‹ Journal d'un étudiant (Edmond Géraud) pendant la révolution, 1789-1793Chapitre 12 sur 51 · Babeau, Paris en · texte numérisé non relu

Babeau, Paris en

dents, vu la loi éternelle du choc des corps et celle des frottements. »

Mais qu'importent à la jeunesse la fatigue ou des cahots plus ou moins fréquents ! Edmond et Terrier n'en jouissent pas moins délicieusement de leur liberté, du grand air, de tout ce qui frappe leurs yeux, et les perspectives d'avenir qui s'ouvrent devant eux ne leur paraissent pas moins séduisantes. Pendant les rares arrêts de la voiture, ils ont encore le temps de jeter un rapide coup d'œil sur les provinces qu*ils traversent.

« Les pays par où j'ai passé, dit Edmond, m'ont fort Honné : j'ai aperçu, au sortir de Cubzac, un ancien château de Renaud de Montauban ; sur la route j'ai vu aussi les ruines de plusieurs forteresses, demeures ies seigneurs du temps où le régime féodal régnait en France.

« Nous avons eu le sort d'arriver dans les grandes villes à nuit <;lose. Nous nous levions toujours à deux heures du matin, ainsi nous n'avons pu rien voir que quelques villages où nous passions.

a Angoulême est fort bien située sur la crête d'une montagne dont le pied est arrosé par la Charente ; la ville domine sur une plaine immense. Le Poitou nous a paioi un pays assez pauvre. Poitiers répond à ses environs; c'est une ville fort laide. J'y ai vu le poteau qui marque la place où Alaric fut tué par Clovis; les plaines où Jean le Bon fut fait prisonnier par les Anglais.

(( La Touraine est appelée avec raison le jardin de It France ; la Loire en arrose les campagnes, qui offrent les aspects les plus diversifiés et les plus agréables que l'on puisse imaginer, encore les avons-nous traversées dans une saison qui ne leur était guère favorable. Nous soupâmes à Tours; ensuite nous fûmes voir la ville ; il y a une superbe rue, fort longue, où il y a des trottoirs, ainsi que sur le pont, qui est très beau ; mais l'hiver dernier les glaces en abattirent cinq arches; il y en avait douze ; on a remplacé ceUei qui manquaient par un pont de bois.

« Nous dînâmes à Blois; j'y vis la salle des États sous Henri 111 et celle où fut poignardé le duc de Guise.

« Le pont de Blois est encore plus beau que celui de Tours. L'accent est en effet excellent dans cette contrée, mais après les louanges qu'on m'avait faites du langage, je fus fort étonné d'entendre plusieurs barbarismes choquants ; il est vrai que c'était parmi le menu peuple.

« Je ne te dirai rien d'Orléans, si ce n'est que je fus voir la statue de la Pu celle, qui ne répond nullement à la renommée de Jeanne d'Arc. »

Fort heureusement nos voyageurs ont trouvé des compagnons de route agréables : M. de Lostalot, député par les communes du Béarn et qui porte à Paris l'adhésion de sa province aux décrets de l'Assemblée nationale ; c'est un homme « plaisant, bon patriote et plein d'esprit » ; M. d'Argenton, « jeune

homme fort instruit et qui a beaucoup voyagé » ; enfin un Parisien, M. Maillé, « musicien plein de talent ï^j, Dès le premier jour on a fait connaissance, on s*est lié et le temps se passe le plus gaiement du monde. .

Malgré la saison avancée, ils sont si bien entassés et si à l'étroit les uns contre les autres qu'ils ne souffrent ' nullement du froid.

