PREMIERE PARTIE
M. E. Perriu avait une trop grande expérience des choses de théâtre, pour se dissimuler que prendre la Direction de la Comédie-Française, le 15 juillet 1871, c'est-à-dire en plein été, au lendemain de la guerre, des misères du siège, des horreurs de la Commune, était un lâche hardie... mais, il avait pour lui la couliance du public et la réputation d'avoir la main heureuse. Eu eiïet, partout, où il avait administré, le succès était venu à lui... mais, cette l'ois, la situation était difficile et allait le forcer à redoubler d'habileté...
Là, où était l'ambulance, la pharmacie, vite, des fleurs, des tapis, les serviteurs en livrée 1 les em-
ployés en habit noir, cravate blanche. Adieu, barbes et moustaches... tout reprenait un air de bonne maison et se désembourgeoisait.
Inutile et ridicule cet orchestre de musiciens ! supprimés les coûteux flonfloQS !
La sacristie, elle-même, avait repris un petit air profane, qui lui seyait à merveille.
Sous la précédente administration :
Le budget prévu était de 1.160.000
Et les dépenses atteignaient 1.626.000
Soit une difTérence de 466.000
Ce qui est déjà bien, comme excédent ; car, sous peine de s'endetter, il fallait faire chaque soir, au bureau, une
recette de 2.o70
Soit, par mois 77.000
par an 923.000
Au bureau seulement, etsans prétendre à aucun parlage, sous M. Empis, le prédécesseur de M. Thierry, le budget
prévu était de 192.000
Dépenses 194.000
E.xcédent 2.000
Deux mille francs d'écart sur le budget prévu !... C'était biblique!
Il est vrai de dire que la part sociale atteignit, l'année dont je parle, le chilïrc de o.400 francs.
Nous allons voir, avec l'administration de M. Perrin, tous les chilïres s'arrondir; car, il ne reculait
devant aucune dépense, nous disant, toujours, qu'il faut jeter l'argent par les fenêtres, pour qu'il rentre par les portes.
Il eut même, je crois, fait agrandir l'ouverture des fenêtres, sans négliger d'élargir les portes, en même temps.
Le premier ouvrage nouveau, que monta M. Perrin, fut Christiane, 3 actes de Gondinet. MM. Delaunay, Thiron, Prud'hon et moi, MM"" Reichemberg et Martin, tels étaient les principaux interprètes de ce drame.
La pièce eut du succès.
Le public... le vrai, celui des beaux jours, était revenu.
Enfin, on en avait donc fini avec ces salles sombres, éclairées au pétrole, avec ces avant-scènes, où se prélassaient les officiers d'état-major de la Fédération et leurs compagnes, avec ces généraux fantastiques, dont l'un (dans la loge impériale qu'il occupait) fit, un soir, demander M. E. Thierry, pendant un entr'acte, pour luiiutimer l'ordre d'avoir à représenter le Courrier de Lyon.
Comme le spirituel administrateur s'excusait de ne pouvoir faire ce (jue désirait l'étonnant militaire, lui donnant comme raison ([ue les comédiens, qui jouaient le drame au Tliéàlre-Erauçais, étaient
absents, il fut convenu qu'à leur retour, la distribution serait celle-ci :
Lesurques Dressant.
Choppard Got,
Le Père Lesurqncx Maubant.
Fouinard Coquelin.
Courriol . . Febvre.
Daubentoii Leroux.
Le général parut satisfait; et, tout en remerciant M. Thierry, il ajouta : a A la bonne heure !... voilà une pièce... et bien montée... mais, je vous eu prie, citoyen directeur, à l'avenir, plus d'Ecole des Femmes et de Misanthrope; en voilà assez de ce répertoire pourri de l'Empire... » {sic).
Tout étant rentré dans l'ordre, la Comédie-Française, ^n'àceà la vigoureuse impulsion que lui donnait M. Perrin, allait retrouver ses succès passés et obtenir des résultats inconnus jusqu'à ce jour.
On répétait partout, sur le théâtre, au foyer du public, à celui des artistes; il y avait un entrain du diable, et puis, il faut bien le dire, M. Perrin payait royalement de sa personne. Arrivé à midi, à G iieures et demie, il était encore dans son cabinet, tantùt descendant sur le théâtre, pour suivre les répéti-
tiens, tantôt montant au magasin de costumes, pour surveiller la coupe d'un pourpoint, ou procéder au choix des étoffes.
Entre deux répétitions, sautant dans son coupé pour se rendre aux ateliers de décoration... à moins qu'il n'y eut été déjà, le matin, avant son déjeuner. Le soir, presque toujours en habit, il venait s'asseoir dans le fond de sa baignoire, suivant avec intérêt les débuts de celle-ci, les progrès de celuilà... après quoi, lentement, il traversait le théâtre, faisant aux artistes ses compliments ou ses critiques.
D'un naturel moins qu'expansif, il avait le don de savoir distribuer à propos l'encouragement ou la louange... dont il n'abusait jamais, je dois l'avouer.
