TROISIÈME PARTIE
A TRAVERS LE LIAOTOUNG
En rade de Chimonocéki, 25 juillet.
Après pins de quatre mois d'attente, je trouvai en rentrant à Tokio l'autorisation de rejoindre l'armée en Mandchourie. Je devais prendre passage sur un transport à Modji, ce qui m'obligeait à repartir de la capitale le lendemain même de mon retour. Le sort a parfois de ces ironies : après avoir maudit depuis le commencement de la guerre ma mauvaise étoile et le général Foukouchima, je trouvais maintenant qu'on me pressait trop et qu'il ne me restait pas assez de temps pour terminer mes préparatifs. La veille de mon arrivé à Tokio, le délai fixé pour l'embarquement des chevaux avait expiré, et je me vis contraint de laisser au Japon un excellent poney que
j'avais achelé au commencement de mon séjour] J'allai voira c< sujet le uouveau sous-chef d'étal» major au quartier général. Je trouvai, dans la peii sonne du général Mon râla, un de mes grands anciens de Saint-Cyr qui fit tout son possible pour m'aider et me donna de précieux conseils. Il m'as sura que je trouverais facilement à me remonter en Mandchou rie.
Heureusement le correspondant de guerre a peu j de besoins et sait se contenter du plus modeste bagage. Je moulai dans le train qui devait m'emporter vers le sud avec un rouleau de couvertures, deux paniers d'osier et un jeune Japonais, desliné à i me servir de boy, que j'avais récolté au hasard, presque sur le marchepied du wagon.
En temps ordinaire, on met trente heures.de Tokio à Chimonocéki (la ville située en face de notre port d'embarquement), mais, les transports de troupes et les inondations aidant, il ne m'en fallut pas moins de cinquante-trois pour atteindre la pointe méridionale de l'île de Hondo.
Ce trajet agrémenté d'une chaleur torride le jour, | et de légions de moustiques la nuit, dans des compartiments primitifs et étroits, ne présageait rien de bon pour l'avenir de la campagne. A Chimonocéki, je comptais sur les lits moelleux du Sanyo Hôtel, la seule maison européenne de la ville, pour me i
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remettre de mes fatigues; mais je trouvai cet établissement accaparé entièrement par les attachés militaires qui nous précédaient de vingt-quatre heures. Je fus obligé de me rabattre sur l'auberge indigène la plus voisine, malgré mon antipathie déjà ancienne pour ces institutions rudimentaires totalement dépourvues d'eau et d'ameublement. Sauf un vilain kakémono pendu au mur, il n'y avait dans la chambre que j'habitais que les matelas nattés qui recouvrent le plancher et imposent au voyageur l'énervante obligation de se déchausser chaque fois qu'il veut entrer chez lui.
Du moins, à l'heure des repas, on trouvait place à l'hôtel aux tables voisines de celles que s'étaient réservées les officiers étrangers. Parmi les seize représentants des armées occidentales, il y a deux de nos compatriotes, le colonel Lombard, venu de Tientsin, où il commandait un régiment d'infanterie coloniale, et le capitaine Bertin, qui a interrompu son stage à l'Ecole de guerre pour suivre les opérations en Extrême-Orient. Le lendemain, j'accompagne jusqu'à la jetée les militaires fortunés qui, un jour avant nous, peuvent secouer de leurs chausr sures la poussière japonaise.
La jolie chaloupe blanche qui les emporte vers YIki-Marou s'est à peine détachée de la rive que l'hôtel s'emplit à nouveau.
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Un à un, les correspondants de guerre arrivent;! bientôt nous sommes au complet, et je peux faire la connaissance de ceux qui vont partager avec moi les hasards de la campagne.
Notre groupe, un peu plus important que celui
des attachés, compte dix-huit journalistes. L'élément I
anglo-saxon domine. Il y a huit Anglais et sept!
Américains; un Italien et deux Français sont seuls à]
ne pas représenter la langue de Rudyard Kipling.!
Parmi mes futurs compagnons de voyage se trouvent I
quelques noms célèbres dans la spécialité. Lecorres-I
pondant An Daily Telegraph, Bennet Burleigh, a déjà!
servi dans l'armée confédérée pendant la guerre de I
Sécession il y a quarante ans; le dessinateur Mellon I
Prior en est à sa vingt-sixième campagne. Dans lel
lot américain, deux romanciers, célèbres dans leurl
pays, sont venus au « front » chercher des impres-jl
sions capables de secouer les nerfs de leurs lecteurs.!
Après les formalités méticuleuses du visa des; passeports au bureau militaire de Modji, on nousl annonce que notre départ est définitivement fixé aul lendemain 25, à midi. Le matin du grand jour,! l'hôtel est sens dessus dessous.
Avant l'aurore, des fantômes khaki errent à travers les couloirs, les bagages dégringolent les escaliers. Au dehors, la grande place qui s'étend jusqu au quai est noire de spectateurs. Toute 1s
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population locale s'est réunie pour contempler les Européens éternellement mécontents dont les plaintes remplissent depuis des mois tous les journaux indigènes. Des soldats du train viennent chercher les j quatorze montures qui forment notre cavalerie, pour Iles conduire aux chalands amarrés à la jetée. L'em- ! barquement ne va pas sans accrocs ; les chevaux japonais, lymphatiques et lourds, n'opposent aucune | résistance, mais quelques-uns de nos camarades ont acheté des poneys chinois, vicieux par nature, et de iplus, énervés par le long trajet en chemin de fer. Us ruent, se cabrent, se démènent si bien qu'il faut jdeux bonnes heures pour les caler dans les bateaux ; jl'un d'eux s'oifre même le luxe d'un bain de mer qui lui eût été fatal sans le dévouement de son palefrenier qui s'élance tout habillé à l'eau pour le secourir. La foule crie : banzaï ! et voilà un héros japonais de plus. Après les animaux, leurs propriétaires défilent entre deux haies de badauds sous de véritables batteries d'appareils photographiques. Un quart d'heure de chaloupe à travers le détroit et nous voilà à l'échelle du Heijo-Marou, mauvais petit vapeur d'un millier de tonnes, qui doit nous emporter vers le continent.
