‹ Journal d'un diplomate en Allemagne et en Grèce: notes intimes pouvant servir a? l'histoire duChapitre 33 sur 40 · A BERLIN ET A DANTZIG · texte numérisé non relu

A BERLIN ET A DANTZIG

PENDANT LES ANNÉES 18Si ET 18$5 .

Boulogne-sur-Seine, janviei 1875.

Au temps où les voies ferrées ne sillonnaient pas, comme aujourd'hui, l'Europe en tous les sens, alors qu'il fallait quatre grands jours pour aller à Vienne, et plus de huit jours pour arriver à Saint-Pétersbourg, les gouvernements, désireux de transmettre sûrement leurs instructions et leurs dépêches aux ' agents politiques, employaient des Courriers de Cabinet ou Courriers d'ambassade. En Angleterre, le Foreign Office choisissait généralement pour remplir ces fonctions d'anciens officiers ou de jeunes consuls, mais toujours de parfaits gentlemen, reçus à la table de tous les ambassadeurs. En France, le ministère des Affaires Étrangères confie ces missions, non sans importance, mais qui exigent, à la vérité, un robuste tempérament, une honnêteté parfaite, plutôt qu'une intelligence très*

cultivée, à des sous-officiers en retraite et à d^anciens courriers de malle-poste. Nos courriers de cabiuet ont un traitement fixe ; en outre, leurs voyages ou courses sont très-largement payés.

Lorsque j'entrai comme attaché au ministère des Affaires Étrangères, il y a de longues années déjà, puisque ma nomination, signée par le général delà Hilte, date de Tannée 1850, le métier de courrier était fort lucratif. Chacun d'eux faisait environ un ou deux voyages par. mois, tantôt sur la ligne de Vienne et de Berlin, tantôt sur celle de Saint-Pétersbourg ; mais ils étaient obligés de déposer, sur leur passage, des valises à Munich, Weimar, Carlsruhe, Francfort, Stultgard, Dresde, etc. On exigeait d'eux, en outre, qu'ils fissent le trajet en poste ou dans une voiture particulière : comme alors les chemins de fer en Allemagne étaient à peine en construction, chaque courrier partait de Thôtel du ministère des affaires étrangères en chaise de poste, et débarquait ' dans ce même équipage, à l'hôtel de l'ambassade à Vienne ou à Saint-Pétersbourg. La route se faisait assez rapidement, surtout en Allemagne, où le service des postes était parfaitement organisé. Partout où la voie devenait ferrée, on hissait la chaise de poste sur \xn truCj puis, à peine arrivé à la station où se terminait le chemin de fer, on reprenait les chevaux et le bon postillon aux couleurs jaunes de la Confédération germanique. Car, hélas! il y avait alors une Confédération germanique et des électeurs et des grands ducs. Sur tout le parcours de l'Aile-

nagne, le privilège des postes appartenait, on le ;âit, à la famille de la Tour et Taxis^ et, il faut, bien 'avouer, le service était admirablement fait. Qui ne >e souvient de la physionomie du joyeux postillon illemand? Avec quel entrain il entonnait dans son cor de chasse, passé en bandoulière, la chanson de 'arrivée et du départ ! Comme le voyageur se rengorgeait alors au fond de sa bonne chaise de poste, en traversant à grand fracas les petites cités moyen âge de la vieille Allemagne, et les petits villages si propres et si coquets ! Et les apparitions de blondes Gretchen aux fenêtres encadrées de houblon t Que de charmants souvenirs!

Il est d'usage, on le sait, de faire subir aux jeunes attachés du ministère des Affaires Étrangères un long surnumérariat. A Tépoque où j'entrai au Département (c'est ainsi que par tradition on désigne le ministère) notre stage durait, pour le commun des martyrs, au moins cinq années. Pendant ce laps de temps, le jeune diplomate ne touche aucun traitement, et voyage entièrement à ses frais lorsqu'il est attaché à une ambassade. Pour lui, nul autre bénéfice que le plaisir de faire graver des cartes de visite, oij son nom s'étale suivi de la pompeuse qualification d*attaché; il a encore la satisfaction de revêtir un habit brodé d'or; enfin, quand il a un peu d'intrigue, il parvient à obtenir une décoration bleue, rose ou verte.

Toutefois, pour encourager nos futurs Talleyrand e( les bien pénétrer de leur importance, le Départe-

ment avait l'habitude de résenrer, chaque inois,iiiieii deux courses aux attachés des Afiaires Étnii^èreB.0^, U grave mission conGée au jenne diplomate coosislil simplement à s'essayer dans le métier de courrier de cabinet. Et son rôle était rempli lorsqu'il s*était présenté, couvert d'une noble poussière, dans le cabiaet de M. l'ambassadeur en lui disant, conmne au théâtre :

Monsieur c^est une lettre

Qu^entre tm maios, tantôt, on, m*a dit de remettre.

Quant au contenu, on avait oublié à Paris d'en faire part au commissionnaire. Apres cinq ou six jours de repos, durant lesquels le jeune émissaire avait eu le temps de diner deux fois à l'ambassade et de visiter les curiosités de la ville, Pambassadeur congédiait l'attaché parisien, non sans lui avoir confié un nouveau pli cacheté destiné à Son Excellence le ministre des Affaires Étrangères. Notre grave diplomate reprenait le chemin de la France et, selon qu'il était plus ou moins observateur ou intelligent, il rapportait de son voyage quelqpies impressions et souvenirs. En tout cas, cette promenade lui avait appris à se tirer tout seul d'affaires en pays étranger et à acquérir presque autant d'expérience qu'un bon voyageur de commerce.

Ces petites missions étaient d'habitude très-largement payées. Une moitié de la somme était remise au moment du départ, pour tous les frais de voyage. Mais avant de toucher la dernière moitié, rattaché était généralement tenu de présenter au

chef de cabinet du ministre un rapport sur son voyage. C'était une simple formalité, personne bien tntendu ne se donnant la peine de lire le travail ^Tun simple surnuméraire.

