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Vers deux heures aujourd'hui, après une matinée très fatigante, nous avons enfin atteint la plaine que nous ne devons plus quitter. Nous nous trouvons maintenant au cœur de la Mandchourie. L'aspect de la contrée a beaucoup changé ; les cultures sont devenues encore plus uniformes que dans le voisinage de Kintchéou. Il n'y en a plus que de deux sortes : les fèves et le sorgho.
Les fèves sont le produit riche du pays. On les écrase dans des moulins à bras pour exprimer Thuile qui sert à l'éclairage, au graissage des voitures et aussi, hélas ! à la cuisine ; son arôme est particulièrement fade. Après le pressage, le résidu de fèves est aggloméré sous la forme de meules d'un mètre cinquante de diamètre. Ces meules, appelées communément « beancake » (gâteau de fèves), sont destinées uniquement à l'exportation. On les envoya d'abord aux Philippines et dans le sud de la Chine où elles servirent à assoler les plantations de cannes à sucre. Depuis, l'usage de cet engrais s'est généralisé, on l'emploie maintenant pour améliorer une foule de cultures, notamment celle du riz. Aussi le Japon ést-il devenu le principal importateur, il achète la presque totalité des beancakes de Mandchourie, embarqués à Nioutchouang.
Quant au sorgho, cette plante, nommée « kaoliang» par les Chinois et « gaolian » par les Russes, sert à
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presque tous les usages de la vie ; elle représente pour le Mandchou ce que le bambou est à l'Annamite, le cocotier au Canaque, le dattier au Bédouin. La graine sert à faire le pain, on en tire aussi par la fermentation une horrible liqueur qui fait les délices des indigènes. La partie inférieure de la tige, qui est rigide et dure, remplace le bois comme combustible et le chaume pour couvrir les maisons ; elle sert de plus à clôturer les murs et les jardins. Avec le haut de la pousse, on nourrit le bétail. J'ai trouvé une utilisation personnelle du gaolian en faisant de la touffe un excellent chasse-mouches, et de la tige une canne dont la vue inspire un respect salutaire aux voituriers chinois.
Siouyouentcheng est une ville murée, la première rencontrée depuis Kintchéou, mais la grande distance de la gare russe à la cité chinoise et l'heure tardive de notre arrivée nous ont empêchés de la visiter. Nous avons appris ici l'occupation de Haïtcheng par la deuxième armée il y a trois jours. Notre voyage se trouve de ce fait prolongé de deux étapes.
Kaïping, 8 août.
Notre marche jusqu'à Kaïping s'annonçait comme un véritable repos ; le pays était plat et la distance
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courte. La colonne partit, insouciante, sous un joli soleil légèrement voilé. A mi-chemin, on fit halte pour déjeuner ; notre repas fut interrompu par les charretiers. Ils firent signe qu'ils allaient partir tout de suite et rattelaient fiévreusement leurs bêtes ; puis ils se dévêtirent complètement, attachèrent leurs vêtements aux voitures et se mirent en route. Nous les suivions en cherchant vainement la raison de cette panique ; les uns parlaient d'un ordre reçu, d'autres d'une grève, d'autres encore de l'apparition de Houngouzes dans le voisinage. La vérité, plus simple et plus terrible, se manifesta soudain. De gros nuages noirs s'approchaient rapidement ; arrivés au-dessus de nous, ils crevèrent avec accompagnement d'éclairs et de tonnerre, et l'orage se déchaîna. Ce ne fut pas de la pluie ni une giboulée, ni une ondée, ni une averse, ni un déluge. Les nappes d'eau se précipitaient sur nous, se renouvelant sans cesse, venant de droite, de gauche, nous cinglant le visage par devant, nous entrant dans le cou par derrière, rejaillissant de terre pour inonder les yeux de ceux qui baissaient la tête. On ne voyait rien, on n'entendait plus que faiblement les plaintes des animaux et les jurons des conducteurs. Tout le monde dégringola en hâte des voitures et se mit à pousser aux roues comme les soldats de la République sur les gravures représentant le passage du
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Saint-Bernard. On traversa un chemin devenu torrent en se cramponnant aux voitures, puis tout effort devint inutile et les attelages s'arrêtèrent brusquement. J'ai tenté de donner une idée de la route chinoise sous le soleil ; je n'ose essayer de dépeindre ce qu'elle devient pendant l'orage mandchourien ; si on ne l'a pas vu, il faut avoir vécu à l'époque cahotique pour en imaginer le tableau. Une mer de boue monte à l'assaut de nos corps : elle ne parvenait d'abord qu'aux chevilles, puis elle a grimpé le long du mollet, elle atteint presque le genou. La terre paraît vouloir nous engloutir.
Notre colonne est en misérable posture. Quelques conducteurs ont espéré faire démarrer leurs chariots en les soulageant de leur chargement, d'autres ont Voulu dégager les roues à coups de pioche. Vains efforts • malgré les encouragements et le fouet, les animaux ne peuvent avancer. Je ne sais ce que je serais devenu dans ce marécage si, à la faveur d'une éclaircie, je n'avais aperçu le chemin de fer à deux pas de la route, séparé de nous par un simple fossé. Après une courte hésitation, un dernier regard vers le convoi, je saute dans le trou ; l'eau m'arrive à la poitrine. Mes premiers essais sont infructueux ; mais enfin je monte le talus en enfonçant mes ongles dans la boue. D'un dernier effort je me hisse sur le remblai ; je suis sauvé.
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Le ballast a fort bien résisté à la trombe d'eau. Je marche aussi vite que mes vêtements alourdis me le permettent lorsque, soudain, des coups de sifflet et des hurlements se font entendre derrière moi. Je me retourne ; une foule de coolies chinois environnant des wagons en pleine course se ruent en vociférant de mon côté ; j'ai juste le temps de m'écarter, le trainfantôme passe en me frôlant. Le dernier wagon allait disparaître quand une idée géniale me traverse l'esprit ; je cours, je bondis, et sans savoir comment, me voilà à bord d'un truc découvert, assis sur une pile de caisses entre deux fantassins nippons qui me regardent, stupides. Revenus de leur première surprise, les militaires entament une conversation de plus en plus rapide; j'y démêle, fréquemment répété, le mot : « rousski » et, soudain, je me rends compte de ma pénible situation. Mon waterproof recouvre le brassard blanc qui porte, en lettre rouges, mon nom et ma nationalité. Mon long manteau sans couleur, ma coiffure déformée et ma haute taille peuvent fort bien me faire prendre pour un prisonnier évadé* Pour rassurer mes voisins, je répète à plusieurs reprises France et « chinbouncha », ce qui veut dire journaliste, puis j'achève de les convaincre en leur exhibant le permis de l'état-major.
