D'ARMAND SILVESTRE
dits par AH'^ Barlet.
Pour laisser au public sa mémoire sans tache, Léguer à ravenirun nom du temps vainqueur, L'artiste, quand le jour vient d'achever sa tâche, La mesure à sa gloire et non pas à son cœur.
Si contre le repos son courage réclame, Avant qu'un souffle amer l'expose à défaillir,
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De son propre génie il étouffe la flamme,
Pareil aux dieux qui n'ont pas le droit de vieillir !
Il laisse s'obslincr, h leurs travaux sans gloire. Ceux qui de Tidcal ignorent le chemin, !
Renonçant au combat plutôt qu'à la victoire, Ne voulant qu'un laurier verdoyant dans sa main.
C'est notre honneur, à nous, que le vulgaire envie, D'avoir le sacrifice à la fin du devoir, De renoncer à vivre encore pleins de vie, De cesser de vouloir avant que de pouvoir.
Cet honneur est le tien, toi qui fuis, avant l'heure Et dans l'éclat viril de ta maturité, Ami, cette maison qui t'aimait et te pleure.
Où de nouveaux succès t'attendait la fierté.
Le travail te paya d'honneurs : vous êtes quittes ; Du pacte, nul des deux ne se doit repentir.
A compter nos regrets, si trop tôt tu nous quittes : A compter les succès, hélas! tu peux partir!
Epris de ton art seul, ignorant la fatigue.
Sur un labeur sans trêve érigeant tes succès. Tu payas ton écot, sans compter, en prodigue, A l'antique renom du Théâtre-Français.
Tu nous étais venu chargé de renommée, A la ruche nouvelle apportant ton butin.
JOUUNâL D*UN comédien 191
Abeille au vol sonore, et qu'avait acclamée La Gaité, l'Odéon, la Porte-Saint-Martin,
Lo Vaudeville enfin, où préludaient en ^\o\ro. Augier, Meilhac, Feuillet, Sardou, bientôt fameux. C'est ta voix qui sonna leur première victoire ; Tu leur restas fidèle, en grandissant comme eux !
Pour toi comme pour eux, la maison de Molière S'ouvrit, mêlant encor vos deslins éclatants, Pleine du juste orgueil de t'étre hospitalière; Et tu fus son honneur, pendant près de trente ans !
Ton talent souple et fin, généreux et robuste. Aborda plus d'emplois qu'un autre n'en rêva.
Aujourd'hui l'Ami Fritz et demain don Salluste. Lafemas avant-hier et hier Almaviva I
Ton pouvoir de Protée, en toi seul, apparente Clavaroche à Roswen, Fabrice à de Jalin ; Pour le seul Marivaux tu fus deux fois Dorante Et Tartuffe et Damis pour le grand Poquclin.
Pour le second Dumas, tu combattis sans trêve, De son œuvre subtil ouvrier sans repos.
Et tu n'as de regrets qu'à renoncer au rêve De combattre une fois encore sous ses drapeaux.
Tu quittes le théâtre, ayant créé cent rôles,
— Chiffre que nul de nous ne lit sans s'effrayer. —
î JOURNAL D'UN COMÉDIE»
Leur Tardeau caressail les vaillantes épaules. Comme un manteau royal, saas les foire ployer.
Pour lOD amour de l'art, tâche légère encore. De tout ce qui le sert, serviteur éperdu, Ce travail de la scène, obscur et qu'on ignore, Pour d'autres tu le Tis, et leur succès t'est àii !
Le public t'applaudit en eux, sans te connnallre ; Dans l'artiste qui part, il regrette un plaisir ; D&ns l'ami qui s'en va, noua regrettons un maître. Que nos efforts, en vain, ont voulu retenir !
Quel orgueil de tomber debout, dans la bataille, Do la victoire encor le fermer le chemin ?
Febvrc, ces succès que lu fis à la taille, Ces bravos ne seront qu'un souvenir demain !
De Ion front seulement le masque auguste tombe,
Les héros resteront que lu lis triomphants ; D'autres voix les viendront réveiller dans leur tombe... C'est toi qu'ils chercheront, les glorieux enfants.
Comme le voyageur, au revers de sa roule, Avant la lassitude, étant venu s'asseoir.
Prèle l'oreille encore au bruit du monde. Ecoute Cette clameur du jour monter dans l'air du soir.
Ecoule encor ton nom répété par la foule, Oi'i vibre la tristesse immense des adieux;
Et regarde passer, dans le fleuve qui coule, De tes grands souvenirs le spectre radieux ! i
Febvre, écoute encor la foule qui l'acclame, Cette vibrante mer tressaillant à ta voix !
Les savoures- lu donc, sans un remords dans Tâme, Ces bravos entendus pour la dernière fois !
Ils sonnent dans nos cœurs, comme un glas d'agonie, Et tes derniers lauriers sont pour nous des cyprès. A compter tes succès, oui, ta tâche est finie ; Tu pars trop tôt, pourtant, à compter nos regrets.
A. SiLVESTRE.
En écoutant M"® Bartet prononcer les dernières prières, que de choses, durant cette minute si longue et si courte; que de doux et tristes souvenirs!.. J'avoue, pourtant, que je serais bien embarrassé de dire si ma pensée, en ce moment, se reportait plus volontiers en arrière, sur tout ce long chemin parcouru, ou si elle me montrait le présent, c'est-à-dire la liberté de suivre, désormais, en paix, une route dont le but est bien près d'être atteint...
Ce serait de l'ingratitude dépasser sous silence la lettre suivante, qui me fut adressée parles ouvriers machinistes et employés du théâtre :
Les ouvriers machinistes et employés soussigiiés attachés au Théâtre-Français, à M, Frédéric Febtre^ Sociétaire de la maison de Molière,
« Monsieur Febvre,
« Après une carrière laborieusement remplie, vous allez nous quitter; nous perdons, en vous, un défenseur, qui soutenait le droit de la justice, en protégeant les petits.
« Avec ces sentiments innés en vous, monsieur, vous nous inspiriez à tous le respect, Testime, la reconnaissance, que mérite Thomme de bien.
« Permettez-nous de vous exprimer, collectivement, tous nos regrets d'une séparation bien pénible.
« Puisse, dans Tavenir, la personne autorisée à vous succéder s'inspirer de vos bons sentiments à notre égard.
€ Salutations très respectueuses de vos reconnaissants et dévoués. »
(Suivent les signatures,)
De tous les témoignages de regrets qui m*out été adressés, celui-là n'est pas le moins précieux !
Pendant la représentation, Dumas vint me serrer la main; et, c'est avec une vive émotion que je vis M. Doucet monter à ma loge.
Dans uu long embrassement, il me lut enfin permis de donner à celui à qui je dois tant, pour ne pas dire tout, l'expression de mon inaltérable reconnaissance.
La salle était des plus brillantes; et, les preuves de sympathie, que voulurent bien me témoigner les spectateurs et les artistes, m'ont laissé un souvenir que je conserve précieusement.
Quand je pense qu'il y a eu des sociétaires qui ont donné plusieurs soirées de ce genre... j'admire, sans l'envier, cette force de caractère, ce peu de nervosité.
Le public ne se doutera jamais des émotions, de la peur effroyable, éprouvée par M"® Lavigne et ce bon Dailly, aux répétitions et à la représentation des Précieuses Ridicules,
M"*" Yvette Guilbert, elle-même, ne put se retrouver qu'à sa seconde chanson.
Galipeaux essayait de faire bonne contenance ; mais, dit-on, les poltrons chantent, quand ils ont peur.
Il est vrai que, quand ils chantent, même dans ces conditions, comme M™*" Thuillier-Leloir, le public a peine à croire à cette terreur des artistes... lui, surtout, qui les couvre de ses bravos !
Mon vieux camarade Coquelin était venu, tout exprès, à Paris pour me prêter son précieux coacours.
Mercredi 7 juin.
Banquet organisé par mes camarades, réunissant toute la Comédie- Française chez Ledoyen.
Le menu avait été agrémenté très spirituellement, par Alb. Lambert, d'un portrait de moi dans la Seiglière, rôle du marquis. Truffier avait composé des vers coquets et pimpants comme leur auteur.
En dehors de la comédie, il n*y avait que M^o Febvre, MM. A. Silvestre, Maréchal, Cadol, mes deux vieux amis.
Le menu se composait de :
Casserolettes de riz de veau à la Diderot.
Filcls d'agneau à la Richelieu.
Poulardes Don Salluste.
Langoustes à la Clarkson.
Petits pois de Scville,
Haricots verts.
Bombe à la de Guise.
Gauffrettes.
Cerises de l'Ami Fritz.
Corbeilles de fruits, etc., etc.
