Journal d'un journaliste en voyage
Les lettres qui composent ce volume n'étaient pas destinées à la publicité. Écrites aux heures de désœuvrement, pour tromper l'ennui d'un voyage presque improvisé, elles devaient demeurer dans l'intimité du petit cercle d'amis auquel je les avais destinées.
Elles reposaient solitairement au fond d'un tiroir discret, lorsque, à mon insu et sans mon aveu, deux d'entre elles furent, pendant un séjour que je fis à Paris en décembre 1864, insérées dans les colonnes mêmes du journal
dont j'ai l'honneur d'être le rédacteur en chef. Suivant ce principe que le petit doigt mis dans un engrenage y entraîne le corps tout entier, les chapitres se succédèrent ensuite, et je n'y mis point d'obstafle. — à cause du bienveillant accueil que le public daigna leur faire.
Sans m'en douter, il arrivait que j'avais produit un livre, où se trouvaient réunis, avec mes impressions de voyage, des souvenirs personnels, des portraits, des paysages et une foule d'appréciations humoristiques dont certainement je ne me croyais pas susceptible. J'avais mis mon esprit, mon cœur et mon âme dans ces pages, tracées à la volée dans des chambres d'auberge, sur du papier d'auberge, avec de l'encre d'auberge. Sans doute il eût mieux valu les laisser dormir de la paix éternelle, loin des bruits dangereux de la foule ; mais puisqu'elles ont été livrées déjà aux appétits des lecteurs de journaux, il me semble que je dois leur faire un sort meilleur, en les réunissant dans un
tout moins éphémère que les feuilles volantes nées chaque malin et mortes chaque soir.
Je ne m'abuse point certes sur la valeur de cet ouvrage. Adonné depuis longues années au rude labeur de la politique, je me sens peu apte aux productions légères , dont souvent Péclat du style couvre et protège la détresse du fond. Cependant, tel qu'il est, je lance mon volume dans le monde, à peu près sûr que le lecteur, en le parcourant, y trouvera quelque renseignement nouveau ou quelque curieux détail qu'il ignore.
Avril 1865.
Tours, 23 décembre.
Je ne sois pas commencer une lettre, et cependant il faudrait me livrer à une introduction un peu longue pour indiquer, pour préciser surtout le caractère sans gène et tout intime de la correspondance à laquelle je vais me livrer. Eh bien, cette introduction , pour simplifier les choses, je la supprime sans autre difficulté , et vous vous passerez de préface.
A quoi bon vous dire, d'ailleurs, que j'ai une maladie très-fatigante, sinon très-grave, et que la Faculté, interrogée dans de grandes assises , m'a ordonné de cesser tout travail et d'aller me promener.... où je voudrai, pour peu que j'évite l'Est, le Nord et l'Ouest? En bien calculant, j'ai
vu qu'il ne me restait guère que le Midi à choisir, et naturellement j'ai choisi le Midi. Je suis parti incontinent, abandonnant pour quelques semaines mes habitudes, mes affaires, et, mieux que cela, mes affections, pour me mettre à la recherche de ce bien si capricieux et si rare qu'on appelle la santé.
La santé ! mon Dieu, vaut-elle donc la peine qu'on se donne tant de mal pour la retenir ou la ratrapper ? Je ne suis pas bien fixé là-dessus ; et, maintenant que je suis parti, je me demande sincèrement s'il n'eût pas mieux valu rester, attendant patiemment, dans mon petit logis, auprès de ceux que j'aime, le gros lot de la guérison.
Enfin, ce qui est fait est fait, et puisque le vin du voyage est tiré, il faut le boire.
Mais où vais-je, s'il vous plaît? Bast, si nous l'ignorons vous et moi, nous arriverons bien à le connaître. Le mieux est de se lancer dans l'aventure, quand on n'a pas de but absolument déterminé, et de faire une excursion buissonnière où le hasard joue le grand rôle, ayant l'imprévu pour lui donner la réplique.
Je me suis arrêté à Saumur, non point pour y voir TÉcole de cavalerie, dont je me soucie peu, mais pour visiter, dans les environs de cette ville accorte et pimpante, trois ou quatre dolmens de la plus grande beauté, et tels que nous n'en possédons point de comparables en Bretagne. L'un de ces monuments d'une civilisation évanouie, dont les traces disparaissent chaque jour, est le plus considérable que Ton connaisse. En Suède et en Irlande on ne peut, comme dimensions, lui comparer rien — à ce que Ton prétend. En tout cas, les antres druidiques de Locmariaquer et de Plouarnel sont de petits joujoux comparés à cet immense autel, dont il me semble surprenant que la Société des Antiquaires de France ne se soit pas emparée — ne fut-ce que pour l'arracher à la triste condition à laquelle il est condamné et qui le déshonore.