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Louchoutoung, 31 juillet.
Nous ignorons toujours où nous allons. Diverses éventualités se présentent. Nqus débarquera-t-on. à Dalny pour nous envoyer à Port-Arthur ou à Lou choutoung, d'où nous nous dirigerons vers le nord, du côté de Tachichiao? Nous apprenons l'occupation dei cette ville par la deuxième armée japonaise en montant à bord. Enfin, il n'est pas impossible que nous prenions terre à Takouchan et suivions le même che min que la dixième division pour gagner par Siouyen les cantonnements de la quatrième armée. Les Anglo Saxons étant en majorité, de nombreux paris s'engagent. Port-Arthur est à égalité, la deuxième année à quatre contre un, la quatrième armée à dix conte un. On lève l'ancre, La rupture de toute communication avec la terre nous rend absolument inoffen sifs ; aussi croyons-nous sans danger pour le sort di Japon pouvoir questionner le capitaine, mais nom nous heurtons à un oaakarimasen (je ne sais pas accompagné du sempiternel sourire stéréotypé sur la face jaune qui depuis une demi-année est la seukii réponse à toutes les interrogations; Il faut en prendre son parti et une fois de plus attendre; Du moins fai sons-nous de notre mieux pour passer le mieu:-
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possible les heures pénibles qui nous séparent du moment béni.
Dans une société aussi bigarrée que la nôtre, les ressources ne font pas défaut. Lorsqu'on est fatigué des anecdotes, des récits d'aventures dans les Balkans ou le Far West, un des Américains entonne une chanson nègre en s'accompagnant de son banjo, ou bien on se réunit autour d'un jeu de petits chevaux pour lequel un correspondant à l'esprit prévoyant a su trouver de la place dans ses cantines. Quelques fanatiques du reportage ont déjà trouvé dans notre banal voyage des sujets de lettres et de télégrammes et se réfugient loin des regards indiscrets pour pianoter pendant des heures sur leurs machines à écrire.
Malgré tout, l'impatience des passagers ne diminue pas. Divers incidents la portent jusqu'à l'exaspération. Notre première destination que nous n'avons pas tardé à découvrir grâce aux cartes marines et à nos boussoles de poche, est une des îles Elliott, base de la flotte de l'amiral Togo. De ce point, part chaque matin à six heures un cdnvoi comprenant tous les transports arrivés depuis la veille; un navire de guerre les guide jusqu'au point de débarquement. Nous devions arriver le 28, quelques minutes avant le départ de la fournée quotidienne et la suivre immédiatement. Mais dés vents con-
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traires et un capitaine apathique réussissent à nous faire manquer d'une demi-heure l'appareillage des affrétés. Le lendemain et le surlendemain, la brume odieuse de la Mer Jaune, nous enveloppant de son voile impénétrable, prolonge le séjour du Heïjo-Marou clans cette triste antichambre de la guerre.
Les vivres commençaient à se faire rares. La nourriture américano- japonaise, dont on nous gratifiait à bord, généralement mauvaise, devenait exécrable. Heureusement, dans l'après-midi du troisième jour, le brouillard disparaissait aussi rapidement qu'il était venu, au moment même où la vieille canonnière le Sa/iyen, enlevée il y a dix ans aux Chinois, entrait dans la rade.
Le lendemain, à l'heure convenue, elle prenait la tête d'une file de dix-sept transports dont nous formions l'arrière-garde. Une marche serpentine, destinée à éviter une collision avec d'hypothétiques mines flottantes, nous amenait bientôt à l'entrée de la baie de Talienouan. L'instant est solennel. Tourneronsnous à gauche vers la haute cheminée d'usine qui marque l'emplacement de Dalny, ou bien dans la direction des taupinières de boue jaune, devinées plutôt qu'aperçues sur notre droite, vestiges des anciennes fortifications chinoises de Louchoutoung . Après avoir paru hésiter, le Heïjo-Marou, d'un coup de
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barre, se redresse brutalement vers le nord -est; les visages s'allongent, quelques énergiques « goddam » échappent aux passagers décontenancés et furieux. Adieu le siège de Port-Arthur, la vie tranquille derrière les parapets de tranchées, les descriptions sensationnelles d'assauts, de bombardement et de massacres autour du Gibraltar moscovite. Il faudra faire une longue et pénible chevauchée pour atteindre une armée combattant dans des villages chinois à noms barbares et difficiles à retenir ; le public ne s'intéresse pas à des mouvements de troupes trop fréquents et presque impossibles à suivre sur les cartes. Et les vieux correspondants de se lamenter, de pleurer sur la perte de leur réputation qu'ils ont mis trente ans à établir, d'invectiver contre l'étatmajor de Tokio qui leur a promis de les envoyer à Port-Arthur et maintenant leur manque de parole. Je me trouve peut-être le seul à ne pas partager l'indignation générale; je me réjouis même de notre destination. A mon avis la grosse partie se jouera près de Moukden. Le siège de Port- Arthur est un incident, dramatique et passionnant sans doute, mais d'un intérêt militaire de second ordre. La flotte inactive et la petite armée qui s'y trouvent enfermées ont perdu toute faculté offensive ; leur action se borne à maintenir en face d'elles l'armée assiégeante le plus longtemps possible et ne pourra, quelle qu'elle
soit, modifier la marche des opérations. Dans la Mandchourie centrale, au contraire, toutes les forces des deux empires sont concentrées à l'heure actuelle; elles s'observent^ se tâtent en attendant les renforts et le matériel qui doivent compléter leur organisalion ; là se livreront les grandes batailles, là se décidera le sort de la campagne.
La mauvaise humeur de fhes compagnons, augmentée encore par l'écho lointain des détonations apportées par le vent du sud, n'était pas encore calmée, lorsque l'ancre de YHeïjo-Marou, touchant le fond, envoyait un tourbillon de boue jaune à la surface des eaux. Une chaloupe accostait rapidement le vapeur, les correspondants s'y entassent et dix minutes plus tard mettent le pied sur la terre si Longtemps promise de Mandchourie.
Un officier du service des étapes nous conduit jusqu'à l'ancien hôpital russe qui doit nous servir de gîte pour cette nuit-là.
