‹ Journal d'un diplomate en Italie: notes intimes pour servir à l'histoire du second empire. TurinChapitre 26 sur 41 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

La mort du comte de Gavour.

Turin, mardi 4 juin 186i.

Nous venons de traverser trois jours de fêle fatigants, mais bien remplis : revues, courses de chevaux de Birroccini (Romagnes) ; le soir, feux d'artifice, illuminations des collines. Jamais la bonne ville de Turin ne m'a paru aussi animée et aussi gaie ; jamais, il est vrai, la fcte du Statut n'a été célébrée avec plus d'éclat. Mais, sans contredit, c'est la foire de bienfaisance (fiera di benefizenza) qui a attiré le plus de visileurs.

Le Jardin du roi avait été mis à la disposition des dames patronnesses de Turin pour y établir leur vente. Rarement fête a été organisée avec autant de goût et a réussi aussi complètement. Les comtes Pollone et de Sartirana étaient les commissaires, et chacun leur a adressé de sincères félicitations. Dans la

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grande avenue du jardin, allée épaisse et tooflue, on avait construit vingt pavillons décorés très-élégamment. Dans chacun d'eux, quatre dames, des plus jolies, de la noblesse et de la bourgeoisie, tenaient boutique d'objets de fantaisie, de fleurs et de bonbons. A chaque extrémité de Tavenue, deux orchestres excellents jouaient à tour de rôle. Un café chantant, d^ jeux de bague, de loterie, des tirs au pistolet, tenus également par des dames, étaient placés du côté des écuries du roi.

Les pavillons aux nuances claires et variées sous lesquels s'abritaient les marchandes, les bannières, les drapeaux de toutes couleurs, les guirlandes qui s'entrelaçaient au feuillage des arbres, les sons de la musique, les rayons du soleil, tout l'ensemble enfin produisait un ravissant elfet. Les charmantes Turinoiscs aux toilettes fraîches et coquettes, circulaqt dans les allées ; Tentrain, l'animation d^ groupes arrêtés devant les pavillons, la foule des promeneurs donnaient au vieux jardin du palais, si solitaire d'habitude, une curieuse physionomie.

4 juin» matin.

Depuis trois jours, le comte de Cavour est assez malade : aujourd'hui cependant, il est mieux, car je viens de rencontrer à la f^tQ la marquise Alfieri, sa nièce, et ses deux petites filles. Elle nous a donné de nlus rassurantes nouvelles ; l'inquiétude qui s^était

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répandue en ville a diminué. I^e malade a été saigné cinq fois. Il est vrai qu'à Turin ce remède, si énergique et si effrayant ailleurs, est employé à toute oeçasio]! et sous tous les prétextes. Cependant cette indisposition me préoccupe. Depuis que je suis en Italie, le comte a été souvent malade, mais jamais £(ussi gravement et surtout aussi longtemps. La pensée qu'il peut être en)evé fait trembler ses ennemis même. Que Dieu préserve l'Italie d'un tel malheur! Aujourd'hui que ces sombres idées traversent l'esprit, on sent vraiment que Cavour est Vhomme du moment, l'homme indispensable ; son génie et son dévouement sont. encore si nécessaires à son pays !

Mercredi 5 juin, onze heures du soir.

Les appréhensions que j'avais hier soir étaient malheureusement fondées : la maladie, en quelques heures, a fait d'épouvantables progrès ; la nuit a été très*mauvaise. Dès le matin, le danger a été déclaré imminent. Les bulletins des médecins se succèdent d'heure en heure. On n'ose déjà plus cacher à la population l'état alarmant du malade.

Est-il possible que ce terrible mal ait fait en si peu de temps de tels ravages ? On ne sait quel nom donner à la maladie. Les uns l'appellent fièvre typhoïde ; les autres, inflammation du cerveau ; mais personne n'ose, de çang-froid, envisager 1 étendue du danger et le malheur qui menace.

même qu'il est plus dangereux, et se:s audaces et les entreprises dont il menace le gouvernement sont d'aulant plus à redouter que c'est au nom de l'indépendance et du patriotisme qu'il parle. Masaniello est encore dans sa toute-puissance.

