‹ Journal d'un journaliste au secretChapitre 8 sur 16 · AVRIL · texte numérisé non relu

AVRIL

(Des mesures prises contre la Tribune.)

A prendre séparément les rigueurs judiciaires et administratives dont la Tribune a été Tobjet dans ces derniers jours, il n'en est pas une peut-être qui ne trouve sa justification dans le texte d'une législation combinée au proiit du pouvoir et en méfiance de la liberté ; mais Tensemble de ces mesures constitue une véritable usurpation ; c'est la suppression complète, irrévocable d'un journal, c'est cent fois pis que la censure.

Qu'on rapproche, en effet, tous les actes de l'autorité : samedi soir, une perquisition infructueuse dans les bureaux du journal est terminée par une apposition de scellés sur toutes les portes ; en même temps les deux rédacteurs en chef sont frappés de mandats d'arrêt et forcés de choisir entre la fuite et de le séjour de Sainte-Pélagie. Le lendemain, on notiUe à l'imprimeur le retrait de son brevet, et ses presses sont mises sous les scellés. Si ce n'est pas là le régime préventif dans toute sa nudité, nous ne savons plus ce qui pourra mériter ce nom. Employer les scellés, les mandats d'arrêt et l'interdiction de la presse contre une publication déjà accablée sous le poids des amendes et des années d'emprisonnement, c'est demander à la violence ce qu'on n'avait pas la patience d'attendre de l'action régulière des lois pénales, appliquées par des juges dont les dispositions n'étaient pourtant pas suspectes.

En insistant sur un fait aussi grave, nous n'obéissons pas seulement à l'intérêt si naturel que nous inspire le journal que vient d'étouffer cette proscription inouïe. Le ressentiment du coup qui a frappé la Tribune ne doit pas se

borner au cercle déjà si étendu des lecteurs de cette feuille, des nombreux citoyens dont les souscriptions, aussi persévérantes que les persécutions du parquet, encourageaient le zèle désintéressé et le dévouement de ses rédacteurs. Il faut voir dans ce premier exemple la destinée de toute la presse indépendante ; il faut se demander quelle sécurité elle peut trouver encore dans un régime qui permet de couvrir d'une apparence de légalité des conséquecnes aussi révoltantes.

Ils avaient, on ne saurait trop le répéter, une remarquable prévoyance de Tavenir, ces hommes aujourd'hui pour la plupart en possession du pouvoir, qui, dans les premiers jours de la révolution de 1850, se sont opposés, sous des vains prétextes, à la réforme complète de la législation sur la presse, et notamment de la loi de 1814 sur la police de Timprimerie. Ile savaient bien mieux que personne quel trésor d'arbitraire ils se ménageaient, et ils recueillent à présent les fruits de leur prudence et de Taveugle conGance des amis de la liberté. Chaque jour nous révélait quelque empêchement apporté à la création des journaux de département par les refus des imprimeurs existants et par Timpossibilité d'obtenir des nouveaux brevets. La suppression de la Tribune nous montre aujourd'hui avec quelle facilité le ministère peut, à Paris même, jeter son interdit sur toutes les presses assez hardies pour servir à la publication d'une feuille odieuse au pouvoir. En suivant avec persévérance ce système d'envahissement, il n'y a pas de raison pour que tous les journaux indépendants ne soient pas atteints les uns après les autres, pour que les écrivains ne se voient pas réduits, suivant l'énergique expresûon de B. Constant, à la condition d'hommes qui prétendraient labourer sans charrue ou naviguer sans navire.

Voilà \t parti que d^habiles gens savettt fârèr d'un ai^ficle de quelques lignes placé dans une loi hostile à la pressé, et qui crée , tout exprès pour Tentraver, des contraventions multipliées auxquelles l'imprimear le plus yigiiant peut difficilement se promettre d'échapper. Certes, avec de pareilles ressources et une telle hardiesse à les mettre eu œuvre, il faudrait une grande avidité d'arbitraire pour demander des mesures extraordinaires contre la puMicité. Les lois existantes suffisent à tous les besoins de la poU^ tique, à tous ks ressentiments de la vanité blessée, et un Bainistêre où siègent à la fois le rédacteur de la loi de 4814 et le rapporteur de la loi sur les associations, est capable de découvrir encore, dans la législation actuelle, bien des ressources cachées dont les esprits ordinaires no s'aviseraient pas.

17 Avait.

(Les barricades prohibées par le gouvernement de Juillet.)

N*est-il pas triste que la royauté des barricades soit réduite à demander une loi préventive spéciale contre les barricades qui peuvent un jour la renverser?

Un ministère d'hommes de Juillet, une royauté qui s'est longtemps proclamée citoyenne, et de qui Ton dit tous les jours encore qu'elle est issue des barricades, sont tombés dans une position assez désespérée pour être obligés de créer des catégories de crimes dont on n'avait pas l'idée avant eux.

Grime d'avoir chez soi des armes de guerre.

Crime de porter sur soi des armes cachées eu temps d'agitation.

Grime de paraître dans la rue, et de s'y livrer à quelque résistance que ce soit contre la force publique.

Grime de contribuer de ses mains à élever des barricades et à dépaver les rues, même pour résister à Fillegalité.

De deux choses Tune : ou ce sont là des crimes de circonstance, ou ce sont des crimes de tous les temps. Si ce sont des crimes de circonstance, le gouvernement qui les défend, les qualiOe, les atteint et les punit, est un gouvernement de transition , d'exception , de passage. Si ce sont des crimes de tous les temps, le gouvernement de Juillet doit son existence à des hommes qui auraient mérité la mort, les travaux forcés, la flétrissure, la détention à perpétuité, pour avoir eu des armes de guerre, pour avoir porté ces armes sous leurs habits, pour s'en être servis contre la garde royale, pour avoir élevé des barricades contre un gouvernement établi.

Il est très-certain que la restauration eût déclaré criminels tous ces actes si elle eût vaincu en juillet, et que M. de Peyronnet eût proposé exactement la même loi que M. Persil. Le gouvernement du 7 août est donc aujourd'hui exactement dans la même position où se serait trouvé Charles X s'il eût vaincu, et la révolution est non seulement condamnée, mais confisquée.

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