J01T.:^AL D'TO DIPLOMATE
Pour tout dire, en un mot, grâce à 1 ambition im patiente et prématurée du Piémont, grâce surtout à rinsufGsance de ses hommes d'État, depuis la mort de CaTour, les rdies sont aujourd'hui cfaaugéa et la situation bien critique.
Ce n'est plus la tête qui dirige; la force, l'impulsion viennent d'en bas, et si l'instinct populaire ne trouve pas une satisfaction, il est à craindre qu'il ne se fasse justice lui-même. N'ai-je pas entendu direâ un partisan dévoué à la fois à l'Italie et à la maison de Savoie, qu'il ne restait plus qu'un seul moyen d'extirper le brigandage, d'enlever à Hazzini ses adhérents, de conserver les Deux-Siciles ; moyen suprême et dangereux : c'était la loi agraire.
Le gouvernement lui-même prête l'oreille aux bruits qui grondent dans le lointain ; il sait mieux que personne qu'il y a chez le peuple d'autres aspirations que celles de changer de dynastie et de maître. Hier encore la révolution était poli tique, demain elle sera peut-être sociale.
En écrivant ceci, il me revient à la mémoire une parole profonde échappée devant moi au comte de Cavour, et que j'ai religieusement recueilUe. C'était peu de temps après le rappel de Turin du baron de Talleyrand, alors que M. de Cavour, inquiet d'abord de notre attitude, avait fini par se rassurer et marcher seul sans lisières. Je n'oublierai jamais les mots par lesquels il termina une petite discussion que j'avais timidement soulevée.
(f Soyez tranquilles à notre sujet, me dit-il, nous
EN ITALIB. SOS
mettrons cinquante ans à accomplir notre quatrevingt-neuf ^ en sachant éviter les secousses et les excès par lesquels vous avez passé. Notre crise est commencée depuis dix ans et, grâce à Dieu, nous la traverserons sans échafaud et sans représailles. »
Peut-être eût-il dit vrai, le grand homme, si, mesurant ses forces à la grandeur des obstacles, à la durée de l'entreprise, le petit Piémont avait laissé insensiblement et sans hâte se répandre et s'infiltrer dans le reste de l'Italie les idées nouvelles qu'il avait été assez robuste, lui, pour recevoir sans ébranlement, mais qui, livrées brutalement en pâture à des populations impatientes de tout frein moral, devaient nécessairement les jeter dans l'ivresse.
Dieu veuille que les convulsions d'une révolution sociale ne soient pas le sanglant épisode ou sombrera pour de longs siècles Tunité de lltalie I
CnÂPITRE IXIII
L'empereur Napoléon III et sa politi<{ue en Italie. — Mon départ
de Turin.
Turin, décembre 1861.
Bien fin, en vérité, serait l'homme qui se flatterait de découvrir la secrète pensée de l'empereur, à moins que, peut-être, comme on pourrait parfois le supposer, il n*y ait jamais eu dans la cervelle de ce souverain, plein de bonnes intentions sans doute, mais « rêveur borné, » un plan de conduite arrêtée, une ligne politique.
« C'est rhomme des événements, » me disait un jour un de ses amis les plus intimes, « il se laissera toujours acculer par les difficultés. Confiant jusqu^à la folie dans sa destinée, dans son étoile, il a la conviction intime qu'au moment suprême, la fatalité se chargera de le tirer d'embarras : sachez- le bien, c'est le hasard seul qui a fait de lui un grand homme aux
yeux du vulgaire. Un bonheur insensé jusqu'à ce jour, une chance inouïe l'a servi à souhait ; il s'est laissé conduire par les événements, voilà tout! »
Je n'accepte pas dans toute sa rigueur le jugement sévère de M. X... qui cependant connaît bien son empereur, pour l'avoir suivi dans toutes les phases de son existence ; mais, lorsque M. Benedetti se flatte dans son for intérieur d'avoir sondé les abîmes de la pensée impériale, je crois qu'il est loin d'avoir expliqué l'énigme du sphinx, « de cet homme qui ne parle jamais et trompe toujours, » selon le diplomate anglais.
Voici une curieuse appréciation de Cavour sur notre César. Un jour que je rencontrai le premier ministre sous les arcades de la rue du Pô, il me prit le bras, en m'adressant sa question habituelle :
a Eh bien! quand nous revient Talleyrand? avezvous de ses nouvelles? C'est fâcheux, reprit-il; votre longue bouderie est absurde. Certainement, Ray neval, Bourgoing et vous représentez fort bien la France, mais c'est un ministre qu'il nous faut ! Ne sommesnous pas assez sages maintenant pour mériter un chef de légation? Talleyrand ou un autre.