Enfin le 15 décembre après six jours de route, Ed?mond et Terrier arrivent sans encombre à Paris. ÂHJSsitôt ils se mettent enquête d'un logement dans l0 quartier où leurs travaux doivent les appeler le plus

fréquemment, c'est-à-dire dans le quartier latin. Après quelques recherches, ils trouvent rue Hautefeuille, à l'hôtel de Touraine, un joli petit appartement bien aéré et qui paraît réunir toutes les conditions désirables. Pour un louis par mois, on leur loue une grande . pièce à cheminée qui doit lenir lieu de saloç, unQ chambre à deux lits et un cabinet de plus petites dimensions pour serrer le bois et se, faire coiffer,, cai? la poudre est toujours en usage avec les boucjes et la queue*. ,

Quant à leur nourriture, nos deux ami$ p'qnt que

i. La rage de la frisure a gagné tous les états, dit Mercier : garçons de boutiques, clercs de procureurs et de notaires, domestiques, cuisiniers, marmitons, tous versent à grands flots; de la poudre sur leui^ tête, tous y ajustent des toupets pointus,; des boucles étagées. Douze cents perruquiers emploient à peuprés six mille garçons; deux mille chamberlaiis font en chambre e même métier; six mille laquais a'ont guère que cet emploi. .

l'embarras du choix ; on trouve dans le quartier un grand nombre de tables d*hôte où, pour 28 sous ou 47 sous par jour, on est relativement bien nourri *. Au bout de peu de jours ils se fatiguent du restaurant et se décident à manger chez eux :

(( Nous vivons très à mon goût, mande Edmond à sa famille; nous faisons apporter de chez un traiteur, qui apprête assez bien et qui fait tout au beurre ; notre ordinaire est excellent. Pour le vin, nous buvons du bon Champagne qu'un chanoine de Sainte-Geneviève nous a procuré ; il nous revient un peu cher, mais nous sommes sûrs qu'il n'est pas frelaté, ce qui est bien rare à Paris. »

A peine arrivé, Edmond s'empresse naturellement de tenir sa famille au courant de tout ce qu'il voit, de tout ce qu'il entend, des moindres événements qui lui arrivent ; ses lettres avec leur enthousiasmé juvénile forment un tableau très saisissant non seulement de l'aspect extérieur de Paris, mais aussi de son état moral, et dés passions politiques qui l'agitent*

La première lettre du jeune voyageur laisse éclater tout à la fois et la joie naïve qu'il éprouve d'être enfin

1. Pour ce prix on avait pour déjeuner : une tasse de café au lait avec un petit pain, un bon diiier avec dessert, un souper avec viande froide, le vin compris. Les étudiants pouvaient trouver dans la Cité, pour dix sous, un dîner composé de la soupe, du bouilli, d'une entrée, d'un dessert et d'un derai-verre de vin. (Babeau, P/ïrw en 1789.)

dans la capitale et aussi une vague mélancolie qu*il n*est pas le maître de dominer :

« Enfin je suis à Paris ! Quel rêve pour moi ! Ce départ m*avait si fort étourdi qu'aucun sentiment de douleur ni de joie n'affectait mon âme.... Pendant la route il ne m'a pas été permis de faire la moindre réflexion, tant de choses m'occupaient! Ah! que le monde est grandi Arrivé à Paris, j'ai commencé à m'apercevoir que je laissais ce que j'avais de plus cher à 130 lieues de moi ; alors tout m'a paru insipide et la douleur n'a pas tardé à s'emparer de mon esprit, mais ma gaieté reviendra bientôt. D'ailleurs je suis Gascon, et tu sais, comme disait Henri IV à son jardinier, qu'ils prennent partout. »

Pendant les premiers temps de leur séjour, nos jeunes gens ne songent qu'à visiter les principaux monuments ainsi que les quartiers à la mode ; leurs lettres sont pleines de détails sur Paris.

Il ne faut pas perdre de vue que ces réflexions sont l'œuvre d'un tout jeune homme; si elles sont parfois un peu naïves, elles sont du moins empreintes d'une grande sincérité et toutes spontanées. Quant à l'emphase du style, elle est fort excusable, on sent que l'écrivain vient de quitter les bancs du collège ; du reste ce tour pompeux qui nous surprend est de mode à l'époque et se retrouve dans toutes les correspondances du temps.

