‹ Journal d'un comédienChapitre 11 sur 18 · J0CR5AL DX5 C0XÉD1E · texte numérisé non relu

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au mot (le valeur, pour couvrir ce mot par uoe formidable quinte de toux.

« C'est curieux, nous disait Dumas, ce qu'il y a de gens qui s'enrhument à mes premières ! >

La pièce, interrompue, un instant, par Tindisposition d'un de ses interprètes, reprit l'afGche.

Il se fit, alors, un mouvement curieux autour de l'œuvre de Dumas.

Chaque soir, i'eOet était considérable et la recette atteignait le maximum ; mais, la malchance voulut que Croizette fût assez souffrante pour nécessiter, de nouveau, le retrait de l'affiche d'un ouvrage qui avait été monté par M. Perrin, avec un soin méticuleux.

9 mars 1885.

Convoi de Brindeau, qui, sociétaire de la Comédie- Française, fut le créateur de tout le répertoire d'Alfred de Musset.

Brindeau eut le bonheur et l'honneur d'être M. de Chavigny du Caprice, Clavaroche du Chandelier, Valentin d'// ne faut jurer de rien, le Comte de // faut quune porte soit ouverte ou fermée, le duc, de Louison, Octave des Caprices de Marianne,

Si ToQ n*a pas rendu à Brindeau toute la justice, à laquelle lui donnait droit un talent qui lui valut d'être choisi par Musset, il me semble que la seule bonne fortune d'être le créateur, sur une scène comme celle de la Comédie-Française, de ce merveilleux écrin du Poète des poètes, est la preuve la plus éclatante de son incontestable autorité.

Et, puisque je parle de Musset, il me parait indispensable de mettre fin à une ridicule et odieuse légende, d'après laquelle, au cours des répétitions du Chandelier, Brindeau se serait laissé emporter jusqu!à se livrer à des voies de fait incompatibles avec le respect et l'admiration que professait l'artiste pour lauteur, à qui il devait tant.

11 y eut bien, en eflet, un léger différend entre le poète et le comédien ; mais, après quelques mots assez vifs échangés le lendemain matin, Brindeau vit entrer chez lui Musset, qui lui dit simplement :

< Ma mère, qui est au courant de ce qui s'est passé hier, m'a donné tort, et je viens, de sa part, vous tendre la main ! >

Je tiens ces détails {absolument authentiques) de M. Guillard, alors archiviste de la Comédie- Française, et qui était le témoin constitué par Brindeau.

Puisse cette loyale et sincère rectification mettre fin à un racontar de foyer; d'autant plus

que le mot de Musset fait à la fois l'éloge de ^,^ l'auteur et de

son iu ter prête.

14 septembre.

Première des Corbeaux, ^Aciss de M. HeuriBecque.

M*™ Paulioe Granger, Reichemberg, Bar-

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■Mé -~Mb:^. ^ MM- Thiron,

Barré, deFéraudy, Coquelin cadet, Martel, et moi, qui jouais le îwtaire Bourdon : tels étaient les ioterprèles de cette Œuvre forte, mais, un peu noire, au gré des spectateurs.

M. Emile Perrin, qui avait monté la pièce avec

soin, mais, sans euthousiasme, disait, un jour, à

l'auteur, au cours des répétilious de son ouvrage '.

« Ce n'est pas. Dieu, possible ! Cette famille, à elle

oi^he dans le Chandtlier.

JOURXAL DUN COMÉDIEN

seule, a plus de malheurs que tous les habitants réunis d'un même quartier. >

Quant à moi, j'avoue que, malgré l'odieux de mou personnage , j'aimais les Corbeaux. — C'est si amusant le danger 1

J'avais composé ce râle du notaire Bourdon, avec autant de plaisir que s'il se fût agi de la création la plus brillante, la plus sympathique.

Mais, hélas! il est des ^""

dans Les i

courantsqu'il est difficile de remonter; et, si bon nageur que fut N il ne put gagner l'autre rive... celle du succès, sans qu'il puisse accuser de son infortune la bonne volonté de ses inLerprètes... Ajoutez à cela que M. Becque, ayant toujours donné les preuves d'une grande indépendance de caractère, devait fatalement voir réunis, ce soir-là, tous ceux à qui il avait prodigué si couragcusenieut la vérité, et vous corn-

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prendrez, alors, qu'avec un sujet pénible, malgré tout le talent déployé par lui, l'auteur devait rencontrer un auditoire peu disposé à Tindulgence.

