‹ Journal d'un étudiant (Edmond Géraud) pendant la révolution, 1789-1793Chapitre 13 sur 51 · Gardel était superbe dans la pantomime tragique · texte numérisé non relu

Gardel était superbe dans la pantomime tragique

4. La salle du Théâtre Italien avait éié construite en 1783 sur les terrains appartenant au duc de Choiseul. Pour donner satis-

avons vu jouer Mme Dugazon. Suivant moi, elle ak jeu dans son genre aussi bon que Mlle Sainval ; elk remplissait le rôle de la femme de Barbe-Bleue dam une pièce ainsi nommée. Ce Barbe-Bleue est le contt suivi de point en point. Mme Dugazon est d un naturel et d'une naïvelé qui enchantent.

« Voilà jusqu'à présent où se sont bornées mesl courses dramatiques, mais j'ai vainement cherché h belle façade de la comédie de Bordeaux. Où Sont, disais-je en moi-même, ces belles colonnades élevées avec tant de hardiesse? Hélas! ici, combien peu le dehors répond au dedans I »

Après avoir visité TOpéra et les Italiens, nos jeunes gens s'empressent d'aller entendre ces comédiens français, dont la réputation est universelle : « Qui n'i pas vu la comédie à Paris, écrit Von Vizine, n'a pas l'idée de la comédie, et celui qui l'a vue n'ira plus voloniiers la voir ailleurs. »

Le Théâtre-Français est situé depuis 1782 à TOdéon; la façade ornée de colonnades est majestueuse; k salle, très vaste, est décorée avec simplicité et contient sept rangs de loges.

« J'ai été il y a quelques jours voir jouer Médéé ma. Français, mande Edmond ; la salle est fort élégante, très jolie et surtout très commode; les décorations

faction à la vanité des comédiens (|ui ne voulaient pas être con fondas avec les petils comédiens des boulevards du Temple, on avait conslruil la façade tournant le dos au boulevard.

m*0Dt paru peintes avec le plus grand goût; elle est au reste assez petite, mais sonore; je crois qu'on voit et qu'on entend bien de tous côtés. J'ai vu jouer le rôle de Médée par Mlle Raucourt*; elle m'a fait beaucoup d'impression, elle m'a môme ému au dernier point; je me surpris à pleurer; mon illusion a ,été complète. Qu'elle remplissait bien par la vivaxi té de son jeu le précepte que donne Horace dans jBon art poétique :

Medea sit invicta feroxque.

Que Médée soit inexorable et féroce.

« II se peut que Mlle Raucourt ne joue pas aussi 'lien dans d'autres rôles tragiques, mais elle est faite "^our jouer celui de Médée. Son port, sa voix, son Puisage, expriment parfaitement les fureurs de cette 'jnagicienne. Elle excita, ce soir-là, la plus grande

i. C'était une des plus célèbres actrices des Français. « Ses ^clébuts plongèrent Paris dans une véritable ivresse. La jeune ^emme était à peine âgée de dix-sept ans, grande, bien faite, de Xdi figure la plus intéressante ; son jeu plein de noblesse et d'intelligence souleva des applaudissements frénétiques; le public ^•iait et pleurait tout à la fois, enfin le délire devint tel que les gens s'embrassaient sans se connaître. Aux représentations suivantes les transports ne firent qu'augmenter. Quand la débutante devait paraître, les portes de la Comédie étaient assiégées dés le matin ; on s'y étouffait, les domestiques qu'on envoyait retenir des places couraient risque de la vie, on en emportait chaque fois plusieurs sans connaissance, et l'on prétend qu'il en est mort des suites de leur iuti^épidité. » (Grimm. Corresp. Witter.)

émotion dans tous les cœurs et fut très applau

(( Je la vis jouer ensuite dans une comédie, t^e (fÊb me surprit beaucoup; ce n'était plus la même paile sonne, ce n'était plus cette Médée invicta et fermk c'était une bonne femme, gaie, contente; elle attinpo encore tous les suffrages dans ce nouveau rôle. Coi ment, m'écriai-je, peut-on exceller dans deux gen si différents? Je l'avais vu faire à M. Larive, à Boi deaux, mais je croyais qu'il était le seul. J'admi aussi le jeu facile et le grand usage de la scène iÊ^ Mlle Comtat. J'ai oublié de te parler de la belle déci mation de MM. Saint-Phalle et Vanhove. Quoique vers de Médée soient en général durs, de difficile prolj nonciation et quelquefois prosaïques, ils paraissaient sonores et pleins d'harmonie dans leurs bouches, o Ir Edmond retourne fréquemment aux Français, et il em\ assez heureux pour revoir Larive qu'il avait déjà vul|| Bordeaux. Le célèbre comédien avait abandonné scène depuis longtemps; en 1790, il ne consentit remonter sur le théâtre que sur les sollicitation! instantes de l'abbé Gouttes, président de l'Assemblée nationale. L'abbé, ancien vicaire au Gros-Caillou, où Larive habitait*, était resté dans les meilleurs termes avec son paroissien ; il lui montra sa rentrée comme

