‹ Journal d'un étudiant (Edmond Géraud) pendant la révolution, 1789-1793Chapitre 45 sur 51 · Journal d'une Bourgeoise · texte numérisé non relu

Journal d'une Bourgeoise

rinsouciance profonde avec laquelle la population a assisté au supplice :

« Est-ce bien le même homme que je vois bousculé par quatre valets de bourreau, déshabillé de force, dont le tambour étouffe la voix, garrotté à une planche, se débattant encore, et recevant si mal le coup de la guillotine qu'il n'eut pas le col mais Tocciput et la mâchoire horriblement coupés?

« Son sang coule; les cris de joie de 80 000 hommes armés ont frappé les airs et mon oreille; je vois les écoliers des quatre nations qui élèvent leurs chapeaux en l'air. Son sang coule, c'est à qui y trempera le bout de son doigt, une plume, un morceau de papier; l'un le goûte et dit : il est bougrement salé! Un bourreau sur le bord de l'échafaud vend et distribue de petits paquets de ses cheveux. J'ai vu défiler tout le peuple se tenant sous le bras, riant, causant familièrement, comme lorsqu'on revient d'une fête.

« Aucune altération n'était sur les visages. Le jour du suppHce ne fit aucune impression. Les spectacles s'ouvrirent comme de coutume; les cabarets du côté de la place ensanglantée vidèrent leurs brocs comme à l'ordinaire; on cria les gâteaux et les petits pâtés autour du corps décapité. »

Le séjour d'Edmond et de John au camp de Toulouse avait exalté leur patriotisme. Ces jeunes gens, qu'animaient toujours les plus nobles sentiments, s'indignaient de demeurer dans 1' * ' «ue beau-

coup (le l(Mirs amis volaient aux frontières pour <léfeu(lre la patrie menacée. Déjà à plusieurs reprises ils avaient ardemment sollicité de leurs parents la pei'mission de contracter un engagement volontaire, mais M. Géraud s'y était jusqu'alors refusé, estimant que leur Age ne leur permettait pas de s'exposer encoi^o aux dangers et aux fatigues de la guerre.

Au mois de mars [1\}7), les jeunes gens, enftàmmés de patriotisme, renouvellent leur demande. C'est Ed moud qui, comme le plus âgé, prend la parole :

« Nous sonmies indifférents sur la manière de raarcher à l'ennemi, écrit-il, pourvu que nous y marchions tous deux; nous brûlons de nous joindre aux phalanges nationales qui se forment de toute pari sous nos yeux; défendre la patrie, voilà quel doit être aujourd'hui le premier de tous nos soins, le plus sacré de nos devoirs, le but et le motif de toutes nos démarches. La saison des combats approche, la France entière s'ébranle pour se précipiter sur ses ennemis, toute la jeunesse vole aux armes, et seuls nous languissons dans un lâche repos, seuls nous demeurons spectateurs oisifs et tranquilles de cette généreuse émulation ! »

Touché de ces pressantes instances, M. Géraud cède et écrit à Terrier :

« Nos enfants ont trop bien plaidé leur cause pour que leur mère et moi résistions, nous les vouoûs à la patrie, ({uoiqu'il en coûte à nos cœurs. »

A peine connaît-il la réponse favorable de sa Tamille l'Edmond, ivre de joie, écrit à un de ses amis déjà us les drapeaux :

« 17 mars 17î)5.

« Mon ami, mon Ijon ami, je suis au comble de mes eux, et mon cœur nage dans la joie. Mon père a donc é touché de mes chaleureuses instances; nous allons :)us revoir dans peu sous les mêmes drapeaux.

« Depuis avant-hiei;, je suis calme, content, je savoure longs traits cette joie muette qui accompagne loueurs l'accomplissement des désirs honnêtes et généeux. Je te vois partager mes sentiments avec une alisfaction inexprimable; oui, tu es mon ami, toi, et ans doute un véritable ami, puisque tu ne penses pas omme quelques autres que je doive éviter les dangers [ue la voix de la gloire, de mon cœur, et surtout de lift patrie m'ordonne de braver. »

jfohn, vu sa jeunesse, il n'avait guère plus de seize ns, fut attaché à l'ambulance de TeiTier. Peu de emps après son corps d'armée partait pour Saint-Jean- ^ied-de-Port où il devait combattre les Espagnols.