Aussi, quand, prenant l'un de nous à part, il lui disait : Vous serez joliment bien là dedans, c'était le maximum, et l'on pouvait se teuirpour satisfait, d'autant plus qu'il ne le répétait jamais deux fois.
Sa qualité maîtresse était la sincérité ; il àe faisait public, avant tout ; et, sans tenir compte des situations, il disait à tel de nous, sociétaire ou pensionnaire, professeur ou élève :
« Vous savez, vous êtes tous des malins; mais, vous ne m'avez pas ému pour un sou... dans celte belle scène, où j'espérais ressentir un petit toc-toc.
quelque chose, enfiu, qui me secoue... Je n'ai rien ressenti... est-ce mal mis en scène, est-ce mal joué?... C'est peut-être les deux ! Voyons, travaillons, cherchons... Je n'ai pas retrouvé l'efïet de la lecture... il faut, pourtant, que cette scène donne tout ce qu'elle a ! »
Comme nous savions quel flair merveilleux il avait du succès ; que, de plus, nous avions pu apprécier son goût si délicat, son parisianisme si correct, nous nous disions immédiatement : Il doit avoir raison ! cherchons. Après bien des difficultés et des heures employées à recommencer la même scène, tout à coup M. Perrin sécriait avec joie : « Ne cherchez plus ! ça y est ; je viens de sentir ce petit toc-toc qui me faisait défaut ; redisons la scène encore une fois... il n'est que six heures... » Et malgré l'heure avancée, on reprenait l'étude, à sa grande satisfaction.
Au bout de quelques instants, il se levait, regardait sa montre, et poussant un gros soupir, il murmurait : « Comme le temps passe !... voilà une bonne journée, pendant laquelle nous avons bien travaillé... J'ai hâte d'être à demain pour voir la suite. »
Et, il faut bien le dire, cette ardeur se maintint jusqu'au dernier jour. 11 aimait la maison, sans nul doute ; mais, il adorait surtout le travail, estimant
que le théâtre est une maîtresse absorbante et que ce n'est que lorsqu'on l'aime trop, qu'on commence à l'aimer assez !
Pour lui, pas même le repos du dimanche : ce jour-là, ne pouvant s'asseoir à l'avant-scène, il l'employait à sa correspondance, ou à la lecture de quelque manuscrit.
Avec M. Perrin, il était dangereux de ne pas réussir ; car, il aimait et n'admettait que le succès. Malgré son extrême courtoisie, il avait peine à dissimuler le sentiment que lui faisait éprouver la plus petite déception artistique.
Il vous savait mauvais gré d'un effet manqué ; il lui arrivait même, quelquefois, de vous bouder, au lendemain d'un mauvais feuilleton... et on ne pouvait, vraiment, lui tenir rigueur de ces légers moments d'humeur; car, on sentait bien que, dans son amour de l'art, dans l'admiration sincère qu'il éprouvait pour sa maison, il eût voulu que tout fût parfait et que ses comédiens volassent de succès en succès.
Il tenait beaucoup à ce que tout passât par ses mains. C'est lui, cependant, qui rétablit le fonctionnement du service des seinahiiers. Quand, le matin, il arrivait à son cabinet, le premier pli qu'il décachetait, était le rapport de la veille; et, quoique très jaloux de son autorité, il savait
faire respecter celle du semainier, son représentant.
D'une exactitude méticuleuse, il avait horreur des retardataires, qui abrégeaient, par leur négligence, les heures de ce travail qu'il aimait tant.
Avec les employés, il était d'une politesse impitoyable, et, disait volontiers :
« Je vous serai obligé, Monsieur le donneur d'accessoires, défaire ceci... »
« Monsieur le chef costumier , il me serait agréable que vous prissiez la peine, » etc., etc.
Aussi, tout ce monde d'employés professaient-ils, à son égard, la plus respectueuse déférence.
Une chose le faisait souffrir : c'était de voir Thiron tutoyer le donneur d'accessoires.
Plusieurs fois, il en avait exprimé son étonnement à l'excellent artiste ; aussi, un jour que ce dernier était venu se plaindre à lui d'une réponse irrespectueuse de l'employé en question :
« Ah dame, voilà, fit M. Perrin : en le mettant sur ce pied, mon cher Thiron, vous lui avez donné le droit de penser que vous avez gardé ensemble les accessoires ? »
Quand M. Perrin était dans le théâtre, ou le savait, de suite, par le silence qui régnait dans toute la maison et par le zèle empiessé des serviteurs.
Daus le sens propre du mot, M. Perrin n'était
pas un metteur eu scèue. Cet art de touruer autour des meubles, de faire passer les personnages de droite à gauche, ou de gauche à droite, sans lui être inconnu, était, à ses yeux, d'un intérêt secondaire; et, à ce sujet, il s'en remettait soit à l'auteur, soit à l'un de nous.
Mais, où il était vraiment remarquable, c'était dans la plantation d'un décor, dans l'ameublement d'un salon, dans l'arrangement du mobilier et le choix des tapisseries.
Jamais une faute d'orthographe.