La première impression d'Edmond sur la capitale

est plutôt défavorable. Il visite d'abord le Luxembourg, puis le Pont Neuf, qui est le centre du mouvement et de la circulation :

« Le cheval d'Henri IV ne vaut pas celui de Louis XV à Bordeaux, dit-il*. La Samaritaine ne répond pas à la grande idée que je m'en étais formée. Les rues sont détestables, que les piétons y sont à plaindre I La malpropreté y est poussée au dernier degré. Ne t'inquiète pas des voitures, j'y fais grande attention, et puis le nombre n'en est pas aussi grand qu'on pourrait l'imaginer.

« Paris, en général, ne m'a nullement frappé; je m'attendais à beaucoup plus. Je crois que la Révolution l'a un peu changé; mais le peu d'effet qu'il a produit sur mon esprit vient des idées exagérées que l'on m'en avait faites. »

Mais à mesure qu'il pénètre dans les beaux quartiers de la capitale l'indifférence et le dédain du jeune homme se changent en une admiration sans bornes. Aussitôt installé il se rend, ainsi que Terrier, au Palais-Royal, que l'on appelle la capitale de Paris, et dont la réputation de merveille, unique au monde.

1. Le Pont Neuf, dit Mercier, est pour Paris ce que le cœur est dans le corps humain. Tout le monde y passe : pour rencontrer les personnes que l'on cherche, il suffit de s'y promener une heure chaque jour. Les mouchards chargés de retrouver les criminels s'installent sur le Poat Neuf et quand, au bout de quelques jours, ils ne voient pas leur homme, ils affirment hardiment qu'il n'est pas à Paris.

a bien sauvent troublé leurs rêves. Ils parcourent ce magnifique jardin qui est devenu le rendez-vous des élégants, des étrangers, des oisifs depuis que pour lui garder son cachet aristocratique, on en a interdit l'entrée aux soldats, aux gens délivrée, aux personnes en bonnet ou en veste, aux chiens et aux ouvriers. La beauté des bâtiments, la régularité. et Télégance des arcades, la magnificence des boutiques les frappent d'étonnement. Ils visitent ces galeries élevées en 1784 et où sont réunies tout ce qui peut séduire les yeux : pierres précieuses, bijoux artistement travaillés, montres admirables, étoffes étourdissantes, on trouve tout sous ces arcades où se pressent les provinciaux et les étrangers. « Quelle opulence! s'écrie Edmond, quelle richesse dans toutes ces boutiques dont l'éclat fatigue les yeux éblouis !»

Ils entrent dans ces restaurants, dans ces cafés ,où la foule se renouvelle sans cesse, dans ces petits i^éâtres * qui attirent et amusent les badauds, et ils resr tent émerveillés de toutes ces attractions, de toutes ces séductions si habilement réunies.

Tous les étrangers partageaient cet enthousiasme : « Tout ce qu'on chercherait à Paris, on le trouve au

1 . . Il y a entre autres le théâtre de Beaujolais, où des enfants d'un e douzaine d'années font des gestes sur la scène pendant que d'autres chantent dans les coulisses; la précision avec laquelle les gestes répondent aux paroles fait une illusion complète. On n'a trouvé que ce moyen d'éluder les réclamations- de l'Académie royale de Musique, qui a le monopole du chant. . - ■

ii LE JOURNAL D'UN ÉTUDIANT

Pàlais-Royal, dit Karamsine ; on y pourrait pass vie, la vie la plus longue, dans un enchantement pétuel, et dire en mourant : « J'ai tout vu, « connu. »

Le lendemain, Edmond et .Terrier visitent la j Louis XV au milieu de laquelle s'élève une si équestre de ce roi, « mais celle-là encore ne pas à beaucoup près celle qui est à Bordeaux, la ture du cheval n'est pas aussi vive, sa tête et tou corps sont froids ainsi que le cavalier ». La plac magnifique : entourée de larges fossés, garnis tout leur parcours de superbes balustres de pi( elle offre un aspect grandiose; à sa droite se tr le jardin des Tuileries, à sa gauche les Gha: Elysées; en face, en regardant la rue Royale, s'élt deux magnifiques édifices construits par Gabriel lui de gauche renferme les joyaux de la Gouroni est devenu un véritable palais des Mille et une Ni vases, bijoux, pierres précieuses, costumes, ar armures, tapisseries, c'est un amoncellement d< chesses incalculables, de splendeurs inouïes* :

