Journal d'une Bourgr i^se
a Paris, du 42 août 1792, l'an IY« de la liberté.
(( L'Assemblée nationale continue, mon ami, à bien 'oflter des circonstances; tous ses décrets sont caljés désormais sur les Droits de l'Homme.
« La journée du 10 août nous avance de dix ans ins les routes brillantes de la liberté et de la prospélé publique. De nombreuses dépositions éclairent à laque instant les horribles complots du ci-devant oi et des officiers suisses parmi lesquels se sont trouîs beaucoup de gardes du corps et de chevaliers du ïignard ; l'aristocrate Clermont-Tonnerre a été masicré, ainsi qu'une foule d'autres de cette trempe. Le 3uvernement national des six ministres patriotes est 1 activité; Servan, le seul qui y manquait, arrivera îrtainement aujourd'hui du camp de Soissons.
u Nous voilà, sans nous en douter et sans que per- )nne y fasse attention, sous un gouvernement répulicain. Encore quelques instants et les sincères amis 3 la liberté ne tarderont pas à sentir la salutaire difirence qui règne entre un tel ordre de choses et ne monarchie héréditaire, avec un roi contre-révoluonnaire.
« Le peuple s'occupa hier à renverser toutes les stales de rois qui souillaient nos places pubUques. L'on a pas même fait grâce à Henri IV; il était roi, était du sang des Bourbons, c'en est assez. J'ai vu ir terre la statue équestre de Louis XIV à la place
Vendôme. Chaudruc* a travaillé avec des milliers de citoyens à renverser celle de la place des Victoires, dette eftigie d'un tyran abhorré a bientôt cédé aux efforts de tant de bras, et au moyen d'un câble attaché autour de son cou, nous avons entraîné vers la terre ce colosse menaçant qui semblait insulter encore à un peuple libre et souverain. Soudain l'on s'est précipité sur lui et on lui a tranché la tète à coups de hache ou avec des scies; chacun voulait s'asseoir sur cette masse énorme; Ton a chanté tout autour la chute des rois et la conquête» de notre liberté : l'air Ça ira a retenti dans la place, ol des cris de : Vive la Nation ! mari aux tyrans! ont terminé cette joyeuse cérémonie. A la place Louis XV, môme chute, mêmes chants, même joie.
« L'Assemblée a soudain consacré et sanctionné par un décret l'action des citoyens, et ces statues royales serviront enfin à créer de la monnaie nationale. Vous ne tardoro/ pas, j'espère, à imiter un pareil exemple et les Hordelais ne souffriront plus dans leur place cette insolente statue du [)lus infime et du plus endurci de tous les despotes, de Louis XV, en un mot. Adieu. »
Que pensait la province des événements qui venaient de s'accomplir à Paris?
(Ihaudruc, cet ami de Géraud, que nous venons de voir travailler avec tant d'ardeur à renverser la statue
1. Dordelais, niui do Géraud, et comme lui eu séjour i Paris*
e la place des Victoires, avait quitté Paris après cet cploit pour se rendre à la Rochelle. C'est de là qu'il iMîvait à son ami pour lui raconter ses impressions e route :
a La Rochelle, 27 août 1792.
' « Partout, mon cher Géraud, j'ai trouvé le patriosme fortement électrisé par la journée du 10, à jamais lémorable pour notre liberté. Pas un village qui «dhérât et n'applaudît aux sages décrets de l'Assemée nationale et au courage des Parisiens, pas un indi' ciu raisonnant qui ne fût convaincu de la nécessité ^ cette révolution, qui ne jurât une haine éternelle !> sang des Bourbons et ne demandât la mort des litres.
<( Voilà, mon ami, un des vrais plaisirs de ma route : ohaque relais l'on m'entourait, l'on m'interrogeait chacun me souhaitait un bon voyage pour mes Hines nouvelles. Le dévouement le plus étonnant LÎme les campagnes ; un village de 1 500 habitants ail sur les frontières 200 hommes ; c'est le rapport ^e me fit le maire du lieu. Depuis Orléans jusqu'à itiers c'était une procession continuelle de jeunes ïls se rendant aux armées, en criant vive la liberté bénissant le sort de les avoir choisis pour défendre la trie. Si MM. Frédéric et Léopold avaient voyagé avec >î, ils eussent certainement été convaincus que c'est e bien grande folie de vouloir enchaîner des Frantô et que pour éviter la propagation de nos heureux
principes, une prompte retraite était pour eux le seul moyen de l'éviter.