Le truc que j'ai pris à l'abordage fait partie d'un des trains dont les Japonais se servent à l'aller pour
letransport des munitions et du matériel de guerre, et au retour pour l'évacuation des blessés. J'ai dit comment les Russes, en ne détruisant pas la ligne, avaient facilité cette méthode de ravitaillement; ils avaient emmené ou fait sauter toutes les machines, mais de nombreux fourgons étaient restés aux mains des vainqueurs. Le premier projet des Japonais était de laisser les rails à l'écartement russe et de construire ou d'acheter les locomotives nécessaires. Ils possédaient, au milieu de juin, cinq de ces machines et les embarquèrent sur YHitatchi-Marou; elles furent coulées avec le navire qui les portait par l'escadre de Vladivostok.
La difficulté de se procurer de nouvelles locomotives amena les Japonais à modifier leur plan primitif et à se servir de leur propre matériel. Pour atteindre ce but, il fallait rapprocher les rails à un mètre l'un de l'autre. Ce travail, au moment de mon passage, n'était encore achevé que jusqu'à Poulantien. Plus loin, les Japonais utilisaient les fourgons russes, mais ne possédant pas de locomotives, ils en étaient réduits à faire tirer leurs trains par des équipes de coolies pendus à des cordes de paille. Ce procédé de traction est relativement rapide ; il permet d'accomplir facilement quatre kilomètres à l'heure.
J'arrivai bientôt à la gare de Kaïping où une nou-
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velle déception m'attendait. Je ne trouvai aucune trace du passage de mes camarades. Je me rendis directement au bureau des étapes, mon permis à la main. Les deux officiers qui s'y trouvaient me regardèrent avec stupeur d'abord, puis furent saisis d'un rire inextinguible que ma triste mine ne justifiait que trop. Ce ne fut qu'après quelques minutes qu'ils revinrent à eux. Ils m'exprimèrent leurs regrets de ma mésaventure et m'annoncèrent que nous devions loger à la ville chinoise située à quelques kilomètres plus à l'est. J'étais consterné, car je n'avais aucun moyen de m'y rendre. Faisant contre mauvaise fortune bon cœur, je me préparais à passer la nuit dans un des locaux voisins, lorsque je m'entendis appeler par mon nom. Je reconnus avec joie le boy de mon collègue du Times, perdu comme moi et ne sachant où retrouver son maître dont il accompagnait le chariot. Je me plaçai à ses côtés, sur les malles, et mon calvaire recommença. La pluie avait cessé, mais les routes étaient absolument impraticables; nous n'eûmes d'autre ressource que de nous engager dans le lit d'un ruisseau. Un courant très vif s'opposait à notre marche, l'eau montait jusqu'au moyeu et nous obligeait à un bain de pieds prolongé. Mon compagnon se consolait en récitant des tirades de Shakespeare. L'infortune soufferte en commun nous rapprochait. Comme je m'étonnais de son érudition.
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il m'avoua qu'il avait fait ses études dans une mission presbytérienne d'Osaka et suivait les cours de l'Université de Tokio lorsque la guerre avait éclaté. Il avait voulu assister aux opérations comme journaliste, mais la liste était déjà close et sa demande fut repoussée. Il s'engagea alors comme boy.
Un fait de ce genre ne constitue nullement une exception. Sauf quelques rares daïinios qui ont conservé leurs biens après la restauration, les Japonais ne sont séparés par aucune distinction sociale. La pauvreté générale en est cause et a certainement fait de la société japonaise la plus démocratique de l'univers. De cette uniforme indigence il résulte que souvent les parents ne peuvent pourvoir qu'à l'éducation d'un de leurs enfants, et on peut voir les membres d'une même famille exercer les métiers les plus divers; on m'a cité le cas du frère d'un minisire qui tirait un kourouma dans les rues de Tokio. Ici même un de nos domestiques est le frère d'un colonel, chef d'état-major d'une division; un autre a été député progressiste.
Ces messieurs atténuent la médiocrité de leur condition en la parant du titre sonore d'interprète. Mais cela ne les empêche pas de faire notre cuisine et de cirer nos bottes.
Le Japonais presbytérien avait successivement débité Hamlet, Othello et le Roi Lear lorsque notre
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attelage, épuisé, s'arrêta devant la porte de Kaïping. Nous avions mis deux heures à franchir trois kilomètres. Les murs de la ville passés, non sans difficulté, et après l'exhibition des permis et des passeports, on nous conduisit à notre logement.
Je trouvai mes camarades installés dans une pagode, au fond d'une grande cour dallée où leurs chevaux étaient parqués. Malgré la rapidité de leurs montures, ils n'avaient pu échapper à la tempête qui les surprit à quelques centaines de mètres de la ville et faillit les noyer en arrivant au port. En attendant les bagages, ils s'étaient habillés de vêtements chinois et avaient commandé au restaurant voisin un succulent repas. Réunis autour d'un grand feu, nous soupàmes de fort bon cœur malgré les souffrances endurées et l'inquiétude que nous causait le sort de notre convoi. De cette mémorable journée, je gardai l'impression que la Chine n'est pas un pays aussi charmant que le dit la chanson, et que les déluges ont fait des progrès depuis Deucalion et Noé.
Ce matin, le soleil brille. Les chariots sont arrivés par petits groupes, mais dans quel état! Les bagages sont couverts d'une croûte épaisse de boue séchée ; il faut un long travail pour les identifier. Sans écouter le triste récit des malheurs éprouvés par les boys, on déballe les colis pour se rendre compte du dégât. Un
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chœur de lamentations s'élève vers le ciel : tout est abîmé. Chacun pleure la perte de ce qu'il avait de plus cher; la plus sensible est celle des plaques photographiques qu'on retrouve nageant dans de petites mares.