Edmond fut appelé à Bordeaux et nommé sous-lieu- «nant dans le bataillon des volontaires de la Gironde. ^ès le mois d'avril ce bataillon était dirigé sur Saintlean-Pied-de-Port pour renforcer le corps d'armée qui ^*y trouvait déjà, et les deux frères étaient de nouveau rèunis.

Voici quelques-unes des lettres qu'Edmond écrit h sa famille, du camp de Blanc-Pignon :

a 10 mai 1793.

« Entouré de douze camarades, couvert d'une tente dont le diamèlre peut avoir dix pieds, assis sur un pouce de paille, mon sac faisant mon pupitre, j'entreprends de vous donner de nos nouvelles. Nous jouissons d'une forte santé ; j'en juge par le peu d'effet qu'ont produit sur nous les premières fatigties militaires, celles qui auraient dû le plus nous éprouver; cependant, voici le quatrième jour que nous sonunes sous la toile, nous dormons aussi bien, et même mieux, je présume, que le premier financier, notre seul soucis étant le désir de recevoir de vos lettres et de soigner nos armes ; autrement toujours chantant, dansant, mangeant d'un appétit vorace, travaillant à la tranchée, ce qui est un peu pénible, gravissant les montagnes pour aller aux différentes provisions du camp; insensiblement la retraite nous appelle au repos sans nous être aperçus de la journée qui commence à quatre heures le lendemain. Les brouillards, extrêmement épais, et la neige nous empêchent de sortir pour nos plaisirs. »

La première affaire sérieuse à laquelle nos jeunes gens assistent tourne d'une façon déplorable pour nos armes :

a 6 juin 1793.

« Je vous écris à la hâte pour prévenir toutes les inquiétudes qui pourraient vous assaillir. Oh ! quelle journée désastreuse vient de se passer; quand je te dirai que nous avons perdu 1000 hommes, je n'exagérerai pas, sans compter les blessés. Le bataillon de la Gironde a été cruellement maltraité; nous nous sommes enfuis Cluzeau, Chaudruc, Corbière et moi sur des mulets que nous avons pris; nous sommes ici toujours sous la direction de M. Terrier, qui a établi son ambulance dans un chAteau d'ici. Nous avons été trahis de la manière la plus indigne. Le général est passé chez Tennemi. Le camp de Blanc- Pignon est pris et brûlé, les troupes sont rentrées à la citadelle. oOOO hommes des nôtres ont eu à lutter contre 14000 Espagnols, une cavalerie et une artillerie formidables. Les bombes pleuvaient sur le camp comme la grêle. Saint-Jean est dans la plus grande alarme. »

A la suite de cette défaite, nos troupes durent se retirer; Edmond nous fait un tableau désolant de celle retraite, et il ne peut s'empêcher d'exhaler des plaintes ainères sur les concussions dont ils sont les tristes victimes et sur l'incurie de ceux qui les dirigent.

a Navarreins, 19 juin 1793.

« Pendant notre route à Navarreins,

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nous étions tous trois malades et a iiouH a-t-elle pnru fort longae en dépit de tous les agréments qu'oirrait à nos regards le spectacle des campagnes verles et fleuries. La chaleur était du reste, excessive. Cliaudruc Qt Clioiol étaient montés dans un étroit chariot, tr.niné par deux bœufs. I*our moi, armé d'un aiguillon hiUif, je m'avançais aussi vite que mon exti-ôine faiblesse pouvail le permettre sur les pas de ces animaux nonchalants. Toute pénible que m'ait été celte route, je préférais le plus souvent aller h pied que de monter dans le chariot, où nous étions fort mal à notre aise et horriblement cahotés; c'est cependant dans ces misérables tombereaux, sur ces routes hérissées de cailloux, que l'on transporte les blessés et les malades. Aussi dans la dernière évacuation de riiôpital militaire de Sa in t- Jean -Pied- del'orl sur celui de Saint-l'alais, cinq de ces malheureux expirèrent au milieu de la route sur ces bières ambulantes : défenseurs de la patrie, voilà comme on nous traite, voilà comment d'iniques administrations, dexapaces concussionnaires insultent à l'humanité, et se jouent de noire vie. Mais quel homme atgoud'hui osera faire entendie les rugissemenls de Tii Quel homme oseia dire ces courageuses'^ ciimc triomphe partout et les lois si