(( J'irai aujourd'hui aux amis de la Constitution Hier je prêtai le serment de défendre l'Égalité; la garde nationale me parut le jurer avec toute Ténergie d'amants de la liberté. Les soldats d'un régiment de troupes de ligne suivirent cette impulsion, mais j'eus le malheur de remarquer que les officiers, quoique presque tous nouveaux, ne firent qu'une sorte de simulacre.
« Tous les bustes de Louis XIV qu'on voyait sur tous les bastions ont dégringolé ; tout cela me présage du piitriotisme dans cette ville. »
Dès le 10 août la Commune demande l'arrestation de Louis XVI.
L'Assemblée suspend le Uoi de ses fonctions de chef du pouvoir exécutif. Les ministres, réunis sous le nom de Conseil ejécutify sont chargés de l'administration et de l'exécution dos lois. Roland est nommé à Tintérieur, Servan à la guerre, Clavière aux finances, Danton à la justice.
Le Roi et sa famille sont enfermés au Temple; ils y sont conduits dans la soirée du 13 août, et sur leur passage la foule les couvre d'invectives et de huées. Mais c'est toujours la Reine que la population poursuit de sa haine et c'est surtout à elle que s'adressent les plus grossières injures.
Le lendemain du 10 août, Prudhomme, dans son
irnal (Les Révolutions de Paris), demande que l'on esse Téchafaud et que l'on y fasse monter Louis Ton. « Les forfaits de Louis XVI sont avérés, dit-il, n'y a que des traîtres qui puissent les révoquer en ute: ils crient vengeance.... La République entière i couverte de ses crimes ; il faut que le glaive de la , trop longtemps suspendu, tombe enfin et lui fasse, i yeux de l'Univers, expier ses trahisons. »
U y a un peu d'effervescence dans le peuple, •ce que « le sang de ceux qui ont succombé le août, pour sauver la liberté, fume encore et qu'il 8t pas vengé » .
Jn membre de la Commune se présente à l'Asseme : « Comme citoyen, comme magistrat du peuple, iens vous annoncer que ce soir à minuit le tocsin nera et la générale battra. Le peuple est las de xe point vengé. Craignez qu'il ne se fasse justice même. »
l'Assemblée effrayée institue un tribunal extraordice pour juger les crimes du 10 août. En même ps l'argent « pleut » pour les veuves et les orphelins îeux qui sont morts en défendant la cause popue. Un député donne sa croix de Saint-Louis, et son mple trouve de nombreux imitateurs, es événements, qui se succèdent avec tant de idité, ont-ils altéré l'aspect de la capitale, troublé uiétude? en aucune façon, 'après-midi, on se rend au jardin du Roi, la foule
s'y prosse, éléfijante et joyeuse. Le commerce est brillant, lt»s étrangers abondent. Tous les visages portent l'empreinte de la cordialité. Dans tous les quartiers règne le même calme, la môme tranquillité. Le promeneur charmé assisté souvent à des scènes qui rappellent les temps idylliques :
(( Je suis allée aujourd'hui à la mairie, écrit Mme X. Mon Dieu, que le Français est gai et aimable! Il sème des roses pai'tout. Il y avait là, pour le coup, des Fédérés des quatre-vingt-trois départements, avec des violons basques; ils dansaient des périgourdines, des bourrées, des danses étrangères, avec unegrAce, une légèreté, une gaieté charmantes; ils étaient dans la cour et paraissaient nouveaux débarqués; c'était leur débotté, et ils étaient tous si bizarres, que sûrement ils venaient de toutes les extrémités de l'empire *. »
Le 2:2, des jeux funèbres ont lieu aux Tuileries. Le cortège est magnifique, les décorations superbes; le soir il y a une grande illumination et on entend une musicpie délicieuse. La foule est immense, tout Paris est là ; il n'y a pas un instant de trouble, le peuple manifeste sa satisAiction par les cris incessamment répétés de : « Vive la Nation ! ».
Le Roi avait était enfermé au Temple avec sa famille. La dignité de son maintien et sa tranquillité appa^