Les laboratoires et les salles de pansement «pu1 notre contingent se partage, sont des hangars blanchis à la chaux; ils n'offrent rien de remarquable, sinon les énormes poêles encastrés daiis les cloisons de manière à chauffer deux chambres à la fois, et dont les gros ventres noirs empiètent désagréablement sur les locaux exigus.
Nos bagages jetés au hasard dans les coins, il faut
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braver le soleil implacable et courir à la ville chinoise, car les problèmes quotidiens d@ la Vie du correspondant en campagne se posent des le débarquement.
Ils sont de quatre espèces : l'envoi des correspondances, le logement, le transport des bagages et la nourriture.
La première question se trouve immédiatement résolue par les autorités de Louchoutoung qui nous déclarent que nous ne trouverons de censure militaire qu'à l'état-major de la deuxième armée et que I >a r suite il nous sera impossible de rien expédier avant d'avoir rejoint le quartier général. Le logement sera assuré par cantonnement soit dans les bâtiments russes abandonnés, soit dans des maisons chinoises réquisitionnées par le service des étapes. Un pays aussi peuplé que la Mandchourie, couvert de villages et de fermes, fournit toujours un abri. D'ailleurs en cette saison il n'y a aucun inconvénient à bivouaquer.
L'intendance japonaise se charge du transport de nos cantines, moins dans l'intention de nous être agréable, que pour limiter notre liberté et nous maintenir sous sa surveillance ; il nous a été défendu de louer ou d'acheter des attelages à nos frais.
Le problème de la nourriture se présente comme le plus ardu. L'autorité militaire, dans une note distribuée à Tokio, promettait de fournir à chacun
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de nous une ration d'officier, consistant en riz nonB décortiqué, thé vert et bœuf conservé ; mais la plu-1 part des correspondants jugeant ce menu insuffisant] se sont encombrés d'une cantine tenue par un restaurateur japonais. Ce luxe coûte à chacun d'eux quinze dollars (trente-huit francs) par jour et ne paraît pas devoir leur donner entière satisfaction, n'ayant réussi pour le dîner du début qu'à leur fournir des œufs pourris et un pouding équivoque que les estomacs les plus résistants n'ont pu assimiler. Comptant sur les ressources locales, quelques conserves et l'expérience acquise au cours de trois campagnes, j'ai résolu de me tenir à l'écart et n'ai pas eu à m'en repentir, si j'en juge par les regards brillants de convoitise braqués sur mon frugal repas.
La nuit nous réservait un pénible désenchantement. Elle fut pourtant témoin de notre première bataille. Mal heureusement nous jouâmes non le rôle de spectateurs, mais celui de combattants contre les insectes invisibles et cruels dont nous eûmes à repousser les assauts répétés.
Kintchéou, 1er août.
A. la première heure du jour, nous nous précipitons au dehors ; dans la cour un soldat nous attend ;
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il est porteur d'un pli signé du commandant d'armes et nous enjoignant de nous rendre à Kintchéou, la préfecture du district. C'est une petite étape de douze kilomètres seulement, dont la longueur convient bien à des gens et des bêtes emprisonnés pendant six jours sur un bateau de dimensions restreintes. Notre colonne, encore inexpérimentée, met longtemps à achever le chargement des bagages sur les charrettes chinoises. La fraîcheur matinale est passée depuis longtemps, lorsque le convoi, après avoir longé les casernes abandonnées par les réguliers célestes, quitte la ville dans la direction du nord.
Deux chemins mènent de Louchoutoung à Kintchéou ; celui de gauche, le moins fréquenté, fait un léger détour pour passer au sommet des positions de Nanchan que les troupes du général Stœssel défendirent avec tant d'opiniâtreté le 27 mai dernier. Quittant notre caravane, je me dirige de ce côté, et, après un quart d'heure d'ascension, j'arrive au faîte d'une colline pointue au centre de la ligne de résistance de la garnison de Port- Arthur.
L'isthme qui s'étend entre la baie de Kintchéou et l'anse septentrionale du golfe de Talienouan est fort étroit; il y a moins d'une lieue d'une mer à l'autre. Aussi le sommet de la colline qui en occupe le centre offre-t-il une vue parfaite de tout le champ
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de bataille et des divers mamelons couronnés d'ouvrages élevés par les Russes pour protéger leurs canons de position.
Une courte inspection suffit à se rendre compte de la faiblesse de la défense. On se demande ce qui était plus défectueux, de l'artillerie ou de la fortification. Les pièces sont de vieux canons démodés pris à l'arsenal chinois de Tientsin pendant la campagne des Boxeurs. On en voit encore une douzaine près de la halte du chemin de fer où les Japonais les laissent pourrir, estimant avec raison qu'ils sont inutilisables pour la guerre et que d'aussi piètres trophées ne valent pas le prix de leur transport au Japon. Les fortifications des Russes sont bien mal comprises et, lorsqu'on pense qu'ils ont eu près de quatre mois pour les construire et les améliorer, il est difficile d'imaginer à quoi ils ont pu employer leur temps.
Les épaulements des batteries sont trop bas : la terre du parapet n'a pas été recouverte d'herbe et forme une tache blanche sur le fond vert de la prairie, excellent point de repère pour le réglage du tir de l'ennemi. Enfin les traverses ont été élevées en dépit du bon sens ; elles sont toutes à la même hauteur de terre, ne tenant aucun compte de la pente et découvrent entièrement les servants du côté où le sol s'incline. Seuls les abris pour les munitions et
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lès galeries qui y donnent accès répondent aux conditions exigées par la puissance des projectiles modernes.
En avant des pitons les plus élevés, on a multiplié avec une ardeur un peu puérile les tranchées d'infanterie; il n'y en a pas moins de cinq lignes successives séparées les unes des autres par une distance de cent mètres environ. Mieux eût valu en faire moins et les faire mieux. Ce sont des tranchées ébauchées d'une profondeur d'un pied et protégées par un parapet de cinquante centimètres ne couvrant que médiocrement des hommes à genou; nos soldats creusent un abri de ce genre en quarante-cinq minutes avec les outils qu'ils portent sur le sac.
