‹ Journal d'un diplomate en Italie: notes intimes pour servir à l'histoire du second empire. TurinChapitre 27 sur 41 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

Le ehlteaa de San Silvà. — La tombe de CtTOur.

Turin, septembre 1861.

Je Tiens de faire une excursion fort intéressante dans les environs de Turin. Pour en rendre un compte exact, je ne saurais mieux faire que de reproduire la lettre que je Tiens d'écrire à une amie de France.

Turin, 25 septembre 1861.

Pour le moment, je préfère vous parler d'une journée passée chez un de mes amis, dans les environs de Turin. 11 faut d'abord que vous sachiez, madame, qu'ici j'ai des amis. Comme il arrive à tout étranger venant habiter le Piémont, j'ai dû subir un

long noviciat, avant d'être accueilli en intime et traité comme tel. Le caractère du Turinois diffère essentiellement de celui des autres habitants de ritalie;en Lombardie, en Toscane, à Naples, Tétranger est accueilli, fêté avec une aisance et une grâce charmante. Mais tout se borne à des démonstrations plus ou moins expansives, dans lesquelles le cœur n* entre pour rien; vous vous éloignez, bon voyage! un autre prenant la place effacera vite chez vos hôtes le souvenir de votre passage.

Faut-il s'en désoler ou s'en réjouir? Je l'ignore. Toujours est-il qu'ici les choses se passent trèsdifféremment. Le Piémontais est froid, défiant envers l'étranger, sans cesse sur ses gardes; il se montre peu disposé à se jeter à la tête de personne. Son cœur et sa maison s'ouvrent difficilement, mais pénélrez-y, jamais peut-être vous n'aurez rencontré amitié plus solide, hospitalité plus cordiale. Son esprit sérieux, un peu sauvage même, s'accommode mal des liaisons banales et des camaraderies d'aventure. Cette constance dans les affections, cette fidélité du cœur se traduit, d'une façon frappante, dans le dévouement aveugle, absolu, que la noblesse et le peuple, en ces temps d'égoïsmeet d'indifférence, ont conservé pour leur roi.

Ce n'est qu'en étudiant le génie même et le caractère de ce peuple qu'il est possible de trouver l'explication de la persistance du sentiment monarchique en Piémont. J'oserai dire plus, c'est qu'avant d'être Italien, le Piémontais sera toujours soldat et royaliste,

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et que bien des aonê» s*êf oaleront mr^ni que celte tùi monarehiqa ' s'éteigne en hii.

Le château de San Salià est à une heure de Turin, sur hi route de Gènes. Je descendis à hi station de Cambiano« où une élégante Tictoria, attelée à la Daumont, me conduisit en quelques minutes chez mon hôte. Ce châteao, qui date du quinzième siècle^ Tient d'être nouTcllement restauré arec beaucoup de goût par son jeune propriétaire ^ Les abords en son, grandioses, les aTenues larges et faciles. Les corbeilles de fleurs qui ornent à profusion les perrons et les terrasses, les massifs de verdure qui entourent les bâtiments, transforment Thabitation féodale en une ravissante résidence moderne. Un instant, je me suis cru transporté sur les bords de votre Loire ou dans le Yorkshire. Poor entrée principale, une vaste porte en ogive. Un escalier large et élevé donne accès sur une cour intérieure garnie de fleurs; sur cette cour s'ouvrent les grands appartements.

Du côté du midi, le paysage est splendide; des fenêtres ouvertes, j'aperçois la chame bleu foncé des Alpes se détachant sur le ciel. Lorsque je pénétrai dans le premier salon, mes yeux furent attirés par un vieux portrait de famille que mon orgueil de Français avait déjà reconnu ; c'était celui d'un des aïeux du maître de la maison, le comte Berton de Sambuy, et il représentait le brave (irillon, l'ami de Henri IV.

' Le comte Ernest Berton de Sambuy, qui épousa, en 1861, la iiile du marquis de Ganay,

Mais ne serait-ce pas prudent de mettre unjterme à ma description, d autant plus que nous ne sommes pas encore descendus dans les jardins, et qu'il nous reste à faire, non loin du château, un pèlerinage depuis longtemps projeté?