Au dessert, ce fut M. Claretie qui prit la parole et voulut bien m'adresser le discours que je reproduis ici :
« Mou cher sociétaire,
a On a beau dire que les adieux sont touchants, émouvants, inoubliables, ils sont toujours tristes; c'est pourquoi je ne veux pas, une minute, penser que nous sommes réunis ici pour ajouter une émotion; et, puisque nous allons à Londres, dans quatre jours, un Farewell à votre éclatante représentation de retraite !
« Je me dis, simplement, que vos camarades se sont groupés autour de vous, pour vous donner un témoignage d'affection et de regrets. Je lève mon verre, en leur nom, pour porter votre santé. C'est, je crois, ce qu'il y a de moins triste, de plus consolant et de plus cordial.
« Vous avez été, pour la maison de Molière, un collaborateur précieux ; aujourd'hui, vous êtes son hôte. Un long discours ressemblerait à ces harangues académiques, où dans l'éloge le plus convaincu, se glisse toujours quelque chose de funèbre ; c'est pourquoi, mon cher sociétaire, je veux éviter tout ce qui pourrait donner à ce toast d'un jour d'été, une apparence de discours; et, si j'avais cédé àmasimpleinspiration, je vous aurais tout uniment dit un grand et profond merci, dans un affectueux serrement de main.
< Mais non, ce ne serait pas assez; nous avons
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beau être en famille, autour d'une table, dont la nappe blanche ne ressemble guère au tapis vert du comité, l'administrateur ne peut pas oublier qu'il parle à l'artiste éminent, à qui le théàtredoit vingtsept années de glorieux services, et qu'il parle d'un comédien hors de pair à des nouveaux venus, dont votre existence d'art et de labeur doit servir d'exemple.
« Vous m'avez souvent dit que vous étiez fort ému, lorsque vos succès du dehors vous ouvrirent les portes de ce grand théâtre, où veulent entrer tous ceux qui n'y sont pas et où, parfois, se plaignent de rester ceux qui y sont.
« On peut dire de ceux-ci qu'ils se plaignent que la mariée soit trop belle, j'entends que la comédie soit trop bonne; vous aviez devant vous, en 1866, au moment de vos débuts, Leroux, Delaunay, Dressant, Lafontaine, et M. Garraud, votre vieux camarade du Havre, à qui j'envoie de loin un souvenir qui lui ira au cœur.
« Vous avez attendu, vous avez patienté, vous avez travaillé.
« Une de vos camarades vous disait d'un ton narquois, aux premières répétitions : « Nous ne « sommes plus ici au Vaudeville, monsieur »; vous vous contentiez de sourire ; et, comme plus d'un ou plus d'une, que j'aperçois ici, vous prouviez tout
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doucement que la vérité, la simplicité, te pittoresque él^aut, la vie moderoe sout aussi du domaioe de la Comédie-Française.
• J'ai eu un graad plaisir, hier, en relisaut les articles, que je vous consacrais, en ce temps-tà : je n'ai pas été mauvais prophète. Toujours je louais, dans la 'multiplicité et la variété de vos rôles, l'art des transformations uni à la conscience de vos recherches; et, à chaque feuilleton, les mêmes mots revenaient sous ma plume: perfection, vérité, simplicité dans les moyens, puissance dans les résultats.
• Je ne savais pas encore, qu'à tous ces dons de nature, vous ajoutiez, à ua degré admirable, un autre don de volonté, celui du travail ; on n'est pas un comédien de la Comédie-Française, sans travailler ioriaiment, sans travailler sans cesse.
• Là encore, vous avez été un exemple pour les jeunes acteurs qui vous ont suivi; j'en sais beaucoup qui vous envient. Je voudrais en trouver quelques-uns qui vous imitent.
• Les jeunes gens, qu'ils me permettent de le leur dire, n'ont pas mangé d'un mets très coriace, mais très sain, qu'on ne nous a pas servi, aujourd'hui, et dont nous avons eu notre portion, autrefois, je veux dire la vache enragée! La vache enragée n'est pas une nourriture ; mais, c'est un apéritif ; elle donDe,àla fois, pourphistard.l'appétitetdu talent.
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« Vous en avez eu votre part et vous Tavez gaiement dévorée, avec cet esprit alerte et résistant, que vous avez apporté à toutes vos entreprises.
t Et c'est ainsi qu'à un âge, où Ton reste militant, vous pouvez vous retirer, ayant joué près de trois cent rôles, c'est-à dire plus de mille actes, interprété quatre-vingt-seize auteurs, et appartenu à onze théâtres, sous dix-neuf directeurs.
« De ces directeurs-là, c'est le dernier qui est resté votre administrateur, après avoir été votre critique, et qui vous remercie, au nom de l'art dramatique et au nom de la Comédie-Française. Vous êtes las, dites-vous de tant d'années de labeur, et vous avez des appétits de repos et de voyage. Vous avez voulu reprendre votre liberté, jouir d'une indépendance bien gagnée !... J'ai fait de mon mieux pour vous retenir, et je n'oublierai jamais quel collaborateur précieux vous avez été sur la scène, et à l'avantscène; vous aviez le goût, la curiosité, le sens de la vie, et cette qualité, qui semi)le secondaire au théâtre, et qui est une vertu, la ponctualité.
« Être un grand artiste à ses heures, c'est bien ; être un grand artiste, à heure fixe, c'est inappréciable! Vous aviez aussi une qualité qui me plaisait : la sympathie pour les petits.
«Moi seul puis savoir combien de fois vous avez plaidé, auprès de moi, la cause de vos plus humbles
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collaborateurs. Vous en ont-ils tous su gré ?. . Je veux le croire. Dans tous les cas, après le plaisir défaire le bien, il y en a un autre un peu plus amer, mais, délicieux aussi, c'est celui de faire des ingrats.
« Ingrat vous ne l'avez jamais étépour cette grande maison, qui vous a donné la gloire, mais, à qui vous avez donné, vous, vingt-sept ans de votre talent supérieur et de votre labeur vaillant.
t Vous lui devez bien quelque chose, sans doute; mais, elle vous doit beaucoup et c'est en son nom que je salue, avec tristesse, votre départ prématuré.
« Ce n'est pas sans une profonde mélancolie que je vois s'éloigner de la scène, qu'ils ont illustrée, les meilleurs et les plus glorieux. Je sais bien que le public se crée à lui-môme des auteurs et des acteurs nouveaux ; mais, ce ne sont pas les nôtres, ce ne sont pas ceux de notre jeunesse.
«On a toujours une tendresse pour les pièces et les comédiens de ses vingt ans.
« Il ne faut pas, du reste, tomber dans le défaut que nous reprochions à nos aînés et croire ou dire que tout finit avec nous; chaque année nouvelle a son printemps. Il y a des printemps aigres, des printemps frileux, des printemps glacés; mais, c'est le printemps ! Et ces printemps-là auront leur moisson à l'automne.
«Vous avez, mon cher Febvre, la coquetterie de
quitter le champ avant riiiver, vous comptez une jolie gerbe de succès; mais, vous avez voulu acquérir et emporter nos regrets. Vous aviez tant de succès encore à nous donner, avant de nous dire adieu ! Mais, encore une fois, je ne veux pas attrister ce matin de fête, et je vois encore M™° Febvre, pleurer d'émotion aux vers touchants de mon ami Silvestre. Nous ne sommes pas ici pour verser d'autres larmes que celles du Champagne. Je crois bien que vous regretterez, plus d'une fois, la maison ; votre Administrateur vous regrettera toujours. Si j'insistais, nous nous attendririons et je ne veux que porter voire santé, au nom de tous.
« Au nom de tous, je bois à vous et au souvenir des vingt -sept années que vous avez données à la
Comédie- Française.
« J. Claretie. »
Après ce discoui-s, qui m'avait vivement ému, et dont je remercie encore mon cher administrateur et ami Claretie, je me levai, à mon tour, et répondis en ces termes :
« Mesdames, messieurs, chers camarades,
« Je ne saurais vous dire combien je suis flatté, et doucement ému, en voyant réunie cette brillante assemblée d'artistes, dont j'ai eu si souvent l'honneur d'être le collaborateur.
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« Merci, d'abord, à notre cher administrateur, des touchantes paroles qu'il vient de m'adresser, et dont je conserverai toujours le souvenir.
« Merci à vous tous, chers camarades, d'être venus me serrer la main, une dernière fois, le soir de ma représentation de retraite.
« Ce serait, vraiment, trop d'ingratitude, si j'oubliais de remercier, aussi, mon ami Silvestre, qui, en écrivant les vers qui m'ont tant ému, a fourni à ma gracieuse camarade, M"*' Bartet, l'occasion d'un succès nouveau.
< En me reportant à mes débuts, il me semble quec'était hier ; je constate, avec tristesse, quebeaucoup de ceux qui ont bien voulu m'accueillir, à l'arrivée, sont absents, hélas ! à l'heure du départ.
