le comte de Kératry, chargé d'une mission près du gouvernement russe.

Grâce à ces hautes et puissantes recommandations, après un repos de trois jours, laissante là presse le temps d'indiquer, enfin, au public le théâtre où il pourrait nous rencontrer, nous reprîmes le cours de nos représentations. Jusqu'à notre départ, la petite troupe, placée sous la direction de M. Gunsbourg, joua devaàt des salles combles : à Pawlowsky, au camp de Krasnoë, devant Leurs Altesses Impériales, le Grand-Duc et la Grande-Duchesse Wladimir, et le Grand-Duc héritier, et enfin à Peterhoiï, devant la famille impériale.

Leurs Majestés avaient choisi Margot.

Dans l'entr'acle du deuxième au troisième acte, l'Empereur nous fit demander, M"° Reichemberg, ^fiiio pebvre et moi. Nous suivîmes M. Gunsbourg, qui nous remit aux mains du chambellan de service. Pendant vingt minutes, j'eus Thonneur de m'entretenir avec Alexandre III. De son côté, l'Impératrice se faisait présenter ces dames.

« — J'aime beaucoup cette pièce, voulut bien me dire l'Empereur; et, comme Sa Majesté regardait ma boutonnière, parée des ordres de Saint Stanislas de Russie, du Danebrog de Danemark et de la Légion d'honneur :

a — Qui vous a donné Saint Stanislas ? me demanda l'Empereur.

€ — Le père de Votre Majesté, pour mon ouvrage sur la Comédie-Française, répondis-je. C'est Son Excellence le prince Orloff, ambassadeur à Paris, qui a bien voulu me remettre le brevet et les insignes.

« — Et le Danebrog?

« — C'est la mère de la femme de Votre Majesté.

€ — Ah ! fit l'Empereur en souriant, je vois, Oionsieur, que nous sommes en famille sur votre poitrine. Êtes vous content de votre séjour en Russie ?

« — Ce soir, au delà de mes vœux.

• « — J'ai su tous les malheurs qui vous sont arrivés dans l'Empire...

« — Une soirée comme celle-ci, fis -je, en minclipant, suffit pour eflacer les plus tristes souvenirs. »

Après avoir été présenté, de mon côté, à Sa Gra- Qieuse Majesté l'Impératrice, nous prîmes congé.

Son Altes$e le Grand-Duc Wladimir, après avoir entendu Margot plusieurs fois, soit à Paris, soit à Pétersbourg, voulut bien me charger de ses compliments à Meilhac; et, c'est avec joie que je m'acquitterai au retour de cette douce mission. . Je me souviens d'une très vive impression, lorsque TE^mpereur vint à moi du fond de sa loge. Quand je vis s'avancer ce colosse, vous comprendrez 3aDs peine, mon cher administrateur, le

sentiment de respectueuse crainte, dont je fus saisi. J'étais fort troublé, je l'avoue... mais, quand j'entendis cette voix sonore, quand je vis ce regard si clair, si doux et si ferme à la fois, je fus vite rassuré.

c — C'est une âme de cristal, me disait un de ceux qui ont le bonheur et Thonneur d'approcher, chaque jour, le souverain ; cet homme est tellement bon, ajoutait-il, tellement honnête, que je le mets au défi... vous entendez bien... au déû d'avoir une mauvaise pensée; quand on a été assez heureux pour le voir et l'entendre, on reste frappé de l'ensemble autoritaire et familial de celui qui tient entre ses puissantes mains le sort de tant de nations. »

La veille de notre départ, nous donnâmes une dernière représentation au camp de Krasnoë. Le spectacle se composait du Baiser, de Banville, du Cas de conscience, de Feuillet et de Vllistoire du Vieux temps, de Guy de Maupassant.

Son Altesse le Grand-Duc vint sur la scène et nous dit : t Voyez, j'ai pleuré. » Grand succès, aussi, pour le Baiser et M"^ Reichemberg.

La Grande-Duchesse, pour nous complimenter, nous lit demander dans le salon contigu à sa loge.

Son Altesse Impériale le Czarewitch, pour assister à cette dernière soirée, était venu à cheval de

Tsarkoe-Selo, où il faisait des manœuvres de cavalerie ; il avait fait ce voyage par une pluie battante. J'eus l'honneur de lui être présenté.

Comme je lui exprimais le regret que j'éprouvais, à la pensée qu'après le spectacle, il lui faudrait rejoindre son régiment, par cet abominable temps; avec beaucoup de bonne grâce, Son Altesse me répondit en parfait français :

€ — Pour passer une soirée comme celle-ci, Monsieur, je me ferais mouiller, tous les soirs. >

J'aurais le droit de me montrer très orgueilleux d'un semblable accueil, si une secrète pensée ne me disait, tout bas, que toutes ces galanteries s'adressaient plus encore à ma qualité de Français qu'à mon titre de sociétaire.