Au mois d'avril 1854, M. Drouyn de Lhuys étant ministre des Affaires Étrangères, je fus chargé par le vicomte Des Meloizes, alors chef de cabinet du ministre, de porter un pli à M. le baron de Bourqueney, notre ambassadeur à Vienne. Ma mission accomplie, c'est-à-dire, les dépêches remises, et huit jours gaiement passés à Vienne, je revins, selon l'habitude, chargé d'achats et de commissions pour mes amis, et tout fier d^avoir rempli, ce que nous appelions, dans nos familles, une mission diplomatique.

Je retrouve dans mes papiers la copie de ce fameux rapport obligatoire. Nous étions alors en pleine guerre d'Orient. Bien que ce récit de voyage garde l'em-^ preinte des impressions vives et enthousiastes de la jeunesse, il contient, cependant, quelques traits qui, au point de vue historique, ne sont pas sans intérêt.

A Son Excellence M. Drouyn de lhuys. Ministre, Secrétaire d'État au Département des Affaires Étrangères»

Monsieur le ministre,

« D'après les ordres de Votre Excellence, je vais essayer de présenter la relation du voyage que je viens

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de faire à Vienne, et j'ose espérer que mon inexpérience et surtout ma bonne Tolonté seiriront d'excuses, à vos yeux, pour ce que ce travail peut offrir I de défectueux.

« J'ai quitté Paris le vendredi 7 avril, à sept heures du soir. Pendant la majeure partie de la route, la politique générale et les événements d'Orient défrayèrent la conversation. Malgré la réserve que m'imposaient mon âge et ma qualité d'attaché au département des Affaires Étrangères, j'ai pu recueillir quelques renseignements auxquels les circonstances actuelles peuvent donner un certain degré d^intérét.

a A plusieurs reprises, en Allemagne et même en France, j'ai été interrogé sur les intentions du gouvernement français vis-à-vis de TAutrichc et de la Prusse ; Ton me demandait avec curiosité si la guerre était populaire chez nous; si, comme son oncle, Tempereur Napoléon III aimait éperdûment les armes, et si, dans une lutte continentale. Sa Majesté prendrait le commandement de nos armées.

a A Mannheim, je rencontrai un ofûcier prussien qui désirait instamment savoir si j'apportais à Vienne une lettre de l'Empereur à Sa Majesté d'Autriche. L'ignorance absolue du contenu des dépêches que j'étais chargé de remettre à M, le baron de Bourqueney rendait ma discrétion facile, et d'ailleurs je ne me crus pas obligé de découvrir au premier venu le but de mon voyage. Malheureusement, la volumineuse valise dont j'avais ordre de ne pas me séparer

indiquait clairement à chacuo. que j'étais porteur de dépêches.

« Après Mannheirn, je fis la connaissance d'un Polonais, le comte Poninski, venant de Paris et se rendant à Berlin ; il s'entretint longuement avec moi du rôle que la Pologne pouvait jouer dans les grands événements qui se préparaient, et il me^ sembla compter un peu trop sur l'appui de la France ; je ne serais pas étonné que le voyage de ce comte toninski en Prusse n'eût un but politique.

« ABodenbachy frontière autrichienne, on exigea mon passeport ; mais je fus loin de rencontrer à la douane les difficultés qui m'avaient été annoncées à Paris. Dans le parcours de l'Allemagne, mes bagages ne furent pas ouverts une seule fois ; il est vrai que de Prague à Vienne, sur le territx)irç autrichien , je fus forcé de présenter six fois mon passeport ; mais cette mesure, étant générale pour tous les voyageurs, n'avait rien X\m dût me choquer.

« C'est à dix heures du soir que j'arrivai à Prague^ où je devais passer la nuit, le train pour Vienne ne partant que le lendemain matin. Au moment où je sortais de la gare, en m'expliquanl assez péniblement avec un employé allemand, je fus accosté par deux Français qui m'avaient aisément reconnu à mon accent. Ces deux personnes, dont Tune pouvait avoir trente ans et l'autre soixante, s'approchèrent de moi avec enipressement et me demandèrent si je ne me rendais pas auprès du prince (le comte de Chambord). 'Sur la réponse que je portais des

dépêches de l*Em|;ereur, et qu*avec la meilleure tolonté du monde je ne pouvais les communiquer ao prince, ils s'éloignèrent en souriant de leur méprise, après m'avoir fait leurs excuses les plus polies et leurs offres bienveillantes.

« Le lendemain, à cinq heures, je quittai Prague et, en montant en voiture, le hasard me plaça auprès du prince, C. Czartoriski. Ma qualité de Toyageurtrançais et les relations que j'avais eues jadis au collège Rollin avec son neveu de Paris, le prince Ladislas, nous mirent promptement en rapport. Le prince me sembla un homme spirituel, bienveillant, et pendant tout le trajet que nous fîmes ensemble, depuis Prague jusqu'à Vienne, j*eus avec lui un entretien plein d'intérêt. 11 eut la complaisance d'entrer dans de longs et curieux détails sur l'administration et Tarmée autrichiennes. Il apprécia d'une façon trèspiquante la politique du moment, mais quand je voulus parler de la Pologne, il se renferma dans une grande réserve. M. le baron de Bourqueney, à qui je fis part do cette rencontre, m^apprit que le prince Constantin, suivant une ligne de conduite- différente de celle de son frère, était demeuré toujours à l'écart des agitations politiques et des révolutions de la Pologne. Le prince au moment où je le vis, revenait de lierlin et voilà ce qu'il pensait sur la disposition des esprits en Prusse : « Le parti de Palliance occiden- « taie est très- fort et très-considéràble à Berlin; « mais le ministère, et surtout le roi (Frédéric-Guila laume lY), se trouvent liés par de sérieux enga-