Voilà ce qui embarrasse Cavour et l'empêche de se séparer violemment d'un parti qui compte beaucoup d*honnêtes gens. Nombre d'Italiens sensés, aimant passionnément leur patrie, ne peuvent encore se résoudre à croire que leur idole, leur héros, n'est, après tout, qu'un pauvre niais intrépide, désintéressé, il est vrai, mais dont l'orgueil sans limites a détruit la raison et le sens.

A la sortie du parlement, Garibaldi a été tumultueusement accompagné jusque chez lui par ces mêmes paitisans qui avaient encombré les tribunes. Quant à la population, elle restait calme, insensible à tous ces cris, qui n étaient que des provocations.

sur l'orateur, les accusations portées contre Iilî, se redressa, pâle et frémissant, pour protester contre ces odieuses imputations. Les cris : « A Tordre ! à l'ordre I C'est indigne I » furent généraux.

Le tumulte était à son comble, augmenté encore parles applaudissements et le vacarme des tribunes. Les députés se précipitèrent dans l'hémicycle, quittant tous leurs sièges pour entourer le banc des ministres. Un député de la gauche s'élança en bondissant de sa place et vint menacer du poing le président du conseil. Celui-ci répliquait avec véhémence. Plusieurs députés saisirent Ténergumène par le bras et l'éloignèrent de force, afin qu'il pût calmer plus loin son exaspération. Des groupes se formaient dé tous côtés; on y discutait avec violence, avec colère; on échangeait des injures et des interpellations de toute nature, que le bruit et le désordre empêchaient, la plupart du temps, d'arriver à leur adresse.

Des cris et des menaces partaient même de la tribune diplomatique; les dames effrayées voulaient s'enfuir. Enfin cette scène dramatique et tumultueuse rappelait les tristes jours de la Convention.

Quant à lattitude du président Rattazzi, elle avait été très-singulière. Au moment où les cris unanimes de rassemblée le sommaient de rappeler à l'ordre l'illustre général, Rattazzi, sans chercher à faire entendre sa voix pour obéir à la Chambre, se couvrit et s'esquiva de son fauteuil. Il était évidemment troublé. Le mot « trahison » lui était, en ce moment même et fort injustement, jeté à la face par plusieurs

grande avenue du jardin, allée épaisse et touffe, on avait construit vingt pavillons décorés très-élégamment. Dans chacun d'eux, quatre dames, de$ plus jolies, de la noblesse et de la bourgeoisie, tenaient boutique d'objets de fantaisie, de fleurs et de bonbons. A chaque extrémité de Tavenue, deux orchestres excellents jouaient à tour de rôle. Un café chantant, d^s jeux de bague, de loterie, des tirs au pistolet, tenus également par des dames, étaient placés du côté des écuries du roi.

Les pavillons aux nuances claires et variées sous lesquels s'abritaient les marchandes, les bannières, les drapeaux de toutes couleurs, les guirlandes qui s'entrelaçaient au feuillage des arbres, les sons de la musique, les rayons du soleil, tout l'ensemble enfin produisait un ravissant eifet. Les charmantes Turinoises aux toiletter fraîches et coquettes, circulaqt dans les allées ; l'entrain, l'animation d^s groupes arrêtés devant les pavillons, la foule des pran^eneurs donnaient au vieux jardin du palais, si solitaire d'habitude, une curieuse physionomie.

4 juin, matin.