Je me souviens que, pendant une indisposition qui l'avait tenu éloigné du théâtre, j'avais mis en scène un petit acte ; sitôt rétabli, M. Perrin arriva sur la scèue. Après un rapide. coup d'œil : « Ce n'est pas mal, me dit-il; mais, il manque quelque chose... je ne sais quoi... il faudrait une note, ([ui relevât de ton le côté grisaille de la décoration... »
Puis élevant la voix : « Monsieur le donneur d'accessoires, ajouta-t-il, voulez-vous bien demander à madame la costumière un morceau de soie... rose, mais, d'une couleur un peu passée. » Quand il eut jeté négligemment cette draperie soyeuse sur une rampe d'escalier, qui se trouvait au pieniit'r phiii. il se recula de (juchiues i)as pour juger de l'elïet : « Regardez, maiutenaut ; il ne uiaïuiut- plusrieu. » Il avait raison; cela réchaulïait la décoration.
Ce n'était pourtant rien que ce bout d'étoile ; oui, mais, il fallait le trouver... et la pensée devait eu venir tout naturellement à un peintre, amoureux comme lui, du coloris et soigneux du détail.
Le premier ouvrage qui vit le jour, sous la nouvelle administration, fut le Gendre de M. Poirier, que nous venions de jouer à Londres.
Got s'était essayé dans M. Poirier, devant le public anglais ; il succédait à M. Provost, dans ce rôle, créé si admirablement au Gymnase, par Lesueur. Le doyen de la Comédie-Française avait même fleuri la boutonnière de l'irascible bourgeois ; et, cette promotion inattendue ne fut pas acceptée sans quelque surprise.
Depuis, on s'y est habitué... Encore quelques années, et, avec un peu de chance, le beau-père du marquis de Presle pourra voir son large ruban remplacé par une rosette.
Bressant prêtait son élégance au marquis de Presle ; Barré était exquis de naturel, dans Verdelin ; Thiron, incomparable dans Valel ; et M"*" Favart avait trouvé, dans Antoinette, un de ses meilleurs rôles.
Je jouais le duc de Montmeyran, l'aristocratique brigadier. Depuis cette reprise, la pièce n'a jamais quitté l'affiche ; elle s'y maintiendra tant qu'il y
aura une Comédie-Française et un répertoire de chefs-d'œuvre.
'Hd février 1871.
Première représentation de l'Autre motif, comédie en 1 acte, en prose, de M. Pailleron.
Grand et légitime succès pour M""" Plessy, à qui j^jme ponsin et moi avions l'honneur de donner la réplique.
18 mai 1872.
Première représentation de Marcel, drame en 1 acte, en prose, de ALM. Jules Sandeau et Adrien Decourcelle.
La pièce était curieuse ; j'y jouais une sorte de fou, ou plutôt de monomane, qui, dans un accident de chasse, avait tué son jeune fils. Depuis cet horrible malheur, un autre enfant avait vu le jour, et la donnée de l'ouvrage consistait à faire croire au pauvre père qu'il avait dormi et rêvé ; la preuve, c'est qu'on lui présentait le second enfant, vivant portrait du pauvre petit disparu. Et, comme au baisser du rideau, je demandais à l'eufaut : « Mais qui donc es-tu? — Je suis mon petit frère, » répondait-il...
La pièce était montée avec soin. M""" Nathalie, qui n'a jamais été remplacée, prêtait à la vieille servante, toute l'autorité de ce talent, qu'on avait
tant apprécié dans le Villdge, d'Octave Feuillet. M"° Marie Royer, trop tôt disparue, jouait la jeune femme du pauvre fou. Barré était, comme toujours, plein de bonhomie, dans un docteur, ami de la famille. M. La Roche s'était chargé du rôle de l'ami, et le petit Marcel était joué par une charmante petite fille, dont j'ai oublié le nom.
Pour mener à bien l'étude de mon personnage, j'allais, chaque matin, à l'hospice Sainte-Anne.
Que d'études navrantes j"ai pu faire dans ce sombre asile. Parmi les malades, il y en avait un vraiment intéressant. Ce pauvre homme avait été pris par les fédérés, pendant la commune, et allait être fusillé par eux... Comme les fusils s'abaissaient sur sa poitrine, les soldats versaillais l'avaient arraché à la mort.
A ce moment, 3 heures sonnaient à une église voisine du lieu du supplice.
Depuis cet instant, la raison du malheureux avait disparu, et, tous les jours, vous entendez bien, tous les jours, un peu avant 3 heures, il commençait à trembler; se cachant la tète dans les mains, îl entendait le bruit des fusils qu'on armait... seml)lait se débattre... et tombait comme une masse, en poussant un horrible cri ; sitôt que l'aiguille avait dépassé le chilïre trois, il revenait lentement à lui, promenait un regard étonné sur ses gardiens, et
tout était fini jusqu'au lendemain, où, à la même heure, se reproduisait l'horrible vision, à laquelle il était en proie. Connaissez-vous un -plus terrible supplice?
Marcel tint l'afTiche pendant quelque temps. On fit une reprise; et, comme il ne reste plus à la Comédie, un seul artiste de la création, l'ouvrage a disparu ; c'est regrettable!...