Tout ce qui demeure encore du culte disparu de nos pères, a, tout au moins au point de vue de Parchéologie pure et de Phistoire, un caractère respectable que nous ne devrions pas méconnaître, et que les générations prochaines nous reprocheraient peut-être de ne pas leur avoir transmis intact.
Les dolmens de Saumur devraient être acquis.
afin que leur conservation fût facile et certaine, surtout pour qu'on y fît des fouilles analogues à celles si profitables à la science pratiquées depuis quelques années à Karnak, et tout récemment au bas de la rivière d'Auray.
Entre Saumur et Tours, j'ai commencé à broyer du noir. Il me semble ne pas être facilement au bout de cet intéressant exercice. Cela est peu récréatif en voyage et n'aide guère à dévorer le temps.
A Tours, mon honorable et excellent confrère, M. Ladevèze, s'est montré aimable et charmant pour moi, et son accueil a été très-cordial. Nous nous sommes rappelé ces jours laborieux et difficiles de 1848 et 1849 , auxquels certains esprits remuants, inquiets, dévorés d'ambition ou tout simplement méchants, voudraient nous ramener. Là-dessus nous avons échangé des confidences, et nous sommes tombés d'accord sur ceci : que les populations sont rarement reconnaissantes des services que le journalisme leur rend. Je m'efforcerai, dans le cours de ce
voyage, de résumer notre conversation, môme de la reproduire, en la sténographiant de mémoire. Peut-être cela aura-t-il quelque intérêt. D'ailleurs nos plaintes n'ont eu ni àpreté, ni amertume, et nul ne trouvera à y reprendre. Deux écrivains vieillis déjà dans les pratiques de la presse politique, ayant derrière eux de longues années d'expérience, ne se livrent point à des conversations futiles et banales lorsqu'ils abordent le terrain de leur métier, c'est-à-dire de leurs efforts et de leurs luttes, de leurs chimères et de leurs déceptions, de leur abnégation et des ingratitudes qui les environnent : cela a son enseignement et renferme sans doute d'utiles leçons.
Partout, d'ailleurs, la condition du journaliste est la même à peu près. Beaucoup d'inimitiés ardentes et quelques loyales amitiés, voilà ce qui la constitue au principal. D'implacables jalousies ostensibles et de timides sympathies voilées, voilà ce qui surtout l'enveloppe et la caractérise. Mais pourquoi donc s'en plaindre? Le lot a quelque chose d'enviable pour quiconque croit à sa mission, à sa destinée, à son devoir.
Je reviendrai sur ce sujet, qui comporte certains développements.
Poitiers , 24 décembre.
Châlellerault est une ville très-active et qui ne manque pas de charme. Sa manufacture d'armes est superbe, et du pont qui unit les deux rives de la Vienne — est-ce bien la Vienne qui passe à Châlellerault? — on a Tune des vues les plus sauvages et les plus attachantes que Pœil puisse embrasser.
Je n'ai point trouvé là l'ami que j'étais venu chercher. Après tout, j'ai du temps à perdre. Que je le dépense dans un lieu ou dans un autre, qu'importe, pourvu que je le dépense?
Mon premier soin a été de visiter, à Poitiers, les monuments. De longues heures ont à peine suffi à cet examen, que j'ai rendu le plus attentif et le plus scrupuleux possible. Ce qui m'a gâté ces merveilles romaines, romanes ou gothiques, c'est la multitude des mendiants qui les environnent et qui se précipitent comme des oiseaux de proie sur les touristes, les flâneurs ou les curieux. Si on ne le voyait point on se garderait bien d'y croire ; même après l'avoir vu, on a peine à s'en rendre compte. La misère est donc bien grande à Poitiers ! C'est peut-être à cause de cela que le pavé des rues est si mauvais et si dangereux au pied.
A propos de mendiants, tandis que je cherchais l'entrée de l'église de Sainte-Radegonde, une marchande de petits cierges et de médailles vint m'offrir sa marchandise; ellle m'avait à peine abordé, qu'une seconde fit irruption, puis une troisième, puis une quatrième, puis ainsi jusqu'à la douzaine. Chacune prétendant avoir des droits à ma préférence , toutes s'efforcèrent de me le prouver en se livrant ensemble à un pugilat au milieu duquel j'eus toutes les peines du monde à ne pas recevoir les plus rudes coups. Parvenu à me soustraire à la mêlée.
j'allai visiter le tombeau de la Sainte ; mais, à ma sortie de l'église, toutes les marchandes de tout-à-l'heure, revenues de la bataille sans trop de dommages, m'abordèrent de nouveau, cette fois pour me demander, avec un accord touchant, chacune un sou.
Ce n'est pas ainsi vraiment que devrait se pratiquer le commerce des cierges et des médailles.
En fait de médailles, j'ai fini par m'en procurer quelques-unes, — pour ceux que j'aime et à qui j'ai laissé, en partant, tout mon cœur.