Les flancs de la position naturellement bien plus faibles que le front sont cependant beaucoup moins défendus. Partout, en un mot, les Russes ont travaillé au rebours de la logique; c'est ainsi seulement qu'on peut expliquer comment l'infanterie japonaise a pu s'emparer de défenses d'un front restreint dont les abords sont complètement découverts et qui, à première vue, paraissent absolument inexpugnables.
Sur le front de la position, je comptais voir les défenses accessoires dont les Russes avaient fait un usage si étendu. Malheureusement, les paysans chinois avaient enlevé partout les fils de fer et comblé
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les trous de loup. Tout ce qui restait des obstacles artificiels construits par les sapeurs du génie était une vingtaine de mines sous-marines rangées près de la gare de Nanchan à côté des canons capturés. Ces engins avaient été distribués devant le front pour servir de fougasses; les Japonais avaient découvert l'emplacement des fils électriques destinés à la mise de feu et les avaient coupés avant qu'on ait pu faire passer le courant pour exploser les charges.
Cette promenade à travers les lignes russes, malgré l'intérêt qu'elle présentait, laissait une impression pénible. Presque partout on avait entassé les cadavres dans des tranchées à peine recouvertes de terre. ÇA et là, un membre aux trois quarts décomposé, quelquefois même un squelette entier , sortait de terre; une odeur nauséabonde vous saisissait à la gorge. Notre passage faisait fuir des chiens et des vols de corbeaux occupés à se disputer des lambeaux de chair pourrie. Un gros nuage sombre s'étendait sur le champ de bataille et donnait à tout le paysage un aspect macabre et noir.
Au bas de la colline, défilait notre convoi; je fus heureux de le retrouver et sautai sur un des chariots à bagages. Le soleil reparut. Sa lumière joyeuse, tamisée par la poussière, éclairait de ses rayons la foule bariolée réunie à la porte de la ville.
Contrairement aux promesses que nous avions
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reçues à Louchoutoung, rien n'avait été préparé pour nous recevoir à Kintchéou. Le bureau des étapes de cette localité ignorait jusqu'à notre existence. Ce manque de prévoyance nous obligea à attendre près de deux heures qu'on eût désigné les cantonnements pour tout notre monde. Les officiers japonais, malgré leur lenteur, se montrèrent fort convenables et nous offrirent en plus clu sourire réglementaire un chaudron plein de thé et quelques paquets de cigarettes.
Le logement qu'on m'a assigné se trouve à l'autre bout de la ville. Le propriétaire est un des citoyens de marque de Kintchéou ; il fait partie du Conseil du taotaï ou préfet. Un mur mandarin, qui se dresse au milieu de la cour d'une manière assez gênante pour la circulation, atteste son rang social.
C'est un bourgeois à la physionomie bienveillante et aux formes épaisses. Son ventre ne le cède en rien comme dimension à celui du bouddha doré, patron de la demeure. Je suis reçu à l'entrée de la cour par mon hôte entouré de ses trois fils. Malgré les ennuis que mon invasion forcée doit lui causer, il me souhaite la bienvenue en japonais et me précède à l'intérieur de la maison.
D'abord, un petit vestibule carré, occupé tout entier par l'autel en bois sur lequel trône, entre deux cierges de papier roulé, le bouddha déjà nommé.
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A gauche dé ce premier local encore tout saturé de l'odeur de l'encens, s'étend une grande pièce rectangulaire où je dois passer la nuit. Deux fenêtres à châssis de papier laissent entrer largement la lumière. Immédiatement au-dessous, deux « kangs » monstrueux avancent jusqu'au milieu de la chambre. Ces instruments servent à la fois de lit et de calorifère. Us sont aussi indispensables à une maison chinoise que le toit et les murs. Figurez- vous un carré de maçonnerie d'un mètre de haut, surmonté d'Une plate-forme dont la longueur varie suivant les dimensions de la chambre. Sa largeur est de deux mètres environ; elle est entièrement recouverte de nattes en paille de riz.
L'espace vide situé sous la plate-forme communique d'une part avec le grand fourneau de la cuisine, de l'autre, avec l'extérieur. En hiver, cette communication est laissée ouverte, de sorte que, chaque fois qu'on fait du feu dans le fourneau pour cuire les aliments ou laver le linge (car cet instrument est à plusieurs fins), la fumée se répand dans le kang qui se chauffe rapidement. L'inconvénient du système est l'impossibilité de régler la température de la plate-forme. En général, elle devient vite brûlante, de sorte que le malheureux dormeur est rôti sur une face et gelé sur l'autre. Souvent aussi des fissures se produisent dans les parois de l'appareil, et la fumée
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pénètre dans la chambre, menaçant ses occupants d'Une prompte asphyxie.
Heureusement, nous sommes en plein été et les seuls dangers que nous ayons à redouter la nuit sont tes légions d'insectes qui nous ont déjà si maltraités à Louchoutoung. J'ai acheté à Chimonocéki, avant de partir, une moustiquaire monumentale et une provision de poudre de pyrèthre qui vont me permettre de passer une meilleure nuit et de prendre un repos nécessaire avant la forte étape que nous devons accomplir demain .
Pou lan tien, 2 août.
Fidèles à leurs engagements, les autorités militaires nous ont procuré un nombre de chariots suffisant. A la première heure, les cris des conducteurs nous faisaient sortir de nos logements ; bientôt après la caravane était formée ; elle s'engageait dans la rue principale, franchissait d'abord la porte nord de l'enceinte, puis le joli ruisseau clair qui coule sous les murs et débouchait sur la grande foute mandarine.
La grande route chinoise est une chose unique au monde tant par sa configuration même que par le spectacle qui s'y déroule sans cesse. C'est un long ruban jaune ou noir, suivant le temps qu'il fait,
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pareil dans ses contorsions au corps sinueux dos dragons sur les vieilles broderies. Sans tenir aucun compte de la pente du terrain, elle chevauche à flanc de coteau, grimpe jusqu'au sommet des cols, tombe dans un ravin ou s'allonge sans fin dans la plaine. Elle ne connaît pas les ouvrages d'art : ni les ponts, ni les remblais, ni les tunnels. Aussi n'est-il pas rare qu'elle s'écroule ou se couvre d'éboulements. Les voitures sortent alors de la voie, contournent la partie détruite, et bientôt l'usage a remplacé la première route par une nouvelle. Au centre du ruban, deux profondes ornières creusées par le temps, les voitures et les intempéries s'enfoncent chaque jour davantage. Les chariots chinois tous de même taille s'y encastrent, et avancent péniblement en en rognant les bords.