Depuis trois jours, le comte de Cavour est assez malade ; aujourd'hui cependant, il est mieux, car je viens de rencontrer à la fête la marquise Alfieri, sa nièce, et ses deux petites filles. Elle nous a donné de plus rassurantes nouvelles ; l'inquiétude qui s*était

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répandue en ville a diminué. ï^e malade a été saigné cinq fois. II est vrai qu'à Turin ce remède, si énergique et si effrayant ailleurs, est employé à toute occasion et sous tous les prétextes. Cependant cette indisposition me préoccupe. Depuis que je suis en Italie, le comte a été souvent malade, mais jamais aussi gravement et surtout aussi longtemps* La pensée qu'il peut être enlevé fait trembler ses ennemis même. Que Dieu préserve l'Italie d'un tel malheur! Aujourd'hui que ces sombres idées traversent l'esprit, on sent vraiment que Cavour est l'homme du moment, l'homme indispensable ; son génie et son dévouement sont. encore si nécessaires à son pays I

Mercredi 5 juin, onze heures du soir.

Les appréhensions que j'avais hier soir étaient malheureusement fondées : la maladie, en quelques heures, a fait d'épouvantables progrès ; la nuit a été très-mauvaise. Dès le matin, le danger a été déclaré imminent. Les bulletins des médecins se succèdent d'heure en heure. On n'ose déjà plus cacher à la population rétat alarmant du malade.

Est-il possible que ce terrible mal ait fait en si peu de temps de tels ravages ? On ne sait quel nom donner à la maladie. Les uns l'appellent fièvre typhoïde ; les autres, inflammation du cerveau ; mais personne n'ose, de ^ng-froid, envisager l'étendue du danger et le malheur qui menace.

Je suis allé plusieurs fois dans la journée prendre des nouvelles. La circulation des voitures a cessé dans les rues qui avoisinent l'hôtel Cavour; les abords de la maison sont encombrés par une foule silencieuse. Je suis retourné à six heures. Une dernière consultation venait d'avoir lieu, et je montai jusque dans Tappartement pour savoir ce qui en «était. On disait dans la foule que M. de Cavour s'était confessé le matin. Au moment où j'entrais dans le vestibule qui précède les salons, la sonnette funèbre des agonisants se fit entendre dans la rue. En même temps, le marquis de Cavour, sa fille madame Alfieri, et Eynard de Cavour sortaient de la chambre du malade, tenant à la main de longs cierges allumés.

Sans me dire un mot, le marquis me plaça un cierge dans la main ; suivi de la famille et des gens de la maison, il descendit, selon Tusage, pour recevoir les prêtres au bas du grand vestibule. J'accompagnai le cortège sinistre jusqu'auprès du lit du mourant. Une sorte d'autel était dressé au milieu de la chambre. Tous les assistants s'agenouillèrent, et le prêtre commença les prières des agonisants.

La physionomie du malade était très-fatiguée ; ses traits cependant étaient loin d'être décomposés ; les yeux semblaient ternes, mais son sourire habituel me frappa. Il répondit d'une voix tellement forte au prêtre qui l'interrogeait, que je crus un instant que ces paroles avaient été prononcées par son frère, le marquis Gustave. Le timbre delà voix avait conservé

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toute sa sonorité, et j^entendis distinctement plusieurs mots qu'il prononça en italien et en latin, en réponse aux prières du prêtre.

La cérémonie dura à peu près un quart d'heure, et tandis que le prêtre faisait sur le front et les membres du mourant les onctions saintes, je remarquai que H. de Cayour, sans effort, joignait les mains sur sa poitrine.

Quand je descendis, je retrouvai dans les cours et devant Vhôtel la foule qui y stationnait depuis le matin. Tous étaient consternés; dans les groupes, on parlait à voix basse ; Ton recueillait avec avidité les nouvelles que rapportaient les personnes sortant des appartements. Des gens du peuple, des ouvriers, des soldats, des personnes appartenant à la noblesse, un grand nombre de députés composaient cette foule; et, sur le visage de chacun, la même anxiété, la même douleur était empreinte.

Dans la journée, j'étais entré au parlement, les députés étaient peu nombreux ; la discussion languissait, sans cesse interrompue par des bulletins de la maladie que le président lisait à l'Assemblée.