J'ai eu l'honneur d'offrir mon livre sur la Divinité de Jésus à Mfer l'évèque de Poitiers, qui l'a accueilli avec une grande bienveillance et qui m'a retenu pendant une heure et demie dans une conversation très-libre et très-attachante.
Le prélat est de haute taille, de figure jeune encore, et d'un air parfaitement spirituel. Il a les cheveux roux, la lèvre mince, l'œil Un et la main très-soignée. Il parle beaucoup, mais avec une rare élégance de forme. Ses idées politiques
sont bien moins radicales qu'on le suppose, et si je ne craignais d'être indiscret, je donnerais à cet égard quelques détails intéressants. Ici vous comprendrez ma réserve et vous l'approuverez. Monseigneur Pie , auprès de qui je n'avais d'autres recommandations que mon volume, a bien voulu m'entretenir avec une entière indépendance de pensée et de langage. Je m'en voudrais, n'y étant pas autorisé, de reproduire un seul mot de notre conversation. Il m'a promis de lire mon livre; pour moi, je l'avoue, là est l'essentiel. J'ai beaucoup noirci de papier depuis vingt-cinq ans ; mais rien de ce qui est sorti de ma plume ne m'a satisfait au même degré que ma réfutation de la grande erreur de M. Renan. Pourquoi n'aurais-je pas cette petite vanité?
Le nom de M. Renan me rappelle qu'il y a quinze jours, j'ai déposé un exemplaire de mon livre entre les mains du trop célèbre écrivain.
Dès l'abord je lui en ai dit le sens et le but, afin qu'il n'y eût pas de surprise.
M. Renan se prétendit très-honoré de ma
démarche ; et, comme dans le cours de la conversation je lui exprimais l'hésitation que j'avais mise à commencer la lecture de la Vie de Jésus, dans la crainte de voir mes croyances s'affaiblir ou se dissoudre, il me dit :
« Oh! Monsieur, nous autres, Bretons , notre foi est bien plus solide que cela. »
De la part d'un homme qui nie Dieu après avoir failli être son ministre, le mot me sembla piquant, et je l'ai recueilli pour vous le communiquer à la première occasion.
Ce soir, je pars pour Bordeaux, d'où je vous écrirai demain.
Décidément, c'est bien la Vienne qui passe à Chatellerault.
Bordeaux , 25 décembre.
C'est au milieu des pompes de la grande fètc chrétienne que je vous écris. Quel souvenir et quel anniversaire ! Une humble vierge met au monde un enfant; Penfant grandit, et, devenu homme, se met à prêcher le règne de son Père. Entouré de douze artisans sans richesse, sans relations, sans autorité, il parcourt la Judée annonçant la bonne nouvelle et jetant dans les âmes la semence féconde, le germe abondant de l'émancipation, du progrès, de l'épanouissement et du triomphe. A sa voix les populations se lèvent et adorent l'Envoyé de Dieu ; mais lui voit que, son œuvre étant établie désormais sur des assises éternelles, il va mourir: trahi par l'ami
perfide qu'avait prédit le Psalmiste, il est arrêté, accablé d'outrages, couvert de crachats, soumis à l'ignominie des soufflets, jugé, condamné et cloué à un bois infâme. Telle est Phistoire touchante et sublime à laquelle Noël sert de préface. « Un juif naquit pour être pendu, comme dit Rorhbacher, et Puni¥ers est chrétien. »
Noël, Noël, salut et gloire t
Les fêtes de Noël sont célébrées avec un grand éclat par toute PÉglise catholique, et en Allemagne surtout, elles sont accompagnées de pieuses manifestations d'un caractère plein à la fois de poésie et de grandeur. En France elles donnent lieu, en dehors des cérémonies religieuses, à des promenades et à des amusements fort peu dignes et où Pon reconnaît les indices précurseurs du carnaval.
Ainsi en a-t-il été à Bordeaux, où toute la population s'est tenue sur pied, la nuit dernière, aulant pour fréquenter les cabarets, les cafés et les restaurants que les églises mêmes.
Il semble que nous recherchions avant tout
des prétextes aux amusements bruyants cl aux plaisirs profanes.
Dans quelques pays, c'est à Noël qu'on échange les cadeaux cTétrennes. Cet usage me paraît excellent. Fêter le renouvellement du monde moral est moins païen assurément que célébrer l'avènement d'une année succédant à une autre année dans le cours régulier des siècles.
Chez nous, Ton commence ou plutôt Ton recommence à cultiver ce l'arbre de Noël, » dont les branches sont chargées de friandises, de jouets, de bijoux, de beaux livres, de riches étoffes, suivant les circonstances.
Je me souviens de la sollicitude avec laquelle, il y a deux ans, j'avais pris soin d'établir un de ces arbres, dont chacun des fruits avait une destination chère à mon cœur. Je m'étais promis de renouveler, cette année, cette plantation éphémère ; et voilà que je suis à cent vingt lieues du seul lieu où pour moi elle peut prospérer et fleurir !
