QUATRIÈME PARTIE
2G août.
On ost p:énéralement fort mal reçu lorsqu'on vient réveiller en sursaut des gens qui ont peu dormi ; tel ne fui pas pourtant le cas du lieutenant Sataké lorsque, ce matin, un peu avant le lever du soleil, il vint successivement tirer par le bras les dix-huit correspondants de guerre attachés à la deuxième armée. Il est vrai qu'il nous annonçait en même temps une grande bataille pour le jour même et ])romettait de nous y faire assister. On faillit lui sauter au cou. Les longs mois d'attente dans les hôtels de Tokio, le voyage monotone et pénible à travers le Liaotoung, l'emprisonnement de quinze jours à Haïtcheng, tout était oublié. On allait enfin
voir la guerre. Les chevaux étaient sellés moins de cinq minutes après ; le convoi fut chargé en un tour de main. Bientôt, nous franchissions, gais et contents, le cœur à l'aise, la porte nord d'Haïtcheng...
Notre joie fut de courte durée. A moins de deux kilomètres de la ville, on nous fit grimper sur un petit tertre qui commandait la plaine. Le temps était radieux, les Chinois travaillaient aux champs, quelques chariots passaient sur les routes ; mais aucun soldat n'était en vue. A force de fouiller riiorizon, un de nous finit par découvrir, à dix kilomètres ])]us au nord, quelques points blancs sur le sommet d'un renflement de terrain. C'étaient des shrapnells russes éclatant au-dessus d'une batterie japonaise. Il fallait le secours de jumelles perfectionnées pour les apercevoir. A ce mirage lointain devait se borner pour nous le spectacle si ardemment désiré et depuis si longtemps. Malgré nos réclamations, on refusa de nous rapprocher du combat.
En vain, M. Okabé s'eflbrçait de nous intéresser à ce qu'il devinait dans le lointain. Assis à terre, nous tournions le dos à la direction de la bataille. Un de nos camarades avait reçu la veille avec son courrier un paquet de journaux d'Europe.
Il nous les distribua et nous passâmes à lire des faits-divers l'après-midi de notre première journée de combat. Le soir, on nous fit cantonner dans un
fi
eu
village (les environs, et on eut la bonté de nous apprendre que l'armée japonaise avait refoulé les Russes sur Anchantien ; ce succès avait coûté deux cents tués et blessés.
Le principal argument (ie nos guides pour nous tenir si loin derrière était le souci qu'ils avaient de fie pas exposer nos existences. Pour mettre leur responsabilité à l'abri, nous envoyâmes au quartier général une [)rotestation signée de tous les correspondants de guerre. Nous déclarions prendre à notre compte tous les risques de la campagne et demandions à ce que l'on tînt les promesses données à Tokio verbalement et par écrit. Cette lettre resta sans réponse.
27 août.
La plaisanterie a continué aujourd'luii ; elle s'est compliquée de pluie et de brouillard. On nous a fait lever au milieu de la nuit. Après une longue marche dans les ténèbres, nous avons fini par nous échouer sur le sommet d'un monticule. Le jour se lève morne et gris ; nous nous trouvons perdus dans les nuages comme sur le rocher des Walkyries.
Le groupe des attachés militaires vient s'installer à côté de nous. Malgré la défense formelle qui nous
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eu est faite, nous allons fraterniser avec nos compagnons d'infortune et mêler nos lamentations aux leurs. Au brouillard succède la pluie, le vent nous apporte périodiquement le grondement indistinct de la canonnade. Transis et affamés, nous demandons en vain un abri; l'ordre est de rester là jusqu'au soir et nous y restons. Dix heures de douche sans rien voir, tel est le triste bilan de cette seconde journée.
Anchantien, 28 août.
Ce malin, notre doyen, le dessinateur anglais Mellon Prior, fatigué de ne crayonner que des pagodes et des mendiants chinois, a demandé son passeport pour rentrer en Europe. Les deux romanciers américains le suivent dans sa retraite.
Avant de partir, ces déserteurs laissent à chacun de nous comme souvenir un ustensile de leur matériel de campagne. J'hérite pour ma part d'un volumineux emporte-pièce qui pourra au besoin me servir de casse-tête.
Nous suivons aujourd'hui la grande roule mandarine le long du chemin de fer ; elle est couverte de convois portant aliments et munitions aux combattants. Devant nous se dressent les hauteurs d'Anchantien. excellente position que les Russes, menacés sur leur
liane, ont abandonné dans la nuit sans coup lérir. La roule et la voie lei'rée franchissent cette ligne nionlagneuse par un délilé étroit que creuse une rivière [•resque à sec. La gare se trouve un peu au delà; on aperçoit par la trouée le réservoir qui la domine. Xous sommes arrêtés à côté du chemin pendant que les colonnes de ravitaillement se succèdent à une allure lente, mais avec un ordre parlait.
