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m;i|)j)0 (j'(;au, comme une seconde mer intérieure-, dont les chenaux sont encore plus resserrés et mieux] battus que ceux de Kobe, de Bongo et de Chimonc ceki. En un jiiol, c'est le réduit de la puissance maritime de l'empire qu'on va nous faire visiter ei détail.
Le vice-amiral Chibayama, connnandant la place, petit homme sec et timide, s'est fait remplacer au^l près de nous par son lieutenant, le contre-amira| Yamanoutchi. Cet officier, très populaire dans soi pays, est surtout connu pour avoir inventé le sys^ ième de fermeture tronconique à vis non interrompue dont sont pourvues aujourd'hui la plupart de^ grosses pièces de marine japonaises. Il était aile d'abord apporter sa découverte au Creusot, où on se moqua de lui, puis à une maison anglaise qui luî assura que son innovation allait révolutionner l'ari tilleric et lui iit prendre un brevet. En réalité, il] n'était ni un imbécile ni un génie, mais simplementj un constructeur habile, et le Japon, en adoptant le] modèle qu'il pro|)osait, lui a assuré des satisfactions] à la fois matérielles et morales.
Notre guide nous mène d'abord aux casernes deû conscrits, qui viennent d'arriver il y a quinze jours.] Le recrutement de la marine japonaise fait appel pal] moitié aux volontaires et à la conscription. Chacun] des quatre porls militaires rec^'oit cinq cents appelés]
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OU l^*" décembre et cinq cents engapfés au 1*"' juin. Comme le service actif dure quatre ans, il faut compter un efTectif de seize mille honnnes de lrou|)e, (jue vient augmenter un nombre assez important dc^ ivngagc's. En temps de guerre, avec ses réserves, Je .lapon })eut disposer de trente-cinq mille marins environ. On ne [)eut s'empêcher d(^ comparer ce eliiflVe aux cinquante-trois mille inatelots que nous incUrions péniblcmciil en ligne pour un tonnage presque cincf l'ois supéiicm'. C/csl dans celte déplorable économie d'iioimnes qu'il faut chercher le secret de la difficulté qu'on éprouve à compléter l'équipage chaque fois qu'un de nos navires de guerre reçoit l'ordre d'appareiller. De sorte que nous possédons sur le papier une flotte considérable, mais qu'il est impossible de l'armer d'une manière satisfaisante. Il est certain qu'en cas de guerre nos vaisseaux ne pourraient compter que sur un personnel insuffisant, incapable d'en tirer parti ; mais le chiffre du tonnage maintient une apparence trompeuse et sauve la face. Et c'est tout ce que demande le ministre.
Le Gouvernement du 3Iikado, au contraire, se soucie peu de contenter l'opinion publique. Il a travaillé tranquillement et donné à son pays une flotte excellente de bâtiments modernes, dont les équipages sont proportionnellement supérieurs en nombre
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à ceux (le toules les inilics marines. Aussi ne faut-il pas s'étonner si de hrill;ii ils succès sont venus récompenser cette politique avisée.
En raison de la guerre, le nombre des volontaires a été doublé cette année, et nous voyons mille recrues évoluer devant nous sur la grande pelouse verte qui s'étend derrière le quartier. Pendant les six premiers mois, ils resteront à terre. Sauf les mécaniciens, mis à part dès le début , aucune instruction spéciale n'est donnée ; on se contente de dégrossir les conscrits en leur enseignant les nombreux services auxquels un matelot peut être afTecté. Nous en voyons grimper aux cordages comme de petits gabiers. D'autres manœuvrent le canon ou apprennent le maniement d'arme. Ceux-ci travaillent sur des enclumes, ceux-là font l'école de chauffe en enfournant dans des cuves des pelletées de cailloux ronds.
Notre deuxième étape nous conduit à la grande cale sèche, l'orgueil de l'arsenal de Kouré. Là peuvent prendre place les plus grands cuirassés du Japon et par conséquent du monde, car les petits Nippons se sont offert le luxe de faire construire les deux navires du plus fort tonnage actuellement sur les eaux. Les plus gros vaisseaux anglais jaugent quinze mille tonnes, tandis que VAsahi et le Mikasa atteignent quinze mille deux cents. Actuellement, le Gouver-
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iHMiKMil mikadon.il vieritdiM'oiiini.indcr .iiix iii;ii.N(>ns Ai'msti'oni;' vl Vlckcrs-Maxim dciix nouvelles ciUidollcs llotlanles, (|in <lé|>ass(M(iid l<'s soi/c iiiill(3 tonnes de l'américain Connedkut et des cuirassés britanniques du type King-Edward VU, actuellement en clianlior.