On officie très-pompeusement à Bordeaux , et l'attitude de la population dans les églises m'a beaucoup rappelé celle qu'on observe à Nantes et presque partout en Bretagne.
Vous savez sans doute que l'archevêque de Bordeaux est primat d'Aquitaine ; mais ce que vous ignorez peut-être c'est que parmi ses suffragants il compte les évoques de la Martinique, de la Guadeloupe et de la Réunion.
J'ai souvent entendu des Nantais, patriotes plus que de raison, placer leur ville, comme élégance et comme splendeur, à un rang plus élevé que Bordeaux.
Je suis fâché de n'être pas tout-à-fait de leur avis; même, pour parler sincèrement, je trouve que Bordeaux est incomparablement supérieur à Nantes ; à quelques titres, je n'hésite pas à trouver cette ville préférable à Paris même.
Dans une autre lettre je vous dirai pourquoi.
Toujours est-il que nous n'avons rien à Nantes qui soit comparable au quartier de l'Intendance, aux allées de Tourni. aux Quinconces, au pont
et aux boulevards avoisinant le Jardin public.
Tout cela est crime grande beauté, plein d'air et de vie, taillé largement et sans ces restrictions mesquines que Ton voit, chez nous, dominer presque en toutes choses. Tout cela, pour bien dire, est digne d'une capitale.
A propos du Jardin public , dont les Bordelais sont cependant bien fiers, il est hors de doute qu'il ne supporte pas la comparaison avec notre Jardin des Plantes, dessiné avec tant de goût et exécuté avec un si rare dévouement par mon loyal et excellent ami Écorchard. J'ai voulu l'examiner sans préventions et l'étudier sincèrement dans toutes ses parties. Sauf la serre, qui est splendide, mais mal placée, il ne renferme rien que nous n'ayons à Nantes à un bien autre degré , et il manque absolument des larges perspectives, des habiles mouvements de terrain, des vastes horizons, qui font de notre Jardin des Plantes une œuvre à part et pour ainsi dire sans rivale en Europe.
Toutefois il faut reconnaître que la grille du
Jardin de Bordeaux remporte de beaucoup sur celle du Jardin de Nantes, et que les maisons bordant cette promenade, établie à coups de millions, sont de superbes palais.
J'ai retrouvé ici M. Emile Crugy, un de mes anciens collègues du Congres de Tours, un journaliste habile et honnête, avec qui je ne me trouve pas toujours en harmonie complète d'opinions politiques, mais dont je m'honore invariablement d'être Pami.
M. Emile Crugy vient de reprendre la plume qu'il avait déposée il y a dix ans : il la tiendra bien. Quand tant de méchants et d'imbéciles se mêlent d'écrire, ce n'est pas trop que les braves gens, à quelque nuance de parti qu'ils appartiennent, prennent eux aussi la parole.
Nous nous sommes rappelé, avec une sorte d'orgueil éteint, nos jours de grandes luttes où
nous combattions avec une ardeur égale sous 1rs mômes enseignes. Alors la presse sauvai! la société : aujourd'hui elle n'est pas sans la menacer un peu et sans la compromettre.
Dans ce temps là nous tenions cour plenière : nous avions la force ; on nous écoutait ; on nous recherchait; on nous sollicitait: nous étions la puissance. Comhien nous sommes déchus de tant de grandeur! Mais, voyons, ne Pavons-nous pas mérité? Un pays, d'ailleurs, peut-il vivre bien longtemps en paix quand la presse y commande? Je suis persuadé du contraire.
Peu de temps avant le coup d'Etat, les chefs de parti s'efforçaient de nous accaparer. En tout cas, ils nous recevaient avec distinction et nous recherchaient avec empressement. Je me rappelle que, durant mes fréquents voyages à Paris, j'étais accueilli presque chaque matin chez M. Berryer , que ses anciennes relations de prison avec mon père me rendaient particulièrement affectueux et bienveillant. A midi, je me rendais chez M. Guizot, qui m'entretenait beaucoup de la fusion, dont il avait fait, sur mes indications, MM. de Saint-Pern et Lorois les principaux représentants à Nantes. Le soir, j'allais chez M. Thiers, qui cherchait à nrenré-
gimenter dans le bataillon des Joinvillistes. De temps en temps je dînais avec des Montagnards. Sauf M. Ferdinand Barrot, je ne voyais guère de Napoléoniens.
On sait que le général Changarnier préparait activement sa candidature à la présidence pour 1852. Un matin, je reçus la visite de son secrétaire, M. Aubertin, qui m'invita, de sa part, à déjeûner pour le lendemain* Encore un qui voulait essayer de me gagner à ses intérêts et à son ambition ! J'acceptai, plus par curiosité qu'autrement, et pour connaître de près un personnage marquant avec lequel je ne m'étais pas encore trouvé en relations directes. Le lendemain, lorsque je me dirigeais chez lui, je vis sa maison entourée de troupes; je m'informai: le prétendant au pouvoir souverain avait été arrêté le matin et tristement conduit à Mazas.