« Pni donne-moi cette digression échappée d'un tœur ulieie depuis longtemps par les indicibles allrai* tais qui se coniinettenl en tous lieux a-"- la pln^^H

liante impunité. Au reste, ce n'est encore là que LStorales et verdures auprès des innombrables mires dont je t'eusse déjà fait le tableau si je n'avais é épouvanté de l'immensité de ces tristes détails. Si mais je puis rentrer dans mes foyers et me livrer ^core aux loisirs littéraires, avec quelle amertume, 5 vais retracer l^s infâmes concussions dont je suis - témoin et quelquefois la victime. Qu'il me tarde de OUYoir épancher librement les flots de l'indignation Ui m'oppresse. Qu'ils tremblent, les cruels dilapidaîurs qui oppriment le soldat et corrodent nos armées I li'ils tremblent, le jour de la vengeance arrivera, espère, avec, celui de la justice I Les cris des vicmes seront entendus, ils retentiront sur le cœur du hilosophe et de leurs plaintes se composera cette lainte terrible, solennelle, qu'il portera au tribunal

2 ce juge qui fait justice à tous, je veux dire au triunal du peuple. »

La retraite avait eu lieu, en effet, dans des contions désastreuses pour les blessés. En arrivant Navarreins on ne trouva pour les recueillir qu'un ipital malsain» et où les malheureux furent enssés dans des salles trop étroites : c'était pour II la mort certaine et prochaine. Emu de cette situa- 30, Terrier obtint de la municipalité le château d'un nigré qui se trouvait dans le voisinage : là, au moins,

3 malades respiraient un air pur, et le local était Risant pour en recevoir plus de iOO.

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Fatigué de Tinaction dans laquelle demeurait li corps d*armêo auquel il appartenait, Edmond qui ré* vail gloire et conquête, chercha à obtenir un changement.

Au mois de juillet, grâce ù la protection dcqid' ques amis, il fut désigné pour remplir les fonctiow d'aide de camp, auprès du général Dupuch, qui codh mandait à Tarmée du Nord.

11 partit aussitôt pour rejoindre son nouveau posift

et M. Géraud l'accompagna jusqu'à Paris. En j arfr vaut, ils apprirent que le général Dupuch était «* pendu.

(le l'Aclioux incident laissait Kdmond sans situali» 11 ne perdit pas courage cependant, et il cherdMiP> ses relations à obtenir de nouvelles fonctions à lan* du Nord. Kn attendant que sa demande reçût aatislif lion, il resta à Paris avec son père.

(l'est de là que M. Géraud écrit à sa femme «l" racontant les menus incidents de leur existence.

Malgré les tragiques événements dont la v\k * ensanglantée, l'on continue, au dire de notre nan leur, à jouir d'une vie singulièrement paisible, rien met obstacle aux dislraciions journalières, lespron nadcs sont plus rré(}uentées que jamais, tous thcAtrcs sont ouverts et la foule s'y presse comme époques les plus calmes de l'histoire.

a Paris, Î8 août 1793.

« Custine a été jugé à mort avant-hier au soir et à eure que j'écris, il a cessé de vivre. D'ailleurs, rien nouveau, tout est parfaitement tranquille. »

a Paris. !•' septembre 1793.

a Je me disposais à partir jeudi 14 du mois, mais ilà qu'on a suspendu la délivrance des passeports, i député que j'ai vu, m'a dit que cette mesure de reté ne subsisterait que jusqu'après les visites miciliaires; dans ce cas, j'espère quitter Paris dans pu 8 jours. Si mon séjour ici se prolongeait au là de ce terme, j'en serais vivement affecté. Comïnt ferais- tu seule avec John pour faire nos vennges?