Après avoir parcouru en voiture les larges allées d*un magnifique parc anglais, nous nous sommes dirigés vers le château et l'église de Santena, où sont déposés les restes du comte Camille de Cavour. Les deux domaines de Santena et de San Salvà ne sont séparés que par un étroit sentier. Toutefois, le parc de la famille Cavour, qui date de la fin du dernier siècle, a un aspect encore plus grandiose. C'est de tous les jardins dessinés à Tanglaise le plus ancien peutêtre qui ait été planté ; les arbres sont très-élevés, les allées épaisses et touffues. Le château, plus moderne que celui du comte de Sambuy, est placé presque au milieu du village. C'est une construction du temps de Louis XY. Là se sont écoulées, en grande partie, l'enfance et la jeunesse de Camille de Cavour, auprès de sa mère et de sa tante, la duchesse de ClermonU Tonnerre. 11 affectionnait cette résidence, quoiqu'il l'eût abandonnée depuis plusieurs années. Cependant, l'automne dernier, sa nièqe, la marquise Alfieri, s'y étant installée, il revint avec plaisir passer quelques moments dans ce château qui lui rappelait tant d'heureux souvenirs.

La chapelle qui contient la sépulture de la famille est une annexe de l'église dont la porte principale s'ouvre sur Tunique rue du bourg de Santena.

En entrant par la grille do château, on trouve a droite, à quelques pas, le caveau sépulcral, dont la porte estcachée par un massif d'arbres et de fleurs. Les enfants du jardinier, qui s'ébattaient sur les pelouses, coururent, en nous apercevant, avertir la gardienne du tombeau, qui vint aussitôt nous ouvrir la porte.

An moment de pénétrer dans cet asile funèbre, je vous l'avoue, madame, j'éprouvai une réelle émotion. J'avais encore' présent à la mémoire le deuil profond, immense, qui s'appesantit , il y a quelques mois à peine, sur la ville de Turin, quand au matm du 6 juin, ces mots qui semblaient incroyables, éclatant comme la foudre, se répandirent dans la ville : « Cavour est mort! Cavour est mort! y» Je le confesse franchement, en présence d'une douleur si vraie et si universelle, devant ces habitants à l'air morne, marchant silencieusement dans les rues, le regard triste, comme si chacun d'eux avait perdu un ami intime, un être aimé, mon cœur se sentit oppressé.

A cette heure solennelle, tous les partis, excepté un seul, celui que vous et moi baissons sincèrement, se turent et s'inclinèrent devant le grand homme qui venait de mourir. Il me sera impossible d'oublier jamais l'impression produite par ce grand événement et par ces funérailles dont un souverain pourrait être jaloux. C'est alors que le roi Victor- Emmanuel, voulant accorder à la mémoire de son ministre un honneur inusité, décréta que les restes du comte Camille de Cavour seraient inhumés à la

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Superga^ sépulture royale de la maison de Savoie. La famille de Cavour, par un noble sentiment de piété et d'orgueil, résista aux désirs de Sa Majesté, et la dépouille mortelle, accompagnée par les parents et les amis les plus intimes du défunt, fut transportée à Santena.

Dans l'humble église de village, au milieu de ses paysans, le grand homme repose avec plus de calme et avec plus de majesté. C'est là seulement, enfin, qu'il a trouvé le repos, ce génie infatigable qui, voué au service de son roi, à la grandeur de sa patrie, leur fit le sacrifice de sa vie entière, en consumant au labeur d'une pensée féconde et ses journées et ses nuits. Pour ceux qui l'ont connu, cette tombe modeste lui sied mieux que les pompeux souterrains delà Superga. Ne leur rappelle-t-elle pas en quelque sorte la simplicité touchante, la bonhomie affable de rhomme illustre accessible à tous et qui fut pleuré parles humbles encore plus que par les grands?

Au fond de la chapelle mortuaire, qui peut avoir sept mètres carrés, sont placées les tombes de son père et de sa mère, le marquis et la marquise da ^ Cavour. Le corps du comte a éfë déposé à gaucUb, , auprès de celui de son neveu, le marquis Albert de Cavour, tué à Novare, à Tâge dé dix-neuf ans.

Sur une plaque de marbre blanc est gravée l'inscription suivante, que j'ai copiée et que j'ai traduite aussi littéralement que possible :

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DB LA UBERTi tEi PBUPLES,

I>B LWépESDAHCB DE L*ITàLIB,

DE TOUT PBOGEÈS

ÉGOROXIQUE, IHTELLECTUEL, HOEAL.

TERS Là F» DE SA TIE,

IL BÊVA OOMJIE COUROKHEHEXT DB SES TaElIX,

l'accord du SACERDOCE ATEC LA CinLISATIOH,

en prociaiiant la grahdb xaxiiie :

« l'Église libre dans l'état libre. •

DANS sa maladie SUPRÂME,

IL demanda les consolations de la bei^gion

ET expira dans LE SEIGNBDB,

L*AME PURIFIEE,

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