Sur cette route, c'est un mouvement perpétuel. On y voyage la journée entière sans jamais se trouver seul. Malgré l'heure matinale, elle est déjà pleine de monde. Voici d'abord des cavaliers japonais qui nous toisent en passant d'un regard plein de mépris ; puis, un médecin de la Croix-Rouge juché sur une misérable haridelle que deux boys du pays chassent devant eux à coups de bâton.
Les paysans, en foule, tous vêtus d'un bleu terni par la pluie et la poussière et coiffés de leurs cônes de paille, portent leurs deux paniers réunis par une
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longue tige de bambou à cheval sur l'épaule. Perdue dans la cohue, une vieille femme s'étaie péniblement d'une perche en se traînant sur ses pieds brisés. Plus prudente, une jeune Chinoise maquillée de carmin chemine un peu en dehors de la route à califourchon sur un âne conduit par son domestique. Soudain, tout le monde s'écarte pour livrer passage à la chaise hermétiquement close d'un mandarin en tournée, une escorte de soldats célestes à tuniques turquoise ornées de gigantesques caractères, marchent sans ordre autour du chef en traînant leurs fusils dans la boue du chemin.
Au milieu des piétons et des cavaliers s'avance ininterrompue la longue théorie des chariots. Ce sont trois planches clouées sur une pièce de bois horizontale au bout de laquelle grincent deux roues grossières, solidement cerclées et renforcées par une armature de têtes de clous comme les boucliers des anciens Grecs. L'attelage se compose d'un animal entre les brancards précédé de trois autres en flèche. Tous les quadrupèdes du pays sont employés à tirer la lourde voiture : chevaux, bœufs, mules, bourriquets, fraternisent sous le même fouet et les injures impartialement adressées à chacun.
Leur marche est lente, mais elle ne s'arrête jamais. Si un sac tombe, les conducteurs le ramassent, le chargent sur leurs épaules et courent après le cha-
riot, jusqu'à ce qu'ils l'aient atteint; lorsqu'un trait se casse, on le raccommode en cheminant. La voiture reste à sa place dans le rang qu'elle ne quitte pas. Le spectacle de cette file sans lin représente bien l'image de la Chine tout entière, son histoire et sa* vie. Depuis des siècles elle voyage ainsi, lentement, au gré du destin, sans essayer d'en changer le cours, suivant toujours à la même allure la même ornière, sans cesse approfondie.
Ce qui m'étonne dans ce pays dépeint généralement comme pauvre et inculte, c'est la fertilité qui se montre partout. Sans doute, il n'a pas de céréales riches, ni riz, ni froment; mais le terrain à perte de vue est une succession de champs où les épis sont serrés les uns contre les autres. Le sorgho domine, le mil et le maïs sont fréquents ; l'indigo et le coton au contraire n'apparaissent que rarement. Et pourtant c'est la partie la moins prospère de la Mândchourie que nous traversons maintenant ; ceux qui connaissent le pays affirment qu'il deviendra de plus en plus cultivé à mesure que nous remonterons vers le nord. Ici la population est déjà dense. Les villages se signalent par les quelques arbres qui les entourent. Tout le reste du pays est aussi déboisé que la Corée.
Après avoir quitté Kintchéou, notre colonne tra-
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verse une longue plaine qui va en se resserrant. Puis une ascension pénible commence ; les chariots cahotent lamentablement sur le sol rocailleux, les attelages s'épuisent à grimper la côte sous le soleil brûlant; enfin, nous voici au faîte. Mais la descente du versant opposé est plus difficile encore; les voitures sautent littéralement de pierre en pierre au risque de blesser le cheval placé entre les brancards qui supporte stoïquement les chocs les plus inattendus. Sans trop d'avaries, le convoi atteint une seconde plaine et passe à gué un cours d'eau large mais peu profond. L'énorme viaduc du transmaûdchourien qui franchit la rivière au même endroit témoigne des crues considérables qu'elle roule après les pluies. Vers midi nous arrivons au gros bourg de Godjoriko, autour duquel un combat assez important s'est livré entre Chinois et Japonais pendant la dernière guerre. Un peu plus loin nous nous arrêtons à l'entrée d'un village où l'on fait halte pour changer de chariots. Une station du service des étapes est établie ici, elle est identique à celles de Kintchéou et de LoUchoutoung, mais installée plus modestement. Un capitaine du train commande le poste, il Se tient avec un sous-officier et quelques commis dans une maison surmontée du drapeau commercial japonais; une seconde habitation sert d'ambulance sous le couvert de la croix de Genève.
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A .part une demi-douzaine de soldais du train, ces gîtes d'étapes n'ont aucune garnison. Ils gouvernent pourtant en maîtres absolus tout le pays d'alentour.
Pendant qu'on déchargeait et rechargeait nos bagages, je me suis laissé tenter par un restaurant indigène qui porte comme enseigne une série de chiffons rouges attachés le long d'une ficelle et ressemblant fort à la queue d'un cerf-volant. Les maisons faisant complètement défaut, le gargotier chinois a dû s'installer sous une tente assez spacieuse qu'il a divisée en deux moitiés par un rideau de toile. Derrière, c'est la cuisine ; la partie réservée aux consommateurs est occupée par une large table entourée de bancs et de chaises. Tout ce mobilier d'une saleté repoussante est recouvert d'un mélange de graisse et de charbon. Mais je n'ai rien mangé depuis le matin et notre marche de vingt kilomètres m'a fortem ent aiguisé l'appétit. Mes gestes et plus encore quelques piastres tirées de ma poche provoquent une bousculade de marmitons gluants de crasse.