« Nous allâmes voir mardi le garde-meuble, notre voyageur, l'un des établissements les plus

1. Quelques années plus tard cette admirable collection être pillée par des bandits et les trésors qu'elle renfermai perses, presque tous perdus sans retour. H faut lire dai Joyaux de la Couronne^ de M. Germain Bapst, l'émouvant de ce vol prodigieux.

riéux qui embellissent la capitale. L'extérieur et l'intérieur, tout annonce la magnificence.

« D'abord, au bas de l'escalier est un canon ancien de près de six pieds. Il est tout chamarré d'argent et très bien travaillé ; la bouche en est très étroite et il paraît que dans ce temps-là l'on faisait les canons très petits et l'on n'y mettait que des balles. Pendant la Révolution, le peuple est venu faire une descente dans cet endroit pour avoir des armes: outre beaucoup de pièces curieuses, il a emporté un canon pareil à celui dont je viens de te parler et l'on n'a pas pu le retrouver malgré toutes les recherches que l'on a faites.

(( En entrant dans la première salle notre attention s'est d'abord fixée sur une rangée d'anciens fusils. La plupart avaient quatre et même cinq canons qui partaient tous à la fois par la détente d'un seul chien. J'ai remarqué surtout une couleuvrine de 15 pieds de long; elle devait porter à une bieif grande distance!

« A côté de ces fusils est l'épée de parade d'Henri IV ; la poignée, d'argent doré, est garnie de tous les portraits des rois ses prédécesseurs. Mais auprès de cette épée de parade se trouve son épée de bataille; celle-ci n'est pas aussi fragile : elle a deux tranchants et une pointe, et derrière la lame est un pistolet d'arçons.

« Nous avons admiré ensuite le travail de l'armure de François P% pièce très curieuse : elle est d'acier;

Ton voit dessus des chasses à cerf, des batailles, danses, etc. Dans la même salle, il y a d'autres mûres, telles que celles de Philippe le Bel, du je duc de Bourgogne ; elles sont à peu près toutes s blables à la première. Nous avons vu aussi un 1 clier ancien trouvé dans le Rhône : on y voit gn une bataille de cavalerie.

« Dans la seconde salle sont des tapisseries des belins, mais elles sont un peu passées et ont perdi leur prix.

« Dans la troisième Ton voit tous les présents les ambassadeurs étrangers donnaient au roi de Frai J'ai remarqué entre autres un vase et sa cuvette tout de diamants. J'en ai demandé le prix, et l'on dit que cela coûtait 8 millions. »

La vue des joyaux de la Couronne, protégés pai vastes vitrines, met le comble à l'admiration jeunes visiteurs, et ils quittent le garde-meuble c( plètement émerveillés.

Prenant la rue Royale qui s'ouvre devant eux, provinciaux s'engagent sur ces fameux boulevs qu'ils ont hâte de connaître et qui de la p] Louis XV conduisent jusqu'aux ruines de la Basti Au milieu est une large chaussée destinée aux '^ tures; sur chaque côté, une avenue de quatre rang d'arbres où se tiennent les gens à pied. Edmond Terrier ne rencontrent d'abord que des terrasses les grilles des jardins qui entourent les magnifiq