J'ouvre à mon tour mes paniers d'osier; aucune armature ne les protégeant, je m'attends à découvrir une véritable bouillie. Jugez de mon étonnement et de ma joie en constatant que pas une goutte d'eau n'a pénétré. Par contre, une valise anglaise à fermeture soi-disant hermétique, brevetée comme telle et couverte de médailles glanées à toutes les expositions, avait été complètement inondée. Mon linge qui s'y trouve s'est recouvert d'une teinte uniformément orange clair que les savonnages les plus énergiques sont impuissants à faire disparaître.
Nous avons décidé de faire séjour jusqu'à demain pour sécher nos vêtements et réparer le désastre dans la mesure du possible. Chacun a étalé ses richesses au soleil, sur une toile de tente, comme pour une revue de détail.
On parcourt la ville pour faire des achats et remplacer ce que l'orage a rendu inutilisable. Kaïping possède des magasins fort convenables, amplement approvisionnés de denrées européennes par les maisons de Nioutchouang. Mes collègues les ont mises en coupe réglée.
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Pour ma part, j'ai une acquisition bien plus importante à faire ici ; nous approchons du terrain des hostilités et je n'ai pu encore acheter de cheval. Contrairement à l'affirmation du général Mourata, il n'y en avait pas à vendre à Louchoutoung. Tous les animaux avaient été réquisitionnés pour les transports de l'armée, sauf quelques rosses impossibles à monter. Tout le long du chemin, je m'étais heurté aux mêmes difficultés. J'avais eu beau mobiliser toute l'armée des boys en promettant une commission extravagante à celui qui me ramènerait une monture, ce fut peine perdue.
Je me suis adressé ici au restaurateur chinois le plus en vue; un de ses amis est marchand de chevaux dans la banlieue, on l'a envoyé chercher avec toute sa cavalerie disponible.
L'effectif est maigre ; quatre poneys, dont deux, boiteux, sont éliminés immédiatement. Le troisième est joli, mais beaucoup trop jeune et trop faible pour supporter un service pénible. Je passe au quatrième, ma dernière espérance. Ses jambes sont saines, il est remarquablement robuste, quoique fort disgracieux. Je le fais essayer devant moi, puis je le monte moi-même et le galope dans la rue encombrée de Chinois au risque d'écraser les spectateurs. L'épreuve est satisfaisante en tous points; j'achète séance tenante l'animal pour la somme fantastique
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de cent soixante-dix dollars. Le marchand connaissait ma triste situation et j'ai dû me rendre à ses exigences.
Tchoutsiatien, 10 août.
Nous voulions prolonger notre arrêt d'un jour encore, lorsque la direction des étapes nous enjoignit de partir immédiatement pour aller cantonner à la prochaine station distante de huit kilomètres ; malgré cette courte distance, il fallait nous dépêcher de partir, car nous n'avions plus que deux heures avant le coucher du soleil. Je m'approchai de ma nouvelle acquisition que j'avais attachée à un des arbres de la cour; le poney se laissa seller sans regimber; mais pour le brider, ce fut toute une histoire. Dès qu'il vit le mors, il se défendit en se cabrant et en ruant au point de rompre la longe et s'enfuit par les rues. Nous voilà tous à la course derrière lui dans le dédale des ruelles chinoises. On réussit à le cerner dans un cul-de-sac où un de mes collègues qui avait longtemps vécu parmi les cow-boys du Far West, le captura à l'aide d'un lasso improvisé. On finit par le ramener, non sans peine, mais lorsqu'on essaya de le rebrider, sa mauvaise humeur reprit de plus belle. Européens, Japonais, Chinois
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échouèrent également; il fallut ligotter ranimai pour en venir à bout.
Le contraste de cette fureur avec sa docilité de la veille était singulier. Un palefrenier chinois donna la solution de l'énigme en nous apprenant que, selon toute probabilité, on avait donné un narcotique à l'animal au moment de la vente. Le marchand mandchou avait « dopé » le cheval, tout comme un entraîneur américain de l'école contemporaine.
Une fois montée, la bête ne bougea plus. Pour la calmer tout à fait, à peine sorti des murs, je lui fis parcourir d'une traite et au galop deux ou trois kilomètres sur la route boueuse. Quand je m'arrêtai, je me trouvai isolé de la colonne avec un seul compagnon, Lewis, du New-York Herald. Nous n'avions aucun renseignement sur la direction à suivre. Nous ne connaissions que le nom du village fixé comme lieu de cantonnement ou plutôt un de ses noms.
Il faut savoir en effet qu'il y en a quatre pour chaque localité. Prenons un exemple : pour la bataille du 15 juin, les Russes disent : « Télitz » ; les cartes anglaises portent : « Tilissou » ; les Chinois articulent « Télissé » et les Japonais « Tokoridji ». Je vous fais grâce de l'appellation coréenne. Les Chinois et les Japonais parviennent à se comprendre par l'écriture, les caractères idéologiques étant les mêmes pour les deux peuples. Mais l'Européen, à moins de
longues études, est incapable de s'y reconnaître. Nous n'avions d'autre ressource que de répéter constamment la prononciation japonaise aux passants, mais ils hochaient la tête sans comprendre.
Le soleil descendait sur l'horizon; notre situation devenait précaire, lorsque la pluie vint la gâter tout à fait. Tl fallut mettre pied à terre, nos chevaux glissant à chaque pas sur le sol argileux, et marcher en tirant les animaux par la bride.
Heureusement la plaine était parsemée de nombreux villages. Nous fûmes bientôt convaincus de l'inutilité de nos recherches dans l'obscurité croissante. Nous frappâmes à la porte d'une grande « fandza » (c'est ainsi qu'on appelle les maisons chinoises) et manifestâmes l'intention d'y coucher par un long discours où la prière et la menace tenaient une part égale. Le propriétaire calma les aboiements de ses chiens, et finit par nous ouvrir pour nous apprendre qu'il y avait, dans le village, un Japonais auprès duquel il s'offrit de nous conduire. Bientôt nous nous trouvions en face d'un capitaine du train, installé seul dans ce hameau lointain avec son ordonnance. Il nous expliqua qu'il n'était là que par hasard, en mission pour recruter des coolies; sans se faire trop prier, il nous signa un ordre de réquisition et le remit au soldat pour nous accompagner auprès d'un des notables du village.
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Cet excellent homme nous fit le meilleur accueil, mit nos chevaux à l'écurie, fit balayer une chambre et chauffer le « kang ». Il nous donna du thé, des œufs, tout ce qu'il put trouver, et finalement se dépouilla de ses matelas pour nous préparer des lits confortables.