L'acte sauveur du Deux Décembre avait mis fin à toutes les compétitions ambitieuses ; le pays était délivré des menaces d'anarchie qui depuis trop longtemps pesaient sur lui.
Pardonnez-moi ces ressouvenirs et ces confidences. Ils n'ont peut-être pour vous qu'un très-médiocre intérêt. Cependant je les poursuivrai, faute de mieux . dans le cours dé mon voyage.
Bordeaux , 26 décembre.
J'ai eu Phonneur de voir ici MM. Raoul Duval et Dubeux, deux magistrats qui ont dirigé avec une grande distinction le parquet de Nantes et qui ont conservé l'un et l'autre de notre ville le meilleur souvenir,
Laissez-moi vous faire remarquer l'influence que la lettre D a exercée sur notre parquet pondant plus de trente ans. Voici une liste dans laquelle vous pourrez, si vous êtes quelque peu
superstitieux, puiser de quoi vous affermir clans vos préjugés :
M. Démangeât, aujourd'hui juge honoraire, après avoir refusé une haute fonction à la cour de Rennes ;
M. Dufresne, aujourd'hui conseiller à la cour de cassation, après avoir été procureur général et premier président de cour impériale ;
M Duval, aujourd'hui premier président de la cour de Bordeaux ;
M. Dubeux, aujourd'hui procureur général près la même cour;
M. Duportal, mort procureur impérial à Marseille ;
M. Dubois, récemment nommé conseiller à la cour impériale de Lyon.
Il appartenait à M. Massin de rompre le charme alphabétique. Il est vrai que son talent élevé no Pen appelle pas moins à de grandes destinées judiciaires.
Ainsi que je vous l'ai dit, j'ai rencontré ici M. Emile Crugy, redevenu journalislc après dix années de repos et de silence.
Je me rappelle qu'ensemble, il y a une douzaine d'années, nous avons fait, en compagnie de MM. de Nouvion, de Curzon et Leymarie, une sorte de petit coup d'Etat au profit de la presse politique. Ceux qui m'accusent d'être l'ennemi intime de mes confrères ne savent ce qu'ils disent. C'était à l'époque où l'Assemblée législative était saisie du projet de loi sur les cautionnements, le timbre et tout ce qui charge le budget des journaux. La rédaction présentée par le gouvernement avait un caractère funeste à la presse de province. Nous nous réunîmes, et, en môme temps que nous rédigions une protestation énergique contre ce qui était proposé, nous établissions des conditions plus équitables et moins onéreuses aux grands intérêts dont nous nous faisions les mandataires et les organes. Une fois cela accompli, et c'est M. de Curzon, de Poitiers, qui formula en excellents termes nos critiques et notre contre-projet, nous demandâmes d'être admis au sein de la commission législative saisie de la question. Cette commission, présidée par M. le comte Mole, comptait dans son sein trente ou quarante députés influents. Nous fûmes reçus dès le lendemain, cl, en qualité de plus jeune, je fus chargé de lire le
travail délibéré et adopté par notre bureau. Je m'acquittai de ma tâche en accentuant tous nos griefs et en faisant ressortir avec une certaine énergie nos plaintes et nos désirs. Il paraît que j'eus dans cette lecture un succès complet : mes confrères furent satisfaits, et la commission, comme stupéfaite du fier langage que nous lui tenions, eut besoin de se remettre des rudes coups que nous venions de porter au projet de loi.
J'avais terminé par ces paroles que, voyant l'attitude très-perplexe de l'assemblée, je m'étais cru autorisé à ajouter au texte écrit, sans en référer à mes honorables collègues :
« Messieurs, si vous croyez avoir des observations à nous adresser, nous les écouterons respectueusement, tout prêts d'ailleurs à y répondre. »
Pendant deux minutes un silence de mort régna dans la salle. Evidemment la commission était mal à l'aise, et elle hésitait à discuter avec nous sur un terrain tout nouveau pour elle. Enfin M. Ernest de la Rochette prit la parole, et une conversation générale s'engagea, au grand dépit de M. Léon Faucher, qui eût voulu nous congédier sans mot dire. L'avantage nous demeura si bien que l'économie du projet de loi
fui complètement bouleversée. Nos propositions ne furent pas toutes admises; mais les plus essentielles inspirèrent les décisions de la commission et le vote de la Chambre.
C'était un vrai triomphe. Mais ce qu'il y a de piquant dans l'affaire, c'est que le contre-projet rédigé par M. de Curzon et adopté par les principaux journalistes de province réunis en congrès, se trouve presque tout entier et littéralement dans la loi qui régit actuellement la presse.