L'énorme trou béant s'ouvre à nos pieds. Il est vide, ou du moins presque vide, car au fond on peut apercevoir un tout petit tor[)illeur dont les dimensions minuscules, perdues dans la Ibsse gia,antesque, paraissent presque risibles. C'est VAotaka, qui est venu se faire réparer à la suite de la dernière tentative d' « embouteillage » de Port-Arthur, au cours de laquelle un projectile l'a frappé à bâbord et a causé de graves avaries aux machines. Depuis le commencement de la guerre, à part le Kasouf/a, endommagé à la suite de sa collision avec le Yochino et reparti de Kouré la semaine dernière , aucun bâtiment n'a été envoyé jusqu'ici ; tous ont pu être remis en état dans les bases navales avancées de Corée, ce qui paraît indiquer que les obus russes ne leur ont pas fait grand mal .
Une seconde cale sèche, moins importante, sépare le grand bassin des ateliers de construction des torpilleurs, où une centaine de travailleurs fourmillent autour d'une coque métallique à peine ébauchée. C'est un nouveau bateau du type A. Normand, com-
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mericé il y a iiuit j(jurs à peine et qui sera achevé dans quelques semaines. Dans tous les chantiers japonais, on travaille liévreusement en ce moment, car on vient de leur commander lrente-sej)t contretorpilleurs à fournir dans le plus bref délai. Deux d'entre eux, le Fobould (tempête de neige) et VArare (grêle) sont très avancés et ])ourront bientôt être lancés dans la rade de Kouré.
Notre inspection est interrompue à cet endroit ])ar ](* déjeuner, servi sous une grande tente décorée de l)avillons bariolés, au fond de laquelle nous devons tous aller inscrire nos noms sur un album destiné à perpétuer le souvenir de cette mémorable journée.
La seconde partie du programme comporte l'inspection de la section d'artillerie, soit l'aciérie, la fonderie de canons et de projectiles et les ateliers de forage, de polissage et d'ajustage. L'esprit japonais, presque toujours l'opposé du nôtre, nous fait commencer notre excursion là où nous l'aurions finie. On nous montre d'abord les canons terminés pour remonter peu à ])eu l'échelle de la fiibrication jus- (ju'à ses débuts. Dans les ateliers d'ajustage tout, de l'avis des experts, atteint la perfection par la qualité autant que par la rapidité du travail. La fonderie est particulièrement intéressante ; on y fabrique en notre présence quelques projectiles de six et huit pouces; puis, sous une énorme presse hydraulique,
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011 comprime un blocd(î métal en fusion d'où sortira la ja(|uette d'un canon de vingt centimètres. Qui donc n dit que les Japonais ne s'entendaient (ju'à la manutacture d'objets délicats et minuscules, qu'ils ne pourraient jamais travailler autre chose que le bois, la laque et l'ivoire ? En voyant les petits hommes jaunes faire mouvoir sous nos yeux leurs formidables engins, je ne puis m'empêcher de sourire de la variété des diminutifs consacrés à la 'description de leur pays.
L'aciérie, où des blocs de vingt-cinq tonnes sont coulés d'une seule pièce, termine notre promenade. Déjà fatigués par leur longue marche, les visiteurs supportent difficilement la chaleur intense que les fours dégagent par leurs portes ouvertes. Ils s'épongent le front en soufflant. Le marquis Kouroda, toujours serré dans son immuable redingote, transpire abondamment ; un ingénieur anglais cesse d'étaler sa science, dont il nous rebattait les oreilles depuis le matin ; le gros correspondant allemand réclame de la bière. Tous sont contents de sortir de la fournaise et de monter sur les chaloupes qui nous ramènent à bord.