« Que de belles soirées; que de travaux intéressants, pendant le cours de ces trop rapides vingtsept années ! Chaque fois qu'un de nos illustres camarades disparaissait, quelque grand que soit le vide qu'il laissait après lui, on serrait les rangs, et telle est la force de vitalité de notre chère maison (où nul n'est indispensable !) qu'elle continuait sa route glorieuse, fière du passé, honorant ses morts, mais, ouvrant aux jeunes tous les chemins de l'avenir !
« Ce n'est pas sans regrets, croyez-le bien, mes chers camarades, ce n'est pas d'un cœur léger, que
je me sépare de vous; mais, il faut bien se Tavouer, dans cet art tout de jeunesse et de passion, alors qu'il est si difficile de conserver une réputation intacte, alors qu'on sent, avec les années, que si la conception est plus sûre, les moyens d'exécution ne sont pas toujours à la hauteur de la volonté, on réfléchit mûrement, et, soucieux de sa dignité, on se dit qu'il est sage de préférer entendre dire : Déjà... que ce mot cruel : Enfin !...
€ Quelqu'un a dit, en parlant de moi, nupanenu ! Oui, messieurs, un parvenu... et j'en suis doublement fier; car, parvenir, dans cette noble maison, c'est réussir deux fois !
« Je ne veux pas dire, cependant, que si ma carrière était à recommencer, je suivrais la même route; non certes !
€ Car, prendre par le théâtre Beaumarchais pour arriver rue Richelieu, n'est pas le chemin le plus court et le plus facile... et, si les années passées, dans onze théâtres, à jouer de pâles et jeunes seigneurs sans importance, je les eusse employées à faire mes études au Conservatoire, j'y aurais appris, de bonne lieure, cette grammaire de l'art, que rien ne saurait remplacer; car, seule, elle donne au comédien cette qualité maîtresse : le style î...
« Mais, grâce à la liante bienveillance de M. Camille Doucet, auquel je suis heureux d'adresser ici
Texpressioû de ma profonde gratitude, il m'était doDoé d'entrer dans ce beau théâtre, auquel je n'avais jamais osé songer, et d'y apprendre au contact des maîtres, dans un travail de chaque jour, ce qui merestait à apprendre... c'est-à-dire tout!
€ Je termine, messieurs.
€ Je vous suis reconnaissant d'avoir fait revivre cette bonne et fraternelle tradition, qui consiste à ne pas se séparer, après tant d'années passées ensemble, sans se serrer la main et se dire un dernier adieu î
€ Grâce à cette réunion familiale, il m'est permis d'emporter, dans la retraite, le souvenir de cette heure inoubliable, où, en vous disant encore merci du meilleur de mon cœur, je puis vous assurer de mes sentiments les plus affectueux et les plus dévoués.
« Je bois à la Comédie-Française, à ses succès, à sa prospérité, à notre cher administrateur, à notre éminent doyen, à mes belles camarades, et à vous tous mes chers amis.
« F. Febvre. »
Enfin, pour éviter, comme le disait M. Claretie, de tomber dans une note trop attendrie, mon cher camarade Coquelin cadet prononça le petit discours que voici :
• Mon cher Febvre,
« C'est comme médaillé militaire, au nom de Tarmée française, que je demande à te porter un toast tout spécial, pour la façon, remarquablement pittoresque, donttuasjouéles colonels et généraux à la Comédie-Française.
« Tu as toujours réussi dans ces rôles, où tu étais parfait, ce qui ne t'empêchait pas d'être excellent dans les autres : élégance, bonhomie, finesse, émotion, bravoure, tu avais tout, et, à chaque bataille des premières, tu as toujours mérité d'être porté à l'ordre du soir. On ne pouvait pas dire de toi : < mort au champ d'honneur », mais, « vécu au champ d'honneur >, ce qui vaut mieux.
< Après t'avoir applaudi, dans tes soldats si charmants et si vrais, tous les spectateurs demandaient l'Annuaire au café du Théâtre... ça, c'est le succès !
« Je te devais donc ce toast militaire, mon cher Febvre. Je porte mon verre devant toi, comme on porte les armes à un victorieux.
« Et tu me permettras de terminer par un de ces jeux de mots, que tu as tant cultivés et tant aimés.
« M. Carnot pouvait dire, quand tu jouais un rôle de soldat : < Allons, je suis tranquille, l'honneur de
« rarmée sera bien représenté, ce soir, au Théàtret Français : le général Fehvre y est. »
< Je bois à toi, mon ami Febvre.
« Cadet. »
Quatre jours après, nous partions pour Londres, où la Comédie donna des représentations au Drury- Lane, sous la direction de M. Grau et désir Augustus Harris.
Le 1'^'' juillet, je n'appartenais plus au Théâtre- Français. Le prince de Galles eut la bonté de me recevoir en audience privée : ce qui me permit, en prenant congé de Son Altesse, de rassurer de nouveau de ma gratitude pour toutes les marques de haute bieaveillance que j'avais reçues de lui.
Laissant, après moi, la Comédie continuer ses représentations, je rentrai à Paris ; car, avant de prendre un repos bien gagné, il me fallait encore préparer le travail d'une tournée d'Europe, que je devais entreprendre, le 12 octobre de cette année.
La dernière représentation, où j'aurai eu l'honneur de paraître avec la Comédie-Française, aura été le Marquis de la Sciglière sur la scène de Drury-
Lane.
Le nombre des ministres que, comme membre du comité, il m'aura été donné de saluer, à chaque
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nouvel an, est si considérable que, pour les compter, j'avais imaginé de déposer, après chaque visite, un de mes gants dans une caisse. J'ai dû renoncer à ce moyen, pour deux raisons : la boîte devenait insuffisante, et mes appointements y eussent passé. L'une de ces éphémères Excellences déplorait, un jour, devant moi, Tabus des représentations données en province par certains sociétaires.
— De tout temps, lui répondis-je, cet abus a existé ; seulement, autrefois, il n'y avait pas de chemin de fer, et certaines escapades qu'on voit se produire, maintenant, se seraient trouvées empêchées, jadis, par la difficulté des distances à parcourir... mais, aujourd'hui, que voulez-vous faire?
— Quand un sociétaire a répété jusqu a 4 heures, et, qu'en quittant son théâtre, il prend un train qui le conduit à Rouen, je suppose, où il donne une représentation encourant, le lendemain, il estàson poste, à heure fixe... L'administrateur général ne peut cependant pas attacher un gendarme à la personne de ces quelques artistes poussant, plus loin qu'il ne convient, l'amour de la locomotion.
En dehors du succès, que va donc chercher ce comédien en déplacement continuel ? — l'argent. Mais, si le Théûtre-Français payait ses comédiens comme il convient, c'est-à-dire si ces sociétaires, dont le sort est si envié, et dont la véritable situa-
lion est inconnue du public, au lieu de travailler pour nourrir une nuée de parasites, dont le nom n'a aucune signification sur rafflche et qui ne doivent d'appartenir à la maison, ou de s'y maintenir, que grâce à de banales sentimentalités ou de hautes protections; si ces sociétaires formaient une compagnie ne comprenant que des associés, c'est-à-dire supprimant les pensionnaires; si on n'admettait plus que des intéressés, tous les petits emplois seraient tenus, à tour de rôle, par des artistes de talent, ayant tout intérêt d'offrir, aux auteurs et au public, une belle et bonne distribution.
Le résultat, alors, est facile à prévoir, puisqu'il^ permettrait de diminuer un budget, qui est arrivé au chiffre rondelet de dix-sept cent mille francSy chiffre où les pensionnaires, au nombre de vingtneuf, figuraient, au l®"" janvier 1886, pour une somme de deux cent douze mille sept cent trentetrois francs,
M""*" Léonide Leblanc y était inscrite pour six mille francs; mais, il est bien évident que l'engagement de cette artiste est une fantaisie, dont on ne peut rendre l'administrateur responsable...
En 1887, pensionnaires, cent soixante-douze mille francs.
En 1888, cent cinquante mille francs,
T. II. u
Si le chiffre diminue, c'est grâce à l'entrée dans la société de certains pensionnaires, devenus sociétaires.
Vingt-huit sociétaires touchaient, de leur côté, 232.000 francs, ce qui donnait le total respectable de trois cent quatre-vingt-deux mille francs. Je passe sur le chapitre indemnités, toilettes des dames, qui est arrivé tout doucement à 96.403 francs.
Et tout cela tient à une seule raison, Tencombrement excessif des cadres.
Notez que je me suis arrêté à Tannée 1888 et que, depuis, Tadministrateur, débordé par les recommandations de ceux-ci, les protections de ceux-là, voit avec stupeur la troupe s'augmenter sans cesse, pendant que s'accroît la rotondité d'un budget, qui est un danger permanent, en face des fluctuations de la politique et de l'imprévu des événements.