En sortant de la conférence, M. Emile Crugy me disait :
ce Si j'ai jamais une pièce à faire accepter au Théâtre-Français, je vous prierai de la lire. »
Le fait est qu'à défaut d'autre mérite, je possède celui de lire juste et avec sentiment.
Lorsque j'étais enfant, ma plus grande ambition était de devenir ce lecteur du roi, » et j'avais étudié en conséquence.
Le soir de cette conférence, je me rendis chez M. Thiers, pour lui en rendre compte. Il s'intéressait à la question, et il m'avait fort poussé à m'en occuper.
Je trouvai l'illustre homme d'Etat parmi un groupe formé autour d'un petit vieillard à Pair fin, à la parole spirituelle, au geste sobre, au regard plein à la fois de douceur et d'autorité. C'était le comte de Lowenstein, ambassadeur de Suède, qui racontait avec une grande force de sentiment le meurtre de Charles III, auquel il avait assisté. Le nom des conjurés, les détails de la conspiration, le secret du crime, il rapportait tout en témoin oculaire ; et je n'ai pas besoin de vous dire comme nous écoutions ce sincère langage de l'histoire, et comme nous étions tous suspendus aux lèvres du narrateur. Il n'y avait là, en outre de M. Thiers, que M. Mignet, M. Roger (du Nord), M. le baron de Heckeeren, M. de Ségur-d'Agucssau, M. Maurice Duval, deux ou trois autres personnes et moi. Lorsque le comte de Lo^enstein eut terminé, et son récit dura bien trente ou trente-cinq minutes, l'historien du Consulat et de l'Empire, qui n'avait cessé de se dandiner, les mains derrière le dos. sans mol dire, observa : — « Cher comte, ton! ce que \ons venez do
raconter est parfaitement exact; mais il me semble que nous avez oublié quelque chose. » Et alors, de sa voix grêle et parfois nazillarde, M. Thiers recommença, à un autre point de vue et avec une infinité de détails nouveaux et de circonstances ignorées, le récit que nous venions d'entendre. C'était d'une précision et d'une clarté merveilleuse. Quand il eut achevé, l'ambassadeur vint lui prendre la main, en disant : « Cher ministre — quoiqu'il fût depuis dix ans hors des affaires, ses amis lui conservaient ce litre ; cher ministre, voilà l'histoire, la véritable histoire! Je Pavais oubliée, vous m'en faites souvenir. C'est vous qui étiez témoin du crime d'Ankastroem, non pas moi. »
Un de ces jours, si l'occasion s'en présente, je vous dirai par quelle heureuse circonstance j'avais été admis par M. Thiers presque clans son intimité, et comment, pour ne pas gêner réminent écrivain, après le Deux Décembre, qu'il avait prédit et presque appelé, mais auquel j'applaudissais, moi, de toutes mes forces, tandis qu'il s'y montrait contraire, j'en suis volontairement sorti.
Bordeaux ne possède -pas seulement des monuments modernes très-remarquables. Il présente encore au regard du visiteur des monuments anciens de la plus grande beauté. Entre autres je citerai les ruines des vieilles arènes, qui sont très-précieuses pour Fart archéologique.
Les Romains étaient de bien puissants bâtisseurs, puisqu'après vingt siècles on retrouve partout les traces de leur architecture.
J'ai idée qu'il ne restera pas grand' chose de nos théâtres, à nous, dans deux mille ans, pour dire aux générations ce que nous étions et ce que nous valions.
Demain, je pars pour Dax et Bayonne. Vous me direz que ce n'est pas là précisément le chemin de Cannes ; mais, patience, vous savez que je me suis promis de voyager d'après le principe des écoliers. D'ailleurs, toutes les routes mènent tout le monde à Rome — tout le momie, excepté Garibaldi, bien entendu, qui a pris divers sentiers pour y arriver, et qui n'y parviendra jamais, je l'espère.
Dax, 27 décembre.
De Bordeaux jusqu'à Dax, nous traversons un pays triste à mourir, auprès duquel la contrée la plus désolée de notre Bretagne semble une oasis, quelque chose môme comme le paradis terrestre. C'est ce qu'on appelle les landes, vastes plaines sablonneuses couvertes ici de bruyères, d'ajoncs et de larges flaques d'eau croupie, là de forets presque impénétrables, à demi-peuplées par le peuple le moins intelligent et le plus sauvage de France. A peine, de loin en loin, aperçoit-on quelques maigres cultures, « pauvres plantes déportées sur un sol hostile, affligées et souffreteuses , en vue de pauvres maisons habitées par les tristes et pâles visages d'une population lié-
vreuse et par des bestiaux rares et étiolés » Le désert a commencé; il a plus de 50 lieues de long. Nous ne retrouverons la fertilité, la vie, l'industrie et Pactivité humaines que sur les bords de PAdour.