La plupart des boutiques et des magasins de la rue du Pô, la rue la plus animée de Turin, étaient fermés ; on s'arrêtait, sans se connaître, pour s'inter- Togersur les progrès du mal.

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Jeadi 6 juin, trois lieores da nutin.

Il est trois heures ; je sors da palais Ca? onr. Le comte respire encore, mais Dieu sait si aujourd'hui même, au lever da solàl, l'Italie ae aéra pas en deuil.

J'ai passé ooe partie de la soirée ao clob et diez sir James Hudsoo, ministre d'Anglelerre, Tami intime du pauvre comte. Nous étions huit ou dix. Personne n'osait parler. De temps en t^nps quel^'im entrait pour donner des détails, pois le silence recommençait*

Sir James, accoudé devant une table, tenait enAtê ses doigts un des derniers bulletins, sans prononcer un mot. De grosses larmes coulaient de ses yeitx. B était atterré. Le député ami de la maison, Massari, qui arrivait de la casa Cavour, nous raconta Pentrevue du roi avec son premier ministre.

A dix heures, Sa Majesté, accompagnée du générA Cigala, s'était présentée à l'hôtel. Elle avait pénétré^ sans faire avertir personne, jusque dans la chand^rA du mourant. La marquise Alfieri et son frère Eynsffd, le marquis de Rorà et la sœur de Charité qui soi-^ gnait le malade étaient debout ou agenouillés auprès du lit.

Le roi restait accoudé près de la porte, sans avancer. Aucun des assistants ne s'étant aperçu de sa présence, ce fut Cavour lui-même qui la remarqua

le pwmief , et, soulevant sot^bras vers la porte, dit : « Ah ! Maestà ! » La famille se retira aussitôt de la chambre pour laisser le roi seul avec son ministre.

L'enlrevue dura plus de dix minutes, et le roi en sortant ayait les yeux pleins de larmes.

A deux heures, avant de rentrer, j'ai voulu passer rue Câvouf . Malgré l'heure avancée de la nuit, des groupes stationnaient encore devant Thôtel, dont les portes étaient fermées. Je me fis ouvrir. Dans le vestibule, je troutai son malheureux neveu Eynard. Le pauvre garçon me fit peine à voir : depuis vingt-quatre heures il était méconnaissable ; il sortait de la chambre de son oncle pour respirer un peu d'air. (( En ce moment, me dit-il, la fièvre a diminue. » Mais le délire continuait ; la voix du moribond était tellement forte, la vie encore si puissante, qu'à travers le vestibule et deux salons nous entendions les paroles du malade. « U prononce sans cesse, me dit Eynard, les mots : « Empereur ! Italie t pas d'état de « siège I » n a parfaitement reconnu le roi ce soir. Celte visite, que nous redoutions, ne Ta cependant pas fatigué. Par instants, il retrouve toute la lucidité de son esprit et parle avec calme de son état, dont il comprend toute la gravité.

« Hier, dans la nuit, il interrogeait ma sœur sur la consultation des médecins. — Ils m'ont abandonné, n'est-ce pas? lui dit-il. La marquise, pour le rassurer, loi ayant répondu le contraire : — Eh bien , c'est moi, mon enfant, qui les abandonnerai demain^ reprit^il en souriant.

c La cérémonie religieose, loin de Timpressioiiiier, hii aapporté on gnnd apaisement. U aété pins cafane depuis ce moment. Tons l'avez to ce soir, ses traits n'ont pas beaucoup changé ! »

M. de Carour avait une très-grande affection pour le p^ Jacques, le prêtre qui l'a confessé et administré ; la £amille se louait beaucoup du tact et de rinlelligenoe arec lesquek les moines de la Madtma degH Angeii ont accompli leur triste mission.

Après m'avoir donné ces détails, E3fnard me quitta pour rentrer dans la chambre de son onde. Il me serra la main en secouant la tête.

c — Tout sera 6ni ! me dit-il, quand je tous reverrai. »

Jeudi, 6 jain 1861.