Il est aisé de se rendre compte qu'alors que la Comédie n'aurait plus, pour la servir, que des coassociés, c'est-à-dire des intéressés à ses succès, à sa prospérité, il deviendrait beaucoup plus difficile, à ceux qui protègent sans bourse dé lier , de faire admettre leurs protégés comme sociétaires qu'au titre de pensionnaires.
Et la pension, me dira-t-on ?... Mais, puisque, depuis quelques années, par une tolérance dont l'usage semble avoir constitué un droit, les pen-
sionnaires touchent également une pension, de ce côté, il n'y aurait rien de changé que ceci : Tobservation du décret de Moscou.
L'intérêt particulier primé par l'intérêt général, voilà quel devrait être le mobile de cette république aristocratique ; mais, hélas ! si le résultat, à la fin de Tannée, peut paraître un peu minime à certains, d'autres, plus habiles, grâce à l'exploitation de congés prolongés... ayant prévu ce maigre résultat, se sont assuré des bénéfices, qui leur rendent très supportable l'audition du rapport de fin d'année. — De là, une certaine indifférence en matière administrative... Ils laissent faire,.» et, à mesure que le nombre des artistes grossit le tableau de troupe et augmente les frais, les sociétaires consciencieux, les vrais serviteurs de la maison, voient les bénéfices devenir, pour eux, de plus en plus aléatoires...
Si la besogne se faisait en commun, il serait bien plus difficile aux irréguliers de s'échapper, de courir la province ou l'étranger, étant retenus par un service qui rendrait nécessaire la présence de presque tous les artistes, n'ayant plus derrière eux de pensionnaires pour les suppléer.
Ce qui ne supprimerait pas, pour cela, les congés réguliers, qui seraient donnés, mais, à lourde rôle, sans que le service puisse en souffrir, ou que le
public soit exposé à certaines distributions, que seul le soleil peut faire éclore î
Dans ce nouveau mode gouvernemental, Tadministrateur serait délivré de cette responsabilité des engagements, se trouvant en face de son comité, et, par cela même, pouvant se soustraire à toutes les influences.
En relatant, ici, ce projet de réformes, je n'ai aucune illusion; mais, peut-être, les jeunes qui, bientôt, vont être les maîtres, comprendront-ils qu'il est temps de faire passer Tintérôt de la maison avant le leur. Je le souhaite. Ils sont sur un terrain qu'il faut ensemencer de nouveau et où il ne faut pas que les jeunes pousses vivaces s'étiolent à l'ombre de ce qui a été ou qui est bien près de n'être plus...
Le temps est passé, où M"" Clairon reparaissait à la Comédie, quarante années après sa sortie du théâtre; et, comme je l'ai dit, ce n'est pas en fouillant éternellement dans le passé, si glorieux quil soit, que l'on préparera l'avenir.
Avant de clore ces souvenirs par un tracé rapide de mon voyage eu Europe, j'éprouve le besoin de dire quelques mots de ce foyer de la Comédie- Française, que tant de grandes et nobles figures, de hautes personnalités ont honoré de leur pré- S3nce.
JOURNAL D'UN COMÉDIEN 2i3
Autrefois, pour être admis dans ce salon, il fallait être présenté par Tadministraleur ou le semainier de service. Tout cela a bien changé, avec les abonnements du mardi et du jeudi ! Autrefois, le visiteur ne se présentait jamais qu'en habit... Les mœurs démocratiques ont amené un certain relâchement dans la tenue des familiers de la maison, et c'est grand dommage I
Car, il faut bien le dire, les comédiens qui nous ont précédés ont été plus favorisés que nous.
Ils avaient sous les veux des modèles de tenue et de correction, dont renseignement manque à la génération actuelle ; et j'imagine, sans être excessif, que les soirs où MM. de Richelieu, de Duras, d'Aiguillon, etc., etc.. j'en passe et d'illustres! que les soirs où ces grands seigneurs rendaient visite aux comédiens, ceux-ci ne pouvaient que gagner à cette aristocratique fréquentation.
Maintenant, sauf quelques exceptions, il faut que l'artiste reconstruise de chic, comme on dit à l'atelier, ce que pouvait être un grand seigneur, au siècle dernier.
Un soir, pendant les plus dangereux moments de la Terreur, un vieux gentilhomme, qui adorait le foyer de la Comédie et qui risquait sa vie pour y venir passer quelques instants, choqué de voir un des artistes lui parler le chapeau sur la tête, et du
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ton de la plus mauvaise compagnie, lui dit ce mot exquis :
« Pardon, monsieur; mais, je ne saurais supporter que vous me parliez ainsi, maintenant que tous les hommes sont égaux S »
Je me souviens d'avoir fait les honneurs de ce foyer à Sa Majesté Tempereur Alexandre, le père du souverain, que pleure, en ce moment, l'Europe entière.
— J*ai en Russie, me dit Sa Majesté, un beau théâtre; j'ai de bons artistes... puisqu'ils viennent de France! mais, un salon comme celui-ci... je l'avoue... je ne Tai pas !
Alors, montrant au Czar les portraits qui nous entouraient, je répondis :
— Ce qui fait. Sire, que ce foyer est unique, et que cette galerie de portraits est notre gloire : c'est qu'en regardant les copies, nous avons l'orgueil de penser que la Comédie a possédé les originaux.
— C'est juste, monsieur, répondit l'Empereur; et, comme il me priait de le faire sortir, en évitant la foule des curieux, je le fis descendre par l'escalier de l'administration.
Pendant qu'on allait chercher un simple fiacre. Sa Majesté entra chez M'"*' Bray, alors concierge. Voyant que l'Empereur avait tiré de sa poche un
JOUItNAL D'UN COUÉUIliN 315
cigare, la pauvre femme avait vivement allumé une bougie, qu'elle tendit au souverain...
Mats, trop émue... soD bras, agité de mouvements nerveux, rendait inutiles ses bous offices.
LeCzar, en souriant, prit lui-même le flambeau et, après qu'il eut allumé son cigare et donné un double louis ù la mallieurcuse femme, désolée de sa trop respectueuse maladresse, il me remercia et sengoufira dans le modeste véhicule...
J'eus l'Iionueur de servir de chevalier, dans ce même foyer, à Sa Majesté la reine de Danemark, et à Son Altesse la princesse de Halles, à l'archiduc Maxiuiilien, à don Pedro, empereur du Brésil, aux grands-ducs héritiers de Russie, au prince d'Hohen lohc, alors ambassadeur à l'uris, à toute la légation de Chine, au grand-duc de Saxe-Weimar, à Lord Lytton, ambassadeur d'Angleterre, à la marquise de Salisbury, à M. de Nigra, ambassadeur d'Italie, à M. Carnot... et, ne voulant pas être irrespectueux, je n'ose ajouter et cœtera.
Parmi les compositeurs de musique, nous avions la bouue fortune de compter, au nombre de nos fidèles, MM. Auber et Gounod.
Je me souviens que, le jourduconvoideRossini, ou donnait Mailfiiioiselle de Bdle-hle; M. Auber
s'était tenu toute la journée debout; aussi, le voyant descendre sur la scène, je fis signe à Thuissier d'approcher un fauteuil.
— Merci, me répondit-il.
— Mais, vous devez être fatigué, cher maître.
— Moi, pas du tout; et, il ajouta : Je recommencerçLis tout de suite !
Le matin, pendant la cérémonie, il avait dit à M. Perrin :
— Dites donc, Perrin, c'est moi qui suis le plus vieux de tout ce monde-là... Je crains fort d'être venu ici pour la dernière fois... en amateur /
Ce à quoi M. Perrin avait répondu :
— Oh! maintenant que vous n'êtes pas mort...
vous n'avez plus de raisons pour mourir... Dieu vous a oublié...
— En pareil cas, c'est le seul de qui loubli soit un bienfait... c'est égal... je suis bien vieux !...
Mais, tout à coup, regardant autour de lui, il ajouta :
— Ambroise Thomas a bien mauvaise mine î
— C'est vrai, répondit M. Perrin, il me parait changé !
— - Oh î il a toujours été changé, repartit l'auteur du Domino noir,,.
Quand on vint annoncer à Auber la mort de
Meyerbeer, après un instant de silence, il murmura :
— Grande perte I... il avait un frère qui faisait de bien mauvais opéras-comiques !... Allons ! c'est le tour de ce pauvre Rossini !
C'est encore lui qui, sollicité d'entendre une jeune pianiste, et s'étant endormi pendant qu'elle jouait une interminable symphonie, disait en s'éveillant :
— C'est très bien, mademoiselle; mais, vous avez joué la première partie avec beaucoup plus de brio et de force que la seconde.