Tasanpo, 11 août.
De grand matin, notre hôte est venu nous réveiller, nos montures avaient déjà été nourries et abreuvées; pour nous, le thé était prêt et on avait fait cuire des galettes de sorgho. Au moment de partir, je glissai quelques dollars au bonhomme, qui devait en avoir besoin à en juger par la triste apparence de sa demeure. Il refusa énergiquement et mon insistance ne parvint pas à le fléchir. Tout à coup il disparut au fond de sa maison et revint en agitant triomphalement un papier. Quelle ne fut pas ma surprise en y lisant ce qui suit :
(( Je recommande le propriétaire de cette maison à tous ceux qui passeront par ici ; il est aimable et hospitalier; on en obtiendra tout ce qu'on voudra par la douceur.
» Signé : raymond recouly,
» Correspondant du Temps près de l'armée russe. »
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Cette note remontait au mois de juin, époque à laquelle le corps de Stackelberg se trouvait dans ces parages. Néanmoins la coïncidence est étrange. Dans ce vaste pays, il a fallu un singulier hasard pour amener deux correspondants français des partis opposés à la même maison de ce même hameau perdu loin du chemin de fer et de la grande route suivie par les armées. J'ajoute sur le papier de mon hôte un second certificat d'hospitalité et de désintéressement.
D'ailleurs tous les Chinois que nous avons rencontrés sont aimables, bons enfants et dévoués. Malheureusement, ces bons Samaritains, toujours prêts à se priver de ce qui peut nous être utile, sont les mêmes qui, il y a moins de quatre ans, « boxaient » avec conviction et coupaient en tout petits morceaux les Européens dont ils avaient pu s'emparer.
Nous nous dirigeons vers l'ouest à l'aide d'une boussole de poche pour retrouver la voie ferrée. Les chemins sont abominables. Nos chevaux s'abattent à chaque instant et il faut autant d'énergie que de patience pour leur faire franchir les nombreux torrents qui nous barrent la route. Ce steeple-chase dure toute la matinée. Enfin, à midi, nous apercevons les poteaux télégraphiques qui pointent au-dessus d'un champ de gaolian : les Dix-Mille de Xénophon n'éprouvèrent pas d'allégresse plus vive en décou-
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vrant la mer. Bientôt nous trottons entre les rails, stimulés par la certitude d'être sur la bonne voie et de ne plus pouvoir nous égarer.
Quatre heures plus tard, nous arrivons à la station de Tachichiao. Les traces de la bataille qui s'est livrée ici il y a quinze jours ne sont pas entièrement effacées. Autour de la gare, des tranchées, des fils de fer se croisent en tous sens. Les tombes, mal comblées, dégagent une odeur intolérable de putréfaction.
Partout, on voit des monceaux d'approvisionnements à demi brûlés que les Russes n'ont pu emporter et ont essayé de détruire.
Le combat du 25 juillet marque un progrès réel dans l'armée de Stackelberg. Ses dispositions étaient bien mieux comprises que dans les précédentes rencontres ; aucune des fautes tactiques qui amenèrent la défaite de Télissé n'avait été commise. L'artillerie était bien défilée, et son tir précis arrêta, pendant toute la journée du 24, l'offensive japonaise. Le soir, les assaillants n'avaient pas fait de progrès. Une contre-attaque des Russes à ce moment pouvait réussir; mais ils se bornèrent, comme toujours, à une défensive passive.
Profitant de sa supériorité numérique et de l'inertie de l'ennemi, le général Okou groupa sur sa droite la plus grande partie de ses troupes pour forcer la ligne russe par une attaque de nuit. La 5e division de
l'armée de Nodzou, qui coopérait à l'action, enleva successivement trois lignes de tranchées garnies de puissantes défenses accessoires près du village de Taïpingling. Le lendemain, toule l'armée japonaise se porta en avant; les défenseurs avaient évacué fca position pendant la nuit et s'étaient retirés sur Ifaïlcheng. La garnison russe de Niontchouang battit en retraite le même jour; le 26, les Japonais occupaienl le port sans coup férir. La canonnière Slvoutch et quatre vapeurs armés s'étaient échoués en remontant le Liao, et avaient été détruits par leurs équipages.
Aucun des correspondants européens n'avait encore passé â Tachichiao. Nous nous décidons néanmoins à continuer notre route, et, vers six heures, nous atteignons la station de Tasanpo. Nos bêtes sont tellement éprouvées que, malgré la proximité d'Haïtcheng, nous nous trouvons obligés de faire halte et de demander asile au commandant du poste. Cet officier est le seul qui, depuis notre débarquement à Louchoutoung, nous ait fait bon accueil. Il nous donne sa propre chambre et nous fait servir deux rations d'officier : thé à discrétion, riz bouilli, conserves de bœuf et de saumon.
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Haïtcheng, 13 août.
Au départ, ce matin, mon cheval a failli tuer un cavalier japonais qui le bridait, mais, comme les jours précédents, il s'est tenu tranquille dès que je me suis trouvé en selle. Après une courte étape de deux heures, nous faisons notre rentrée dans Haïtcheng, but de notre longue marche. L'armée se trouve ici depuis dix jours; l'état-major de la deuxième armée et son chef, le général Okou, sont installés dans un village voisin.
A l'intérieur de la ville, il n'y a pas de troupes cantonnées; des gendarmes et des administrateurs militaires sont les seuls Japonais qui y habitent. Dans les rues, nous ne rencontrons que fort peu de soldats, ordonnances d'officiers venus à Haïtcheng faire des emplettes pour leurs maîtres. Us ne savent pas où est le bureau de l'intendance, les Chinois non plus; enfin, l'un deux, plus intelligent ou mieux intentionné, nous fait signe de le suivre. Il nous conduit à travers la cité jusqu'aux remparts et nous arrête devant une grande pagode analogue à celle de Kaïping; c'est le logement des attachés militaires.
Dans la première cour, les chevaux sont rangés
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sous des abris de paille tressée. Au fond de la seconde, est une salle ouverte dont le toit est soutenu par des colonnes ; à droite et à gauche, les cellules des bonzes servent de chambres à coucher aux officiers. Les noms sont inscrits sur les porles ; je vais' frapper à celles de mes compatriotes et crie mon nom à travers le châssis de papier :
— Allez m'attendre sous le portique, me répond la voix du colonel Lombard, je suis à vous.
