CHAPITRE PREMIER
»E : Voyage de Bordeaux à Paris. — Impressions de route. — Ilation à Paris. — Le Palais-Royal. — La place Louis XV. — Le e-Meuble. — Les boulevards. — Le Louvre. — Le Jardin des Tuile* — Le jardin du Luxembourç. — L'Opéra. — Le Théâtre-Italien. — jinédie-Française. — L'Assemblée nationale. — La famille royale.
décembre 1789 un jeune hontrae d*une quinzaine lées faisait son entrée dans Paris, accompagné )n précepteur. Ce jeune homme portait le nom nond Géraud et appartenait à une famille de la eure bourgeoisie de Bordeaux. Son père, riche teur, faisait le commerce avec l'étranger, et en lit d'honorables profits.
mond Géraud avait reçu une solide instruction, lit nourri des classiques grecs, latins et français, )n intelligence, d'une rare précocité, lui donnait
une valeur personnelle fort supérieure à son âge. Enchantés des brillantes dispositions que montrait leur fils et désireux de le mettre à même de les Cul tiver, ses parents résolurent de l'envoyer passer quelques années à Paris. Ils estimaient, non sans raison que les études sérieuses allaient seulement commencer pour lui et que le véritable complément d'une éduca tion libérale ne pouvait se faire avec succès que dans la capitale des lettres, des arts et des sciences, avec les mille ressources intellectuelles qu'elle offrait à la jeunesse et sous la direction des plus illustres professeurs.
Edmond jusqu'alors n'avait jamais quitté le toi paternel, si ce n'est pour faire de courtes villégia tures chez des amis et dans les environs de Bordeaux. Quand ses parents se furent déterminés à se séparer de lui, ils ne voulurent naturellement pas l'abandonner seul sur le pavé de la capitale; ils le confièrent à un jeune médecin de vingt et quelques annéesj M. Terrier, dont le caractère leur inspirait toute sécurité, et qui devait, tout en surveillant et en instruisant son élève, compléter lui-même ses études de médecine et de chirurgie.
Après les événements si considérables qui venaienl de s'accomplir pendant l'année 1789, on peut aisément supposer combien la perspective d'assister dans Paris même aux suites de la Révolution et aux modifications si profondes qu'on pressentait devoir se produire
dans l'état social, devait enthousiasmer deux jeunes provinciaux, passionnés comme tout le monde à cette époque pour les idées nouvelles.
Les deux voyageurs, enchantés de leur sort, se mettent en route au commencement de décembre. Leurs moyens ne leur permettant pas de louer une voiture pour eux seuls, ils prennent modestement la voiture commune, c'est-à-dire la diligence*, connue aussi sous le nom de a Turgoline » ^ ; comme ils partent de la campagne de M. Géraud, située à quelque distance de la ville, ils vont rejoindre la diligence à Cubzac, où un premier malheur leur arrive. En traversant la Dordogne, le batelier négligent laisse tomber dans la rivière la valise qu'ils emportent avec eux ; on la rattrape à grand'peine; mais, hélas! toute cette garderobe si soignée, si bien préparée par une mère vigilante, est grandement endommagée. Pour comble d'infortune, Edmond, fort épris de peinture, n'a eu garde d'oublier ses couleurs; elle ont fondu sous l'action des flots et tous ses effets ont pris les teintes de l'arcen-ciel. Bien loin de tourner au tragique leur mésaventure, nos jeunes gens en rient de bon cœur et n'en montent pas moins gaiement dans l'intérieur de la voiture publique qui les prend au passage. Ce
i. La diligence coûtait seize sous par lieue. La chaise de poste ou le cabriolet étaient beaucoup plus chers .
2. La diligence fut ainsi nommée quand Turgot donna aux Messageries du royaume un privilège exclusif.
4 LE JOURNAL DlTi ÉTCDL%5T
qu*étaient ces véhicules de l'époque^ l'auteur de Park en 1 789 va nous le dire :
« A certaines heures arrivent dans les quartiers du centre les diligences, les carrosses, les carabas qui viennent de province, lourds, massifs, énormes, laisr sant apercevoir la silhouette des voyageurs entassés dans les intérieurs trop étroits, avec leurs bâches informes, leurs larges roues, leurs paniers attachés par derrière et débordant de paquets, leurs sabots rivés aux chaînes et sonnant la ferraille, avec les essieux qui grincent, les soupentes qui gémissent, les fers de roues qui sautent sur les pavés. Quatre ou six chevaux blancs ou gris, la queue nouée, couverts de harnais rapiécés, trottent pesamment, stimulés par les claquements répétés du fouet des postillons, en gilet rouge, en veste galonnée d'argent, sautillant, droits sur leur selle, dans leurs bottes bardées de pièces de bois*. »
Le passage de la diligence est effrayant : a un bruit tumultueux la précède et lannonce, dit Mercier; si elle descend avec rapidité, elle risque de se renverser. Quelquefois l'accident arrive, l'énorme carrosse tombe, et vous avez beau demander au directeur le prix de; vos bras et de vos jambes, il vous montre froidement son privilège, et regarde votre personne comme un ballot de plus, dont il ne doit pas supporter les acci-