Et, comme le papa de la .jeune virtuose essayait de protester :
— Mon Dieu, cela s'explique, ajouta M. Auber, elle était bien plus jeune pendant la première par-
Lie • • • •
C'est ail foyer de la Comédie que j'ai entendu raconter ce mot charmant de Rossini à Meyerbeer :
Tous deux se promenaient dans les couloirs de rOpéra, on donnait Robert le Diable. Tout en marchant, Meyerbeer prêtait une oreille complaisante aux sonorités de l'orchestre.
Comme il se plaignait à Rossini d'être mal portant, l'auteur du Barbier, qui avait remarqué les distractions de son illustre collègue, lui répondit :
« Je crois que vous vous écoulez trop ! »
M. Aubert demandait, uu soir, à la Comédie- Française, à un jeune prix de Rome, de mes amis :
— Etes-vous républicain?
— Mon Dieu, cher maître, répondit le lauréat, qui allait partir pour la ville éternelle, je n'ai pas d'opinion politique î...
— Ah!... Eh bien, fit l'auteur de la Muette, il ne faut pas être républicain ; 1 art est d'essence absolument aristocratique : et puis, sous la République, les subventions sont toujours menacées...
A propos de subventions, je lis, dans des notes du temps, ce passage assez curieux :
La suppression des jeux dans les maisons publiques (:21 décembre 1837) a privé les théâtres royaux d'une partie de leurs subventions. On prélevait sur la somme de IJOOMOO francsj un douzième pour les théâtres et l'administration de l'hospice des Quinze-Vingts.
Dans ces mômes notes, je transcris, également, ce renseignement :
12 janvier 1790, la municipalité de Paris ordonne qu'on n'entrera plus au tliéâtre de la Nation avec cannes, parapluies, bâtons, épées.
Le premier vestiaire de la Comédie-Française (ut confié à M'^'' Seveste, la mère d'Edmond et Jules
JOURNAL irUiN COMÉDIEN 219
Sevesle, directeurs des théâtres de la banlieue de Paris, et parente de ce pauvre Seveste, Tartiste de la Comédie-Française, blessé mortellement en 1870, et qui mourut dans ce foyer de la Comédie- Française, jetant un long et triste regard sur la croix de la Légion d'honneur que lui avait méritée sa belle conduite, et que la main de ses camarades avait pieusement attachée au pied de son lit.
Un soir, M. de Rémusat nous conta ceci :
Les comédiens français avaient prié ^L de Rémusat de se plaindre à TEmpereur de l'abus des entrées de faveur des fonctionnaires.
Napoléon P*" répondit en s*inscrivant pour 12.000 francs, en augmentation du prix de sa loge, donna l'ordre que toutes les personnes attachées au gouvernement eussent à imiter proportionnellement son exemple. La recette éprouva une élévation de 80,000 francs par année.
Si M. le président de la République, dans sa sollicitude, voulait un jour parcourir la liste des personnages officiels qui jouissent gratuitement du plaisir d'applaudir les comédiens de la rue Richelieu, peut-être le souvenir de Napoléon lui inspirerait-il un généreux mouvement
Peut-être aussi les ministres, de leur côté, sui-
220 JOURNAL D'UN COMKDIEN
vraient-ils cet exemple, qui amènerait une sage et utile réforme.
On ne parlait jamais politique au foyer ; on y
jouait aux échecs La politique, sauf de rares
exceptions, est un terrain peu profitable aux comédiens qui ont voulu manier cette arme à deux tranchants.
Que de fois ne m'a-t-on pas raconté que Michelot, un célèbre sociétaire, ayant posé sa canditature au club des artistes, comme candidat à l'Assemblée nationale, un journaliste de Tépoque imprima : On ne dit pas pour quel emploi.
Pendant les derniers jours^ de TEmpire, nous avions un vieil habitué qui faisait notre bonheur, en nous racontant toutes sortes d'anecdotes, et qui savait beaucoup de choses relatives au théâtre.
C'est par lui que j'ai appris que le premier transparent, moyen de publication si fort en vogue de nos jours, avait été inauguré par l'Ambigu, en octobre 1834, avec un drame dont le titre était le Juif-Errant!
C'est ce même amateur qui, au lendemain du succès d'une pièce, qu'il eût mieux valu que la Comédie Française ne jouât pas, me mettait sous
JOURNAL D'UN COMÉDJKN 2*21
les yeux ces quelques lignes d'un célèbre critique :
« Un succès, obtenu à la Comédie-Française, contre les principes, est pour la littérature une calamité publique.
« Le plaisir est resserré dans les entraves de la vraisemblance. L'art exerce une police sévère sur toutes les jouissances qu'on éprouve, et Ton ne doit s'y livrer aux mouvements les plus violents du cœur qu'avec l'approbation de la raison et du bon sens. »
Mais, mon Dieu, qu'il serait donc difficile de faire admettre cette théorie à l'auteur qui faillie maximum, alors même que son ouvrage serait une calamité publique !
Je demandais, un jour, à M. Perrin, qui, le matin même, avait eu une violente discussion avec une artiste, dont le talent est de beaucoup supérieur à l'esprit :
— Mais, pendant qu'elle vous accablait d'injures, que faisiez-vous, cher administrateur?
— Je la regardais vieillir, me répondit-il !
Le docteur Ricord venait, quelquefois, bavarder avec nous, pendant les entr'actes ; et, puisque je parle du célèbre spécialiste, un jour, voyant entrer dans son cabinet un vieillard âgé de plus de quatre-vingts ans :
— Et d'abord, avant tout, monsieur, mes compliments Î!I dit-il au visiteur.
Comme il se rendait, uir soir, à une fête où il était prié, le domestique qui lui retirait son pardessus dit au docteur, le prenant pour un artiste, grâce à son visage soigneusement rasé comme celui d'un comédien :
— Monsieur vient pour la^ soirée ?
— Naturellement !
— Monsieur joue dans la petite pièce ?
Comprenant Terreur du valet :
— Non, mon ami, répondit-il, je ne joue pas ce soir, moi ! Je n'interprète jamais qu'une seule et même pièce : Le jeu de Vamour et du hasard !
Parmi les hôtes assidus de ce foyer, venait quelquefois un général très en vue, qui, entre deux entrées, nous en contait une bonne, comme disait Villemessant !
Ce galant militaire avait pour amie une demimondaine très jalouse ; rencontrant son ami le duc de G..., il lui fait part de son embarras et de ses craintes :
— Oh! je suis bien ennuyé, mon cher duc...
donne-moi un conseil... Quand la petite va savoir
JOURNAL D'LW COMÉDIEN 223
que ma femme est dans uq étal intéressant, que lui dire ?
— Dis-lui que c'est de moi ! répondit le duc.
C'est ce même général qui, doué d'une rare philosophie, en matière de fidélité conjugale, proclamant lui-même ses infortunes, disait, un soir, en soupant, à un de ses collègues du club :
— Mais, dis donc, toi aussi, tu as été l'amant de ma femme ?... Inutile de nier, je le sais.
— En tout cas, répondit l'ami, je l'ai su avant toi, et je ne t'en ai jamais parlé, moi !
Parmi les amis de la maison, un médecin de talent, doublé d'un excellent homme, le docteur Firmin, ne venait jamais nous dire bonsoir, sans nous apporter une anecdote, un trait de caractère, ou une répartie amusante.
C'est lui qui nous contait cette particularité, que Léon Pillet, alors qu'il était directeur de l'Opéra, avait acheté à Richard Wagner le livret du Vaisseau fantôme, mais qu'il avait confié le soin d'en écrire la musique à Dietch !
Ce souvenir de l'Opéra me ramène à un de nos plus fidèles, Gounod.
Quand il venait, on manquait toutes les entrées;
s'il se mettait au piano, les entr^actes duraient plus longtemps que les actes; quel charmeur !
Le vrai bonheur, c'est quand il montait dans ma loge, fumer sa pipe, tout en causant :
Quelle joie de Tentendre parler de Mozart, son Dieu! Quelle facilité d*élocution! Une fois bien parti dans son sujet, c'était exquis de Técouter... Jamais une tournure de phrase banale, jamais un lieu commun.
C*est lui qui me racontait ce mot bien curieux :
— Je demandais, un jour, à Rossini, s'il avait connu Beethoven
— Je l'ai connu, répondit l'auteur du Barbier.
— Quel homme était-ce ?
— C'était un homme... qui n'aimait pas ma mousique ! Il était vieux, pauvre, complètement sourd, et habitait un faubourg de Vienne. Je fus le voir; il me reçut mal... il n'aimait pas ma mousique !... Ah î quel homme ! le premier mousicien !
— Le premier, fit Gounod, un peu surpris... et Mozart ?
— Oh! celui-là C'est le seul ! ajouta Rossini.
