CHAPITRE II
Sommaire : Les cours du Collège de France. — L'Hôtel-Dieu. — Exécut du marquis de Favras. — Les frères Agasse. — Tranquillité de la ci taie. — Le Roi à l'Assemblée nationale. — Le seraient civique.
Edmond n'était pas uniquement à Paris pour promener, visiter les monuments et les théâtres, famille lui rappelait doucement qu'il devait songei ses études, et qu'après ces premiers temps consaci au plaisir, il était urgent de s'organiser pour le trava Repasser tous les bons auteurs latins, étudier la I gique et les mathématiques, tel était le programn que M. Géraud lui traçait; il l'engageait également prendre des professeurs de dessin, d'armes, de dan et de déclamation, enfin à compléter de toutes façoi son éducation.
C'étaient des gens excellents que les Géraud; ( mœurs austères et d'une honorabilité incontestée, i jouissaient de la plusgrande considération. Us avale deux fils, Edmond et John, qu'ils avaient élevés dai les meilleurs principes et sur lesquels s'étaient conce
trées toute leur tendresse et toutes leurs espérances. John, d*un an plus jeune que son frère, était resté près d'eux et leur plus vive sollicitude se reportait naturellement sur le fils absent. M. Géraud traite Edmond avec une grande douceur et l'affection la mieux entendue : «Je ne suis pas seulement ton père, lui écritil, je suis surtout ton ami » ; et il le lui prouve de mille manières. Il n'exerce sur lui aucune pression ; il se borne à le guider, à le diriger ; il cherche à le faire profiter de son expérience, mais il ne lui impose pour son avenir aucune de ses propres idées.
Mme Géraud était la plus tendre des mères, ses lettres sont des modèles d'affection maternelle et de bonté. Elle adore ce fils qui vit si loin d'elle; c'est avec une touchante sollicitude qu'elle s'inquiète de son bien-être physique et moral. Sans cesse elle lui envoie du linge, du chocolat, du sucre, des vêtements, des bas de soie « pour danser », enfin les mille petits riens qu'elle suppose pouvoir lui être utiles ou agréables et que devine si bien un cœur de mère. Elle se préoccupe aussi du salut de son âme, elle lui recommande souvent de ne pas négliger, au milieu du tourbillon dans lequel il vit, celui qui « est la source de toutes les vertus et la cause première de toutes choses », elle l'exhorte à remplir exactement les devoirs de la religion réformée à laquelle il appartient.
La réponse du jeune homme est bien dans le ton de l'époque :
« Je suis très persuadé, maman, de la vérité dé tout ce que tu me dis sur ma religion, aussi je ne manque jamais de prier l'Être Suprême soir et matin; je m'élève en esprit jusqu'à lui, autant que la grossièreté de mon âme peut me le permettre. J'ai apporté de Bordeaux un livre de prières que je laisse de côté, tant je le trouve insipide. Je voudrais bien savoir qui fut le premier après Jésus-Christ qui composa des prières pour son prochain; voilà qui m'a paru de tout temps fort ridicule. Personne ne peul mieux savoir que moi où le soulier me blesse.... »
Mme Géraud insiste encore auprès de son fils pour qu'il fréquente les dimanches l'hôtel de Hollande, car l'exercice du culte étant interdit aux Réformés, ils ne peuvent assister aux offices que dans les hôtels des ambassadeurs de leur religion.
Edmond s'empressa de se conformer aux désirs paternels ; il put bientôt annoncer qu'il traduisait les Odes d'Horace, les Discours de Tacite et de Tite Live, et qu'il travaillait très sérieusement les mathématiques. De plus il suivait trois fois par semaine au Collège de France les cours qui rentraient le mieux dans le cadre de ses travaux.
Le Collège de France, fondé par François P' sous le nom de Collège Royal, avait été reconstruit en entier sous Louis XVI sur les plans de Chalgrin. Vingt professeurs, choisis parmi les plus éminents, y enseignaient la littérature, les sciences, le droit, l'histoire.
illa morale, les langues orientales et classiques. Delille ty professait la poésie, Lalande l'astronomie^ Dau- I benton la physique expérimentale, Fourcroy la chirumie, etc., etc.
Notre jeune étudiant suivait particulièrement les
^ cours de MM. Séiis et Gournand : « M. Sélis est très
] érudit, dit-il, et possède des connaissances profondes
^ sur la littérature ; jamais je n'ai vu d'homme dont
I le visage exprimât mieux les sentiments dont son
a cœur est agité. » 11 lisait à ses auditeurs VOdyssée et
leur traduisait les fables de Phèdre.