Ses ennemis, d'ailleurs, ne souffrirent pas longtemps; car, le 22 novembre, nous donnâmes la première représentation du Rois'amme^ de Victor Hugo.

La pièce était admirablement montée :

^|mes Bartet, et cette pauvre Samary ;

MM. Got, Maubant, Mounet-Sully. Saltabadil m'était échu.

Tous les rôles de second plan avaient été confiés à des artistes qui avaient accepté, avec dévouement, une tâche ingrate. Voilà pour l'interprétation. Cinq décorations nouvelles, de la musique de Léo Delibes — musique qui est restée au répertoire des concerts classiques : telles étaient les forces mises au service du Maître.

Je me souviens d'un mot, qui me fut dit par Ligier, créateur de Triboulet, alors que j'avais l'honneur de jouer avec lui, à l'Odéou, les Grandis Vassauj'y de Victor Séjour :

« Il est bien heureux pour moi que le Roi s'amuse ait été interdit par la censure... Je n'aurais jamais pu jouer ce rùle quatre fois de suite... Il faudrait pour cela des forces surhumaines! •

M. E. Perrin se trompa, en confiant ce terrible rôle à un comédien de talent, mais, qui devait fata-

JOURKAL D'UN CUKÉDIEN »

lement chercher à ramener aux proportions de la vérité UQ personnage plus grand que nature; il y aurait eu de quoi compromettre une réputation légitimement acquise, si trente ans de succès, qu'avait par devers lui cet artiste, ne l'eussent placé audessusd'une erreur de distrihution.

Le rAle de Saltabadil est un des personnages de H ugo, qui ait le plus d'esprit. Le succès que j'eus le bonheur d'y obtenir, fut exactement le même que celui / obtenu par le créa leur, M. Beauval let, bien que ma composition fût tout autre que la sienne.

Avec l'assentiment de M. Hugo,

Salubadil dans Le Koi

au lieu d'un sinistre bandit, j'en avais fait un aimable négociant en crimes.

En me félicitant de mes loques pittoresques ,

X* E. Perria me dit . aa m«)aieac d'eatra' ea scène :

< Ea Tooâ resartiaQt. j'ai des eaiies Mies de me gratter : ce n'est pas on eostame, c'est une démangeaiâao. »

Après la répétition générale. le grand poète eot on mot bien amusant.

Comme M. Ferrin Inl présentait Léo Delibes. ea Ini disant :

— « Mon cher maître, M. Delibes« Tantenr delà mosiqne de scène que Tons Tenez d'entendre » : et, pendant qne le compositeur, trop tut disparu, ajontait en s'inclinant :

— Je serais bien heureox, cher et illustre maître, de savoir si cette musique tous a plu: le cher maître répondit, avec un doux sourire :

< Elle ne me gène pas ! >

A propos du Roi s^mnus^, je trouTe. dans un numéro de journal, à la date d*aTril 1845 :

< Le roi a nommé Victor Hugo pair de France

Le liai s'amuse!

Malgré tout, la pièce se maintint assez longtemps sur ralfiche.

A la cinquantième représentation, on offrit à Hugo, à THôtel CootinentaL uo grand banquet pour fêter l'anniversaire de la première (1832). Il y eut des discours.

Le maître prononça quelques mots qui firent sensation ! Je n'avais jamais eu Thonneur de m'asseoir à la même table que le grand Poète, et j'avoue que je suis resté émerveillé de la puissance de ses facultés digestives.

Il eût pu me répondre, une fois encore, que les dieux eux-mêmes n'étaient pas à Tabri de ces misères !

La Comédie-Française eut sa place aux funérailles du poète national, et nous pûmes suivre le modeste corbillard des pauvres, de l'Arc de Triomphe au Panthéon!

7 mars 1883.

Première de la reprise des Effrontés, d'E. Augier. MM. Got, Delaunay, Barré, Leloir, Laroche.

^roes xholer, Reichemberg, E. Riquier.

Je jouais Vernouilletj créé par Régnier.

La belle comédie d'Augier eut un énorme succès et répara un peu les pertes de l'année précédente.

Il arriva, au cours des répétitions de cet ouvrage, un incident qui n'était, hélas I que le prologue d'un grand malheur. Je veux parler de la mort de l'auteur de la Ciguë (1889). Augier venait de se lever

pour indiquer à Tuo de nous un jeu de scène ; tout à coup, il chancela, et vint tomber dans mes bras. Je le transportai dans mon cabinet de semainier.