Le colonel me rejoignit aussitôt. Comme je m'excusai de l'avoir dérangé chez lui. il me répondit qu'il aurait, au contraire, été heureux de me recevoir dans sa chambre, mais les Japonais avaient donné aux attachés l'ordre aussi blessant qu'incompréhensible de ne recevoir les visiteurs que dans la salle commune, où tout le monde peut entendre leur conversation. Ce n'était pas là le seul sujet de plainte contre les trois officiers nippons adjoints aux représentants des armées étrangères.
Le voyage de la côte à Haïtcheng n'avait été qu'un long supplice. Aucune liberté n'était permise ; tout le monde partait en groupe le matin à neuf heures pour arriver, sans faire halte, vers trois heures à l'étape ; on choisissait ainsi pour la marche les heures les plus chaudes de la journée. Le résultat prévu avait été atteint : la moitié des officiers étaient tombés malades; quant aux chevaux, il n'y en avait
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plus dans tout le contingent que deux disponibles. Les autres étaient blessés ou boitaient.
La colonne était à Haïtcheng depuis trois jours déjà. On se souvient qu'elle avait quitté Modji la veille de la nôtre, mais le brouillard en nier et Forage de Kaïping nous avaient retardés de quarante-huit heures.
Après un échange de récits, le boy du colonel nous amène à la gendarmerie où l'on nous indique nos quartiers. Une vaste auberge chinoise à l'enseigne <( La maison qui regarde la lune » doit nous servir de résidence pendant notre séjour à Haïtcheng. Lewis et moi faisons office de fourriers en répartissant les chambres entre nos camarades qui arriveront sans doute cet après-midi. Les meilleures sont réservées aux doyens Burleigh et Prior. Quant à moi, le plus jeune, je me trouve réduit à un petit trou noir sans fenêtre, mais que du moins je n'aurai à partager avec personne.
Mon premier soin, cette besogne faite, est d'aller me présenter aux trois fonctionnaires qui doivent à l'avenir nous servir de guides, diriger nos mouvements et nous communiquer les ordres du quartier général. On ne nous a pas fait l'honneur de nous adjoindre, comme aux attachés militaires, des officiers de l'armée active. Nous devons obéir à un sous-lieutenant de réserve et à deux juristes-
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conseillers de droit international à l'armée. Ces deux civils, assimilés au grade de capitaine, portent la tenue de l'état-major. Une étoile dorée cousue sur la manche indique qu'ils ne font pas partie de l'armée malgré leurs sabres de « samouraï » qui battent orgueilleusement le sol.
Le sous-lieutenant de réserve, M. Sataké, est un tout jeune homme, très fier des quelques poils de barbe qui ornent son menton. Il écorche deux ou trois mot d'anglais au prix d'efforts pénibles. 11 a d'ailleurs la compréhension difficile, et du premier coup d'œil on se rend compte qu'en l'enlevant au service actif l'armée japonaise n'a pas diminué considérablement sa valeur militaire. Tout autre est M. Okabé, docteur en droit; il parle admirablement anglais, langue très difficile à prononcer pour tous les Japonais à qui on enseigne beaucoup plus facilement le français, le russe et surtout l'allemand. Certainement très intelligent, M. Okabé a visité tous les pays d'Europe au cours d'un long voyage de trois ans, il n'en a pas moins conservé une aversion insurmontable pour tout ce qui est occidental; son accueil plus que réservé en donne la preuve.
Notre troisième surveillant est M. Tanaka, fils du ministre de la Maison impériale qui nous reçut au nom du Mikado, en avril dernier, àChiba. M. Tanaka
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a passé dix ans en France; il est docteur en droil de la Faculté d'Aix et a longtemps habité Paris.
Il me souhaite la bienvenue, et ses paroles cordiales sans politesse exagérée suffisent à me faire oublier les mauvais traitements que m'ont infligés ses compatriotes.
Il m'annonce avec tous les ménagements possibles les règles sévères qu'on va nous imposer. C'est la réclusion absolue. Il nous sera interdit de sortir de l'enceinte de Haïtcheng sans être accompagnés par un officier et après l'autorisation dûment accordée par l'état-major de la deuxième armée. Nos demandes devront suivre la voie hiérarchique ; un calcul rapide montre qu'il faudra trois jours en moyenne pour obtenir une réponse.
Nous prenons également contact ici avec la censure militaire. Comme je n'ai pas l'intention d'envoyer de télégrammes en Europe, les mesures qu'on prendra à ce sujet ne m'intéressent pas personnellement, mais je prévois des cris d'orfraie de la part de mes camarades, car le règlement local s'éloigne étrangement des promesses qu'on leur a faites à Tokio.
Après avoir pris congé des trois Nippons, j'ai voulu visiter notre nouveau domaine ; le tour en est bientôt fait.
Haïlcheng est construit sur le même modèle que
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toutes les cités murées du nord de la Chine. L'en- ' ceinte forme un carré parfait dont les côtés sont orientés vers les points cardinaux. Au milieu de chaque face, une porle troue la muraille. Ces quatfti portes donnent accès aux deux artères principales, la rue Nord-Sud el la rue Est-Ouest qui se coupe ni à angle droit au centre môme de la ville.
A Haïtcheng, la rue Nord-Sud est la seule animée, la vie de la cité entière y est concentrée. Des deux Côtés, sont rangées les boutiques par corporation; d'abord les fourreurs, puis les restaurateurs, puis les selliers et cordonniers, enfin les marchands de thé et les pharmaciens. Les espèces de bazars où l'on vend de tout, de l'épicerie, de la mercerie et des étoffes sont éparpillés tout le long de l'avenue. Grâce à la proximité de Nioutchouang, on trouve un certain choix de marchandises européennes et japonaises : conserves, liqueurs et parfumerie. Les enseignes sont rudimentaires ; elles consistent en bouts de chiffons dont la couleur indique le métier du marchand; par contre, les commerçants en gros, surtout les marchands de thé et d'opium, ont dressé devant leurs comptoirs des poteaux de bois sculpté et doré couverts d'orne ments et d'inscriptions.