Notre visite nous a appris que les Japonais peuvent fabriquer eux-mêmes pièces et projectiles d'un calibre inférieur ou égal à vingt centimètres. Audessus, ils doivent encore s'adresser à l'industrie
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étrangère. Ils sont également incapables, en ce moment, de produire des plaques de blindage pour la protection de leurs navires. Celle qu'on a vue à l'Exposition d'Osaka a été fabriquée au prix des plus grandes difficultés, en employant toutes les machines de la section d'artillerie au détriment de la fonderie des canons.
Quoi qu'il en soit, les résultats obtenus sont étonnants si l'oii songe qu'il y a vingt-cinq ans l'arsenal de Kouré n'existait pas. L'ordre, la méthode et l'activité déployés par les ingénieurs japonais imposent l'admiration, et je lus sans surprise, le soir, pendant le dîner qu'on nous offrit au Cercle maritime, la seule inscription suspendue au plafond de la grande salle. Elle signifiait : « C'est par l'organisation qu'on triomphe. »
Quelques coups d'hélice nous amenèrent le lendemain à l'île d'Etadjima, devant le collège naval où sont formés tous les officiers de la ^narine japonaise. Suivant l'exemple des Américains, les Nippons ont construit l'école à terre, sans employer, })our loger les cadets, une vieille coque sans signification où ils étoufferaient inutilement. La durée des cours est de trois ans, et, à cette différence près, l'établissement d'Etadjima est identique au Borda. Mêmes conditions d'admission, même programme
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drUidcs. SeuleiiRMil, au lien di; soixanicî-ilix élèves par an, coinnio chez nous, les proiiiotioiis en coinplenl une inoyeinio de cent (inalre-vinj2;ls. Ainsi, |)Oiir les ol'liciers. la disproporlioii à ravanlat^v du Japon est encore plus marquée <[ue pour les équipages.
Pendant deux heures on nous ()iomeiia à (ravers l(>s dortoirs, l'iidirineiie, le i;yninase et les salles d'étude. Rien n'y laisse à désirer, et, de l'avis d'un de nos collègues qui a visité toutes les écoles navales du inonde, Etadjiina ne le cède à aucune autre, sauf peut-être au luxueux établissement d'Annapolis. Pour les cours, les élèves ne sont pas réunis par promotions, mais répartis en sections de vingt ou trente ; le professeur peut ainsi surveiller chacun de ses auditeurs au lieu de se borner à une conférence impersonnelle. J'admire l'application des jeunes gens. Religieusement suspendus aux lèvres de l'orateur, ils ne lèvent même pas la tête pour nous regarder passer ; frappant contraste avec les élèves de nos écoles pour lesquels tout sert de prétexte à l'inattention.
A trois heures du soir, les cours terminés, l'instruction pratique commence et fournit un antidote violent au travail cérébral de la matinée'. D'abord l'exercice avec le fusil et les pièces de débarquement, puis, dans un vaste hangar aménagé comme une batterie de navire, la manœuvre de tous les canons
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qu'oïl peut trouver à bord d'un croiseur, depuis les holchkiss de Itcnlc-scpl milliiiièlrcs jusqu'au cent vinj^t sous tourelle.
Eiiliii. les sporls; ils sont, en général, dun eaiaclère assez brutal et habituent les cadets aux plus rudes exigences de la vie de marin.
Au fameux jiou-jitsou, les champions sont violemment jetés à terre et heurtent rudement le sol, recouvert de simples nattes. J'en ai fait moi-même l'expérience le mois dernier à Yokohama. Puis l'escrime au sabre à deux mains dont j'ai déjà parlé. Enfin sur le champ de manœuvre avant le dîner, on réunit toute l'école en deux camps, groupés autour de deux piquets de bois maintenus verticalement. Chaque camp se divise en deux fractions, l'une chargée de l'attaque, l'autre de la défense. Au signal donné par un coup de sifflet, l'assaut est donné avec fureur, une mêlée de corps humains s'ensuit et ne cesse que lorsqu'un des poteaux a été jeté à terre. Il arrive souvent que dans l'ardeur du combat quelques-uns des assaillants restent sur le carreau.
Cette éducation Spartiate, jointe au tempérament presque dépourvu de nerfs de la race japonaise, explique la facilité avec laquelle les officiers s'astreignent aux plus dures privations. Quelle est la marine européenne où l'on verrait des capitaines de vaisseau se déguiser en pécheurs et vivre pendant des
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semaines, dans iino mauvaise joiHjiie, de quelques |)(>ii»né(S de riz pour j)()uv(>ir mieux observer les irav;hi\ (le l'eimemi? Où Irouvcrn-l-oii ailleurs des amiraux transporlaul leur pavillon Ions les jiiois d'un cuirassé à un autre, pour permettre à Ions les navires de la flotte d'être armés plusieurs fois j)ar an?
