LA CROISIÈRE DU MANCHOU-MA ROU
A bord du Manchou-Marou, Mer Intérieure, 15 juin.
Un à un, sous la pluie, une soixantaine de voyageurs gravissent lentement l'échelle d'un vapeur en rade de Yokosouka. Enveloppés dans des waterproofs ruisselants, ils baissent la tête devant l'averse qui leur cingle le visage, pareils à ces troupeaux d'émigrants qu'on déverse dans les entreponts des transatlantiques. Rassurez-vous; les passagers dont je vais vous parler n'ont de commun avec les exilés du nouveau monde que leur triste figure et l'incertitude du sort qui les attend. Ce sont les invités du minisire de la marine japonaise qui sont conviés à suivre sur un paquebot armé en yacht les opérations de la flotte de l'amiral Togo.
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Ce paquebot a son histoire : il y a cinq mois, il s'appelait le Mandchuria et naviguait encore sous les trois couleurs du pavillon commercial russe. Propriété de la Compagnie de l'Est-Chinois, il faisait le service postal entre Dalny et Nagasaki. L'ouverture des hostilités le trouva en réparation dans les bassins de ce dernier port, incapable de reprendre la mer. Il y a quelques jours, le tribunal des prises de Sassebo l'a livré à la marine du Mikado, et, sitôt en état, on l'amena à Yokosouka pour recevoir les hôtes du minisire.
Dès la fin de mai, les diverses légations de Tokio recevaient l'avis que les attachés navals et un petit nombre de journalistes étrangers prendraient part à une croisière au cours de laquelle on visiterait certains ports du Japon, et les côtes coréenne et mandchoue de la baie de Corée. Quelques jours plus tard, le départ était fixé au 12 juin ; une note détaillée permettait aux futurs passagers de connaître les noms de leurs compagnons de voyage et de recueillir de vagues renseignements sur leur destination ultérieure.
Nous aurons d'abord seize parlementaires japonais, six membres de la Chambre haute et dix députés, puis vingt directeurs ou rédacteurs des principales feuilles locales. Le personnel européen comprendra sept attachés navals et douze représentants de la
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presse, six Anglais, deux Aiiiéncaiiis, un Allemand, un Autrichi(>n, un Ilali(Mi et un Français.
Nous devons nous arrôlor à Kobé, puis faire escale à Miyajinia, Kouré et Etadjiina dans la Mer lulérieure, el à Sassebo dans l'Ile de Kiouchiou. Do là nous nous dirigerons vers la Corée. On nous montrera d'abord Tcliémoulpo el Séoul, puis Haïdjou, enfln Tchinnampo, d'où une caravane se formera pour atteindre Ping-Yang. A partir de ce point, notre itinéraire disparaît dans les ténèbres que le mystérieux état-major japonais sait si bien répandre autour de ses projets. Les indications relatives à la dernière partie du voyage sont rédigées dans le style nouveau dont les officiers du quartier général ont enrichi la littérature militaire. « De Tchinnampo, dit la note japonaise, le Mandchuria rejoindra une certaine escadre à un rendez-vous déterminé, et se conformera aux évolutions prescrites par un certain amiral. En considération des nombreuses mines qui flottent aux environs on ne répond pas de la sécurité des passagers. »
Cette menace n'a fait reculer personne ; trois mois d'attente et d'atermoiements à Tokio ont su inspirer aux plus calmes une soif de carnage immodérée. Aussi tout le monde est présent au moment du départ, et je compte cinquante-quatre voyageurs qui descendent avec moi de l'express de Chimbachi.
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Nous ne faisons que traverser la i)elile ville de \okosouka. C'est le plus ancien des ports de guerre japonais et le premier arsenal de l'empire ; il a été fondé par un ingénieur français, M. Verny. Mais depuis il a fait moins de progrès que Sassebo ou Kouré, et comme on ne veut nous laisser voir que ce qu'il y a de mieux, on nous embarque immédiatement sur les chaloupes à vapeur amarrées au quai. A peine avons-nous le temps d'entrevoir le bizarre petit port, qui s'est développé au point de s'étendre aujourd'hui sur trois baies distinctes, reliées par des coupures pratiquées à travers des rochers à coups de dynamite, pour laisser les torpilleurs se rendre d'un bassin à l'autre sans les obliger de passer par la haute mer.
Nous montons à bord. L'amiral Inouye, préfet maritime, vieux samouraï de Salzouma que trente années d'efforts n'ont pas réconcilié avec l'uniforme européen, nous attend à la coupée. Il nous souhaite bon voyage, tandis qu'une musique militaire croise sans cesse autour de nous, en s'époumonnant de son mieux. On lève l'ancre au milieu de frénétiques acclamations, rythmées à la mesure de l'hymne national japonais et à peine atténués par un inexorable déluge.