c< gements avec l'empereur Nicolas. Si jamais le « gouvernement prussien entre dans Falliance des « quatre puissances, ce sera avec douleur que le roi « Frédéric y adhérera. » Le prince Czartoriski me cita différentes anecdotes qui couraient alors Berlin et m'apprit que le vieux roi avait dernièrement reçu de sa sœur, l'impératrice de Russie, une lettre à la lecture de laquelle il avait longtemps pleuré. « Cette lettre, ajouta le prince, contenait d'amers « reproches. L'impératrice, s'adressant à son frère, « invoquait les longues et intimes relations qui c( avaient toujours uni la Russie et la Prusse, et « terminait en lui rappelant que leur père, à soa « lit de mort, avait fait jurer à son héritier de ne a jamais séparer sa cause de celle de la Russie. » Le prince, qui semblait tenir tous ces détails d'une source haute et très-sûre, m'apprit également qu'à Berlin, en ce moment, il n'existait que deux journaux affichant hautement leur sympathie pour la Russie, et que le reste de la presse berlinoise se déclarait partisan passionné de l'alliance anglo-française. c( C'est grâce à M. de Bourqueney que l'Au- « triche est jusqu'ici restée neutre, me dit, en terce minant, le prince, et votre gouvernement lui doit « de la reconnaissance. »

c( Une heure avant d'arriver à Vienne, le frère de l'empereur François- Joseph, VArchiduc Charles- Louis, monta dans un wagon voisin du nôtre, accompagné d'un aide de camp et de son chambellan. Tétais resté seul jusqu'alors, avec le prince Czarto-

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riski dans le compartiment, lorsqu'un jeune offificier de lanciers autrichiens, aide de camp d'un général à Vienne, prit place à nos côtés. Le baron de Cliarner, c'était le nom du jeune oHicier, arrivait de Paris, après avoir traversé Berlin. Il était plein de gaieté, d'enthousiasme, et à peine fût-il monté, qu'il se hâta de nous dire qu'il avait ordre de remettre immédiatement à TËmpereur en personne les lettres qu'il rapportait. Il nous parla beaucoup d'un ouvrage français sur la cavalerie autrichienne qui allait, disait-il, faire grande sensation dans l'armée. Quel élait cet ouvrage ? Je Tignore.

<c Le 11 avril, à sept heures du soir, j'arrivai à Vienne, et me rendis aussitôt à l'ambassade de France auprès de M. le baron de Bourqueney ^

« Je ne séjournai que six jours à Vienne, l'ambassadeur désirant que ses dépêches fussent, sans retard, remises à Votre Excellence. Quant aux vives et nombreuses impressions que j'ai rapportées de mon séjour en Autriche, je ne me permettrai pas, monsieur le ministre, de vous les transmettre, ne croyant pas que les aperçus et les opinions d'un simple attaché à votre Département, sur les mœurs, l'administration et la politique d'un pays qu'il a à peine entrevu, puissent offrir le moindre intérêt.

c( Cependant j'assistai, le samedi 15 avril, veille

^ La mission française clait, à cette époque, ainsi composée : M. le comte de Serres, premier secrétaire ; le marquis de Châteaurenard, deuxième secrétaire; le comte de Jaucourt, troisième secrétaire; le baron de Ciiolet et le comte de-Groy, attachés.

de mon départ, à une touchante cérémonie qui s*est gravée profondément dans mon esprit. H existe, à la cour d'Autriche, un ancien usage qui s'est perpétué jusqu'à nos jours. Le Samedi-Saint, à quatre heures précises, TEmpereur, précédé de sa maison, de ses grands officiers, des magyars hongrois et des dignitaires de Tempire, sort de son palais, à pied, pour suivre la procession. Il traverse ainsi les cours intérieures et la place jusqu'à Téglise qui avoisine le palais, marchant derrière l'archevêque de Vienne, qui porte le Saint-Sacrement. La vue de ce jeune souverain, entouré des premiers et des plus vénérables personnages de sa Cour, la tête nue, un cierge à la main, suivant respectueusement à pied l'image du Christ, m'a vivement impressionné. Grâce à l'obligeance de M. deJaucourt, secrétaire à l'ambassade, je fus placé à un balcon du palais, d'où je pus suivre dans tous ses détails, cet émouvant spectacle.

c( En arrivant à Vienne, j'avais sollicité de M. de Bourquency l'autorisation de me présenter chez le prince de Metternich pour lui remettre une lettre que mon père avait écrite, peu de temps avant sa mort, il y a environ deux ans. Il m'avait engagé à la donner moi-même au prince, lorsque les hasards de ma carrière me conduiraient en Autriche. Mon père avait connu jadis fort intimement le célèbre diplomate, et j'éprouvai un vif regret de ne pouvoir rencontrer le prince, en ce moment absent de Vienne. — Le mariage de l'empereur François- Jo-

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scph, qui eut lieu le 24 avril, peu de jours après mon départ, occupait alors tous les esprits, et chacun vantait la beauté et l'élégance de la jeune souveraine.

« Je quittai Vienne le 16 au soir, emportant de mon voyage un nouvel ordre de pensées et une série d'impressions graves. Je suis, en effet, persuadé que le sentiment aristocratique et religieux, trèssincère en Autriche, a puissamment contribué à soutenir la monarchie, profondément ébranlée par les révolutions de 1848; et je ne doute pas que cet empire, tiraillé cependant par les constantes préoccupations que lui causent l'Italie et la Hongrie, ne résiste à toutes les épreuves, car il possède une mystérieuse force de vitalité.

i( Loi sque le train eut dépassé la ville, les faubourgs de Léopoldstadt et la forêt du Prater, j'examinai mon unique voisin, qui déjà, à plusieurs reprises, m'avait adressé la parole. C'était un Hongrois un peu familier, mais qui ne manquait pas d*esprit. La franchise avec laquelle il me parla tout d'abord, et le peu de retenue qu'il mettait dans ses discours, me donnèrent à penser que ce furieux adversaire du gouvernement autrichien pouvait bien être un espion de la police. Cependant, plus tard, je jugeai qu'il n'en était rien. J'avais affaire à une de ces natures cxpansives, imprudentes, qui, longtemps comprimées, se laissent aller vis-à-vis d'un inconnu qui leur parait sympathique aux confidences les plus complètes et souvent les plus dangereuses. Il s'étendit

beaucoup sur la surexcitation populaire de la Hongrie et sur la révolte qui grondait sourdement dans la province de Pesth.