Je n'ai que le temps d'ingurgiter le contenu d'une grande théière de cuivre et un ragoût de porc sucré que la faim m'a fait trouver excellent; tout cela pour la somme de dix sens (vingt-cinq centimes). Notre convoi est déjà reparti et je dois courir pour reprendre ma place à hauteur du chariot sur lequel mes bagages sont amarrés.
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D'abord notre vue a été masquée, des deux côlés de la route, par une mer de sorgho; pas Ja plus petite ondulation de terrain ne nous permet de voir le pays. Vers le soir, nous apercevons sur notre gauche la baie de la Société; bientôt nous débouchons sur la plage de sable dur que nous suivons pendant plusieurs kilomètres. Le soleil se couche au moment où paraît le château d'eau et la station de Poulantien, but de notre marche.
Poulantien est le point où la deuxième armée japonaise (général Okou) a pour la première fois rencontré les Russes. Une de ses divisions, la cinquième, sous le commandement du général Ouéta, s'est, immédiatement après le débarquement à Pitséouo, dirigée sur cette station en traversant la péninsule. Son but était de couper le chemin de fer, d'isoler Port-Arthur, et de former un rideau du côté de Liaoyang afin de permettre au reste de l'armée d'opérer tranquillement dans le sud. Le général Okou désirait, en effet, avant toute entreprise contre Kouropatkine, occuper solidement un port qui lui servirait de base de ravitaillement. Le plan du commandant en chef fut ponctuellement exécuté. La cinquième division occupa Poulantien le 7 mai. On sait comment elle faillit s'emparer du dernier train russe dans lequel se trouvaient l'amiral Alexieff et le
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grand-duc Boris. Le drapeau de la Croix-Rouge sauva le convoi. Telle est, du moins, la version japonaise. Le général Okou, avec les première, troisième et quatrième divisions, entrait le 26 mai à Kintchéou et le lendemain emportait d'assaut les lignes de Nanchan. Ce succès fit bientôt tomber entre ses mains le port de Dalny. La première division resta sur place pour former le noyau du corps d'investissement de Port-Arthur tandis que les troisième et quatrième, renforcées par la sixième, nouvellement débarquée, remontaient vers le nord le long de la voie ferrée. La deuxième armée, forte de quatre divisions, quitta Poulantien le 12 juin pour s'opposer au mouvement offensif de Stackelberg venu de Liaoyang.
La plupart de mes collègues qui possèdent des chevaux sont arrivés à Poulantien longtemps avant nous et ont préparé notre cantonnement dans un vaste hangar déjà aux trois quarts encombré par une compagnie des troupes de renfort. Un tub glacé et l'excellent dîner que le commandant du dépôt nous fit gracieusement parvenir, m'aidèrent à oublier l'étape de quarante kilomètres sous le soleil et la poussière. Étendu sur les nattes et roulé dans ma couverture, je comptais goûter promptement un repos bien gagné ; mais une cohorte de correspon-
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clants japonais qui avaient fait le trajet en chemin de fer sans se fatiguer célèbrent par des libations de saké et des chants gutturaux je ne sais quelle fête nationale. Il n'a pas fallu moins de deux heures de négociations pour obtenir le silence.
Ouafantien, 3 août.
Instruit par l'expérience de la veille, j'ai chargé bien avant le reste de la colonne mes bagages sur un des chariots en me ménageant à l'avant un siège avec mes couvertures et les sacs de fourrage destiné à la nourriture des mules ; mes paniers et ma cantine formaient un dossier très confortable. Laissant cette architecture à la garde de mon domestique, je descends vers la ville de toile que des mercantis chinois ont dressée à côté de la gare» J'y déjeunais tranquillement lorsque mon boy arrive tout en larmes et m'apprend qu'il n'a pu défendre le chariot. Je me précipite sur ses pas pour constater avec horreur que le dantinier japonais qui nous suit a installé sa batterie de cuisine sur le siège édifié au prix de tant d'efforts. Malgré ses cris, j'envoie promener marmites et casseroles et, pour lui enlever toute intention de récidiver, je m'assieds sur la voiture.
Le Japonais emporte en maugréant ses ustensiles
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et va se plaindre au commandant du poste, accouru au bruit. Mais mon attitude résolue désarme les plus vaillants et personne n'ose venir me détrôner de mon char.
L'étape est d'un tiers plus courte que la précé-. dente, mais le soleil la rend plus pénible encore. Mes camarades qui n'ont cessé depuis Modji de se moquer de moi parce qu'ils ont découvert un parapluie dans mes bagages, regardent maintenant d'un œil jaloux le dôme de soie qui m'abrite. Le temps est, paraît-il, exceptionnel. Nous sommes encore en pleine saison des pluies, et ce ciel éternellement serein est d'un mauvais augure; il faut nous préparer à le payer chèrement d'ici peu. Le pays devient de plus en plus accidenté, nous approchons de la chaîne de montagnes qui sépare le sud du Liaotoung de la grande plaine de Kaïping. Notre route coupe souvent la voie ferrée et la longe pendant presque toute l'étape d'aujourd'hui. Lorsque les cahots de la voiture me fatiguent par trop, je vais me dégourdir les jambes en marchant entre les rails.
Nous étions tous arrivés ici avec l'impression généralement répandue en Europe que le Transsibérien avait été construit trop vite et sans soin. Les pots-devin et les majorations de factures avaient présidé à l'établissement des marchés entre les fonctionnaires
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et les entrepreneurs. On en concluait que les intermédiaires peu scrupuleux avaient prélevé sur les fournitures des profits illicites au détriment de l'exécution de la ligne.
Je ne sais s'il y a eu toutes les malversations dont on parle, mais je puis certifier qu'elles n'ont eu aucun effet fâcheux pour la voie elle-même, du moins pour la partie qui traverse la Mandchourie. Tout au contraire, elle a été achevée dans des conditions excellentes et de manière à ce qu'elle fût à la fois solide et durable. C'est ainsi que pour parer aux crues et aux inondations toujours possibles en ce pays, on a fait reposer la ligne entière sur un remblai dominant la plaine de trois à quatre mètres; nulle part les rails ne sont au niveau du sol environnant. Cette digue ininterrompue a été percée de très fréquentes coupures destinées à l'écoulement des eaux et nécessitant une multitude de ponceaux. Les ouvrages d'art, de dimensions grandioses, sont de taille à affronter toutes les intempéries. Entre les rails, dont l'écartement est supérieur à celui des autres voies européennes, on a égalisé le terrain à hauteur des traverses et ménagé ainsi un chemin aux piétons et aux cavaliers.