Toutes les échoppes sont encombrées d'officiers et de soldats japonais venus de fort loin pour se ravi tailler. La mine réjouie des boutiquiers parle enl
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faveur de la discipline des envahisseurs et prouve que les clients paient comptant tous leurs achats.
L'armée japonaise a créé, pour solder les nombreuses réquisitions de coolies, des bons de guerre échangeables en principe à vue contre [du papier monnaie japonais. Mais les stations de change n'existant qu'au Japon et dans les ports, Nioutchouang et Dnlny, il est impossible en fait aux indigènes de s'en débarrasser.
Il en résulte que ces bons sont devenus la monnaie courante du pays, au point que les marchands les acceptent de préférence à toute autre monnaie, même à l'or japonais ou aux souverains. L'armée touche sa solde en billets de cette nature. On en a émis de dix, vingt et cinquante sens, de un, cinq et dix yens i .
Malheureusement les yens sont rares et les paiements même élevés se font avec des bons de vingt ou cinquante sens. On en arrive à posséder de petites papeteries ambulantes; le transport de ces liasses multicolores et encombrantes devient un problème tous les jours plus difficile à résoudre.
Arrivé au bout de la rue principale, je vais franchir la porte sud pour examiner la face extérieure de l'enceinte. Le factionnaire, sans le moindre aver-
1. Le yen vaut en moyenne 2 fr. 53 c, un peu plus que le rouble; le sen est le centième du yen.
tissement croise vivement la baïonnelle dont la pointe vient me chatouiller la poitrine. Ce geste un peu vif m'enlève toute velléité de poursuivre au dehors mes études de fortification. J'escalade donc le mur du côté du chemin de ronde, les rampes d'accès sont partout en ruine. Toute la muraille souffre d'un abandon ancien. Elle est constituée par un rempart de terre revêtu en pierre à l'extérieur, sa hauteur est de six mètres environ, la largeur du sommet en mesure deux; un parapet crénelé également en pierre n'assure aux défenseurs qu'un couvert illusoire, Le fossé esl en grande partie comblé.
La valeur défensive d'un pareil ouvrage est à peu près nulle en présence de l'armement actuel ; elle se trouve encore diminuée si possible par la présence de maisons construites au pied même de la murai 11(3 et facilitant l'approche. La fortune rapide de Haïtcheng, due à la construction du chemin de fer, a fait sortir de terre ces dangereux faubourgs. Les portes sont surmontées de tours de guet.
En rentrant à mon auberge par un fouillis de ruelles sordides je n'ai pas été médiocrement surpris d'apercevoir sur une des fandza les plus misérables un drapeau français. Un Chinois en ouvrit la porte, courut à ma rencontre et m'invita par des signes pressants à le suivre. Je trouvai dans une
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chambre obscure un grand vieillard à barbe grise; je vis de suite qu'il était mourant. Il parvint à balbutier quelques paroles; il était le missionnaire français de la ville, et, très éprouvé par la dysenterie, me supplia de lui trouver un médecin. Je courus aussitôt chez M. Tanaka et lui confiai mon embarras, car je ne connaissais personne à Haïlcheng. Je commis à cette occasion une « gaffe » formidable; en exposant la situation du missionnaire, je dis : « Il faut bien faire quelque chose pour ce malheureux, il est le seul blanc de la ville. » Mon interlocuteur esquissa une grimace. Il n'y avait aucune ambulance dans les environs, mais lui-même avait étudié en France la médecine aussi bien que le droit et m'accompagna auprès du malade.
Le vieillard s'affaiblissait de plus en plus. Il n'était plus capable de parler ni d'absorber les médicaments que M. Tanaka lui apportait.
Le soir même il s'éteignit sans avoir repris connaissance. Arrivé à Haïtcheng, il y a trente-trois ans, il n'était jamais depuis lors retourné dans son pays.
Haïtcheng, 14 août.
Aujourd'hui tous les retardataires sont arrivés et avec eux mes bagages intacts. L'installation était
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bientôt faite: un service de police s'est organisé sons la direction de chacun de nous à tour de rôle. A l'aide de cotisations versées tous les matins, le délégué quotidien engagera une troupe de coolies, feni nettoyer la cour et nourrir les chevaux; le fourrage n'est pas fourni par les Japonais. Nos rapports avec les habitants de la ville se trouvent facilités par l'apparition d'auxiliaires inattendus. Ce matin même, deux Chinois propres et bien nattés, maniant l'éventail avec élégance, sont venus nous offrir leurs services comme interprètes.
Ce sont d'anciens élèves des missionnaires anglais; ceux-ci, devant l'hostilité croissante du Gouvernement russe, ont quitté la ville un peu avant la guerre pour fonder un établissement dans le Tchili.
Leur passage ici n'a pas été infructueux. Une partie de leurs adeptes, grâce à leur connaissance de la langue anglaise, a pu s'établir à Haïtcheng comme représentants des maisons d'affaires britanniques de Nioutchouang. Les commerçants de la côte peuvent, ainsi, fonder. des succursales dans l'intérieur et augmenter leur clientèle. C'est un débouché important créé de la sorte aux produits anglais.
En face d'eux, que font les missionnaires français? Us n'enseignent pas un mot de leur langue aux Chinois qu'ils convertissent ; par contre, ils leur
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apprennent à répétersans les comprendre de longues litanies en latin. Je constate, je n'apprécie pas.
Un des chrétiens anglo-chinois nous a conduits au meilleur restaurant de la ville qui se trouve dans une rue écartée. Comme dans tous les établissements de ce genre, la salle commune est malpropre et fétide. Nous sommes obligés cle retenir une chambre spéciale qu'on nettoie à fond, cl qui, désormais, ne servira qu'à nous. Des bancs, des fauteuils y sont installés et un boy nous apporte le menu. Comme le veut l'usage, après chaque commande, on vient aous montrer les matières premières avant de les cuire pour que nous nous assurions que la quantité et la qualité sont satisfaisantes.
Notre premier déjeuner se compose d'une omelette aux crevettes, de raviolis fourrés cle viande parfumée et d'une compote de Californie qu'on est allé chercher dans le magasin de conserves voisin. Les procédés culinaires des Chinois sont identiques aux nôtres. Ils se servent des mêmes instruments et emploient, pour préparer les aliments, du saindoux dont le goût est très supportable.