Après deux heures d'inaction énervante, nous nous remettons en marche, et passons le défilé et les deux boucles de la rivière. Nouvel arrêt. Devant nous s'étend une plaine bornée à six kilomètres au nord par une rangée de collines. C'est au delà que le combat se continue maintenant. Quelques batteries japonaises tirent par-dessus la crête ; l'ennemi leur répond faiblement. En vain, nous supplions nos geôliers de nous faire avancer ; ils prétextent les ordres reçus et nous déclarent que nous ne ferons plus un pas de la journée.
De loin nous voyons une ligne d'infanterie gravir la montée, atteindre le faîte, puis disparaître sur le versant opposé pour se mêler à la bataille. Un dernier régiment, placé en réserve sur la berge à côté de nous, rompt les faisceaux, défile à nos pieds, traverse la plaine et s'évanouit à son tour à l'horizon. Enfin, la file des convois nou8 dépasse encore une fois, ironiquement.
L'ordre de bataille adopté par l'état-major japonais
paraît iiiainlenant nettement établi : en tête la cavalerie, puis les éclaireurs, le gros de l'armée, les réserves, le train, enfin les correspondants de guerre. Aujourd'luii, le quartier général doit être au comble de ses vœux, il a réussi à placer une montagne entre la bataille et nous.
On nous fait coucher à la gare d'Anchantien, évacuée le matin même par les Russes. Nous sommes encore plus furieux que la veille. Hier et avant-hier, on ne nous a rien montré du tout; aujourd'hui, on nous a imi)osé le supplice de Tantale.
Vers sept heures, M. Okabé, le sourire aux lèvres, vient nous donner le compte rendu de la journée et nous annonce l'abandon de huit canons parles Russes. C'est ajouter la raillerie à la torture. J'exprime au porteur de nouvelles mon indignation et j'ajoute :
— L'état-major s'est moqué de nous consciencieusement. Je ne sais ce qu'en pensent mes collègues, mais pour ma part, j'en ai assez. Que vous le vouliez ou non, je vous préviens que je verrai la prochaine bataille à ma manière, la vôtre ne me suffit pas.
29 août.
Jour de repos. Nous ne quitterons Anchantien que demain. Pour nous consoler de nos déboires, on nous
LA BATAILLF, Ï)K LIAOYANG
auloiise aiijonrd'lmi ;i circuler librement dans les environs. J'ai été le seul à, profiter de la permission. J'ai sellé mon poney dès l'aurore, et, pour r»e pas m'égarer, je me suis tenu en vue de la voie ferrée.
L'armée a fait pas mal de chemin pendant la nuit. Ce n'est que sur la rive opposée du Tclialio (une rivière sur deux porte ce nom en Mandchourie) que je rencontre les premiers cantonnements. En traversant un des villages, je m'entends appeler et j'ai le vif plaisir de reconnaître le major Tatchibana, mon ami de Haïtcheng. Il me montre son bataillon dont une partie est cantonnée dans les fermes chinoises ; le reste doit se contenter comme abri des petites tentes que les hommes portent par morceaux sur leurs sacs.
— Je n'ai pas été engagé à Anchantien, dit le commandant, mais, depuis trois jours, nous n'avons guère dormi. Vous voyez, on se rattrape ferme, ajoule-t-il, en indiquant les soldats couchés sous les toiles. D'ailleurs, c'est maintenant notre tour de marcher en première ligne et ça va chauffer. Anchanlion n'était qu'un prologue, demain commencera la grande bataille. Nous entamerons la marche d'approche dès ce soir. Regardez en face de vous ces hauteurs, ce sont les positions des Russes. Il y a quatre mois qu'ils y travaillent et ils en ont fait de véritables forteresses. Elles nous coûteront cher.
Et il soupira.
Nous (julrâines dans sa chambre, et causâmes longuement en buvant du thé et en fumant des cigarettes. Le major sortit de son portefeuille une photographie de son fils dans un groupe de collégiens :
— C'est une des dernières fois que je vois son portrait, me dit-il, car je serai tué là-bas.
Et par les trous du châssis de papier, il indiquait la ligne bleue des collines occupées par l'ennemi.
Je lui reprochai ses sombres pressentiments et lui rappelai sa promesse de me faire visiter Chidzouoka. Mais il secoua la tête et je me sentis tout attristé en le quittant.
Il me fallut longtemps pour regagner la gare d'Ancliantien, on me frayant un passage sur la route à travers les voitures. Cet encombrement me donna l'occasion de passer en revue les divers systèmes de transport enijjloyés |)ar les Japonais.
La question du ravitaillement est plus importante encore pour l'armée nipponne que pour toutes les autres, eu raison du régime d'alimentation particulier des soldats du Mikado.
Ils sont très sobres et se contentent d'une nourriture modique, mais ne peuvent se passer des vivres auxquels ils sont habitués.
Il leur faut du riz, et même du riz d'une certaine qualité; rien ne saurait le remplacer. Au lieu de poisson, on a fini par les accoutumer au bœuf con-