c( Nous avons des armes, me dit-il, et nous nous « réunissons souvent. Quoi qu'il arrive, nous ne « demeurerons pas spectateurs immobiles. Dans les a deux alternatives, il y aura un soulèvement. Si « l'Autriche se prononce pour la Turquie et devient c< votre alliée, les Russes, repoussés des provinces c( danubiennes, passeront sans doute en Transyl- « vanie. Nous ne sommes pas loin et nous irons à c( eux. Dans le cas contraire, si rAutricbe* prend c( parti pour le czar, comme il est vraiftemblable, eh <( bien! Tltalie et nous, ne tarderons pas à remuer. « Dès lors, votre Empereur n'a qu'une politique à « suivre : se proclamer le chef de Tindépendance « européenne ; aussitôt Tltalie, la Hongrie, la Pou logne se soulèvent en masse, et toutes les natioc( nalités deviennent libres sous la protection et la « sauvegarde de Napoléon. »

« Cette conversation animée fut interrompue par rentrée dans le wagon d'un soldat de la police qui venait, avec sa lanterne, examiner la physionomie et le passe-porf de chacun des voyageurs. Celui de mon compagnon fut visé sans difficulté, et, peu de stations après, le Hongrois me faisait ses adieux.

« Je continuai mon voyage à travers l'Allemagne, sans incident, en compagnie d'un pauvre négociant français qui arrivait directement de Bucharest.

c( L'état de trouble et de malaise qui régnait dans

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les provinces danubiennes lavait contraint à quitter momentanément le pays. Peu de jours avant son départ, il avait vu fusiller, près de la maison de campagne du consul de France^ un colonel et onze officiers polonais qui devaient, le lendemain, passer aux Turcs. c( Cet exemple, ajoutait le Français, ne ce changera en rien les dispositions des officiers po- « louais qui se trouvent dans Télat-major russe à a Bucharest. Au premier engagement, ils désertece ront en masse, sans même s'être donné le mot, el a je vous assure que ces transfuges ne seront pas ce les plus mauvais officiers des armées alliées. »

ce Ce même Français, dans les derniers temps de son séjour à Bucharest, avait été témoin d'un fait odieux de brutalité dont il était resté fort ému. Un général russe, suivi de son aide de camp, passait à pied devant un poste ; les soldats, avertis par la sentinelle, se réunissent à la hâte pour présenter les armes. Le malheureux tambour, dans sa précipitation, trébuche, mais arrive néanmoins à temps pour exécuter le roulement d'usage. Le général passe. Resté en arrière, Taide de camp s'approche du tambour, lui arrache une de ses baguettes doublées de cuivre et s'en sert pour lui asséner des coups violents et redoubles sur la tête, les yeux et les oreilles. Le sang jaillissait, et, pendant que l'officier s'acharnait sur sa victime, celle-ci, les mains serrées contre le corps, restait impassible, sans détourner la tête. Cette obéissance passive à la discipline, cette insensibilité morale et physique du soldat russe

doit avoir d'effrayantes conséquences sur un champ de bataille ; mais que penser d'une civilisation qui permet à un supérieur de se livrer sur un subalterne à des actes d'une aussi sauvage férocité?

c< J'arrivai à Paris le 19 au matin, et me rendis, sur-le-champ, au ministère des Affaires Étrangères, etma mission se trouva terminée lorsque j'eus remis entre les mains du chef de cabinet les dépêches et la valise qui m'avaient été confiées.

c< Avant de terminer, permettez-moi, monsieur le ministre, de remercier Votre Excellence de cette première marque d'intérêt et de confiance qu'elle a bien voulu me donner; j'ose espérer que, dans la suite, elle daignera me continuer, si elle m'en juge digne, sa très-haute et précieuse protection.

c( J'ai l'honneur d'être, monsieur le ministre, avec le plus profond respect, de Votre Excellence le trèsdévoué serviteur ^

c( Signé : Henry o'bEviLLE. »

Paris, !•' mai 1854.

*■ Avant de remettre mon rapport au Ministre, je le communiquai à M. Thouvenel alors Directeur des Affaires Politiques. M. Thouvenel, qui me témoignait beaucoup d'intérêt, me le rendit avec ces mots écrits au crayon : a Cher monsieur, je tous renvoie votre petit travail que j'ai lu avec beaucoup de plaisir; votre Hongrois m'a tout l'air d'un bon agent de la police autrichienne. Mille remerciements et compliments. » Et moi qui m'extasiais sur le patriotisme de mon Hongrois, sur l'expansion de sa belle nature si longtemps comprimée 1

Au commencement de Tannée 1855, M. le comte Walewski ayant remplacé M. Drouyn de Lhuys, je fus chargé d aller porter des dépêches à Berlin et à Dantzig. Les attachés n'avaient plus de Rapports à présenter; mais, fidèle à mes habitudes d'enfance, j'écrivis mes impressions de chaque jour. Les voici:

Berlin» 17 octobre 1855.