Le spectacle de cette œuvre colossale franchissant sur des milliers de lieues les steppes, les déserts et les marais, coupant dans toute sa largeur le plus
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large des continents, triomphant de l'immensité, j'allais dire de l'infini, force l'admiration du voyageur. Le Transsibérien constituera longtemps encore un des exemples les plus étonnants de ce que peuvent atteindre la volonté et la patience humaines.
On comprend facilement l'amour des Russes pour leur œuvre, et tout ce qu'il leur en aurait coûté de la détruire de leur propres mains. C'était néanmoins un sacrifice nécessaire au moment où les forces du général Okou prirent l'offensive dans la direction de Liaoyang. L'armée de Kouropatkine, très inférieure en nombre à celle des Japonais, se renforçait chaque jour de nouvelles troupes venant de Sibérie et de Russie. Il fallait donc songer avant tout à gagner du temps et à retarder le plus possible la marche des Japonais. La première mesure à prendre était la mise hors de service de la voie ferrée, principal moyen de ravitaillement de l'ennemi. Les Russes ne parvinrent pas à s'y décider. Ils ont abandonné la ligne telle qu'elle était sans faire sauter un poncëau ou un rail* Toutes les éclisses sont en place ; à la lettre, pas un boulon n'a été enlevé;
En approchant de Ouafantien, nous avons vu un pont jeté dans le lit d'une rivière ; à côté, un passage temporaire, d'ailleurs fort bien exécuté, reliait les deux tronçons de ligne; Nous croyions que la destruction du pont par les Russes avait forcé les
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Japonais à édifier coite voie de fortune, mais un ofïicier nippon nous affirma qu'on avait trouvé les travaux dans l'état où nous les voyions. Le viaduc était tout monté par les Russes et devait servir à remplacer un ouvrage plus ancien qu'on venait de déboulonner. Le passage supplémentaire était également l'œuvre des Russes et non des Japonais.
L'officier à qui je demandai l'explication de cette étonnante incurie me déclara que les Russes fuyaient si vite qu'ils n'avaient pas le temps de placer les explosifs. Je lui tournai le dos, c'était la seule réponse que méritait cette sottise.
Il est pourtant difficile de se rendre compte à quel biobile les Russes peuvent avoir obéi. Ont-ils laissé la voie intacte dans l'espoir de remployer de nouveau lorsqu'ils auraient repris l'avantage et redescendraient vers le sud ? Ce serait un calcul enfantin : les Japonais certainement, le cas échéant, ne se gêneraient aucunement pour ruiner de fond en comble ce qu'ils abandonneraient derrière eux. On est donc forcé de conclure que les Russes ont respecté la ligne par pure sensiblerie. Ils auraient dû pourtant, au cours de leur longue histoire militaire, avoir appris que du jour où les hostilités sont engagées la victoire est le seul but à envisager et que tous les moyens, quels qu'ils soient, doivent être employés pour l'atteindre. Sur le théâlre des opérations, les nécessités
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militaires doivent seules dicter la conduite à suivre. La méconnaissance de ces principes est plus surprenante de la part des Russes que de tout autre peuple. Le souvenir de Rostopchine est là pour 1rs leur rappeler.
Lorsqu'on voyage le long du Transsibérien, on peut parfois se croire en Europe. De loin en loin s'élèvent les maisons des gardes du chemin de fer, petits cubes de briques grises couverts de tuiles et entourés d'un jardinet dont la guerre a respecté les légumes et les fleurs. D'importantes plantations d'arbres de Russie, bouleaux et sapins, se sont développées rapidement et reposent agréablement la vue après la traversée des plaines monotones de sorgho.
Il est encore tôt quand notre convoi atteint la station de Ouafantien ; la maison du chef de gare nous a été donnée pour la nuit. J'achevai de m'y installer lorsque mon voiturier chinois fit irruption dans ma chambre et se mit à esquisser de grands gestes dénotant à la fois l'inquiétude et la colère. Après bien des efforts je compris que le brave Céleste demandait le paiement de ses services. Je l'envoyai au bureau des étapes, mais il revint à la charge : on refusait de l'indemniser. Force me fut de l'accompagner moimême auprès de l'autorité militaire. Je trouvai là un capitaine en conversation animée avec le cantinier
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japonais dont j'avais maltraité les bagages ce matin à Poulantien. L'officier m'expliqua qu'en raison de ma désobéissance, il m'infligeait comme punition de payer le chariot. Or je n'avais pu désobéir, n'ayant reçu aucun ordre de personne, et je protestai de toute mon énergie. Le capitaine maintint sa décision, mon adversaire souriait triomphalement; enfin sur mon refus formel de me soumettre à ses exigences, le représentant de l'autorité me déclara qu'il était le maître et qu'il me retiendrait à Ouafantien tant que je n'aurais pas versé huit piastres au conducteur.
— C'est bien, répondis-je, je resterai tant qu'il le faudra, mais je vous préviens que je remettrai demain à mes camarades une réclamation qu'ils porteront au commandant en chef, le maréchal Oyama.
Je saluai et sortis.
ïélissé, 4 août.
Ce matin, le capitaine du bureau des étapes m'a fait appeler et m'a dit :
— La nuit vous a-t-elle porté conseil, et vous a-t-elle fait changer d'avis ?
— Ce n'est pas dans mes habitudes. Notre petite maison est charmante et je me prépare à y attendre fort agréablement la réponse du maréchal Oyama.
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Le Japonais se gratte la tête et lève les yeux pour chercher une phrase au plafond.
— Je vais faire quelque chose pour vous : je télégraphierai à Poulantien pour demander des détails au sujet du différend. La réponse me parviendrai midi au plus tard.
— Télégraphiez tout ce que vous voudrez. Ce n'esl pas mon affaire; le convoi part à huit heures, ou j'en ferai partie, ou il emportera ma réclamation. J'ai la lettre sur moi, cela vous intéresserait-il d'en prendre connaissance ?