Une fois étendu, la tète exposée à Tair, les pieds recouverts d'une chaude enveloppe, il me dit :

« Ce n'est rien !... ce sont des vertiges, laissez-moi là quelques instants ; tout à Theure vous me reconduirez chez moi! »

Pendant le trajet de la rue Richelieu à son domicile, il m'avoua être sujet à ces malaises, qui n'étaient autres que des vertiges de l'estomac, lui donnant la sensation du vide.

Il avait tellement fumé, dans sa jeunesse, qu'il était complètement intoxiqué.

J'appris par lui ce détail curieux, qu'alors qu'il écrivait le Gendre de M. Poirier, il chargeait, d'avance une douzaine de pipes. A la dernière, lorsque sa langue était à vif — pour pouvoir recommencer, il la graissait, grâce à un petit pot de beurre placé sur sa table de travail.

Les Japonais, dont les supplices sont aussi nombreux que variés, n'ont pas encore songé à ce nouveau moyen de torture.

Pauvre Augier! si doux, si bienveillant, si simple... il consentait, disait-il naïvement à son médecin, à faire des sacrifices, c'est-à-dire à ne plus fumer d'une manière aussi excessive.

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« Inutile, lui avait répondu le célèbre praticien, pour Teflrayer et le forcer à n'être plus le propre bourreau de son corps, dans un an, vous serez mort, ne vous gênez donc pas ! A quoi bon vous priver?... Fumez tant qu'il vous plaira! »

Un peu surpris de ce funèbre pronostic, il brisa ses pipes. Mais alors, me disait-il, commença pour lui un supplice intolérable : Tbabitude était si forte, qu'après ses repas, il tournait pendant une heure, cherchant vaguement ce qui lui manquait.

Dans la rue, il lui arrivait de suivre un promeneur fumant un bon cigare, comme on suit une jolie femme. Trop tard, hélas! le mal était fait, et la sage résolution qu'il avait prise de renoncer au tabac ne put lui épargner une mort accompagnée d'horribles souffrances.

Il a laissé le souvenir impérissable d'un galant homme, doublé d'un poète, d'un homme de bon sens, dont le répertoire restera éternellement une des forces vives de la Comédie-Française.

Augier me fait songer à un autre glorieux disparu. Je veux parler de Labiche, son ami.

On m'a raconté sur lui une bien spirituelle répartie.

Il était à son lit de mort ; son fils, qui lui-même venait d'être cruellement éprouvé par la perte de

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sa femme, était près de lui. Dans un mouvement de douleur irréfléchie :

« Puisque tu vas la revoir, dit-il à son père, en lui parlant de sa femme, dis-lui que je Taime toujours. »

Alors, Labiche, entr'ouvrant un œil, répondit : -— < Dis donc, si tu faisais ta commission toimême ! >

C'est encore Labiche, qui faisant visite à son (ils, nouvellement marié, et frappé de la largeur du Ut des nouveaux époux, lui disait en souriant :

— « Est-ce que vous comptez recevoir? »

U janvier iHU.

Première de Smilis, 4 actes de M. Jean Aicard, joués par M"® Reichemberg, MM. Got, Worms, Laroche et moi, à qui était échue la glorieuse et lourde tâche de jouer Tamiral.

De ravis d'un célèbre écrivain, il eût été préférable que M. Aicard, plus soucieux de ses intérêts, fit une inversion, c'est-à-dire qu'il écrivit Smt/w en vers, et plus tard, le Père Lehonnard en prose.

Le lyrisme excessif de l'amiral eût fourni au poète l'occasion de ces merveilleux vers, qui ont

assuré, à si juste titre, le succès de ses deruiers ouvrages.

D'uQ autre côlé, les malheurs conjugaux d'un petit horloger de province eussent été plus librement et plus justement exprimés dans une solide prose, que dans la langue des Dieux.

Un autre reproche, adressé à l'auteur, a été celui d'avoir fait se suicider un amiral de France, un gent Ibomme, un Breton, c'esta dire un double croyant.

Ce qui est certain, c'est que, dans cette pièce que j'aimais , ce personnage avec lequel j'ai vécu, m'a trompé comme la plus infidèle maîtresse... je lui en veux encore de son lâche abandon. Mais, sans pouvoir m'eu déEendre, malgré tous ses torls, je lui ai conservé, dans un coin de mon cœur, le souvenir que l'on garde aux amours des plus jeunes années. Henri Maréchal avait écrit deux morceaux exquis, que soupirait, avec beaucoup de charme, M"° Reicliembei^(Smt/is).

L'amiral dans Smilis.

1*" octobre.

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