Le comte de Cavour est mort ce matin, à six heules trois quarts. A sept heures, Rayneval m'a réveillé pour m^annoncer la nouvelle. Je suis sorti immédiatement. La consternation et la stupeur qui régnent dans la ville ont je ne sais quoi d'effirayant. Toutes les boutiques sont fermées ; les habitants circulent sans savoir où ils se dirigent, la figure renversée, s'interrogeant et parlant entre eux de l'irréparable malheur. Plus d'un ne peut encore y croire et se transporte à Thôtel pour en acquérir la certitude.

A une heure, la chambre et le sénat se sont réu-

nis pour entendre la communication du gouvernement.

Le ministre de l'intérieur, Minghetti, a éclaté en sanglots en annonçant la mort du comte Camille de Cavour, président du conseil.

Le président Ratazzi a prononcé, d'une voix trèscalme, quelques paroles assez convenables.

Un grand nombre de députés pleuraient.

La chambre a décidé sùr-le-champ que ses séances seraient interrompues pendant cinq jours. La tribune et le banc des ministres seront revêtus d'un crêpe. Pendant un mois, le drapeau placé à la porte du palais Carignan, et qui annonce que le parlement siège, sera recouvert d'un voile noir. Toute la chambre assistera aux funérailles.

Je ne saurais dire quelle impression profonde saisit chacun des assistants, en voyant au banc des ministres cette place laissée vide, et qui jamais ne sera reprise.

On croyait par instants sortir d'un mauvais rêve ; on espérait s'éveiller et voir le comte Camille entrer en souriant, comme il en avait l'habitude, et s'asseoir à la place qu'il occupait il y a cinq jours.

En sortant de la chambre, j'ai rencontré sir James, qui m'a serré la main sans prononcer un mot; il pleurait à chaudes larmes. Quant à moi, je l'avoue, j'étais suffoqué par Témotion ; j'avais pour l'homme illustre que Tltalie vient de perdre une sorte de culte. Il daignait me témoigner une afTection et upe biepveillance toutes particulières ^ n'ignorant

'M IOUR5iL VUB MPLOUTB

point, de sod cMé, combien je hn éUif attaché.

Derant cette douleur publique, devant ce deuil de tout un peuple, qui pourrait rester indifierent?

La municipalité vient de iaûre. afficher une proclamation très-belle. Elle invite les citoyens c a ne pas se laisser abattre parle découragement, à honorer la mémoire de celui qui n'est plus, en s'armant d'énergie et de persévérance. Dieu, leur envoyant cette cruelle épreuve, les avertit de compter sur eux-mêmes. »

Les journaux ont paru encadrés de noir. Dans rArmoma^ un article très-remarquable, plein de noblesse et de générosité, rend justice au grand citoyen qu'elle a toujours combattu. Seul, Finfame journal de Mazzini et de Garibaldi, FUtûtàitatiana^ ose laisser éclater sa joie.

Et tous cependant, ennemis ou amis, songent avee terreur au lendemain, tantonétaithabituéà compter sur cette vaste intelligence, sur ce profond génie qui savait si merveilleusement sortir du danger et arriver au port.

Le prince de Carignan, qui av^it pour Cavour un sincère attachement, disait hier à un de ses officiers d'ordonnance : « Pourquoi n'est-ce pas moi qui suis mort? »

Vendredi 7 juin 8611.

Je reviens des funérailles.

La ville entière, malgré une pluie battante, a suivi le triste cortège.

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La petite église, sa paroisse, la Madcna degh Angelij ne contenait que les membres du parlement, le corps diplomatique et la maison du roi.-

Autour du cercueil, placé à terre et recouvert d'une immense draperie noire, dix valets à la livrée rouge du roi étaient rangés debout, tenant chacun à la main Técusson royal de Savoie.

Sa Majesté désirait que les restes mortels du comte de Cavour fussent inhumés à la Superga, sépulture des princes de la maison royale ; mais la famille a décliné cet honneur.