— Je me soucie peu de celle réclamation ; je suis sûr d'avoir gain de cause. Retournez chez vous et je vous ferai connaître ma volonté.
J'étais à peine de retour auprès de mes collègues, qu'un sous-officier m'apportait l'autorisation de partir et faisait mettre une voiture entière à ma disposition . Cette aventure me permettait de constater une fois de plus que l'orgueil des Japonais fléchit toujours lorsqu'on leur parle avec énergie et netteté.
Nous voyageons aujourd'hui loin du chemin de fer. La route ne le rejoint qu'à quelques kilomètres au sud de la gare de Télissé, sur l'emplacement même de la bataille du 15 juin.
On sait que ce combat fut amené par le mouvement offensif que des ordres venus de Saint-Pétersbourg imposèrent au général Stackelberg. Celui-ci
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avait pour mission de dégager Port-Arlhuravectrois divisions de chasseurs sibériens. Mais Okou, informé, le 12 juin, des projets du général russe, se porta à sa rencontre. Les adversaires prirent contact à quelques kilomètres de Télissé. L'armée russe était à cheval, sur le chemin de fer; son front était assez fort, mais Stackelberg avait commis la faute grave de se poster des deux côtés d'une vallée profonde. Cette disposition qui rendait les communications très difficiles d'une aile à l'autre, rappelle d'une manière frappante la maladresse similaire des alliés à la bataille de Dresde en 1813.
Le général Okou, dont l'armée était bien supérieure en nombre aux forces russes, envoya le 14 juin un détachement mixte sur Foutchéou avec mission d'envelopper l'aile droite de l'ennemi. Le même jour, vers deux heures, la colonne principale engagea vigoureusement un duel d'artillerie sur tout le front. L'attaque générale fut décidée pour le lendemain.
Les Japonais, profitant du manque de liaison existant entre les deux fractions de la ligne ennemie se bornèrent d'abord à une simple démonstration à l'ouest du chemin de fer, et dirigèrent leur effort principal contre la gauche russe. Le brouillard favorisa la marche de l'infanterie, mais fit échouer le mouvement prescrit à la cavalerie. Elle devait par un grand détour tomber sur les derrières des Russes,
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mais elle se perdit dans la brume et donna à l'improviste dans leur flanc gauche. Les hommes mirent pied à terre, engagèrent le combat à la carabine et soulagèrent considérablement l'attaque de front. Vers onze heures, les fusiliers sibériens placés à cet endroit, se trouvant serrés de près, reculèrent lentement vers le nord. La droite russe tenait toujours et bientôt l'artillerie japonaise concentra tous ses feux sur elle; l'infanterie se lança à l'assaut. Les Russes ne l'attendirent pas et se replièrent en bon ordre.
Ils venaient de dépasser la station lorsqu'ils se heurtèrent à une embuscade tendue par la colonne japonaise, venue deFoutchéou. Surprise par le canon et la fusillade en colonne de route, l'arrière-garde russe fut détruite avant d'avoir pu prendre ses dispositions de combat. La retraite dégénéra en déroute et la première division sibérienne ne dut qu'à un violent orage de ne pas être anéantie, Son chef, le général Guerngross, et les quatre colonels des régiments d'infanterie furent tués ou blessés. L'armée de'Stackelberg perdit mille deux cents hommes; elle abandonna des drapeaux et dix-sept canons aux vainqueurs.
La cause principale de ce désastre avait été la défectuosité du service de sûreté des Russes qui permit à l'ennemi de s'approcher, sans être vu, de leur ligne de retraite. Les premiers combats de la campagne.
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notamment celui du Yalou, auraient ppurtant dû mettre en garde le général Stackelberg contre les mouvements tournants, qui sont comme un sixième bens chez les généraux japonais. C'est le produit de l'étude exclusive de la tactique allemande qui leur a été inculquée depuis longtemps par la mission d'instruction du major de Meckel.
Siouyouentcheng, 6 août.
Les deux dernières marches ont été fort dures; deux journées de montées et de descentes continuelles, de traits brisés et de charges roulant à bas des voitures. Le soleil brûle toujours et nous commençons à implorer la pluie souvent prédite et dont on cherche vainement à nous épouvanter. Par contre, nous avons trouvé des ruisseaux clairs et des sources, rafraîchissant contraste avec les rivières bourbeuses et les puits malsains de nos précédentes étapes. La mauvaise qualité de l'eau est un des principaux inconvénients de la route. On nous a conseillé de ne la boire que bouillie et additionnée d'une légère infusion de thé ou de quelques gouttes d'alcool ; telles sont les mesures prescrites aux soldats japonais, et les médecins militaires veillent à leur stricte exécution. Au cantonnement, nous nous conformons reli-
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pieusement à ces préceptes ; mais, en chemin, les gourdes pleines de thé au départ sont bientôt vides. Lorsqu'on est épuisé par la chaleur et la fatigue, que la poussière dessèche la gorge, il est impossible de résister aux offres des paysans rangés le long de la route pour nous vendre de l'eau glacée et des pastèques roses. Une légère dysenterie, à laquelle personne n'échappe, est le résultat de nos imprudences. Cette indisposition n'est pas toujours bénigne en Mandchourie ; la mort du journaliste américain Middleton, qui suivait l'armée russe, est un avertissement qui donne à réfléchir.
A Ouafangou, notre halte d'hier soir, nous avons bivouaqué pour la première fois. L'aspect malpropre de la maison qu'on nous avait donnée comme gîte nous engagea à profiter du beau temps et à dresser les lits de camp dans le jardin.
J'ai emporté pour coucher à la belle étoile un appareil très pratique dont j'ai déjà eu à me louer dans les climats les plus divers, au Transvaal, au Congo et clans le Sahara ; je le recommande à ceux de mes lecteurs que tenteraient les voyages lointains. Cela s'appelle un « schlafsack » ; c'est un long étui de deux mètres, doublé de caoutchouc en dehors et de molleton à l'intérieur ; à la fois chaud et imperméable, il tient fort peu de place et peut se rouler en travers de la selle.