De tous les bourgs et villages auprès desquels nous sommes passés , il n'en est pas un qui mérite d'être remarqué. Rien de plus monotone que ce paysage toujours semblable. De longues forets de pins s'étendent à perte de vue sur un terrain plat. La terre, à leurs pieds, est nue ou mal couverte d'un triste gazon flétri. Leurs hautes tiges s'élancent d'un seul jet, entourées d'un cercle de branches régulières. Leur verdure terne ne renvoie pas les rayons du soleil. La brise de la mer, quand elle les caresse, n'en tire que des sons étouffés et mélancoliques. Au sortir de ces forets, on traverse d'interminables champs de fougères ; ils n'ont d'autre borne que l'horizon ; on n'y voit ni un arbre ni un arbuste. Quelquefois on aperçoit la silhouette d'un pâtre monté sur ses échasses et appuyé sur une longue perche; ces trois lignes grêles se dessinent dans Pair comme des lils d'araignée: autour de ce singulier trépied, on entend retentir les voix lointaines et le bêlement plaintif des brebis cou-
chées. Des chevaux libres, petits et maigres, lèvent leur tête au milieu des herbes, ou bondissent- effarouchés quand le convoi passe. Cependant cette prairie monotone, trop mouillée en hiver, trop desséchée en été, offre parfois un aspect grandiose, et ce pays, presque toujours si triste à voir, est intéressant à étudier.
Du reste, si désolé qu'il soit, il ne laisse pas d'être fort riche à présent, et il tire son opulence de la grande calamité américaine. Les produits résineux qui nous venaient autrefois des Etats-Unis, ne nous arrivent plus que des Landes depuis trois ans, et comme toute marchandise voit hausser ses prix suivant sa rareté, celle-ci a plus que quintuplé de valeur. Toujours même histoire : l'infortune des uns fait le bonheur des autres.
L'Empereur a acquis des terrains considérables dans les Landes, où il a établi de grandes fermes. L'exemple des irrigations intelligentes et des défrichements courageux y est donné à la population, qui commence à le suivre.
MM, Pereire ont aussi des propriétés immenses
dans ce pays, qu'ils contribuent à renouveler et à enrichir.
La Providence ? toujours si sage dispensatrice de ses bienfaits, a réservé à cette contrée, déshéritée de tant d'avantages, un produit qui. pour croître, ne demande ni travail coûteux, ni amendements et engrais, ni bâtiments, ni irrigations, ni de trop longues années d'attente ; produit varié dans ses applications , plus que jamais demandé et môme nécessaire : ce produit est le pin maritime, que Ton peut regarder à bon droit comme l'un des arbres les plus précieux de la famille des conifères. Il est tellement particulier au midi de la France, que Linné ne l'a pas connu et n'a pu le mentionner dans ses savantes et d'ailleurs si riches nomenclatures. Il vient sans les moindres frais de culture. Jetez sa graine à la volée sur le sol, en préservant seulement les parties ensemencées du piétinement et de la dent des animaux pendant le temps des premières pousses, et vous n'avez plu* à vous inquiéter des résultats, même sur les terrains les
plus ingrats pour tous autres produits: la nature fera le reste.
A la dixième année, on commence la première éclaircie, qui donne déjà un bénéfice; les autres suivent à d'assez courts intervalles; car rien n'est plus liàtif et plus merveilleux que la croissance de cette précieuse essence, complète entre cinquante et soixante ans.
La récolte si importante de la résine se fait dès Page de vingt ans et se continue abondante jusqu'au plein développement de Parbre, qui, abattu, donne encore le goudron, le brai, le charbon. Avec la résine on obtient Pessence de térébenthine et le noir de fumée.
Le bois du pin maritime fournit Péchalas pour la vigne, les piquets pour les clôtures, les pilotis les plus durables que Pon connaisse pour les travaux hydrauliques, les poteaux télégraphiques., les traverses et longrines pour les voies ferrées, les solives et planches propres aux constructions, et enfin un bois de chauffage également employé pour les usages domestiques, la cuisson du pain, les machines à vapeur.
Après le pin maritime vient naturellement, au second rang, le chêne-liége, autre production tout-à-fait convenable aux contrées méridionales
aussi bien qu'à la nature siliceuse et légère du sol landais.
Cet arbre précieux est, il est vrai, plus long à croître que les arbres résineux ; car on ne commence guère la récolte du liège qu'entre la quarantième et la cinquantième année de Page des arbres, selon leur bonne venue et la nature plus ou moins favorable des terrains qui les portent; mais, dès lors, on enlève le liège tous les sept ou huit ans, et ce commode revenu, qui ne demande d'autres frais et d'autres soucis que ceux de la récolte, dure deux siècles environ. Le chène-liége donne aussi une récolte secondaire qui n'est pas à dédaigner: c'est le gland, nourriture excellente pour l'entretien et l'engraissement des porcs et des moutons.