Pendant la représentation de Cinq-MarSy à TOpéra- Comique, un soir que je reconduisais Gounod, qui demeurait, à cette époque, rue La Rochefoucauld, nous eûmes un entretien qui nous mena jusqu'à
i heures du matin, moi le ramenant à sa porte, lui me redescendant jusqu'au boulevard
— Il y a, surtout, disais-je au maître, un détail d'orchestre bien curieux, à l'acte de la chasse, pendant que les jeunes seigneurs conspirent contre le Cardinal, et que le père Joseph les observe... vos cors sonnent... sol sol sol fa sol la sol fa sol la sol et les contrebasses font ré bémoi... Ré ré ! Je ne peux pas vous dire l'eflet que m'a fait votre ré bémol !
— Vous Tavez remarqué, répondit Gounod, c'est gentil, c'est d'un ami ! Voyez-vous, mon cher Febvre, il fait beau soleil, tous ces jeunes gens ont vingt ans!... Ils sont en sol... mais, pendant qu'ils chantent sol sol sol sol fa sol la sol, l'autre, dans son coin, dit: allez, jeunes gens, cons pirez... moi, le ré bémol, je suis là, je vous guette; il ne faut pas s'y fiera mon ré bémol, c'est un mouchard !
Pour peindre sa pensée, il avait quelquefois des images bien amusantes : c*est lui qui, un soir, dans un salon, enfoui dans un fauteuil, silencieux depuis quelques instants, se leva tout à coup, et, au milieu du silence, s'écria :
— Il n'y a pas d'erreur possible ! Dieu est en ut!
Quand il était à Rome — me contait-il, un soir, au fover — de la terrasse de Tacadémie, il restait des heures à contempler le coucher du soleil, admirant ces lueurs magiques, cette pondre de béatitude écrasée ?
Un autre fervent, disparu aussi, hélas î... Trélat, le grand chirui^ien, nous raconta ceci :
Un monsieur, qui lui était recommandé, était venu le consulter; il souffrait de brûlures intérieures; en un mot, il avait une violente inflammation de l'estomac :
— Je lui avais conseillé, nous dit-il, peu d'aliments, pas de légumes, pas de café, encore moins de liqueurs, et un seul cigare après son repas.
Au bout de quinze jours, il vint me trouver:
— Eh bien î comment vous sentez-vous ?
— Bien, bien, docteur; il n'y a qu'une chose à laquelle je ne peux m'habituer, et qui me donne de violentes nausées : c'est ce diable de cigare !
— Vous ne fumez donc pas?...
— Je n'ai jamais fumé î
Parler des habitués du foyer de la Comédie- Française, sans dire un mot de mon pauvre ami le comte Lepic, serait un fâcheux oubli.
Long, mince, serré dans son éternel habit bleu
à boulons d'or, d'une politesse excessive, d'une obligeance à toute épreuve, aimable convive, causeur intéressant, toujours la main ouverte pour donner... tel était l'ami que je regrette et auquel j'emprunte le récit suivant :
Un célèbre sociétaire de la Comédie-Française avait demandé et obtenu de l'empereur Napoléon III la faveur d'une audience particulière.
Il s'agissait d'un jeune homme, que la publication d'un pamphlet, d'une extrême violence, avait fait condamner à la déportation, et c'est pour ce malheureux (jue le comédieij venait implorer la clémence impériale.
— Quel àgea-t-il ? demanda l'Empereur?
— Vingt ans, sire.
— ... Une mère !
— Une mère désolée, et dont il était Tunique soutien.
— Du talent?
— Oui, Sire... beaucoup de talent !
— Quel malheur de ne pas l'employer plutôt à faire une belle pièce, un beau livre. Le théâtre de M. Hugo sera plus durable que les Châtiments,
Et, comme l'artiste avait placé sous les yeux de l'Empereur, avec une supplique de la pauvre mère, une sorte de petit dossier, que Napoléon parcourait attentivement...
— Veuillez attendre un instant, monsieur, dit-il à Tartiste; je vais vous donner une lettre, que vous allez porter vous-même au ministère de la marine
La lettre achevée et cachetée, TEmpereur la tendit au sociétaire qui, après avoir chaudement remercié le souverain, salua et prit congé... Comme il était sur le seuil de la porte. Napoléon III, avec une extrême douceur, ajouta ces mots :
— Mais qu'il n'en fasse plus î...
La lettre autographe du souverain, remise au ministre lui-même, parut plonger ce dernier dans un profond étonnement.
— Après que les sonneries électriques eurent mis en mouvement un nombre respectable de chefs de bureau :
— C'est fait, monsieur, dit-il à l'artiste; les ordres de Sa Majesté sont exécutés.
— Serait-ce indiscret, Excellence, ajouta timidement le comédien, de vous demander ce que contenait la lettre de l'Empereur ?
— Il ne vous a rien dit?
— Non, monsieur le ministre.
— Eh bien ! voici ce qu'elle contenait : Tordre de télégraphier immédiatement à Toulon qu'on mette en liberté votre protégé, et, dans le cas où le bateau, qui emporte le condamné, serait parti,
d'envoyer de suite un aviso à sa recherche, afin de le ramener, sain et sauf, à Toulon.
Tout fut fait comme Pavait voulu Napoléon.
Le poète se sera-t-il laissé toucher par tant de générosité, ou aura-t-il ajouté son nom à la liste de tant d'autres ingrats??... Je ne sais; on nous a dit qu'il touchait une pension, comme les victimes du 2 décembre... Tout est possible... mais, c'est égal... s'il en est ainsi... c'est d'une gaîté macabre !
Ce serait un coupable oubli, en terminant ce chapitre sur le foyer de la Comédie -Française, de ne pas citer au nombre de ses familiers, le prince de Sagan qui, de concert avec M. E. Perrin, eut ridée géniale de l'abonnement des mardis et des jeudis.
Le prince est un grand ami de la maison ; chaque fois qu'il a pu être utile ou agréable aux artistes, on Ta toujours trouvé. Il est d'une active obligeance... et c'est une des rares physionomies vraiment originales de notre époque. Son élégance, il ne la doit pas à la mode ; la mode, c'est lui qui l'impose... et c'est elle, au contraire, qui subit docilement son caprice, qui obéit à ses ordres.
VOYAGE D'EUROPE Départ de Paris, le jeudi 12 octobre 1893.
La troupe se composait de quinze artistes.
Le répertoire comprenait : le Demi-Monde, le Père prodigue, VAmi Fritz, Mie, Tartuffe, et un spectacle de petites pièces.
Itinéraire : Versailles, Le Havre, Rouen, Abbeville, Lille, Bruxelles, Charleroy, Ostende, Anvers, Verviers, Metz.
A Metz, nous donnions Tartuffe et l'Ami Fritz, Par une faveur inexplicable, Tartufje, qui était interdit, m'était rendu, et j'avais Tautorisation de jouer VAmi Fritz, sans coupures. C'était d'une grande amabilité, ou d'un profond dédain !
Les officiers allemands occupaient les deux avant-scènes de droite et de gauche. Les Français avaient loué presque toute la salle, qui était comble.
J'avais le cœur serré; dans la journée, j'avais rencontré quelques dames françaises, reconnaissablés aux vêtements de deuil qu'elles n'ont jamais quittés depuis l'annexion ; et, tout en les
saluant, il m'avait été donné de comprendre, dans un regard, tout ce qu'il eût été imprudent de se dire. Le lendemain matin, nous primes une voiture et nous fîmes conduire au cimetière français.
Nous passâmes sous les yeux de la sentinelle, qui, très intriguée, nous regardait, de loin, déposer sur la tombe des officiers et des soldats français les couronnes et les bouquets que j'avais reçus, la veille, pendant la représentation.
Le lendemain, nous jouions à Louvain, et le voyage se continuait par Amsterdam, Namur.
A Namur, Thôtel d'Arscamp mérite une mention.
C'est la comtesse d'Arscamp qui a légué son hôtel à ses successeurs, à la condition qu*il deviendrait un hôtel pour voyageurs et qu'il y aurait toujours 40.000 bouteilles de vin en cave.
Huy, Liège, La Haye, Arnheim, Hambourg, Copenhague.
En arrivant au théâtre, on me remet une carte et un délicieux bouquet aux rubans tricolores.
C'est une charmante intention de la princesse Marie de Waldemar, la fille du duc de Chartres, qui ne peut assister, à son grand regret, à ma représentation, attendant chez elle la venue d'un petit prince, auquel je souhaite bonheur et santé.
Dimanche 19 novembre.
Matinée à Malmœ.
Le soir, à Helsingbord, nous donnons Tartuffe. De là, nous nous dirigeons sur Gothenbourg, Christiaua, Upsala.
D'Upsala à Stockolm.
Visite à M. Millet, notre ambassadeur. Déjeuner, le lendemain, à l'ambassade, et audience de Sa Majesté le Roi, qui ne manque pas une de mes représentations et veut bien m*accueillir avec la plus haute bienveillance.