Le 15, à trois heures de l'après-midi, le chef de cabinet, M. de Billing, m'a envoyé chercher rue de La Rochefoucault. — 11 s'agissait de partir, le soir même, pour Berlin et Dantzig. — Mon frère et ma belle-sœur, que je n'ai pas vus depuis longtemps, arrivaient le même jour. II fallut néanmoins s'exécuter, et je quittais Paris au moment où ils y entraient. — Le lendemain, à l'aube, j'étais à Bruxelles. Aux environs de Verviers, la campagne me rappela, avec moins de pittoresque, les montagnes et les sapins de la Suisse saxonne, «ntre Dresde et Prague. A Pepinster^ on trouve l'embranchement pour Spa ; j'aperçus là quelques toilettes élégantes, quelques jolies têtes de Parisiennes, attardées dans cette saison d'automne. A Verviers, station fort animée, magnifique salle de buffet, ornée

des portraits en pied de la famille royale de Belgique. Ils aiment donc leurs souverains, ces bons Belges! Pendant le déjeuner, les cuivres allemands nous offrirent une sérénade, ce qui, joint au temps radieux et au. soleil éblouissant, donnait un véritable air de fête à ce repas rapidement dévoré.

En pénétrant en Prusse, la route est triste. Après Aix-la-Chapelle, Cologne^ que l'on traverse en voiture, les villages deviennent de plus en plus rares; c'est alors qu'on se prend à regretter la France. Mes rencontres de voyage, faut-il en parler? Un imprimeur français, ancien sténographe des Chambres, le sieur Richard, m'a suivi jusqu'à Berlm, et je Tai re. trouvé encore plus tard sur ma route. H se rendait à Pétersbourg pour y fonder une imprimerie. Le moment me semblait singulièrement choisi.

A sept heures et demie du matin, mercredi 17, je suis entré à Berlin, ville lugubre. Ces rues larges, ces maisons régulières, assez bien bâties, m'ont tout d'abord frappé. On m'avait tant prévenu contre Berlin, que j'étais porté à l'indulgence. Armé de mes dépêches, je me suis fait conduire chez le baron de Malaret, premier secrétaire, et chargé d'affaires, en l'absence du ministre, le marquis de Moustier. J'ai trouvé en lui un homme poh et fort gracieux, qui m'accueillit à merveille. Il ma donné cependant l'ordre de partir le soir même à dix heures pour Dantzig, de prendre les dépêches de l'amiral Penaud et de revenir le plus tôt possible à Berlin.

Les affaires du gouvernement terminées, je suis

allé réreiller mon ami de Rochegude, attaché à Tambassade. Le pauvre garçon, en me revoyant, crut respirer une boufTée d^air de Paris. Depuis quatre mois à peine, il est à Berlin, et Fennui le tord. Il a voulu que je m'installasse chez lui, et nous avons déjeuné avec un de ses collègues, M. de Bell, garçon assez froid et assez sauvage, qui partait pour Paris. Cette journée a été consacrée aux musées; c'est là, le seul beau côté de Berlin. Tai remarqué le musée égyptien, dont les constructions entières rappellent les temples d'Isis ; la galerie de peinture ancienne est riche, moins précieuse cependant que celles de notre France. Il y a quatre ou cinq toiles que je n'oublierai jamais.

A dix heures du soir, après une visite à KroUe, vaste établissement de danse, de musique, de réunion, je partais pour Dantzig.

Dantxig, 20 octobre, 1855, minait.

Mon voyage, cette fois, devient plus intéressant. Depuis lundi, je n'ai pas encore dormi une nuit; mais je marche d'enchantements en enchantements, et ne songe plus à la fatigue. J'ai la tète tellement remplie d'impressions, de sensations nouvelles, que je ne sais plus oii je suis ; tout à l'heure, je me demandais si c'était bien moi qui me trouvais à Dantzig, au fond de la Prusse, sur les bords de la Baltique, à une demi-journée de la Russie.

Dantzig est une ville fantastique; avec Prague, c est la cité la plus étrange que je connaisse. Qu'on se figure les décorations d'une ville du moyen âge à rOpéra, ou ces vieilles gravures allemandes, ou encore le fond d'un tableau de Delacroix.

Je suis rentré à neuf heures et demie du théâtre. A dix heures, toute la ville était plongée dans un profond sommeil. On jouait Stradella, opéra d'un compositeur allemand fort célèbre en Allemagne, M. de Flotow. Je ne suis pas blasé, ni dilettante à l'excès; mais j'avoue que depuis longtemps je n'avais passé une aussi bonne soirée; autant que je puis en juger à Dantzig, Torchestre me semble aussi bon que ceux de Paris, et Dantzig n'est qu'une ville de province! PauVres Français, vaniteux que nous sommes ! nous nous persuadons que la vie de Paris est la seule possible, et nous plaignons, dans la sincérité de notre orgueil, tous les êtres condamnés à vivre hors du département de la Seine. Je faisais ces réflexions tout à l'heure en regardant cette salle animée, en entendant une musique entraînante, au milieu de femmes jolies, élégantes sans affectation; ces hommes à la tête sévère et intelligente, à la physionomie recueillie, m'ont surtout beaucoup frappé. Personne, je le jure, à Paris, ne pourrait s'imaginer qu'il fût possible de passer à Dantzig une soirée semblable.

Ce que je ne peux me lasser d'admirer, ce sont ces étranges maisons de la vieille ville, toutes bâties ' en pignon, et percées de grandes fenêtres à vitres

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étroites. Les grandes rues de Berlin, deDanbjgd de Kœnigsberg sont presque, sans exception, de la largeur de la rue de la Paix. Chaque maison ici a uo perron élégant et sculpté, qui s'avance sur la me; un petit jardin, une rangée d*arbres, masquent la chaussée. La grande salle deThôtclde ville est fort remarquable, mais la Bourse de commerce est le monument le plus curieux de Tendroit. C'est une immense salle moyen âge, entièrement revêtue de boiseries sculptées et peintes, traversée par des poutres dorées. Deux grands modèles de vaisseaux sont suspendus au plafond, en manière d'ex-voto. Les armes de la cité s'élèvent au-dessus de panneaux remplis par de belles peintures du (|uinzième siècle. A chaque extrémité de la salle, on aperçoit des têtes de cerfs en bois sculpté, auxquelles on a adapté de vrais et magnifiques bois. Je ne m'explique pas cet emblème, qui doit entrer dans le blason de la ville.