Si la bravoure des marins japonais est égalée par celle des autres flottes, je crois qu'on peut affirmer qu'ils détiennent le record de l'endurance et de l'abnégation, qualités indispensables, qu'on estime beaucoup moins dans les autres marines en général et dans la marine russe en particulier.
En rade de Matsouyama, 19 juin
De graves nouvelles nous sont parvenues de Modji au moment où nous levions l'ancre dans la rade de Kouré. L'escadre de Vladivostok a encore fait des siennes. On nous apprend qu'elle est tombée à l'improviste sur un convoi de transports au large des îles Okinochima à quelques milles seulement de Chimonocéki et a détruit deux navires au moins, le Hitatchi-Marou et le Sado-Marou, Le premier portait des troupes de la quatrième armée, le second n'avait à bord que des coolies destinés aux travaux du che-
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min de fer. Plusieurs versions circulent au sujet de cette catastrophe qui rappelle celle du Kinchiou- Mai'ou, il y a deux mois.
Les Russes se sont a])prochés à mille mètres des transports, à la faveur d'une violente averse, et leur ont signalé de s'arrêter. Les Japonais n'ont-ils pas vu les signaux ou ont-ils espéré pouvoir gagner le port de Tsouchima, c'est ce qu'il est impossible d'éclaircir encore. Toujours est-il qu'ils ont continué leur marche à toute vapeur et que l'ennemi a ouvert immédiatement le feu avec ses canons à tir rajjide.
Les scènes qui illustrèrent le naufrage du Kinchiou- Marou se reproduisirent à bord du Hitatchi-Marou ; on brûla le drapeau du régiment sur le pont, avec accompagnement de suicides et de harakiri. Bientôt, le navire coulait; plus heureux, le Sado-Marou, quoique torpillé deux fois à hauteur des machines, restait à flot et a pu être remorqué, le lendemain, jusqu'en vue de Chimonocéki.
Son coup fait, l'escadre de l'amiral SkrydlofT a repris la direction du nord, mais comme on ne s. it j)as s'il s'agit d'une retraite véritable ou seulement d'une feinte, le capitaine du Manchou-Marou a refusé de s'engager sur la haute mer pour ne pas exposer aux possibilités d'une rencontre avec l'ennemi les précieuses existences qui lui ont été confiées.
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11 M lrl(''ti;ra|)hip à rrlat-inajor général à Tokio, d'où on lui a répondu (rallci' uiouiller à Malsouyaiua en allcudani de nouveaux ordres. JV'ndani la courlc! li'avcM'sée, nos coui|)aj;nons de voyage ont la saiisfaclion de croiseï' le Tosa-Marou, un des transports que l'on croyait perdus, et qui ramène une vingtaine de naufragés de VHitatchi-Marou, qu'on peut apercevoir en chemise sur le pont. On leur fait une ovation.
Matsouyama est situé sur la côte nord-ouest de l'île de Chikokou. C'est un gros bourg bizarrement construit en cercle autour d'un piton isolé au sommet duquel se dresse un vieux château fort. Ce palais était habité, au temps de la féodalité, par les daïmios de la famille Hisamatsou, dont le dernier représentant est actuellement attaché militaire à Paris.
Réputé en temps ordinaire pour les sources thermales de Dogo, situées dans un de ses faubourgs, Matsouyama emprunte aujourd'hui une célébrité passagère à la présence des soldats russes qu'on y tient en captivité. Ce sont ces malheureux qui sont appelés à dédommager les passagers du Manchon- Marou du retard imposé à leurs pérégrinations par l'engagement d'Okinochima. Les organisateurs de celte exhibition sentaient sans doute ce qu'elle avait de déplacé, car le programme de la journée, affiché sur le pont comme à l'ordinaire au moment du débarquement, passait les prisonniers sous silence et
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se bornait à mentionner l'inspection de riiôpilal militaire et une excursion aux bains sulfureux do Do^o.
