BOULEVARD SAINT-GERMAIN
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MoiYsiEint,
Votre Journal éPun diplomate va être édité par l'excellente librairie Hachette. La faveur qu'ont rencontrée ces Notes intimes^ lorsqu'elles ont paru par extraits dans le Journal des Débats^ le Soir et le Journal de Paris^ les suivra dans une nouvelle et plus complète publication. Le public vous sait gré de l'introduire dans les coulisses de la diplomatie du second empire.
Vous n'éveillez pas seulement une curiosité frivole. Un intérêt patriotique s'attache à vos rêvé* lations.
La diplomatie française n'a pas échappé à
Taniverselle décadence de nos inslilutions. Vous le savez mieux que moi, monsieur, elle est aujourd'hui déchue de ces hautes qualités qui en avaient fait, pendant si longtemps, un des plus puissants instruments de notre influence^ et de notre grandeur. Oublieuse de ses traditions, elle a perdu jusqu^aux secrets de cette belle langue qu'elle écrivait autrefois et que toutes les chancelleries de l'Europe avaient apprise à son école. Les intérêts permanents de la France, dont elle était la gardienne, ont été sacrifiés aux caprices du pouvoir personnel ou aux nécessités de la propagande révolutionnaire.
Vous avez assisté à cette décadence. Vous avez vu, sinon les causes — car elles remontent plus haut — du moins les effets, car ils ont commencé à se produire dans toute leur force à l'époque dont vous traitez. Placé dans un poste secondaire et par conséquent, plus à même d'observer impartialement que si vous aviez joué un premier rôle, vous avez pu suivre, jour par jour, depuis le lendemain de la guerre d'Italie, la marche de cette politique imprévoyante qui en favorisant l'unité italienne et l'unité allemande, sans de-
mander ni à Tltalie , ni à rAllemagne des garanties sérieuses en notre faveur, préparait les désastres de la fin de l'empire.
Vous avez vu de près ce ministre italien qui a fait tant de bien à son pays, et tant de mal au nôtre, parce que nous l'avons bien voulu : véritable homme d'État, invariable dans ses desseins, souple et patient dans leur exécution, calme dans le succès, ferme dans les revers, se servant des passions mêmes qu'il paraissait servir, et tournant tout ce qu'il rencontrait sur sa route, hommes et choses, vers le but unique qu'il poursuivait : l'affranchissement de Tltalie.
Vous l'avez observé dans ces luttes du parlement ou dans ces intrigues de cour, quand il lui fallait, dominant par la force de la raison la fougue de son tempérament et le légitime sentiment de sa valeur, garder tout son sang-froid en face des indignes adversaires qu'on lui opposait. Vous l'avez surpris dans l'intimité de la vie privée, alors que cessant d'être le grand Cavour, il n'était plus que le bon Cavour. Enfin vous avez contemplé son visage fatigué à cette heure suprême où il allait disparaître de ce monde, pleuré par tout
un peuple, et absous par l'Église elle-même, disposée à lui pardonner beaucoup, parce qu'il avait beaucoup aimé son pays.
Que d^autres types ou séduisants ou seulement intéressants vous avez groupés autour de cette grande figure ! Ici c'est ce prince que vous avez appelé vous-même quelque part le faux Henri IV (Tun autre Sidly : semblable au Béarnais par les petits côtés plutôt que par les grands, et quelque peu Gascon, il faut bien l'avouer, quoiqu'il ne soit pas né sur les bords de notre Garonne. Là c'est cette femme dont la Grèce eût divinisé la beauté et qu'elle eût réservée pour modèle à Phidias ou à Praxitèle : marbre antique égaré dans notre siècle profane. A côté, c'est une autrefemme dont vous n'avez pu qu'indiquer le type étrange et complexe : un peu princesse, un peu bel esprit, quelquefois spirituelle et toujours aventureuse, qui ne se ferait pas souhaitée pour femme à son pire ennemi^ et qui s'est mariée deux fois. Plus loin c'est H. Benedetti, diplomate habile, qui eût été sans reproches, dites-vous, si le hasard l'eût fait Italien et non pas Français; c'est M. Battazzi, un de
ces politiques de deuxième ordre corataNc le barreau en produit tant, hommes de parole plutôt que d'action et chez lesquels le caractère n'est pas toujours à la hauteur de l'intelligence. J'en passe, et des plus curieux, et des plus saisissants. Toute cette société italienne revit dans votre livre, telle qu'elle était il y a dix ans, lorsque votre plnme heureusement indiscrète en a surpris et fixé les traits.
Votre livre tiendra sa place dans la grande enquête que la France ouvre en ce moment sur les causes de ses désastres. Wœrth et Sedan étaient en germe dans la politique dont vous avez vu se mouvoir les secrets ressorts. Des écrivains compétents nous ont révélé les imperfections de notre organisation militaire : vous nous initiez, vous, aux faiblesses de notre diplomatie.
Il faut que, pour la politique extérieure comme pour le reste, ce pays s'habitue à regarder en face la vérité. Ses flatteurs la lui ont longtemps cachée : ses vrais amis doivent la lui montrer chaque jour. L'illusion en pareille matière a de trop graves conséquences ; et, pour
fl
tout bon Français, il est trop douloureux de voir que la France, par sa faute, n'est plus dans lo inonde ce qu'elle doit être.