1. Larive (Jean Mauduit de) (1749-1827) possédait une demeui'e somptueuse : « Il y recevait avec beaucoup de dignité dans une vaste pièce où son lit était dressé sous une tente .que décoraient les portraits de Gengiskan, de Bavard, de Taiicréde*

n acte de civisme, qui pourrait arrêter la décadence u théâtre dont on accusait le nouvel état de chosese jour de la première représentation de Larive, Tabbé 3 fit remplacer comme président de TAssemblée pour ou voir applaudir son protégé.

Edmond écrit à son père :

(( Papa,

« J'ai vu avec un plaisir infini M. Larive dans une su- Brbe tragédie de Racine : Andromaque. Quel homme ! ^ec quelle ardeur et quelle énergie il rend les suîrbes morceaux dont cette tragédie est pleine! Il împlissait le rôle d'Oreste et Mlle Sainval celui d'Herlione. Celle-ci met aussi bien de l'expression dans sa éclamation. Qu'elle rendit bien ce morceau quand yrrhus vient lui faire l'aveu de sa passion pour Anromaque et qu'elle lui répond avec une ironie si ien marquée :

Seigneur, dans cet aveu dépouillé d'artifice,

J'aime à voir que du moins vous vous rendez justice.

« Laisse-moi te donner un exemple du feu que metlit M. Larive; lorsque Hermione l'a abandonné, et ne Pilade lui a dit qu'elle s'est tuée, il s'écrie, agité ir les Furies :

Quels longs ruisseaux de sang coulent autour de moi !

I Spartacus et de beaucoup d'autres, qui tous lui ressemaient. > (Souvenirs d'un sexagénaire.)

a En prononçant ces vers il trépignait des pii comme pour s'écarter de ce sang dont il se croy^c entouré. » |t

Un des plus ardents désirs de nos jeunes gens éi d'assister à une séance de l'Assemblée nationale, leurs vœux sont comblés et ils peuvent pénétrer l'enceinte sacrée. Us s'y rendent non sans émoti bien convaincus qu'ils vont être saisis d'admiration A rapporter de cette visite des impressions profondeil| Hélas! leurs illusions sont fortement déçues et Edmoi l'avoue assez ingénument :

« Passons à l'Assemblée nationale. Bon Dieul que! idée on s'en fait en province! L'on croit qu*en voyant, on doit être frappé de respect et de vén tion, on se figure une assemblée auguste, tranquille^ dont le seul aspect inspire et l'étonnement et Ta ration. Elle n'est rien moins que cela; flgure-ti plutôt une troupe de personnes assises çà et là, cal rarement ces messieurs y sont tous, agités de différentes passions, de diverses opinions, n'écoutant point l'orateur qui a obtenu la parole avec beaucoup de peine, et le laissant pérorer tout à son aise, se par lant entre eux avec beaucoup de feu, souvent ne s'entendant pas, étourdis par une grosse cloche que M. le Président a toujours en main pour faire cesser le bruit, qu'il semble se délecter à augmenter Crois-tu que quelqu'un qui veut se faire écouter par une troupe si tumultueuse a besoin de bon organe !

La famille royale, qu'ils sont admis un dimanche à contempler, ne leur laisse pas non plus une impression bien favorable :

(( J'ai vu toute la famille royale à différentes reprises ; la Reine n'est pas fort jolie, elle n'a que la laille de belle, mais elle possède un air noble et majestueux; le Roi, cahin caha. Ce qui m'a fait rire, c'est de voir ces dames d'honneur avec leurs vastes paniers qui s'entre-choquent sans cesse*; elles sont Dbligées, au sortir de la messe du Roi, de marcher par 3ôté au milieu du passage que les Suisses s'efforcent 9le faire faire au peuple, qui toujours s'écrase pour wir le trois-quart, quelquefois le profil de Sa Mafesiè. » .

1. Mercier prétend que les paniers furent inventés pour dé- '^ber aux yeux du public des grossesses illégitimes et les masfuer jusqu'au dernier instant.

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