Une averse diluvienne nous obligea à recourir, pour cette tournée, aux services de kouroumas poussifs; et lorsque, arrivés à destination, les coolies firent tomber le tablier de toile cirée qui nous barrait la vue, nous ne fûmes pas médiocrement étonnés de nous trouver devant la porte d'un temple bouddhiste. Quel bizarre hôpital! Un corps de garde a été construit près de l'entrée ; une escouade de fantassins s'y sèche autour d'un poêle en fonte. Plus loin, la cour qui précède l'édifice est coupée en deux par une clôture en bois de deux mètres de haut, audessus de laquelle apparaît la pointe du toit de tuiles grises reluisant sous la pluie. Nous la franchissons, et la vérité se révèle soudain à nos yeux sous la forme d'une centaine de paires de bottes, alignées avec la régularité de soldats prussiens. Ce ne sont pas des malades, mais des gens fort bien portants qu'on va nous faire voir. a
Je ne sais pourquoi, avant d'entrer, je suis resté à regarder les énormes chaussures noires des fusiliers russes. Elles me font penser aux combats des siècles passés, aux guerres de l'Empire et plus encore à celles de Frédéric II ou du maréchal de de Saxe. C'était alors le temps des lignes d'infanterie
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iii;i(l('s cl lourdes à iii.'iiiicr, où 1rs soldnls iiuircluiicnl à rallacnic en inass(^s profondes, en se scnlani les coudes, et fra|)|)ai(Mil du pied en cadence [)our niainl(Mur le ryihnio dn pas i't la cohésion do leur formalion coni])acte. C'élail aussi l'époque où les fantassins enfonçaient leurs lalons en lei'n; ])oui' résister au choc de la cavalerie (ju'ils recevaient sur six langs de baïonnettes.
Quelques marches en bois nous coiiduisent sous la véranda du lemple, v[ devant nous, sur loule la |)rolondeur de la, vaste salle, les prisonniers se tiennent debout, en ligne, raidis comme pour Tinspection (Tun de leurs officiers. Ce sont bien, eux aussi, des soldats du passé et les boltc^s démesurées de tout à l'heure sont faites pour leur convenir. Grands et lourds de membres, ils ont des traits durs sous la forêt de cheveux blonds et la barbe longue ; de grands yeux bleus, au regard enfantin, adoucissent leur physionomie. Il paraissent perdus et sont intimidés par ces étrangers qui leur parlent un langage ([u'ils ne comprennent pas. Tous d'un même mouvement automatique se tournent vers leurs sousofficiers; au signal d'un sergent major, ils nous souhaitent la bienvenue, d'une même voix, comme au théâtre une troupe de figurants bien dressée. Je m'imagine que ces soldats avec leur haute stature doivent être superbes à la parade sous l'uniforme de
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gala, el, sans doiilc, j"i \\''C()\r de h;«l;«illon ils mnnœilvrnil .•uliiiiinlilciiicnl cl df-lilcnl à l;i pf'rf<'cli<>ii. Mais c'est toujours la vieille rcole de Souwarof qucjii leur enseigne : « La balle est une traîtresse, la baïonnette une gaillarde. » La guerre cependant ne se fait plus ainsi et le combattant d'aujourd'hui peut se passer des détails de l'exercice à la prussienne.
Mon souvenir se porte involontairement vers les réservistes de l'armée du IMikado que j'ai vu instruire sur les champs de manœuvre de Tokio. On ne leur avait pas enveloppé les jambes de cuir rigide et pesant ; ils ne portaient que des sandales de paille et des guêtres de toile. Mais aussi quelle légèreté, quelle rapidité de mouvements ! Il fallait les voir utiliser les moindres accidents de terrain, tantôt disparaissant dans les fossés, tantôt sautant les haies ; toujours attentifs au coup de sifflet de l'officier qui les groupait autour de lui ou les éparpillait au loin comme une volée de moineaux. D'une éducation militaire toute nouvelle, les Japonais n'ont pas ])our les gêner de vieille roi line, celle qui pèse sur les anciennes nations et retarde le développement normal de l'armement et de la lactique.