Le premier soin de tout passager est d'explorer sa nouvelle demeure. En accomplissant ce devoir, je
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suis frappn du coiilrasle ([u'oirro partout notre bateau avec ses hôtes japonais et le drapeau blanc à disque rouge qui flotte à sa poupe. On a eu beau cacher sous une couche de peinture noire les caractères moscovites indiquant le nom du navire et barbouiller les mots Maiw/tou-Maroit en grandes lettres blanches d'un mètre cinquante : on n'a pu supprimer les jolies boiseries en bouleau sculpté qui rappellent l'isba de notre dernière Exposition universelle. Le bateau, en effet, est venu de Sassebo tel qu'il était, avec tout son matériel. Seul le piano a été supprimé, sans doute de peur que, par habitude, il ne se mît à jouer tout seul la Bojé Isara Krani, Le paquebot paraît avoir gardé des sentiments de profond loyalisme pour son ancien pavillon ; il se venge comme il peut de ses oppresseurs. Dès que nous quittons la rade, une jolie brise de noroît aidant, il se laisse aller à un roulis confortable dont le premier effet est d'envoyer les trois quarts des Japonais au fond de leurs cabines. Là encore ils éprouvent des mécomptes, car les inscriptions qui dominent les portes sont indéchiffrables pour eux, et on m'a assuré qu'un membre de la Chambre des pairs en cherchant sa couchette a culbuté dans une baignoire.
Cependant les Européens, qu'un bon génie paraît favoriser, et quelques rares sujets du Mikado se
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reli'ouveiit à dîner. Ces derniers se montrent dignes' (ils des valeureux samouraï; ils avalent stoïquement ot restent à leur poste au prix d'efforts qu'ils n'arrivent pas à dissimuler. A la fin du repas, le cajùlaine de frégate Takarabé, notre cicérone, porte, dans un anglais incertain, un toast à la santé de l'empereur. L'écho est faible, car la mer est forte, et bientôt les derniers représentants de la race jaune ont disparu. Le lendemain, 13 juin, escale sans intérêt à Kobé, que nous quittons après quelques heures d'arrêt pour nous engager dans les eaux toujours tranquilles de la Mer Intérieure. Les Japonais, encore un peu déconfits, se risquent sur le pont. Toutes les classes de la société nipponne sont représentées, depuis les nobles de premier rang, alliés à la famille impériale et descendants directs de la déesse Soleil, jusqu'aux reporters faméliques et dépenaillés, fruits secs de quelque université provinciale, qui louchent avec convoitise sur lt3s kodaks perfectionnés des correspondants américains. Voici d'abord le marquis Kouroda, vicej)résident de la Chambre des pairs, digne représentant de l'aristocratie ancienne, menu et soigné connue une poujjée d'étagère, toujours serré dans une redingote impeccable, réservé et silencieux. Tout autre est le vieux vicomte Inouye, l'enfant terrible du bateau. Malgré ses cheveux gris et son masque de bouddha camard, il passe son temps à faire des
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niches à ses collègues. Sa plus grande joie est de cacher les chapeaux des donneurs ou de les réveiller brusquement en leur chatouillant la figure d'un brin de paille habilement di.ssimulé. 11 no respecte pas l«>s souvenirs les plus sacrés. Hier, on s'était groupé autour d'une espèce de billard anglais ; les joueurs devaient éviter de laisser tomber leur bille dans un trou placé au centre de la planche; chaque fois qu'un de ses compatriotes manquait son coup, le joyeux compère parcourait le pont en hurlant: « Hravo! il a fait harakiri... » Ombres des quarante-sept rônines, voilez-vous la face...
Le nouveau Japon est représenté à bord par quelques jeunes gens, fils de daïmios et membres de la Chambre des pairs* Ils cultivent l'anglomanie. Ce sont les gommeux du pays, ceux qu'on appelle les « haïkara » j prononciation la plus exacte que les Nippons puissent atteindre des mots anglais « high collars » (liauls cols)* Ces types parfaits de la jeunesse progressiste ont fait preuve d'un tact exquis en organisant une poule dont le montant doit revenir à celui qui devinera la date de la prise de Port-Arthur. C'est peutêtre très anglais, mais à coup sûr dé très mauvais goût sur un bateau international comme le nôtre* [1 faut dire, d'ailleurs, à la louange des passagers, :iue les souscriptions, jusqu'ici, ont brillé par leur absence.
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La vue charmante qui se déroule à nos yeux suffît à occuper l'attention. La Mer Intérieure avec son dédale d'îlots verts et de rivages hérissés de cônes volcaniques, avec ses eaux bleues, dont les courants rapides font tourbillonner l'écume, attire tout le monde sur la passerelle. Mais c'est pour moi presque une désillusion : ce pays est vraiment trop semblable aux nôtres. A des milliers de lieues, on retrouve le même climat, les mêmes couleurs, les mêmes arbres. Ici, surtout, c'est un véritable pot-pourri de paysages ' européens. A Chodochima, l'Allemand croit reconnaître, dans les rizières étagées le long des pentes, les vignobles des bords du Rhin. Plus loin, l'Italien retrouve les escarpements dénudés du détroit de Messine. Le chenal de Ki rappelle aux correspondants anglais les lacs d'Ecosse, et j'entends l'attaché autrichien comparer les abords d'Ikoutsouchima aux côtes de Dalmatie.