hôtels de raristocratie. Bientôt la perspective s*égaye et ils aperçoivent les bains Chinois avec leurs clochetons, leurs lanternes, leurs pagodes, puis le pavillon de Hanovre, Fhôtel du comte de Mercy-Argenteau, les superbes jardins des hôtels de Saint-Farre, d'Uzès, de Talaru, etc. Partout ils rencontrent des marchands en grand nombre, partout ils trouvent une animation extraordinaire. A partir de l'Ambigu tous les phéno- Tnènes, toutes les monstruosités se donnent rendez- "vous pour solhciter Tattention du public; on n'entend que cris étranges, on ne voit que baraques : foraines; dans Tune, on montre des oiseaux qui portent de l'eau ou des poiçsons qui prédisent le temps ; dans l'autre, un animal fantastique venu du centre de TAfrique, et qui n'est autre qu'un porc-épic; une itroisième exhibe aux badauds enthousiasmés une Chifiioise sans bras, qui écrit avec sa bouche et file avec (ses pieds!

Puis viennent les petits théâtres : les Délassements- Comiques, le théâtre des Grands Danseurs du Roi, le salon de Curtius*, des charlatans avec leurs tréteaux, des joueurs de gobelets, etc. Puis les cafés- concerts.

1. Les figures ea cire de Curtius étaient très célèbres et très visitées; on y voyait les grands écrivains, les jolies femmes et les voleui*s fameux; on y voyait aussi la famille royale assise à un banquet : a Entrez, entrez, Messieurs, criait-on à la porte, -venez voir le grand couvert, c'est tout comme à Versailles. » Curtius faisait quelquefois jusqu'à cent écus par jour avec ses mannequins enluminés.

iO LE JOURNAL D'UN ÉTUDIANT

le café Turc, le Wauxhall, à l'instar de Londi*es*, de» restaurateurs, des pâtissiers, des limonadiers; enfii toutes les attractions sont réunies dans cette partie des boulevards pour séduire le public et le retenir.

« Les boulevards sont le plus beau quartier & Paris, écrit Edmond ravi, l'art y est poussé au plus haut degré de perfection en toutes choses. »

Une visite au Louvre plonge notre voyageur dans une admiration profonde : « C'est un bâtiment su perbe, dit-il, je ne crois pas que rien puisse l'égaler dans toute l'Europe. » C'est dans ce palais, oi les rois n'habitent plus depuis de longues années, que sont installées l'Académie française, les académies des belles-lettres, des sciences, de peinture et d'a^ chitecture, la Société Royale de médecine. Un grand nombre d'artistes y ont leur logement et de vastes salles sont mises à leur disposition pour y faire leurs cours. C'est dans une de ces salles qu'a lieu TExposi tion de peinture.

En quittant le Louvre nos jeunes gens se rendent au Jardin des Tuileries. A la vue de ces magnifiques parterres, de ces larges bassins, de ces statues de marbre, de ces vénérables marronniers qui déjà ont vu passer sous leurs ombrages tant de générations, leur

1. C'était une salle de danse avec un grand jardin où se réii- Dissaient les plus jolies filles de Paris. Dans le jardin il y avait un carrousel et des escarpolettes qui , grâce à d'heureux hasards, contribuaient singulièrement à l'agrément des spectateurs.

PEISDANT LA RÉVOLUTION. 17

nthousiasme redouble : « Il y a là les plus belles liées que j'aie vues de ma vie », dit Edmond. Ce irdin, dont l'entrée est interdite au peuple, est le endez-vous des bourgeoises honnêtes et des dames le qualité : « il a très bon genre, et Ton sait, en ntrant, qu'il est le refuge de la vertu. » Dans toutes es allées, on rencontre des enfants qui y prennent eurs joyeux ébats. Sur la terrasse du bord de l'eau, es suisses, gardes du jardin, ont établi de petites [uinguettes où l'on peut venir se rafraîchir. Ce qui rappe le plus nos visiteurs : « c'est la vue que l'on lécouvre depuis le perron du Louvre : de là, l'œil, >erçant sous une sombre allée, aperçoit la slatue de iOuis, et dans le lointain un chemin terminé par une )arrière et borné des deux côtés par les Champsîlysées. »