Revenons à Matsouyama. J'ai découvert parmi les sous-officiers (car il n'y a pas d'officiers dans le local où nous nous trouvons), un sergent major du 11^ de
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fnsilic^rs sibri'iciis, ()iiiL;iii;iii(* dfs provinces de h i>MirK|iie: il iKii'lc «iMciii.'iikI nssc/ ('oiii-.-iiiiiiicnl. Il <'i v[v pris ainsi (|n(' pr(»s(|iie (oiis ceux qui sont inl(M'nés jY Malsouyama, à la bataille du Yalou livrée sur les bords du Yalou le 18 avril (l^*" mai, vieux style). Sur un total de cinq cent quatre-vingt-treize prisonniers, une cinquantaine seulement est tombée aux mains de Tennemi à la suite d'autres combats, quelques-uns à Nanchan, d'autres à Chong-Jou et à Feng-Houang-Tcheng.
Tous les valides ont été réjjartis dans quatre logements différents, trois temples et l'hcMel de ville, en attendant l'achèvement des baraquements en bois (|u'on est en train de bâtir du côté de Dogo, et dont la construction ne reviendra pas à moins de trente mille yens au gouvernement. Les prisonniers ont été traités avec beaucoup d'égards et n'ont aucune réclamation à formuler contre les soldats et les officiers chargés de les surveiller.
— Au point de vue matériel, me dit le sous-ofïïcier que j'interroge, il faut reconnaître que les Jaj)onais ont fait de leur mieux ; on ne peut évidemment pas se plaindre, mais il n'y a rien à dire de plus. On se base pour tout sur les conditions auxquelles sont soumises les soldats japonais, mais il existe une telle ditférence d'habitudes et de régime entre eux et nous, que nous en supportons désagréablement les
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coris(';queiices. Ainsi, regardez cette salie où nous sommes parqués au nomljre de quatre-vingts environ. Une même quantité de fantassins japonais s'y trouverait parfaitement à l'aise, mais nos hommes ont besoin de mouvement et lorsqu'il ]jleut comme aujourd'hui et qu'on ne peut profiter du petit jardin pour se dégourdir les jambes, nous souffrons véritablement. Pour la nourriture, c'est la même chose : on nous a dit que nous coûtions vingt-cinq sens par jour alors qu'on uon dépensait que quinze pour un Japonais. C'est très bien ; mais ils vivent de riz et de poisson, qu'on paye ici presque rien, tandis que le pain et la viande sont très chers. Nos portions sont maigres, et malheureusement l'inaction aiguise l'appétit. A part cela, nous nous entendons très bien avec eux.
A l'hôpital militaire, où nous arrivons bientôt, nous avons la satisfaction de constater que la santé de tous les blessés est aussi bonne que possible. La propreté et l'excellente organisation de? salles, les soins des médecins et des infirmières ont produit leur effet. Presque tous les malades sont debout, les autres entreront bientôt en convalescence ; il n'y a plus d'inquiétude pour aucun d'eux. Ici nous n'entendons que des éloges sans la moindre restriction, et la reconnaissance des Russes se manifeste lorsqu'ils aperçoivent je médecin-chef de l'hôpilal qui nou^
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accoinpapjne ; le brave honinie peut à peine se dérober aux témoignages de gratitude.
Il y a six ofllcici's encore en IrailenK^nl. l/iiii d'eux, M. von W..., parle parlai tenient le français. Par une coïncidence bizarre, il se trouve être le beau-frère d'un ancien secrétaire à la légation russe de Tokio. Il est aujourd'hui complètement rétabli, malgré la balle qui lui traversa la poitrine de part vn part près de Feng-Houang-Tcheng, il n'y a guère [►lus d'un mois. Seul, il avait pu quitter la houppelande blanche des malades et reprendre son uniforme de lieutenant de cosaques. Il a vainement demandé à se rendre à Tokio et à y résider sur parole. Les autorités lui ont répondu qu'aucune permission de ce genre ne serait accordée. La situation, disent-ils, est différente au Japon de ce qu'elle pourrait être ailleurs. Il y a fort peu d'étrangers dans le pays, et la différence de taille et d'apparence ferait bien vite reconnaître les prisonniers.
