V PRÉFACE
ce qui a été qui n'a plus de consistance et ce qui va être qui n'a pas de certitude. Celui qui, délibérément, sans que rien l'y force, sort d'une carrière oi^i il y avait encore pour lui plusieurs années de bien-être, d'éclat, de gain, de jouissances d'amour-propre et de cette gloriole tant enviée des obscurs pour rentrer dans le silence et y demeurer sans regret et sans amertume, celui-là est un sage qui donne le bel exemple d'une intelligence claire et d'une volonté saine. Et puis, peut-être notre ami Henri Rivière, dont vous citez quelques jolies lettres dans votre journal, avait-il raison quand il vous écrivait : « Voyez-vous, mon cher, habiter à la Havane, chez sa blanchisseuse, voilà le rêve. S'étendre paresseusement tout le jour dans une sorte de piscine remplie d'eau courante, fumer des cigares exquis pendant que votre jolie propriétaire, de ses petites mains, vous prépare des boissons glacées, il n'y a rien de meilleur, le reste ne vaut pas un souvenir. »
Adieu donc, mon cher Febvre; je n'ose plus dire au revoir à ceux qui partent ; j'ai passé Tàge des formules qui engagent l'avenir. Nous avons fait la guerre ensemble et la bonne guerre,
PRÉFACE vil
toujours bravement et loyalement, nous pouvons le dire. Je perds un bon compagnon d'armes, mais qui sait si je livrerai encore quelque bataille et vous avez soif d'espace et de liberté. Vous avez assez de la lumière qui vient d'en bas et des jardins en toile peinte, il vous faut le soleil des Tropiques et les immenses forêts d'acajou. Je voudrais bien être à votre place. Allez, vous serez bien reçu là-bas ; c'est un des rares pays où l'on aime encore la France. Un jour que vous n'aurez rien à faire et qu'il ne fera pas trop chaud, descendez au sud de l'île, jusqu'à Jérémie, sur le golfe de Leogane.
C'est un véritable voyage ; c'est un véritable pèlerinage que je vous demande de faire.
C'est là qu'au printemps de 1762 une petite esclave noire mettait au monde un petit mulâtre lequel devait être un jour le général Alexandre Dumas et se continuer en deux auteurs dramatiques qui vous ont fait quelques-uns des rcMes que vous avez si bien joués.
Tout à vous,
A. Dumas fils.