L'originalité de Dantzig existe ailleurs que dans ses constructions. L'animation y est plus grande qu'a Berlin et le commerce plus actif. Les canaux intérieurs de la ville sont remplis de bateaux chargés de bois de construction et de grains qui viennent de Bussie.

J*ai pu deviner tout seul que ces hommes barbus, vêtus de longues redingotes et la tête couverte de chapeaux sales et bas, devaient être juifs polonais et russes. Ce sont les seuls intermédiaires du commerce entre la Bussie et la Prusse.

Quant aux femmes de Dantzig, j'ai remarqué qu'elles étaient plutôt brunes que blondes. Elles ont

on regard doux, étonné, presque tendre, sans cependant être provocant. Le consul de France, M. Bruant, étant à Paris, le. chancelier, M. Hauser, est chargé de la gérance du consulat. C'est un homme fort aimable, qui s'est mis tout entier à ma disposition. Il est très-fier, medisait-il, de promener par les rues de Dantzig un diplomate, courrier de l'Empereur. Après tout, il s'ennuie tant.

Après m'avoir fait visiter les tavernes ou Caves de rhôtel de ville, mon compatriote m'a guidé dans l'achat fort important d'une pelisse en me conduisant chez la femme la plus gracieuse et la plus jolie que j'aie vue en Allemagne. Le son de sa voix avait une douceur et une harmonie que je ne retrouvais pas le soir, je l'avoue, chez la chanteuse du théâtre. La jolie marchande de fourrures avait, dans ses gestes, dans toute sa personne, une grâce, un charme dont je ne pouvais me rendre compte ; mais quand je la priai d'essayer ma pelisse sur elle-même, elle ressemblait tellement à miss X..., que mon cœur se mit à battre très-fort.

Je suis ici, il est vrai, sur les rives de la Vistule, mais la meilleure partie de moi-même n'est-elle pas demeurée aux bords lointains de la Loire I

Dantzig, 22 octobre 1855.

A peine faisait-il jour ce matin lorsque je suis parti, à six heures, par le bateau à vapeur, qui re-

monte la Yistule jusqu'à la Baltique. Je devais remettre moi-même au navire détaché de la flotte anglo-française les dépêches destinées à l'amiral Penaud, et recevoir les siennes. C'est tantôt un navire anglais, tantôt un navire français qui fait ce service^

Après avoir suivi les bords de la mer pendant une heure, et traversé un parc destiné, Tété, aux baigneurs, je suis arrivé à la Maison des Pilotes; là, j'ai aperçu le navire anglais The Vulture. Une embarcation a amené aussitôt à terre les officiers, qui étaient prévenus de mon arrivée, et je suis revenu à Dantzig avec l'un d'eux, un jeune lieutenant anglais, fort aimable et très-élégant.

Nous avons fini par nous comprendre à merveille^ et mon anglais du collège m'a singulièrement servi. Le port dé Tomwasser était couvert de navires, et l'on me fit remarquer les magnifiques travaux de fortification construits par Napoléon. Les nouvelles défenses faites par le gouvernement prussien sont néanmoins très-importantes.

Sur la jetée, un soldat prussien conduisait quatre forçats enchaînés : c'étaient des déserteurs. On les emploie aux travaux du port. Plus loin, j'en aperçus d'autres occupés à charger des saules et des osiers sur des bateaux; les forçats sont revêtus de vestes et de pantalons moitié noirs et moitié jaunes.

La France a avec le port de Dantzig beaucoup moins de relations que l'Angleterre. Pas un seul navire marchand de notre pavillon ; en revanche, nombre d'anglais, de danois et de norvégiens.

RELÂnOMS DE VOYAGES. 353

On m*a montré en passant le Thetys^ navire anglais à trois ponts, échangé contre un danois pris dans la guerre de 1849.

Je pars aujourd'hui à quatre heures pour retourner à Berlin. Le chancelier, M. Hauser, m'fi reconduit jusqu^à la gare, ainsi que mon vieux guide, le Français Violet, ancien prisonnier du siège de Dantzig (1806), et qui m'a avoué que, depuis cinq ans, il n'avait pas parlé français.

Berlin. 25 octobre.

A peine, en sortant de Dantzig, étais-je installé dans mon v^agon , qu'un jeune Polonais, habitant, parait-il, une ville des environs appelée Gervinski, entra en conv^ersation avec moi. Le Polonais, ami naturel de la France, est généralement très-causeur ; après tout, n'est-ce pas une ressource au milieu de ces Allemands si lourds? Je laissai par^ 1er mon compagnon, et j'appris de lui certains faits assez curieux.

Cette opinion, que la noblesse de Prusse est dévouée à la Russie, tandis que la bourgeoisie et le peuple ont des sympathies pour notre cause, aurait, parait-il, d'assez grands fondements. Mais je me demande à quoi peut servir et de quel poids peut peser l'opinion publique et le vœu de tous dans un gouvernement absolu, où le souverain seul décide et

agit. Je reviens à mon Polonais et à ses confidences. Selon lui, la Prusse, c'est-à-dire le gouTernement du roi, faisait en sous-main des préparatifs sérieux. Kœnigsberg recevait une garnison nombreuse ; une nouvelle forteresse s'y construisait. Deux mois avant la prise de Sébastopol,un envoi formidable de fusils avait été expédié sur Bromberg (station où je m'arrêtai). Afin de mieux sauver les apparences, les caisses portaient des étiquettes avec ces mots : matériaux pour le télégraphe électrique. Nos succès avaient, il est vrai, un peu refroidi en apparence les sentiments pour la Russie.

On avait douté d*abord, puis on s'était résigné. A Dantzig, le chancelier du Consulat m'avait raconté avec complaisance qu'il avait dîné récemment chez le président de Régence, à la table d'honneur, à côté de deux consuls généraux, dont l'un était le consul général russe, et que ce dernier paraissait fort embarrassé.

Le peuple, ou du moins une certaine partie du peuple, n'avait pas caché sa joie en apprenant les triomphes de la France.