On veut leur éviter les inconvénients d'une curiosité qui serait certainement désagréable et peut-être dangereuse. Au demeurant, M. W... déclare qu'il n'a rien à reprocher à personne; on permet à ses camarades valides — ils sont dix- sept — de venir le voir. On se fait ainsi périodiquement des visites d'un quartier à un autre, et souvent on peut aller se baigner à Dogo. La Croix-Kouge japonaise envoie de
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menus cadeaux et du tabac, et les officiers russes ont prélevé quelques dollars sur leurs modestes ressources pour reconnaître les soins dévoués de cette institution admirable. La plus grande privation est le manque absolu d'informations ; depuis qu'ils sont arrivés au Japon, les prisonniers n'ont reçu aucun renseignement sur les péripéties de la guerre. On s'est borné à leur faire sur une mauvaise carte une conférence sur la bataille de Nanchan. Je vous laisse à penser avec quelle joie ils ont accueilli la nouvelle du raid victorieux de l'amiral Skrydloff, que nous avons eu la satisfaction de leur apprendre.
Après l'hôpital, on devait parcourir les trois autres édifices où les Russes sont internés, mais le courage m'a manqué et je suis rentré directement à Dogo. La plupart des autres passagers ont achevé la tournée et le soir m'en ont fait le récit. Il n'y a eu d'autre incident que les vives protestations des trois officiers de V Ëkatérinoslav ^ vaisseau de la flotte volontaire, pris dans les premiers jours le la guerre. Ils refusent de reconnaître leur situation, déclarant qu'ils sont retraités et ne doivent, par conséquent, pas être considérés comme combattants. On a beau leur expliquer que leur navire était destiné à recevoir des canons et à être utilisé, sous leur commandement, comme croiseur auxiliaire, ils ne veulent rien entendre et assiègent de leurs réclamations quotidiennes
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4e rioiiveniomeiil cl la Irgaliori française. Pour les Ciilioer, on leur a promis qu'ils seraient les premiers à être échangés.
La noie coini(]ue est donnée par un capitaine amené il y a quelques jours des environs de Port-Arthur. Depuis qu'il est tombé aux mains de l'ennemi, il n'a cessé de menacer ses gardiens des terribles rej)résailles qui les attendent et de leur dépeindre la l'acililé avec laquelle les Russes en viendront à bout. Impatienté, un officier japonais lui demanda pourquoi, dans ces conditions, il s'était rendu à de si pitoyables adversaires.
— C'est bien simple, répondit le Moscovite, ce sont des soldats du train qui ont fait le coup; ils n'étaient pas armés, j'ai eu scrupule à les massacrer.
— Fort bien, dans ce cas notre situation est simplifiée, reprit le Japonais; nous n'enverrons à Port- Arthur que des coolies et vous procurerons quelques compagnons sans que cela nous coûte grand'chose.
Depuis ce jour, le capitaine n'a plus écliafaudé de prophéties sur les 0[)érations futures.
Les autres prisonniers contrastaient avec ces quelques exceptions par leur attitude digne et réservée; ils paraissaient à la fois heureux de voir des visages européens et gênés de la manière dont on les exhibait comme des fauves en cage. On avait réparti pour la circonstance les passagers du Mati-
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chou-Marou en petits groupes, à chacun desquels un* officier japonais servait de guide, leur donnant ainsi l'apparence des touristes dont l'agence Cook inonde les bords du Nil et les musées italiens. Tous, d'ailleurs, n'ont pas fait preuve du tact le plus élémentaire en conversant avec les pauvres gens dont Tamour-propre souffrait de leur seule présence. L'un d'eux ne leur a-t-il pas demandé, avec une délicatesse toute germanique, comment il se faisait qu'ils étaient toujours battus?
Il n'y a pas d'hôtel européen à Dogo et on nous y traita de nouveau à la mode japonaise. Je ne sais si j'étais encore sous la fâcheuse impression éprouvée dans la matinée, mais ce fut pour moi un long désenchantement. Le saké était fade, le poisson cm ne passait pas, les baguettes rebelles échappaient à mes doigts; même les jolies petites guéchas, qui m'avaient tant plu deux jours auparavant, me [)arurent affectées et disgracieuses. Je quittai les convives de bonne heure pour rentrer à bord, de mauvaise humeur et mécontent de ma journée.
22 juin, en rade de Sassebo.
L'escadre de Vladivoslok avait été signalée par le travers de llakodalé, faisant voile vers le nord.