Il y avait un autre jardin ouvert au public qui faisait les délices du jeune étudiant et de son précepteur, l'était celui du Luxembourg; situé près de leur lomicile, ils s'y rendaient fréquemment pour y resûrerplus à l'aise : « Pour moi, dit Edmond, ce jardin ist la plus jolie promenade de Paris; je me figure [uand j'y suis être dans ces Champs-Elysées dont )arlent les poètes. » D'admirables quinconces, des >assins, des parterres dessinés avec goût contrituaient en effet à l'agrément de cette promenade ; lie avait encore un charme de plus, elle était peu réquentée, on h'y rencontrait que quelques vieux

militaires, des abbés, quelques étudiants, et Ton y pouvait trouver, avec les agréments de la nature, le calme et la tranquillité. Edmond et Terrier y venaient souvent, un livre à la main, se reposer pendant des heures, ou discuter, tout en se promenant paisiblement, les questions philosophiques qui souvent fai saient l'objet de leurs conversations.

Nous ne suivrons pas plus longtemps nos voyageurs à travers leurs pérégrinations dans Paris, et nous les laisserons achever peu à peu et à leur loisir la visite des principaux monuments et des plus riches qua^ tiers de la capitale.

Un de leurs premiers soins, dès qu'ils furent ha bitués à leur nouvelle existence, fut de fréquenter les grands théâtres. L'Opéra les attira tout d*àbord.

Depuis l'incendie de 1781, qui avait dévoré la salle située rue Saint-Honoré, on avait élevé sur les boulevards un jopéra provisoire, qui devint plus tard 11 Porte- Saint-Martin *. La salle était spacieuse et il y avait quatre rangs de h)gos superbement ornées.

Les étrangers ne pouvaitMit se lasser d'admirer cet décors remarquable» d'ôclal et de vérité, cette figih ration immense avec ses riches costumes, et pa^ dessus tout ces ))alhUH incomparables qui vous transportaient dans U\ inonde desnHes*. « Qui va à Paris

1. Cette salle lui coiiMlniiN* ni s(iixaut(*-quinze jours. t2. L'urcl)cstn>, iivcr hpn lintilr violons, sos six altos, ses doute violoncelleif, ï^ch ({unirr coiilrnlmHHrH, «os six bassons et sa

sans voir rOpéra, écrit Karamsine^ est comme celui qui va à Rome sans voir le pape*. »

Xi J'ai été à TOpéra avec des billets d'auteurs, dit Edmond. Quel ensemble ! quelle réunion de talents ! soit dans la musique, les machines, les acteurs surtout I L'esprit est plongé dans une illusion complète. On donnait Un nouvel opéra pour la première fois : Hephté, reine d' Egypte, J'y vis jouer les plus fameux acteurs. 11 y eut un ballet à la suite, où Vestris' et Gardel' dansèrent; je me perdrais dans de vaines descriptions pour dépeindre l'enthousiasme et le charme où tous les deux me plongèrent.

<( J'ai été aussi aux Italiens, où j'éprouvai, mais dans un autre genre, le même plaisir qu'à l'Opéra ^ Nous

^'instruments à vent, était merveilleux et jouissait d'une réputation européenne.

1. Le beau jour de l'Opéra était le vendredi ; ce soir-là la salle étincelait littéralement.

2. Vestris était le fils naturel du danseur Vestris, qui s'intitulait lui-même « le diou de la danse d, et de Mlle Allard; on l'avait surnommé Vestrallard en raison de cette origine. Le danseur Dauberval, qui avait eu également les bonnes grâces de Mlle Allard, dit un jour un mot assez plaisant. Des coulisses il assistait aux débuts du jeune Vestris, et émerveillé il s'écria : « Quel malheur! C'est le fils de Vestris et ce n'est pas le mien! Hélas, je ne l'ai manqué que d'un quart d'heure ! »

a Vestris, dit Karamsine, était semblable à Sirius au milieu des étoiles; son âme était dans ses ja'i>bes; d'un autre côté, la flamme de sa physiononi'e en faisait un Cicéron dans son genre. »

Page 1