Le plus grave inconvénient est l'interversion fâcheuse du sel et du sucre. En outre,' il règne une tendance exagérée à saupoudrer les mets de plantes aromatiques ; la plus élémentaire prudence nous force à veiller aux assaisonnements.
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Le sens le plus éprouvé n'est pas le goût, niais l'odorat. La présence constante de fumeurs d'opium, couchés sur les kangs où ils savourent leur drogue, rend toute la maison inhabitable.
15 août.
Nous avons été conviés à rendre visite au général Okou. Il faut d'abord pour arriver au quartier général traverser toute la ville; les habitants se sont portés en foule sur notre passage, ce qui nous donne l'air de conquérants faisant une entrée triomphale. Les Chinois n'osent élever la voix et les sentinelles japonaises, nous prenant sans doute pour les attachés militaires, présentent les armes. C'est grandiose.
La traversée de la rivière de Haïtcheng, gonflée par de récents orages, est beaucoup moins décorative. Couchés sur les encolures des chevaux, comme des jockeys américains, nous levons les pieds à hauteur de la croupe pour ne pas arriver ruisselants chez le commandant de la deuxième armée. Le quartier général se trouve à trois cents mètres plus loin clans une maison fort modeste. Des cavaliers à culotte rouge s'emparent de nos montures pendant que nous nous alignons militairement sous un pavillon où se feront les présentations. Sur une table
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sont rangés quelques paquets de cigarettes cl une boîte de cigares de Manille à dix sens. Celle réception, assez maigre, paraît indiquer que noire hôte, malgré son grade élevé, ne s'encombre pas d'un luxe inutile.
Mais voici l'instant solennel ; le général Okou paraît sur le seuil. C'est un homme de cinquante et quelques années, plus grand que la moyenne des Japonais. La physionomie est loin d'être vive ou intelligente et le regard exprime l'entêtement plutôt que la volonté. Ce qui m'a le plus impressionné chez le chef japonais, je l'avoue, c'est son uniforme dont l'austère simplicité est tout un symbole. Un képi de soldat, une tunique, une culotte et des bottes identiques à celles des simples cavaliers, et c'est tout.
Aucun ornement, aucune chamarrure, pas même une épaulette ou une décoration ; le grade n'est indiqué que par trois étoiles de métal et trois galons minces de laine blanche sur l'avant-bras. Cette tenue montre bien de la part des chefs la volonté de se distinguer le moins possible de leurs hommes. Ils s'habillent comme eux, couchent comme eux dans la première ferme venue et se nourrissent d'un bol de riz arrosé de thé vert. Ce n'est peut-être pas là une des moindres raisons de l'homogénéité parfaite qui forme la principale vertu militaire
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de l'armée japonaise. Elle contribue au fonctionnement de ceLte immense machine dont les rouages marchent toujours bien sans retards ni à-coups. La vieille devise du cercle naval de Kouré me revient à la mémoire : « C'est par l'organisation qu'on triomphe. »
Derrière Okou, paraît son chef d'état-major, le général de brigade Otchiaï, gros homme rébarbatif et bougon, barbu comme un Aïno, hirsute, mal habillé, mal chaussé. A ses côtés, frappant contraste, marche un des aides <le camp, le capitaine prince Nachimoto, ancien Saint-Cyrien, sanglé dans une tunique jaune canari ; ses bottes reluisent connue sur les affiches des réclames du cirage Nubian.
Après les présentations, le général Okou prend la parole en japonais ; son discours esl traduit au fur et à mesure en anglais par un interprète. L'allocution ne sort pas des banalités d'usage, plaisir de nous recevoir, regrets de ne pouvoir nous mieux traiter et ainsi de suite. A peine le général a-t-il terminé que le chef d'état-major l'écarté d'un geste presque brutal, et, en quelques mots d'une netteté incisive, nous déclare qu'avant toute chose, il faut nous conformer strictement aux ordres donnés et que la moindre incartade sera punie de l'exclusion immédiate. Aucune formule de politesse n'est venue atténuer ces menaces inattendues ; du moins auront-
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elles eu pour effet de m'éelairer définitivement sur les sentiments du sieur Okabé, noire guide numéro deux. Ses traits exprimaient à ce moment une béatitude sans mélange.
Après un court échange d'opinions, Mellon Prior, le plus ancien d'entre nous, est chargé de répondre pour la collectivité : « Vous remercierez le général Okou de ses souhaits de bienvenue, dit-il à l'interprète, et l'assurerez de notre désir d'obéir à tout ce qu'on nous commandera. J'ajoute pourtant qu'au cours des vingt-cinq campagnes que j'ai suivies avant celle-ci, jamais on ne m'a laissé aussi peu d'indépendance. »
La traduction de ces quelques mots' ne paraît pas impressionner l'état-major outre mesure. On nous passe les cigarettes ; Européens et Japonais se regardent avec une hostilité naissante qui m'a rappelé les plus beaux jours du Manchou-Marou. Le général met fin à cette pénible situation en se retirant dans son bureau.
19 août.
Le déluge a recommencé. Il nous a tenus pendant deux jours enfermés dans nos quartiers. La cour même de l'auberge n'est qu'un tas de boue ; pour la
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traverser, il a fallu semer le grand rectangle de grosses pierres et sauter de l'une à l'autre. Au dehors, les rues sont converties en bourbiers et les passants rasent les murs en s'accrochant aux portes et aux fenêtres .
La campagne a dû être plus maltraitée encore el les routes sont certainement impraticables à l'artillerie et aux convois. Il faudra quelques bonnes journées de soleil pour permettre à l'armée de se mettre en marche. Notre incarcération à Haïtcheng se trouve prolongée encore.
Sans doute pour égayer notre prison, on nous a envoyé successivement deux commandants d'élatmajor chargés de nous faire des conférences sur les batailles passées. Cette manière théorique et rétrospective de nous montrer la guerre ne manque pas d'ironie. Serrés à étouffer dans la moins petite de nos chambres, nous entourons le professeur d'histoire et notre ami Okabé qui traduit ses paroles.