Voilà en quelques lignes, mon cher administrateur, le récit rapide, mais, scrupuleusement exact, de notre voyage, pendant lequel nous n'avons trouvé que des gens aimables et hospitaliers.

Une seule chose pouvait me préoccuper, au milieu de tant d'incidents divers, c'était la dignité de la maison à laquelle nous avons l'honneur d'appartenir ; et, j'ai la conviction et la satisfaction de penser que j'ai fait tout ce qui était en mon pouvoir pour la bien sauvegarder.

Si la situation a pu être tendue, un moment, en sortir, grâce à la haute protection du Grand-Duc

-Waldimir, est un honneur, et ce qui me comble de joie, c'est de penser que je suis assez heureux pour être son obligé.

Voilà la yérité, malgré bien des racontars ; n'en doutez pas plus, mon cher administrateur, que vous ne pouvez douter de mes sentiments les plus affectueux et les plus dévoués.

c Frédéric F£bvre. >

27 man .1892.

Reprise de Mademoiselle de la Seiglière.

Je joue, pour la première fois, le rôle du Marquis; M"° Baretta, celui d'Hélène; M"° Pierson, la Marquise; Worms, Bernard; Coquelin cadet, Destournclles ; Boucher, M. de Vaubert; Roger, Jasmin.

« Le Marquis de la Seiglière a été admirablement joué par Samson, et par Thiron, après lui; il faut bien le dire, aucun d'eux n'était l'homme du rôle.

« Febvre, avec ses robustes épaules, son aspect solide, sa tôle énergique, sa diction âpre et mordante, semble avoir été taillé pour représenter ce marquis, grand chasseur, grand buveur, têtô à

JOURNAL D'OH COUÉDIEN 169

révent, mais, cœur impétueux, upe de ces figure» les plus curieusetnent fouillées de notre théâtre. « Francisque Sarceï. »

Voilà, on l'avouera, de quoi décider le plus hésitant; et, c'est ce qui me donna le courage, à la -veille dé mon départ, de faire cette étude si intéressante.

.' En citant Samsou, le créateur, et Thiron, sou successeur , Sarcey a oublié M. Régnier, qui reprit le rdte, à mes débuts, eu 1866, abandonnant celui de Destournelles, dans lequel ; il était, toutsimplement, la perfection.

J'ai dit assez ce que je pensais au sujet de la composition du râle du Marquis, eu parlant de la pièce, à mes débuts, pour ne pas insister davantage sur ce sujet.

Ce qui est certain, c'est que c'est à tort qu'on

Le Marquis ^ dins Le Marguiii de la Seigli'ei

no JOURNAL D'UN COMÉDIEN

en fait un niais, une oie prétentieuse, un dindon en colère; c'est, tout simplement, un égoïste... un excellent homme... un tr^s bon père... un serviteur fidèle de son Roy... mais, un profond égeiste.

Si mon cœur s*est partagé jadis, entre beaucoup de M""^ de Belle-Isle, le nombre de mes Hélène n'est pas moindre.

En 1866, M^** Favarl, Marie Roy er; puis, Croizette, Broisat; à Vienne, M"' Barlet, M"* Du Minil et, enfin, M""" Worms Baratta.

Cette pièce, qui a toujouris la faveur du public, est un des rares ouvrages où, tout en remuant assez violemment ce terrain brûlant de la politique^ les auteurs aient trouvé le moyen de ne blesser aucune conviction.

Monarchie, Empire, Tiers-Etat sont en présence ;

cependant et, chose curieuse, pas un mot, pas

un trait de caractère n'est de nature à blesser le spectateur le plus susceptible. C'est un lait assez curieux, ce me semble, pour qu'il me soit permis de le souligner.

2 décembre.

Reprise du Père Prodigue, Je joue, pour la première fois, le rôle du Comte dç la Rivonnière.

J'aurais eu le dangereux honneur de succéder à

JOURNAL D'UN COMÉDIEN 17i

LafoDt, si Dupuis n'eût jeté un pont, qui me rendait la traverse un peu moins périlleuse.

Loin de moi la pensée de chercher à diminuer le souvenir de Dupuis, pour le talent duquel je pror

fessais une grande estime mais, venir immédia**

tement après le créateur, qui avait été si parfait, si grand seigneur, eût été courir au-devant d'un échec.

Il fallait trouver un juste milieu entre mes deux devanciers, c'est-à-dire appuyer sur certains côtés laissés par eux dans une demi-lumière. C*està cela que, avec les précieux conseils de Dumas, je mis tous mes soins.