« Voyez-vous, mon cher d'Ideville, ajouta-t-il en secouant la tête, votre empereur ne changera jamais; son tort est de vouloir conspirer toujours. Dieu sait cependant s'il en a besoij} aujourd'hui! N'est-il pas maître absolu ? Avec un pays puissant comme le vôtre, une grande armée, l'Europe tranquille,, qu'a-t-il à craindre? pourquoi toujours, à toute heure, dégui*
TM JOURNAL inm DTFLOMiTIS
ser sa pensée, aller à droite quand il teot tournera gauche, et vice versai Ah ! quel menreilleux conspirateur il fait!
— Mais, me hasardai-je à répondre, tous devriez être plus indulgent sous ce rapport, monsieur le comte. N^avez-Yous pas été jadis, tous aussi, un vaillant conspirateur?
— Moi? Certainement, reprit M. de Cavour. J'ai conspiré, et pouvais-je agir autrement à cette époque? étionsHfious les plus forts et les plus nom-» breux? Il fallait bien nous cacher de rAutriche. Tandis que votre empereur, sachez-le, restera éternellement incorrigible ; je le connais depuis longtemps, moi!
a A cette heure, il pourrait marcher droit, à découvert, suivant son but. Mais non I il préfère dérouter les gens, faire suivre une autre piste, conspirer en6n, conspirer toujours.
a Tenez, mon enfant, c'est le propre de son génie, * c'est le métier qu'il préfère, il Texerce en artiste, en dilettante, et dans ce rôle, il sera toujours le premier et le plus fort de nous tous. »
La politique de Tempereur a toujours été double, il est impossible de se le dissimuler. Ainsi, au mo-
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ment où les annexions du Piémont se succédaient de jour en jour, ?ers la fin de novembre 1859, peu de mois après la paix de Yiliafranca et la signature du traité de Zurich, un accord secret eut lieu entre le cabinet de l'empereur et Cavour, j'en ai l'intime conviction, et cela complètement en dehors de notre diplomatie.
Rattazzi et La Marmora venaient de tomber ; Cavour avait repris les portefeuilles des affaires étrangères, de la marine et des travaux publics. Maître de nouveau de la situation, il pouvait déjà entrevoir les résultats de sa politique ; elle était bien arrêtée, la sienne ; il savait ce qu'il voulait, lui, et se préparait de longue date.
Après la conquête de la Lombardie, en effet, on commença à entrevoir pourquoi le petit Piémont, sur les instances du comte de Cavour, avait tenu, quatre ans auparavant, en Crimée, à combattre les Russes, en unissant son drapeau à ceux de TAngleterre et de la France. On s'expliqua alors les motifs qui avaient décidé le roi de Sardaigne à accorder avec tant de facilité la main de sa fille aînée au cousin de Tempereur Napoléon III.
Les célèbres entretiens de Plombières, où l'homme d'Ëtat piémontais, seul à seul avec l'empereur, arrêta le plan de la réorganisation de Tltalie, étaient connus de tous; toutefois Cavour se gardait d'avouer jusqu'oii notre souverain l'avait autorisé à s'avancer.
Le mystère qui plane sur ce qui fut dit dans ces entretiens ne s'éclaircira que par la publication delà
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correspondance secrète du comte de Cavour, correspondance qui se trouve entre les mains de son neveu, Eynard de Cavour, et qu'il publiera un jour.
Nous avons eu en France un roi, grand politique, qui connaissait admirablement les hommes ; son successeur, un peu éloigné il est vrai, Fempereur Napoléon ID, semble avoir pris également pour maxime de sa vie la phrase célèbre et proverbiale de Louis XI : Qui nescit dissimulare nesdt regnare.
Personne à coup sûr ne mettra en doute le courage de Tempereur : il nous a assez montré, en certains jours, jusqu^où allaient sa résolution et son sangfroid. Mais, de l'aveu de ceux qui le connaissent et l'apprécient le mieux. Sa Majesté, autant par tempérament que par calcul, recule devant toute discussion.
Jamais on ne l'entendra répondre à une ouverture par un refus formel, accentué ; ce sera par des détours, des circonlocutions, des biais, qu'il exprimera sDn sentiment, se gardant bien de heurter de face la proposition de Tinterlocuteur ; cherchant même à lui laisser supposer, soit par son silence, soit par un hochement de tète, un regard approbatif, que ce qu'on expose lui semble juste et vrai.