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loisqiK» le capitaine Takaralu' reriit l'ordre (ra])|)areiller |)oiir Sassebo, noire prochaine escale. Le lendemain, au levei- dn soleil, le Manchou-Marou l'ranchissait la passe de Chinionocéki et, quittant la protection des batteries de la côte, voguait sur les eaux de la mer du Jaj)on, exposé sans défense aux coups de Neplune et de l'amiral Skrydloff. Nous sommes environnés d'une véritable flotte de vapeurs de commerce, sortant en masse du port de Modji, où le combat d'Okinochima l'a retenue pendant quatre jours.
Toutes les traces de la catastrophe n'ont pas disparu. D'abord ce sont des épaves qui flottent près de nous, puis une baleinière vide, à la dérive; enfin, à bâbord, on aperçoit le Sado-Marou. La poupe disparaît sous les flots, l'avant pointe lamentablement en l'air. Des barques et des sampans fourmillent autour de la coque comme des carnassiers autour d'un cadavre. C'est d'un mauvais présage.
A bord du Manchou-Marou, malgré l'heure matinale, tout le monde est sur le pont. Les jumelles sont braquées anxieusement sur l'horizon. On se croirait à Longchamp, un jour de Grand-Prix. Au passage du pins inoffensif cargo-boat, on croit reconnaître le Rîcrik ou le Gromoboï. Les Japonais aiguisent leurs rasoirs, en vue d'un harakiri général; seul, le f marquis X... court charger son revolver, préférant
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une mort banale, mais rapide, au suicide chevaleresque eL douloureux que lui imposerait, le cas échéant, le respect qu'il doit à la longue lignée de daïmios dont il est issu.
Vers midi, l'antenne du télégraphe sans fd retentit d'un crépitement familier qui attire tous les passagers autour du mât d'artimon. L'angoisse se lit sur les visages: sonnnes-nous poursuivis? l'amiral Kamimoura vient-il à notre secours? a-t-on [)ris PortxVrthur? La nouvelle, déchiffrée rapidement, est plus prosaïque : c'est une simple invitation à dîner dupréfet maritime de Sassebo. Bientôt deux torpilleurs surmontés du pavillon blanc à rayons rouges vierment à notre rencontre et nous escortent à travers la ligne de mines qui barre l'entrée de la rade. Nous pénétrons dans la jolie baie et mouillons vers six heures du soir en face des grands bâtiments rouges de l'arsenal.
Sassebo restera dans mes souvenirs connue la ville du charbon et des fausses nouvelles.
Tout le charbon brûlé par les vaisseaux de l'amiral Togo passe par Sassebo. Les ressources considérablea de houille que possède le Japon ne peuvent lui servir pour la flotte en temps de guerre, à cause de \a^ fumée noire et épaisse qui s'en dégage à la combus- ^ tion et trahirait de loin la présence des bâtiments* On est donc obligé de s'adresser aux mines de Cardilf ; d'innombrables transports viennent empiler les bri- j
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(|iH'l(t^s .'iniil.'ns(»s (l.iiis les (•iiIiv|k')Is de; S^sscho. On ii'osiiinc pas à moins (l(> ccnl mille loniies ]a réserve (le comi)uslil)l(M|ui s'y lioiiveacciiiniilée aujourd'hui. Tout est iui|)régiié de cliaibon; il est en suspension dans l'air, les rues de la ville et même les eaux de la rade sont recouvertes d'imc Pme poussière noire (|ui salit tout. C'est à regretter J^ondres!
A ces désagréments matériels sont venus s'ajouter, ])endant tout notre séjour, les tortures morales de rincertitude. L'un après l'autre, tous les officiers du bord sont venus nous raconter que des coups de canon aA^aient été entendus au large, et qu'une grande bataille se livrait à quelques milles de nous. On comprend aisément que ces nouvelles, malgré leur invraisemblance, aient distrait notre attention et diminué dans une certaine mesure l'intérêt très réel de notre visite.
Je ne vous énumérerai pas les interminables magasins qu'ont traversés pendant six heures d'horloge les hôtes de l'amiral Sabechima. Sassebo est un diminutif de Kouré, mais tend à devenir un point d'appui plus important encore. Sa situation géographique lui assure une position offensive bien plus jjuissante que celle du port lointain de la Mer Intérieure. Ses défenses sont très suffisantes; seul l'outillage n'est pas encore à la hauteur de tous les besoins
d'une flotte moderne. On tra^gilk^Êii^ce moment à
vjo^versiïêî'