i M. Gournand avait pris pour texte de ses conférences '^ le Contrat social :
\ (( Outre M. Sélis, écrit Edmond, je suis depuis quel- ^ que temps, au Collège de France, M. Gournand, autre professeur d'éloquence : il commente le Contrat iocial de J.-J. Rousseau. Tout le monde s'accorde à dire qu'il a de très bonnes réflexions. Quoiqu'il soit ecclésiastique, il est partisan zélé de la Révolution; il n'a rien à perdre à la vérité, aussi nous démontre-t-il avec force comment tout ce qu'a prédit Jean-Jacques ne pouvait manquer d'arriver; il nous dévoile tous les biens à venir qui émaneront de la nouvelle Constitution ; il nous met sans cesse sous les yeux les Droits de rhomme; il tonne avec éclat sur tout le haut clergé, il lance des brocards amers et satiriques sur les moines et sur la Sorbonne. L'on a observé que dans toutes ses leçons, il en revient toujours au
mariage des prêtres et qu'alors sa verve s*échaufre singulièrement; le bruit court qu'il a depuis longtemps en vue quelque Dulcinée du Toboso. »
Edmond prenait encore deux fois par semaine, le mardi et le vendredi, des leçons de dessin à l'Académie de peinture, qui se trouvait dans son voisinage :
« L'Académie de dessin est dirigée par MM. Bachelier, peintre du roi, Godefroi, Macharty et Huet. Nous sommes 800; je concours au 1*"^ prix de l'année prochaine.
(( Nous avons écrit une lettre à M. de Bailly et à M. de La Fayette pour les prier de permettre que leurs bustes soient placés dans l'Académie au milieu de la principale salle. Us nous l'ont accordé. »
Le concours auquel Edmond fait allusion durait la plus grande partie de l'année :
(( Nous concourons pendant six mois à l'Académie de dessin. L'on change nos modèles de deux jours en deux jours. Nous traitons tous le même sujet, c'est-àdire tous ceux qui peuvent concourir, car de 800 que nous sommes, il n'y en a que 200 qui en soient capables. Ce que je trouve de désagréable, c'est que l'on garde tous les dessins que nous faisons; on les encadre et ils sont exposés dans les salles de l'Académie jusqu'à ce que l'on distribue les prix. Je ne sais ce qu'ils deviennent ensuite : sans doute qu'après avoir été longtemps un objet de gloire et d'admiration, ils
îtombent dans le néant et servent à chauffer notre eux concierge qui a la goutte. J'ai remarqué qu'il s regardait avec des yeux avides et qu'il semblait ur dire : Vaines images, vous rentrerez dans la >ussière, mon feu vous consumera. »
Il était aussi convenu qu'au printemps le jeune >mme assisterait à des cours de chimie et de botaque :
« Nous nous préparons, dit-il, à un cours de chimie le l'éloquent Fourcroy va ouvrir au commencement ! mai. Sa facilité à manier la parole le rend un des us fermes appuis de la nouvelle théorie. MM. Lavoiîr et Berthollet font les découvertes et lui les fait loir dans ses leçons ; aussi l'appelle-t-on le trom-- 'tte de Lavoisier, »
Edmond nous raconte lui-même l'emploi de sa urnée :
« A six ou sept heures nous sommes sur pied, . Terrier pour aller à l'hôpital, et moi pour travailler leçon de mathématiques qu'il m'a donnée la veille, revient à huit heures les poches pleines de quelque lose de bon pour déjeuner; alors, quittant l'ouage, je me mets à jouer des dents. Cette belle occuition finie. M, Terrier me donne une leçon de athématiques jusqu'à dix heures; ii part pour lôtel-Dieu et j'analyse ce qu'il m'a expliqué jusqu'à ize. Je vais alors au Collège de France, à la classe î M. Sélis. Toutes les fois que je l'entends, il me
semble écouter Ulysse haranguant les Grecs; c*e8t|ii auprès de lui qu*on peut à la fois se former le goût, |s l'accent et le style.
(( Sa leçon finie, je retourne à la maison et j*étudiè|i! les mathématiques jusqu'à midi. M. Terrier, revenu alors de THôtel-Dieu, corrige mon analyse; à deia heures on apporte le dîner, sur lequel nous nous jetons comme firent jadis les inciviles Harpies sur le rep» du pauvre Enée. Nous partons vers la promenade, qm est ordinairement le Luxembourg. Notre course finit à quatre heures. Une fois rentrés, nous rallumons le feu et travaillons jusqu'à huit heures. Je repasse! Horace et Tacite. Nous soupons légèrement et noiB| nous couchons. Les jours où M. Sélis ne donne pas de i classe, le mardi et le vendredi, je vais à rAcadémiej Royale de dessin qui est gratuite. »
M. Terrier, de son côté, ne se bornait pas à complè'j ter l'éducation de l'élève qui lui avait été confié, il sej rendait chaque matin à la Faculté de Médecine etdej là à rilôtel-Dieu pour achever ses études,
La Faculté de Médecine remontait au moyen âge; ses cours avaient lieu dans un grand amphithéâtre] construit en 1744 près de l'Hôtel-Dieu *.
Les détails que Terrier nous donne sur rHôtei-Die»! font frémir d'horreur. Le spectacle qu'offre cet hôpital est réellement déchirant, même pour un médecin