Mardi 28 .
Départ, après le spectacle, sur le bateau qui doit nous conduire à Obo.
Arrivée, à 6 heures du soir, dans le port d*Obo éclairé à l'électricité, notre navire, armé d'un fort éperon, fend la glace pour se frayer un passage ; à la descente du bateau, de petits traîneaux nous attendent pour nous conduire en ville, à l'hôtel. 80 centimètres de neige...
Jeudi 30.
Arrivée à Elsingfords : quarante heures de bateau! A travers les grands fiords, grâce à la neige, il nous semble voir un paysage découpé dans de la
dentelle ! Souper oHert par l'AlItaDce Française, où une demoiselle Venteuii, qui habite le pays, a pris la peine, avant notre arrivée, de faire des lectures conférences sur les ouvrages que nous devons interpréter. A ce souper, j'ai l'honneur de me rencontrer avec le grand veneur de Sa Majesté l'Empereur de Russie.
Dimanche 3.
Arrivée à Viborg, d'où, après avoir joué, nous reparlons pour Saint-Pétersbourg, où nous arrile 4. à 10 heures 1/3.
Départ de Pétersbourg, le 10, pour arriver à Moscou, le lundi 11, à H heures du matin.
Près du Kremlin, vu le carrosse de la Vierge qui, allelê de six chevaux, se lient eu permanence, prél à se rendre chez les malades el les mourants!
Personne, hors la Vierge, ne peut avoir six chevaux à sa voiture.
Vu la chambre où a été sigué le décret de Moscou, souvenir qui m'inspire de singulières réflexions...
Jeiidi 14.
Inauguration du grand bazar; déjeuner à la table du regretté consul de France, M. de Kerkaradec ; M""-' Febvre est la seule dame présente à ce
banquet: on boit à une dame française !... Une cérémonie religieuse avait eu lieu» le matin, à laquelle assistaient le grand -duc Serge et la grandeduchesse!
Dimanche 17.
Départ de Moscou pour Kiew.
Le samedi 23, on m*ofire, en scène, une splendide couronne d'argent massif et un vase de vermeil.
Cette petite cérémonie mérite d'être contée en détail.
C'était le soir de ma représentation d'adieux; au moment où j'entre en scène, une nuée de petits papiers tricolores partent du cintre (à la Comédie- Française; à Fehire, son illustre représentant ; à un artiste français, etc., etc....), je me baisse, en ramasse un et le place sur ma poitrine, en saluant. Ce mouvement est accueilli par trois salves d'applaudissements; au même moment, je vois, en scène, la porte de droite donner passageà mon ami et excellent collègue Soulvzofi, artiste et directeur, qui, une immense couronne à la main, s'approche de moi et me dit, en russe, une foule de choses que j'ai tout lieu de supposer très aimables. A peine sa harangue est-elle terminée, que sa femme, M""' Soulvzofi Klébowa, une artiste de grand talent, entre, à son tour, et m'adresse un autre compli-
ment, toujours en russe. Puis tous deux se rapprochent, et à la grande joie des spectateurs, nous nous livrons à une forte embrassade. Il me faut, c'est la coutume, adresser quelques mots au public. Je m'acquitte, le mieux possible, de cette délicate épreuve ; mais, j*étais, je l'avoue, si sincèment ému, que je serais bien embarrassé de reproduire, ici, cette improvisation...
A Saint-Pétersbourg, il y a un public aimable. A Moscou, on est tout à la France. La capitale de toutes les Russies personnifie la tête, et Moscou et Kiew le cœur !
Dimanche 24.
Départ, à 6 heures du soir, pour Odessa ; tous les artistes, de même qu'à Moscou, nous attendent à la gare, pour nous dire adieu.
Lundi :2o.
Arrivée à Odessa, à 10 heures du matin.
Plus de bateau pour Gonstautinople ; choléra, quarantaine.
Vendredi i9.
Départ d'Odessa, à minuit, pour Jassy, après avoir entendu à TOpéra, dans la loge de M. Casarinofi, le plus aimable des préfets, l'opéra de Pouschkine, La Dame de Pique,
Arrivée à Jassy, à 5 heures après midi.
Vu, le soir, les Surprises du Divorce, en roumain étrange î ! !
1*^ janvier 1894.
Jassy. Un jour de Tan dans la neige, par 18 degrés de froid lugubre I
Jeudi 4.
Départ, à 6 heures du matin, pour Galatz.
Samedi 6.
Départ de Galatz pour Buccarest, à 10 heures et demie du soir ; le lendemain matin, arrivée à Djiorgevo.
Là, nous apprenons que le Danube, qui n'est pas assez pris pour le traverser en traîneau, en revanche, charie d'énormes banquises de glace. Il nous faut, si nous trouvons des gens assez hardis pour cela, nous faire passer sur une péniche; nous descendons avec nos traîneaux au bord du fleuve jusqu'à Smorda et là, dans un petit poste de douaniers, moitié bulgares turcs ou roumains, nous parlementons pour effectuer notre traversée. On nous demande 000 francs ; pour 300 l'affaire se conclue. La première barque prend à son bord douze artistes, et nous embarquonsavecsept hommes d'équipe, qui,
armés de pics de fer, avec une adresse merveilleuse, écartent les blocs de glace, en se frayant un chenal» où glisse -lentement le bateau.
Nous avons couru de grands dangers ; mais nous ne l'avons appris que le lendemain ; et, d'ailleurs, nous étions tous si transis de froid, que nous n'avions aucune conscience de ce qui se passait autour de nous.
La barque, après nous avoir déposés, repart pour aller prendre nos bagages.
Sur le bord du fleuve, qui est loin d'être hleu^ nous trouvons des traîneaux qui nous conduisent à Islan Hôtel, un bouge !
Là, nouvelle tuile! Nous apprenons que la ligne de Varna est bloquée. Que faire? Je vais chez le consul de France, qui me confirme la nouvelle, et m'apprend que c'est grâce à nous qu'il a reçu le courrier, qui ne lui parvenait plus, depuis six jours.
— Quand mon domestique, me dit le consul, est venu, hier, pour me signaler une barque se disposant à traverser le fleuve, je ne l'ai cru que lorsque, avec ma lorgnette, j'ai pu constater qu'il m'avait dit vrai ; et, ne sachant pas que c'était vous, je me suis écrié : < Quels sont les imbéciles ou les fous qui peuvent ainsi courir au-devant de la mort ! >
Le lendemain, quand on apprit au consul de
Roumanie que j'étais à Routchouk, voiotce qu'il répondit :
— Pourquoi me dire cela ! suis-je une bête?
Très curieux Routchouk, quand on y passe un jour; on sent qu'il n'y a pas encore bien longtemps que les Turcs en étaient les maîtres ; mais, quand il faut l'habiter près d'une semaine» c'est sévère !
Enfin, la voie est libre et nous traversons ces fameux Balkans, dont la presse nous a tant entretenus, pendant la guerre de 1877.
Passé à Choumla, où Skobeleff livra de si sanglantes batailles à Osman Pacha, pendant la dernière guerre des Russes et des Turcs... Varna! enfin!
Là, nous nous croyons sauvés ; ah ! bien, oui ! grâce au choléra, il n'y aura pas de bateau pour Constautiuople avant samedi ou dimanche I ! !
Samedi 13.
Nous avons organisé une représentation à Varna : trois petites pièces et des récitations; salle archicomble ; mais, un seul ennui : sauf les consuls, personne ne nous comprenant; le public se met à causer de ses petites affaires.
Détail curieux : tous les hôteliers étant au théâtre, à partir de 8 heures, les hôtels ont été fermés. Quant
à l'aspect de la salle? ça ne se raconte pas. Bien bizarre le Tout Varna!,,.
Enfin, on nous donne l'espoir d'un départ de bateau, le Panonnos, compagnie Curjis, qui partira pourConstantinople, lelundi 15, à G heures dusoir ; mais, on nous recommande de nous armer d'une grande philosophie, au point de vue du confortable, ce petit bâtiment emportant un chargement de 2.000 volailles!
Nous ne faisons pas de façons ; nous nous embarquons et, le soir, à 8 heures, le Panonnos lève l'ancre.
Parmi nos compagnons de voyage, un jeune couple grec! Le nouveau marié se livrait à un pinçage de guitare féroce, môme à table...
Le soir, on eut toutes les peines du monde à persuader à ce jeune dilettante, qu'une couchette à bord, dans un salon commun, ne pouvait, ne devait contenir qu'une seule personne ; il est vrai... qu'il se dédommagea toute la nuit en tourmentant les cordes de son instrument, et ses mélodies, tristes, plaintives, nous peignirent fidèlement l'état de son àme...
Ah! que la musique grecque exprime bien ce qu'éprouve un homme amoureux, qui souflre de la solitude et de Tétroitesse des cabines à bord !