Après une demi-journée de cette navigation presque fluviale, nous arrivons à notre premier mouillage. La plage de Miyajima est considérée par les Japonais comme une des trois plus belles vues de tout l'empire. Ses vieux temples et ses sombres forêts se cachent au milieu des îles de la Mer Intérieure ; les touristes passent peu, les cartes postales illustrées y sont inconnues, et le sifflet du chemin du fer n'y trouble pas encore le repos des bois sacrés. De la chaloui)e
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(|iii nous ('oiiduit à lenv, on drcouvi'c tout le petit
villaj;(', précédé d'un ^rand torii (U) bois brut dont
h' pied est baigné pai' les Ilots. 1^(3 sanctuaire en est
séparé par une l'orèt d(^ piliers en pierre où sont
gravés les noms des généreux donateurs dont les
olFrandes ■ ont permis d'entretenir dignement les
splendeurs de la sainte demeure. Les Japonais, on
le sait, sont peu croyants ; la tradition, plus que la
foi, les attache aux cultes antiques. Aussi les tem[)les
les plus vénérés sont ceux dont le nom se trouve
associé à celui d'un célèbre guerrier d'autrefois. La
: faveur que Hideyoclii, le Napoléon japonais, marqua
il y a quatre siècles au temple de Miyajima, en fait
aujourd'hui comme une relique nationale. Tous les
patriotes dt; l'enqîire tiennent à honneur de contri-
I buer à sa prospérité, et j'ai vu, non sans étonne-
h ment, un énorme poteau couvert d'inscriptions attes-
I tant la générosité de la colonie japonaise des îles
Sandwich.
Les passagers se dispersent sur la plage; seul un
'. groupe est resté intact: c'est celui des attachés navals
qu'un des jeunes pairs a conviés à une fête japonaise
organisée dans un petit hôtel perché au bord d'un
ruisseau. Après le bain traditionnel, chaque invité
; reçoit un kimono en toile bleue et s'accroupit, à la
mode du pays, sur les nattes épaisses qui forment
le plancher. Première dilliculté : les longues jambes
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{3urof)écniies s'accoimnodent mal de cette posture recroquevillée, et bientôt, f au grand scandale des petites nemn, les servantes du lieu, s'allongent dan tous les sens au gré de la fantaisie de leurs propriétaires. Voici le diner. Qui pourrait croire que ce joli plaleau de laque rouge avec sa multitude de plats minuscules et les petits bâtons blancs allongés symétriquement, contient tant de pièges où le prestige des Occidentaux achèvera de sombrer?
Pendant une heure entière leurs doigts se cramponnent, se tournent, se raidissent autour des baguettes de bois sans réussir à porter à la bouche la dixième parlie des mets qui lui sont destinés. Chacun voit avec plaisir entrer les petites guéchas dont l'arrivée annonce la lin du festin. Les libations de saké ont banni touie contrainte, les hôtes s'étendent | nonchalamment dans leurs vêtements flottants. Seul le commandant allemand, sanglé dans son uniforme, sévère comme s'il était' de quart sur la passerelle d'un vaisseau de guerre, ne se mêle pas à la gaieté générale, et contemple sans sourciller un de ses collègues sur les genoux duquel se prélassent deux jeunes chanteuses. Le représentant d'une puissance du i\ord, abandonnant toute la gravité de sa race, cherch e à imiter, au son du chamisen, les mouvements gracieux et maniérés des jolies mousmés...
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La fôlc dura loiiglcmps cl riiosjjilalili'; lui plus complèlo (|ue n'eut pu l'espérer l'Écossais le plus difficile. La lune, ([ui filtrait doucement à travers les feuilles d'éral)les jusqu'au toit de chaume, pourrait raconter, mieux (\uv moi, ce (jui se passa dans la villa rustique. Tout ce que je puis affirmer, c'est que ;seul rattaché allemand revint avant le jour à bord (lu Manchon- Maf'ou.
Etadjima, 16 juin.
On nous a montré avant-hier l'ancien Japon, hier et aujourd'hui c'est le tour du Japon moderne. A Miyajima, on nous a charmés ; à Kouré et à Etadjima, nous nous sommes instruits.
Kouré, où nous arrivons le 15, vers neuf heures du matin, est le meilleur des quatre arsenaux du Japon. Plus fortement protégé contre toute tentative ennemie que Maïdzourou, Sassebo ou Yokosouka, on y a établi les principaux ateliers de construction, les aciéries et la grande cale sèche. C'est ici seulement que les cuirassés peuvent être complétés, armés et réparés. La Mer Intérieure, qui ne communique que par trois passes étroites avec l'Océan, est d'un accès dangereux et facile à défendre. La rade de Kouré^ environnée d'îles, constitue au milieu de cette vaste