On ne pouvait prétendre à être un gentilhomme d'aussi correcte allure que Lafont; mais, le côté paternel, la note attendrie... on pouvait lui donner un plus grand développement.

« C'est là qu'il vous faut viser, > me répétait Tauteur, pendant le travail des répétitions.

Il ne m'appartient pas de dire si j'y ai réussi ; mais, j'ai contenté Dumas : il me Ta dit, il me Ta écrit; }'ai rencontré, dans la critique, de précieux encouragements... je me tiens donc pour satisfait, me souvenant du vieux dicton :

On ne peut contenter tout le monde et son père !

Le Marquis de la Seiglière, comme le Père Prodigue, exige, avant tout, un comédien de taille

moyenne, plutôt rondelet que maigre, pa^ trop petit, mais, surtout, pas trop grand, quelque chose comme une moyenne entre MM, Samson elThiron, Avec un si bel estomac, et un organisme aussi remarquable, la maigreur, chez le marquis de la Seiglière, semble presque une invraisemblance*

Lafônt, qui était de belle taille, joignait à se^ autres qualités physiques, lé précieux avantage de n'être ni trop gras, ni trop maigre, et, s'il fallait tomber dans un de ces deux extrêmes, on accepte* rait plutôt, encore, un marquis de la SeiglièrCi un comte de la Rivonnière, se rapprochant du duc d'Aléria, de Villemer, tel que Ta dépeint M*^* Sand, que de la silhouette d*uq long et triste échassier, se balançant sans grâce, au gré du vent.

L'année précédente, j'avais, déjà, prié mes collègues de vouloir bien accepter ma démission.

L'aimable insistance du comité et celle de mon ami et administrateur m'avaient fait revenir sur cette détermination. Si un autre motif m'avait poussé à cette dernière résolution, c'était bien cer-î tainement Tespoir de créer, avant mon départ» éette Route de Thèbes, de Dumas, que j'ai attendue deux ans, avec une impatience partagée par tous les admirateurs de l'auteur de Denise,

« Songer à vous retirer, me disait-on, de tous

côtés. . . . . quand tous avez devant voiis tant de choses intéressantes à faire, c'est folie I > Mais, dépuis longtemps^ j'étais hanté de cette idée^ que disparaître dans le succès, avant que l'heure de la i*etraite ne s'imposât comme une pénible néôeslsité» étaiti» au contraire, à mon avis, une preuve dé sagesse.

L'art du théâtre... est fait de jeunesse et de pas^ sion. A mesure que les années se succèdent^ il y a beaucoup de chance, pour le comédien, dé ne plus donner au public (même le plus indulgent) que les preuves d'un aQaiblissement des moyens physi(}ue^ 4

Et puis, est-il quelque chose de plus triste^ de plu^ pénible que la vue d'un vieillard en scène : toute .preuve de fatigue extérieure, chez l'artiète, est une souffrance pour le spectateur, qui ne veut pas que son plaisir soit gâté par la pensée que ce vieux monsieur, qui se démène devant lui, serait bien mieux dans son lit que sur lés planches. , , , . Si, à la sortie du théâtre, certains comédiens, qui ne partagent pas ma façon devoir, pouvaient entendre ce que l'on dit de leur présent, en le comparant à leur passé, ils se rangeraient à mon avis ; et, rentrès chez eux, avant même de céder au sommeil, ils écriraient, au plus vite, les quelques lignes propres à leur assurer un repos aussi impérieux que nécessaire. i

Laisser derrière soi des regrets, au lieu d*un

174 lOURNAL D'UN COMÉDIEN

«oupir de soulagement... était chose faite pour me tenter.

Ah ! certes, ce n'est pas sans un certain déchirOT ment de cœur qu'on prend une telle résolution... et, il m'a fallu du courage; mais, aujourd'hui, ma seule ambition est d'assister et d'applaudir, longtemps encore, mes jeunes et vaillants successeurs et de voir prospérer cette belle maison, qui honore ceux qui ont eu le bonheur de la bien servir.

Le ministre lui-même essaya de combattre ma résolution, par les propositions les plus flatteuses; mais, j'avais bien réfléchi...

Il fut donc convenu que, pendant le voyage de la Comédie-Française à Vienne, je dirigerais la troupe, dont le déplacement, n'étant pas officiel, n'obligeait en rien M. Claretie à quitter Paris, il fut convenu, en outre, qu'après avoir accompagné, l'an prochain, mes camarades à Londres, je recouvrerais ma liberté et que ma représentation de retraite aurait lieu le 24 mai 1893.

Page 1