240 JOURNAL D'UN COMÉOIEN
Mardi 16.
8 heures du matin.
— Montez vite sur le pont, me crie-t-on, nous entrons dans le Bosphore...
A cette vue, j'avoue que le souvenir du Danube, de Routchouk, de Varna, des 2.000 volailles, de l'enragé guitariste, tout fut vite oublié... Quelle merveille... à droite, tous les palais et résidences d'été... à gauche, la côte d'Asie... Scutari — que sais-je encore! un enchantement!
Je conserve une impression trop vive, une admiration trop sincère de cette féerie, pour essayer même d*en faire une description. Je laisse ce soin à des plumes plus autorisées que la mienne...
Visite à M. Cambon, notre ambassadeur, au prince Mavrocordado, ambassadeur de Grèce, que j'avais eu rhonueur de connaître à Paris.
Le lendemain, visite à Sainte-Sophie. Malgré les babouches trop larges dont on a recouvert mes chaussures, et que je perds à tout moment, je suis resté quelques instants avant de pouvoir parler, saisi de la grandeur imposante de ce temple, unique au monde.
Vu la Sublime Porte, et promenade au bazar.
Vendredi 19.
Le Salonick.
Grâce à Textrème obligeance de M. Cambon, nous sommes admirablement placés à une fenêtre de lentre-sol du palais, pour voir passer et saluer Sa Ilautesse le Sultan, qui nous envoie un aide de camp nous souhaiter la bienvenue dans son empire.
Le Sultan daigna se souvenir qu'alors qu'il était prince, j'avais eu l'honneur de lui être présenté, en 18C7, aux Tuileries par l'empereur Napoléon III.
Je ne veux pas essayer de décrire, ici, le cérémonial qui précède l'entrée de Sa Hautesse à la mosquée; cela se voit, ça ne se raconte pas...
Au moment où le souverain passait sous notre fenêtre, ayant dans sa voiture Osman Pacha le (îazir (le Victorieux), je m'inclinai respectueusement... Le Sultan, qui sait d'avance quels seront les étrangers assistant à la cérémonie, leva les yeux et voulut bien répondre à mon salut par un léger mouvement de tête. Après la cérémonie, l'aide de camp revint pour me dire que Sa Majesté serait heureuse si, avant mon départ, elle pouvait organiser une soirée à son palais; et l'officier ajouta :
Sa Majesté, en rentrant dans ses appartements, a dit à Ghakir Pacha qui lui parlait de vous : < Je l'ai reconnu; mais, comme il a blanchi, i
— Mes cheveux ont blanchi, il est vrai, répondis-je: mais/ quand ils étaient noirs» le Sultan n'était que prince héritier... et j'aurais pu ajouter le commencement de la tirade de Saint- Vallier, du Roi s'amme : t Nous avons tous deux, sire, une couronne !... >
Lundi 22.
La police interdit Tartuffe /...
On va voir si, avec quelques coupures, on peut autoriser la représentation de cet ouvrage...
Après deux jours employés en de vaines démarches, Tartuffe est bien interdit. Un officier de Sa Majesté est détaché pour nous servir de guide dans la visite des palais, et un caïque à trois paires de rameurs a été mis à notre disposition pour nous promener sur le Bosphore.
Visite au vieux sérail, dont les jardins donnent sur la mer de Marmara. On nous sert une collation : confitures de roses, café, etc.
Visite au Trésor impérial, où se trouve une collection de turbans, qui rendrait rêveur Mounet- Sully lui-même!...
Visite à Beylar-Bey, palais habité par Timpératrice Eugénie, lors de son voyage en Turquie.
Mardi 23.
Déjeaner donné en notre honneur, par S. E.
M. Cambon, auquel assistaient S. E. Tambassadeur de Russie et sa femme, M. et M"'^ de Nelidofi, S. E. Munir Bey, secrétaire des aOaires étrangères, et tous les attachés de l'ambassade et du consulat de France.
Le Sultan ne pourra, me dit-on, me recevoir que le vendredi suivant; mais, hélas! nous partons le jeudi, par le bateau russe, qui nous conduira à Odessa, pour regagner Buccarest , où nous sommes affichés.
Je fais présenter à Sa Majesté mes excuses et mes regrets ; à S heures, un envoyé de Sa Hautesse me remet, en son nom, les insignes de commandeur du Metjidié, en me faisant dire qu*il regrette, de son côté, ce départ trop précipité, qui me prive d'une faveur tout à fait exceptionnelle, celle d'être reçu en audience privée , après la soirée ! Mais il faut partir; et, après avoir remercié le souverain de sa haute bienveillance, je prends congé de son aimable envoyé.
Avant mon départ, j'eus Thonneur d'organiser, dans les salons de l'ambassade, une matinée au profit de la caisse pour la propagation de la langue française, œuvre des plus intéressantes, et à laquelle S. E. M. Cambon porte un vif intérêt.
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Cette petite fête, presque improvisée, produisit une recette de mille livres turques, soit près de * 20.000 francs.
Trop heureux de donner à notre ambassadeur une preuve de ma gratitude, pour Taccueil plein de courtoisie que j'avais trouvé à Constantinople, sous le drapeau français.
Qu'il me permette ici de lui renouveler l'assurance de mes sentiments, aussi reconnaissants que dévoués.
Par une délicate attention, très remarquée, d'ailleurs, le Sultan s'était fait représenter à la matinée de l'ambassade, par le ministre de sa liste civile.
Jeudi 25
Départ de Constantinople, à 2 heures trois quarts, par le Tchekatchoff, bâtiment russe, se rendant à Odessa.
Vendredi 26.
Arrivée à Odessa, à 9 h. et demie du soir; coucher à bord, les navires n'entrant jamais dans un port russe après le coucher du soleil.
Samedi 27.
Représentation du Demi-Monde. Départ, à minuit, après le théâtre.
Lundi 29.
Arrivée à Buccarest, que nous revoyons pour la seconde fois... (Quel voyage !) Visite au consul.
Mardi 30.
Visite à M. Lahovary, ministre de la guerre.
Samedi 3.
Déjeuner chez le ministre de la guerre, avec son frère, le ministre des afiaires étrangères.
Dimanche 4.
Visite au palais du roi. Sa Majesté soufire de Tinfluenza; audience du prince héritier.
Soirée chez les Catarjis : représentation du Cas de comcieme.
Lundi 5.
Déjeuner à l'ambassade de France, chez M. de Goutouly, un de nos représentants à l'étranger, les plus courtois, les plus hospitaliers.
Mercredi 27.
Visite au Palais; organisation d'une représentation, qui sera donnée, demain soir, devant Sa Majesté.
Jeudi 8.
Représentation au palais.
Hier soir, au théâtre, pendant le spectacle, le ministre de Tinstruction publique est venu m*annoncer que Sa Majesté, voulant me donner une marque de sa haute bienveillance, m'avait nommé commandeur de l'ordre de la Couronne de Roumanie et que M"*® Febvre recevait, des mains de Sa Majesté, la médaille de première classe du Bene inerenti.
Ce matin, M. de Coutouly, ministre de France, est venu nous confirmer les bonnes nouvelles de la veille.
A 9 heures du soir, le Roi nous reçoit en audience privée et daigne s'entretenir, près d'une demi-heure, avec nous. Sa Majesté me remet les insignes de commandeur, et c'est elle-même qui veut bien prendre la peine d'attacher sur la poitrine de M"'*" Febvre la nouvelle distinction qui lui est échue.
Nous jouons Histoire du Vieux Temps, de Maupassant. Grand effet; pas un mot ne passe sans être compris et souligné de murmures flatteurs.
Après la pièce, défilé dans le salon, qui nous sert de foyer, de personnages officiels, venant nous apporter leurs félicitations et leurs compliments.
Le prince héritier lui-même vient nous serrer la main et prendre congé de nous.
Vendredi 9.
Départ de Buccarest pour Crayova.
Dimanche H.
Départ pour Seggedine.
Arrivée à 10 heures du matin.
Lundi 12.
Se souvenant que j'avais eu Thonneur d'être un des organisateurs de la représentation qui avait été donnée à l'Opéra, lors de la terrible inondation de cette ville, le préfet envoie à la gare sa voiture pour nous conduire à l'hôtel, chargeant de nous faire les honneurs de Seggedine un professeur du Lycée, représentant, en outre, la presse.
Le soir, au moment où le rideau se levait sur le premier acte du Demi-Monde, je fus l'objet d'une manifestation des plus flatteuses.
Et, comme après avoir salué, je regagnais ma place, un léger bruit me fit lever la tête.
C'était une immense couronne, où les couleurs de
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France étaient entrelacées à celles de Hongrie, qui descendait lentement sur ma tète.
Sur le ruban, cette inscription :