Le jour où la nouvelle arriva à Bromberg, les cabarets se remplirent, et la nuit se passa à boire à nos succès. Un hôtelier de cette ville avait dit : « Si, pendant un mois, on prenait tous les jours Sébastopol, ma fortune serait faite, et je n'aurais qu'à mettre la clef sur la porte. » Je ne sache pas qu'en France un seul débitant de liqueurs ait pu en dire autant. Notre joie se traduit autrement; nous avons

tont autant d^entliousiasme, mais moins de capacité dans Testomac.

Il était à peu près dix heures du soir lorsque le train arriva à Bromberg; mon Polonais m'avait quitté à la station précédente, et je sommeillais enveloppé dans ma pelisse et entouré d*un épais nuage de tabac, lorsque la portière s'ouvrit pour introduire un nouveau voyageur et rompre ma solitude. C'était un homme jeune, grand et de tournure élégante. Après s'être confortablement installé dans un coin, il m'adressa quelques mots allemands, auxquels naturellement je répondis comme d'habitude par le : Ich verstche nicht deutsch. a Ah ! monsieur, vous êtes Français, me répondit.il, taat mieux, je bénis le ciel! Comme vous probablement, je vais jusqu'à Berlin, et je suis enchanté de faire cet ennuyeux voyage en compagnie d'un Français.

— Mais, monsieur, lui répondis-je, pardonnezmoi cette question : de quel pays étcs-vous, pour parler si purement le français?

— Ne vous effrayez pas, mon cher ennemi, me dit-il en riant, je suis Russe ! »

Malgré tout mon patriotisme, je ne reculai pas d'effroi devant ce galant homme.

Nous allumâmes fraternellement nos cigares au même feu, et la nuit entière se passa à parler politique, théâtre, littérature. Quelle singulière et ridicule chose que la guerre! Tandis que, sur la mer Noire et les côtes de Crimée, nos compatriotes s'envoyaient des boulets et de la mitraille et se massa-

craient comme tout bon Français et tout bon Russe doit le faire, ce gentleman russe et moi, tous deux attachés à notre patrie autant que le plus vaillant des zouaves et le plus dévoué des cosaques, nous passions ces heures calmes de la nuit à nous rappeler les souvenirs de France et de Paris. Mon compagnon était un seigneur russe, voyageant pour son plaisir, et forcé de passer à Berlin les quelques mois que jadis, dans un temps meilleur, disait-il, il consacrait à Paris. J'appris qu'il n'était ni diplomate ni employé du gouvernement. La conversation fut trèsintéressante, et j'en rapporte quelques passages :

<c Franchement, disait-il, nous avons assez de la guerre chez nous. Elle devient impopulaire dans la noblesse. L'armée et le peuple ont seuls aujourd'hui cet enthousiasme et cette vieille frénésie inspirée jadis par notre Czar Nicolas. C'est son souvenir qui gouverne encore les esprits, et le peuple, qui le vénérait comme un père, ne trouve pas de meillenr moyen pour respecter sa mémoire que de haïr la France comme lui, et de perpétuer cette vieille animosité.Lapaix, on en parle tout haut dans bien des cercles, ne rencontre d'opposition que dans Tarmée et nos classes moyennes, si toutefois il en existe chez nous. Le peuple russe a été tellement excité contre vous, que maintenant il devient embarrassant de cesser les hostilités. Malgré ces deux années de guerre qui ont épuisé notre empire et nous ont considérablement appauvri, je crois que la lutte ne se terminera pas encore. Nous comptons sur la Prusse.

r RELATIONS DE VOYAGES. 357

Vous avez dû vous apercevoir dans votre voyage que les sympathies du gouvernement prussien étaient pour nous. Quant aux Anglais, nous les haïssons plus que les Français. A Pélersbourg, l'excitation est à son comble, et les quelques négociants français et anglais qui y résident sont tout au plus en sûreté. Dans plusieurs magasins, les boutiquiers ont refusé de vendre à des Français. Ceci vous fait juger de Tétat des esprits. Je crois qu'au printemps l'Allemagne se déclarera pour nous ; la Belgique, protégée je crois, par le cabinet russe, sera neutre, si ce n'es^ plus. »

Mon aimable compagnon, auquel je n'avais point avoué le but de mon voyage, se dispensa, de son côté, de m'adresser des questions indiscrètes; le matin, arrivant à Berlin, chacun de nous se sépara après s*élre cordialement serré la main.

J'allai aussitôt chez M. de Malaret, qui me pria à dîner pour le soir. Après avoir déjeuné avec mon camarade de Rochegurde, j'achevai de visiter Berlin.

Il nous fallut aller à Charlottenbourg, résidence royale, à une demi-lieue de Berlin, C'est le Sainte Cloud des rois prussiens. On traverse pour y aller le Thiergarterty promenade fort agréable, ombragée de grands arbres, une sorte de bois de Boulogne, mais triste, triste comme la ville entière, du reste.

Le palais de Charlottenbourg est de médiocre apparence; le parc est assez beau, remarquable surtout par le mausolée de la reine et du roi défunts.

558 JOtRliAL D'C^i DIPLOMATE.

Une lougue et épaisse avenue de cyprès conduit à la chapelle mortuaire de marbre blanc. Elle est ga^ dée pir un yieux soldat prussien, couTcrt de médailles comme tous les soldats prussiens. J'ai rema^ que, en effet, qu'ici les cochers, les domestiques de place, les concierges, sont couverts de décorations et de médailles. Heureux pays militaire où les souvenirs de la guerre se rencontrent sur toutes les poitrines!

Un péristyle grec règne autour du monument funèbre. Une porte de bronze s'ouvre et Ton est introduit. Des vitraux bleu pâle répandent sur les colonnes et les parois de marbre une lueur étrange qui donne à cet intérieur un caractère saisissant. Un petit autel, surmonté d'une croix, se trouve au fond; au milieu même du temple sont les tombeaux du roi et de la reine.