Ces deux messieurs se moquent consciencieusement de leur auditoire qu'ils traitent comme une classe d'école primaire. J'emprunte au cours du major Ichisaka la description d'un des combats : & La bataille commença de bonne heure ; l'ennemi occupait de fortes positions d'où il tirait sur nous. Le feu était terrible. Nos braves soldats avançaient toujours malgré la canonnade épouvantable ;
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on se battait furieusement. L'ennemi était très nombreux, mais rien n'arrêta nos courageux fantassins qui servaient leur empereur et leur patrie. Beaucoup moururent, mais le sacrifice de leur vie n'aura pas été inutile. L'ennemi se défendait bravement, mais rien ne pouvait résister à l'élan de nos valeureuses troupes... »
J'interrompis l'orateur pour lui demander la disposition des divisions japonaises ; il me lança un regard foudroyant sans daigner me répondre, tandis que M. Okabé s'efforçait de faire excuser ma scandaleuse indiscrétion. Si j'avais demandé la tête du général Okou ou même celle du Mikado, le crime, je crois, eût été moins grand. Ma question intempestive n'arrêta d'ailleurs pas la faconde du conférencier qui reprit de plus belle :
. « La lutte devint plus acharnée que jamais, notre offensive progressait sans cesse... »
Telle fut la première séance ; je n'assistai pas à la seconde ; on y parla longuement de la guerre sinojaponaise de 1894.
21 août.
Les attachés militaires nous rendent souvent visite le soir et nous leur donnons des concerts, Les banjos
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des Américains ont péri dans la noyade générale de Kaïping; un phonographe prêté par un marchand chinois les remplace. Son répertoire fort limité ne comprend qu'une marche militaire, Viens, poupoule, et Y Ave Maria de Gounod. Cette salade musicale, grâce aux quinze mille kilomètres qui nous séparent du pays, trouve tous les jours un public enthousiaste.
La première fois qu'ils sont venus, les officiers nous ont exprimé le regret de ne pouvoir nous rendre nos invitations. Nourris aux frais du gouvernement japonais, ils n'ont rien à nous offrir, ne voulant pas demander des extras en dehors des repas. Leur sort est plus triste que le nôtre; ils ont encore moins d'indépendance que nous.
Ce matin même, ils ont reçu une preuve nouvelle de la bienveillance des trois officiers qui les accompagnent. On les avait menés voir un pont de chevalets que le génie venait de jeter sur la rivière de Haïtcheng à quatre kilomètres en aval de la ville. Ils y trouvèrent un commandant de pontonniers parlant allemand. Il se montra très aimable et donna aux étrangers des renseignements sur le nombre de travailleurs, les outils et les matériaux employés, le temps nécessaire à la construction. Tout cela était parfaitement inoffensif. Pourtant, un des guides s'approcha du commandant du génie et lui dit en japonais: «Ne répondez pas aux questions qu'on
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vous pose. » A partir de ce moment on ne put tirer du malheureux que les « peut-être » et les « je ne sais pas » traditionnels. Cette scène m'a été racontée par le seul des attachés qui eût passé quelques années au Japon et comprît quelques mots de la langue.
On nous promet pour demain midi une promenade du même genre aux avant-postes.
23 août.
A onze heures, ce matin, j'ai voulu brider mon cheval pour l'excursion annoncée. Une semaine de repos l'avait transformé de nouveau en bête féroce ; il se débattit et mordit en soufflant comme une machine à vapeur, dès qu'on s'approchait de lui avec la selle ou les rênes. Un palefrenier chinois dont la profession est de dresser les poulains les plus sauvages ne réussit pas mieux que les autres. Un coup de sabot dans les côtes l'envoya gémissant à l'autre bout de la cour. Il fallut de nombreux massages et un billet de cinq dollars pour le calmer.
De guerre lasse, je laissai l'animal attaché à son poteau et empruntai la monture d'un camarade qu'une indisposition retenait à Haïtcheng. Avant de partir, on nous rappela qu'il était strictement inter-
dit de nous écarter de nos surveillants, qu'il fallait conserver la formation prescrite. Nous sortîmes de la ville deux par deux comme les collégiens de Stanislas qui se promènent le mercredi au bois de Boulogne. A cinq cents mètres des murs, première halte au pied d'une petite colline que les Russes avaient fortifiée jadis.
Du sommet de la hauteur, un officier d'état-inajôr nous montra dans quelle direction se trouvait l'armée russe, puis nous rappela une fois de plus les détails de l'occupation de Haïtcheng en 1895.
Il nous conduisit ensuite à quatre cents mètres plus loin sur la soi-disant ligne des sentinelles. Nous nous trouvions alors à moins d'un kilomètre de la ville.
Cette première constatation éveilla mes soupçons sur l'authenticité de ce qu'on nous montrait; la vue des factionnaires eux-mêmes les confirma. Jamais je n'ai vu de plus jolis avant-postes. La sentinelle se tenait raide comme un piquet, bien en vue; à deux mètres en avant d'elle, on avait creusé une tranchée revêtue fort proprement de gaolian avec des arêtes nettes et un parapet tracé comme une figure géométrique. Derrière l'homme, se dressait un abri en sorgho qui le protégeait du soleil. A cinquante pas en arrière, le petit poste se reposait sous une tente près d'un râtelier d'armes improvisé où les fusils étaient rangés avec une symétrie parfaite. Tout cela
Sentinelles japonaises.
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ressemblait bien davantage à une boîte de soldats de plomb qu'à des militaires en campagne.
J'en étais là de mes réflexions lorsqu'un officier japonais vint se présenter à moi. Il s'appelait le major Tatchibana et se montrait très heureux de pouvoir causer avec un Français. Il parlait fort correctement notre langue. Les hommes que nous avions sous les yeux appartenaient à son bataillon, il me demanda ce que j'en pensais.
Je reconnus que ses soldats avaient fort bonne apparence mais je ne lui cachai pas mon étonnement de voir placer ainsi des sentinelles le jour dans une plaine absolument unie. En était-il toujours ainsi?
Bien des choses m'ont étonné depuis six mois que je me trouve en Extrême-Orient, mais rien jusqu'à ce jour ne m'a surpris autant que la réponse du major Tatchibana. Après s'être assuré que personne ne pouvait nous entendre, il dit en souriant: « Oh! non! rassurez- vous, c'est un spectacle réservé aux correspondants de guerre en tournée. Il y a un bataillon entier à quatre kilomètres en avant d'ici et d'autres fractions plus loin encore, sans compter les reconnaissances de cavalerie. »
En présence de cette franchise inusitée, je m'enhardis jusqu'à demander au commandant à quelle division appartenait son régiment. C'était une indiscrétion que j'hésitais à commettre , connaissant les