Personne plus que Tempereur, m'a-t-on dit, car je n'ai jamais eu Thonneur de m'entretenir avec Sa Majesté, n'a le don de séduire ; ses manières affables, douces, caressantes, pour ainsi dire, réussissent à égarer complètement, sur le fond de sa véritable pensée, la personne qui lui parle.
C'est ainsi que Ton explique ce fait : à la même époque, vers la fin de 1859, des députations de Parme, de Modène et de Toscane, vinrent à Paris pour réclamer, au nom de leurs concitoyens, l'union de ces provinces au Piémont. En sortant des Tuileries, ces députés étaient tellement ravis de Taccueil de l'empereur, qu'aucun d'eux ne mettait en doute le succès de la mission. Chose étrange! dans la même semaine se rencontraient à Paris les envoyés secrets des princes ilétrônés de Toscane, de Modène et de Parme. Après une audience de Tempereur et une entrevue avec le comte Walewski, les infortunés repartaient en toute hâte pour IMtalie, afin d'annoncer à leurs souverains que les promesses de l'empereur et de son ministre rendaient toute espérance pour l'avenir.
Tarin, janvier 1862.
Il y a des moments où je me sens profondément découragé et où je regrette du fond du cœur
d'avoir suivi la carrière diplomatique. Lorsque je me trouvais sous les ordres d'un chef tel que M. de la Tour d'Auvergne ou Talleyrand, rien de mieux : il y avait communauté d'idées, de sentiments. Je sentais en eux une protection, une famille ; je m'associais à leurs succès et rien de ce qu'ils tentaient ne m'élait indifTérent.
Aujourd'hui, quel changement! Il faut bien que je me l'avoue; j'ai adoré l'Italie en artiste, en dilettante. Au temps où M. de Cavour vivait, jesuivai3 avec passion toutes les péripéties du drame; maintenant que le grand homme est mort, le charme qui m'attirait est dissipé. J'entrevois le moment où la confusion et le désordre, la politique d'aventures va remplacer les grandes conceptions et les plans médités; et sans regret aucun je me désintéresse, peu à peu, de la politique italienne.
Aussi j'attends avec impatience le moment où je quitterai Turin et surtout M. Benedetti. Je ne suis assurément qu'un très humble instrument à la légation de France; aucune responsabilité ne peut m'atteindre, et cependant, par instants, je suis humilié, effrayé du rôle que nous jouons ici. C'est à ce point que, si j'étais plus jeune, je n'hésiterais pas il embrasser une autre carrière ; car, quoi qu'il advienne, je n'assisterai jamais à des événements aussi intéressants que ceux qui se sont passés depuis le jour où je suis arrivé à Turin en 1859.
« Votre métier de diplomate est un singulier métier, ni'ccrivait un de mes vieux amis ; il participe à la
in ITALIE. Sil
fois de Tespion et du chroniqueur ; espion patenté et marchant à découvert, je le veux bien ; mais enfin un de vos plus grands mérites n'est-il pas de chercher à savoir ce qui se passe chez le voisin et à découvrir les secrets d'autrui ?
a Crois-moi, fais autre chose, s'il en est temps encore, tu es trop naïf, tu es trop sincère, loi ! tu ne réussiras jamais à devenir ambassadeur, et puis, elle a singulièrement diminué l'importance de votre noble carrière! QueUe initiative aujourd'hui peut être laissée à un agent Aoni la main et la langue sont attachées au fil télégraphique des Tuileries I Tout se ' passe à Paris, et le prince Napoléon et le chevalier Nigra dirigent la politique italienne sans se préoccuper de vos dépêches et de celles du baron Ricasoli. )>
Mars 1S62.
M. Thouvenel vient de me faire parvenir mon congé. Hélas I je vais abandonner ma bonne ville de Turin, et pour toujours, cette fois I Depuis le mois d'août 1859, époque à laquelle j'ai quitté la France, je n'ai pas dépassé, un seul jour, les frontières d'Italie.
Combien de fois ai -je accompagné à la gare de Suze, des amis, des voyageurs partant pour la
France! moi aussi, je vais donc repasser le mont Cenis et franchir les Alpes.
De Tautre côté de ces montagnes, c'est mon pays que je retrouverai « il est vrai. Mais y serais-je aussi heureux que je l'ai été ici? — J'en doute; — mes amis ne m'auront-ils pas oublié? Chacun, ici-bas, suit sa route en créant autour de soi un cercle, une intimité où l'absent est bientôt sacrifié. Enfin I ne désespérons pas, peut-être ouvrira-t-on le cercle pour me faire une petite place. Alors, comme le pigeon voyageur, je leur raconterai tout ce que j'ai vu là-bas.
FLN