Comme à Saint-Denis, les deux souverains sont représentés couchés sur un drap royal. Le roi est revêtu de son uniforme de général, enveloppé d'un large manteau. Sa figure est noble et reposée; mais, en somme, celte statue n a rien d'absolument remarquable.

Quant à la seconde, celle de la reine, elle mérite une tout autre attention. C'est une des représentations de la forme humaine qui m'ont le plus frappé. La reine semble dormir; ses mains et ses bras, appuyés légèrement sur la poitrine, sont admirables. Les pieds placés l'un sur l'autre, les jambes gracieusement croisées, ne sont rien moins qu'un chef-

d'œuvre. Une simple draperie recouvre le corps de la reine. A travers les replis, on devine, on voit les formes charmantes de la femme. La tête penchée d'une façon si naturelle et le cou flexible rappellent le sommeil. Ce n'est pas la mort. On a reproché à Rauch^ Tauteur de la statue, d'avoir trop sacriKé l'idée chrétienne et de n'avoir songé qu'à la créature adorable de grâce et de volupté, telle enfin que la souveraine lui était toujours apparu'e.

A propos de cette statue, se rattache une histoire intéressante, une légende peu connue, et que j'ai apprise par hasard. Le statuaire Rauch était éperdument épris de la reine; cet amour mystérieux ne se révéla jamais. Chargé de représenter les traits de la femme qu'il adorait, l'artiste, on le devine, trouva dans son amour une puissante inspiration. Il lui fut permis de contempler après la mort celte créature charmante; c'est pourquoi, plus tard, le ciseau fit revivre sous sa main, avec toute sa beauté et sa voluptueuse langueur, la femme plutôt que la reine. Épris de son œuvre comme il l'avait été du modèle, Rauch enfouit dans un endroit reculé de sa maison cette image vivante, et recopia pour les yeux du vulgaire, avec un* peu moins de passion, son vâritablp chef-d'œuvre. Le roi, ayant appris le secret du pauvre statuaire, força Rauch à restituer son idole. C'est cette statue que j'ai vue; l'autre, la seconde, presque identique, est à Postdam. Cette histoire, qui me fut racontée par un vieux docteur de Berlin, dans le cours de mon voyage, m'a semblé très-touchante.

300 JOURNAL D'UIf DIPLOMATE.

Après avoir parcouru quelques allées du parc, nous réprimes le même chemin pour retourner à Berlin, et dans le cours de notre promenade, ce qui est bon à constater, malgré le temps splendide qu*il faisait, nous n*avons pas rencontré trois voitures.

Quels sont donc les passe-t^ mps et les distractions de Berlin? On croirait, en vérité, que ce peuple est constamment en proie à la mélancolie. Il n'en est rien; seulement ce qui peut paraître étonnant,. à nous, Parisiens, mais ce qui est, le peuple s'amuse autrement que nous. Ce n*est pas bruyanmient, en plein jour, que la joie se manifeste. Cela sans doute nous parait étrange, mais on peut vivre très-bien hors des boulevards, des Champs-Elysées, des bals et des petits théâtres de Paris. Le dimanche, ces bons bourgeois s'éparpillent aux environs de la ville, boivent et fument aux sons d'une excellente masique, qu'ils savent presque tous apprécier. Leur Opéra, qui commence à six heures et demie et se termine à neuf heures et demie, n'en est pas moins un des théâtres les plus complets du monde. Les chants, l'orchestre, les danses sont en harmonie; notre Opéra de Paris, à côté de celui de Berlin, fait la figure, m'a-t-on dit, d*un opéra monté à Marseille ou à Lyon.

Le seul reproche que j'adresse à cette cité du Nord, c'est de bâtir ses palais, ses plus beaux monuments en briques revêtues de plâtres. Connue nos splendidcs édifices, tout de pierre et de granit, doivent paraître des merveilles à ces pauvres Allemands! Car leurs palais, aux formes les plus savantes, de-

REUTIONS DE VOYAGES. 561

puis les musées jusqu'au domicile du roi, sont construits de la même façon ; mais trop souvent le plâtre s'écaille, et la brique apparaît.

Un autre reproche que je ferais à la Prusse, c'est l'atmosphère empestée de caserne qu'on y respire. Personne n'est exempté du service militaire dans ce pays ! Très-bien ! Mais pourquoi bourgeois, nobles et manants ont-ils cette roideur au physique et au moral ? En était-il ainsi à l'époque de Voltaire et du grand Frédéric? Je le croirais sans peine, d'après la correspondance de notre compatriote. En temps de paix, lorsque la gloire, les lauriers et les fanfares ne sont point là pour tout ennoblir, on s'aperçoit combien cette discipline sévère jusqu'à la cruauté, cet asservissement de Thomme par l'homme conduit à un égal abrutissement et celui qui commande et celui qui obéit.

Ce soir, mon dernier diner chez M. de Malaret; dîner sérieux, excellent et très-élégamment servi, ftladame de Malaret, dame de rimpéralrice, est fort belle, dil-on. Elle n'est pas à Berlin en ce moment et fait son service à Paris. Rothan, second secrétaire de la légation, Rochegude et moi étions les seuls convives du chargé d'affaires.

Ces messieurs semblaient s'ennuyer profondément à Berlin. Rothan et Malaret ont au moins la ressource de s'occuper de politique; mais le pauvre Rochegude, qui n'a point cette consolation, regrette le club, la bonne oisiveté du ministère et les soupers du café Anglais.

Je suis parti à six heures et demie pour Paris. Rothan etRochegude m'ont accompagné à la gare; à peine en voiture, je me suis endormi dans ma pelisse; j'ai éprouvé à ce moment, après toutes les fatigues de corps et d'esprit de ces quelques jours, une impression de calme, une jouissance inexprimable.

Enfin, durant ces longues heures de voyage qui s'oiTraient devant moi, je n*aurai donc pas d'autre occupation que de penser à X... !

FLN

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