« Notre jeune homme attend toujours des nouvelles li l'appellent à l'armée du Nord, mais elles ne ennent point. Quoique je fusse bien aise de coniitre son sort avant de me séparer de lui, néanmoins Hte considération ne me retiendra pas une minute Uand une fois les voies seront libres, a Les portes des boulangers sont toujours assiéées. Ce sont les seuls rassemblenienls que l'on yole, oinment est-on à Bordeaux pour les subsistances? »

« Paris, 2 sopicml-rc 1793.

(( Paris et ses boues et ses mauvaises odeurs me

lasse trop pour que je n'en sorte le plus tôt que ,

pourrai. J'espère que ce sera au plus tard le 15. Toi

y est fort tranquille, même aui portes des boulanger

malgré qu'on s'y porte en foule et qu'on y atleni

lonfçtemps. »

« Paris, 3 septembre 4705.

« As-tu entendu parler du nouveau muséum ?C'f une (les mille et une merveilles de la Révotalio Tout ce que nous possédions des Lebrun, des I sueur, des Teniers, des Rubens, des Guide, des D miniquin, dos (iérard Dow, des Salvator Rosa, i Raphaël, tout a été mis à contribution-; je te pW de ne pouvoir admirer avec nous ces trophées éle^ aux arts.

« Hier, nous fumes voir représenter Robert, théâtre de la République. Cette pièce y estjouéfrV

beaucoup plus d'ensemble qu*au Marais; la W* des costumes et des décorations surtout ne to rien à désirer aux amateurs. Nous avons déjà w dans nos différentes tournées dramatiques, le tW Feydeau, celui de Molière, celui des Variétés tf santés, cekii du Palais, celui de la République, * du Vaudeville, et le nouveau théâtre de la * tansior, rue hirhelieu, dont la salle le dispute tout à celle du grand théâtre de Bordeaux, b

a Paris, 8 septembre 17fl5.

(( Bonne nouvelle, on m'assure dans ce 'moment <|

suspension des passcparls est levée; nous allons is disposer à partir à la fin de la semaine, c'est-àffle 15 ou le 14; je ne puis point t'indiquer ni le ment ni le jour de notre arrivée ; nous n'irons nt'parla diligence : on n'a par cette voie de repos la nuit ni le jour. J'amène un cabriolet qu'à coup

je revendrai au delà de ce qu'il me coûte. C'est c bien du regret que je quitte notre jeune homme, is j'espère qu'il recevra enfin avant mon départ

nouvelles favorables. On se porte avec moins mpressement chez les boulangers. La tranquillité toujours parfaite. Edmond va aujourd'hui à Saintud; je ne puis pas malheureusement être de la tie ; à pareil jour, l'année dernière, nous y étions s.ensemble. »

il. Géraud, impatient de retourner à Bordeaux, itte.'Paris sans attendre son fils; celui-ci espérait jours que lesfonctions qu'il sollicitait à l'armée du cd lui seraient accordées. Cependant à la fin de itembre, toutes ses instances demeurant infruciuses, il perd patience et se décide à rejoindre sa (lille.

Le 1" octobre, Edmond va à la commune pour re viser son passeport; il est arrêté comme susli et envoyé devant le commissaire de police miîire, qui le fait enfermer à la maison d'arrêt de mairie ; la cause principale de son arrestation est 'on le croit du nombre des officiers destitués qu'un

décrot obligeait de quitter Paris dans les vingt-quatre lioures. Le 5 octobre, son identité ayant été reconnue, il est mis en liberté et il se hâte de quitter la capitale.

Edmond Géraud vécut paisible et ignoré pendant les années qui suivirent son retour à Bordeaux/

Abandonnant la polit icjue qui l'avait si vivement passionné tout d'abord, il s'adonna tout entier au culte des lettres et y consacra les brillantes disposi-. tions dont la natures l'avait doué. Ses essais poétiques, presque tous consaci'és à la peinture du moyen âge iet de ses mœurs, sont n^stés des modèles du genre, et l'on peut dire hardiment avec Sainte-Beuve qu'il a été le premier des romantiques.

L'avènement de l'Empii'e le rejeta dans la politiquiî. Ses idées libérales en fh'ent un adversaire acharné du nouveau régime. Peut-être le relrouverôns-nouS un jour pendant cette périod(» de sa vie sur laquelle' il a laissé de si intéressants mémoires.

PrÉiicz.

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