Je reviens de cette cérémonie, le cœur serré, navré comme si j'avais perdu un ami intime, un parent aimé, La douleur immense qui enveloppe la ville, la tristesse morne répandue sur tous les visages et si vive dans les cœurs est vraiment communicative ; d'ailleurs, pourquoi m'en défendrais-je? j'avais pour cet homme autant de sympathie que d'admiration, et mon seul regret, c'est ({u'il ne soit pas né en France.

La marquise de Rorà, sa cousine, que j'ai vue aujourd'hui, m'a longuement entretenu de ses derniers moments.

Certaines paroles du P. Jacques , le confesseur et l'ami du comte, l'avaient particulièrement frappée.

Lorsque, agenouillée, elle baisait la main du mort : a Ne pleurez pas, madame, lui dit le moine, mais espérez, car nul au monde comme lui ne sut pardonner et secourir. » Ces deux mots, en effet, résu-

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ment parfaitement la vie privée du comte de Cavour.

Ce n'était pas le grand penseur, Thabile diplomate que regrettaient ces ouvriers, ces femmes du peuple que j^'ai vus ce matin sangloter en sortant de la chambre mortuaire; c'était leur bienfaiteur, leur Providence de chaque jour.

Son peuple de Turin a voulu le contempler une dernière fois sur le lit de mort où il est resté exposé jusqu'à quatre heures de l'après-midi, heure où le cortège funèbre est sorti de Thôtel. Depuis le matin, les portes avaient été ouvertes au public. Une foule immense assiégeait les rues avoisinantes, et tous, hommes, femmes, enfants, défilèrent silencieusement devant les restes du grand homme. Je suivis la foule. 11 fallut traverser la suite des appartements; je m'arrêtai longtemps dans la pièce qui précédait la chambre mortuaire.

C'était le modeste cabinet de travail d'où tant de grandes pensées, tant d'idées lumineuses sont sorties. Que de nuits sans sommeil ! que de préoccupations t que de desseins médités !

Je me rappelai alors cette physionomie gracieuse et pleine de bienveillance, ce front large et puissant, ces yeux vifs et perçants, et sqrtout ce sourire fin qui n'appartenait qu*à lui.

Son vieux valet de chambre raconta devant moi que depuis plus d'un mois le comte n'avait pu dormir. 11 passait les nuits à lire ou à marcher dans sa chambre ou dans son cabinet. Malgré cette privation de sommeil et l'excès de travail, il était demeuré

jusqu'à la dernière heure à la hauteur de son génie et maître de sa pensée.

La séance du 16 avril, cette séance où Garibaldi Tavait si odieusement attaqué,. lui fut fatale^l

Forcé, ce jour-là, de lutter avec sa nature expansive et même violente, de faire taire ses ressenti nients et de rester muet devant l'ingratitude et la haine du parti avancé, il revint chez lui brisé et abreuvé d'àmerfume. « Si l'émotion avait pu tuer un homme, dit-il le lendemain à un de seç amis, le comte Oldofredi, je serais mort en revenant de cette séance. x>

La reconnaissance du royaume d'Italie par la France tardait trop, selon ses vœux. Il en parlait souvent. c( Et Talleyrand, quand nous revient-il? disaitil; ne sommes-nous pas assez sages pour i|[iériter maintenant un ministre? »

Au milieu des graves préoccupations que cause ce terrible événement, on se demande avec effroi : a Que fera FEmpereur? » Cavour était le seul confident qu'il eût en Italie; lui seul, peut-être, connaissait sa secrète pensée. Cavour mort, qu'arrivera-t-il? Lié en quelque sorte avec le comte, se considérera-t-il également engagé vis-à-vis d un autre cabinet? Le génie et Tautorité de Cavour lui donnaient confiance et sécurité. Le grand homme d'État, à ses yeux, était une garantie suffisante contre la révolution. Cette garantie disparue, l'unité sera-t-elle possible et secondée par l'Empereur?

Voilà les questions que chacun s'adresse sans pouvoir y répondre.

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