À Dax, je suis descendu à Y Hôtel Figaro — ainsi nommé peut-être parce que son propriétaire s'appelle Courbaisc. J'ai demandé l'origine de cette enseigne, et je me suis convaincu quelle n'a absolument aucun rapport ni avec le héros de la Folle Journée, ni avec Beaumarchais, ni avec Suzanne, ni même avec Séville.
Mais pourquoi Figaro? Cela va m'intriguer comme un rébus pendant la suite de mon voyage.
Dax est Tune des villes les plus curieuses que je connaisse, et je ne comprends guère qu'elle ne soit pas plus fréquentée.
Située sur la rive gauche de l'Adour, elle présente d'abord à Pœil étonné du voyageur attentif une sorte de forteresse qui, pour avoir été plus d'une fois remaniée, n'en présente pas moins tous les caractères de son origine romaine. Oui, ce sont bien les Romains qui ont posé ces flores assises et appareillé ces pierres. Ils y ont laissé leur marque puissante , que le temps n'a pu effacer, non plus les outrages des hommes. Mais ce n'est pas la seule trace attestant que cette vieille capitale des Trabelliens a été fortifiée par les anciens maîtres du monde : la ville toute entière est ceinte de murailles dont l'ensemble constitue un monument presque unique en France. Le parement de ces murailles, formées d'une masse épaisse de moellons noyés dans la chaux, se compose d'assises horizontales de bri-
ques, alternant avec des cubes de petit appareil. « C'est précisément cette doublure extérieure et monumentale que le génie fait piquer à grands frais, depuis quelques années, écrivait en 1849 un écrivain dacquois, pour remplacer l'appareil ancien par la pierre irrégulière de Bidache; puis on crépit le tout, et le lait de chaux fait disparaître complètement Vopus qiiadratum. La reconstruction, ou, pour mieux dire, la dégradation va grand train, et dans quelques campagnes toute Penceinte sera bien et dûment blanchie. Alors la ville de Dax aura Pair, pendant la nuit, d'un spectre accroupi en chemise; et ses remparts ressembleront de loin à une lessive de draps gigantesques tendus sur des cordes; les courtines seront les linceuls et les bastions remplaceront les piquets. Assurément les ennemis seront bien sots s'ils ne fuient pas à cette vue. »
« Heureusement (je cite maintenant M. de Caumont), le génie, qui faisait faire chaque année une partie de ce badigeon , n'a pas terminé son ignoble travail; la moitié des murs est restée intacte avec sa teinte chaude, son magnifique appareil et ses belles chaînes de briques. »
Mais si l'on a cessé de blanchir et d'engluer ainsi à la chaux les murailles romaines de Dax.
on a commencé à les démolir. La ville ayant été déclassée, c'est-à-dire ne se trouvant plus dans la catégorie des places fortes, le conseil municipal, à la tête duquel se trouvait cependant un membre du comité des arts et monuments, a voté leur destruction, sous le prétexte d'embellissements, et les a déjà jetés bas aux extrémités des rues principales; les portes qui, du reste, avaient été rebâties, mais qui existaient encore en 1856, sont tombées sous le marteau des démolisseurs. Ces actes incroyables de vandalisme ont soulevé d'énergiques protestations ; toutefois il est à craindre qu'eu cette circonstance comme en tant d'autres, la sottise ne l'emporte sur la raison, ce Certains habitants de Dax se sont persuadé, a dit M. de Caumont, que ce qui fait l'unique intérêt de leur ville, les murs romains, est ce qui empêche le commerce de se développer. « Pourquoi n'avons-nous pas d'indus- » trie? disent-ils gravement; parce que nous » avons des murs romains. » Un autre me tint ce langage : « II faut que tout change en ce » monde; nous ne voulons pas être gannali- » séstl! »
Quoi qu'on ait pu dire, M. de Caumont a soutenu, dans le Bulletin monumental (n° 7 du tome
xxii, 1857), que l'enceinte de Dax, la plus complète qui existe encore en France , était de construction romaine, à l'exception de quelques parties insignifiantes. Les chaînes de briques horizontales sont d'une régularité si parfaite dans leurs espacements, que Ton peut suivre le même cordon au même niveau, tout autour de la ville, sur les tours comme sur les courtines. Trois rangs de briques forment en général chaque cordon. Dans un grand nombre d'intervalles, les rangs de pierre de petit appareil sont au nombre de cinq; dans d'autres, ils sont au nombre de sept. Un talus existe de la base à la partie moyenne des murs; il se fait au moyen de retraits ménagés dans la brique de chaque cordon.
« Les tours sont très-belles, ajoute le savant archéologue, surtout les tours d'angles. Je n'affirmerais pas qu'elles fussent toutes creuses et qu'elles continssent une chambre ; mais j'ai acquis la preuve qu'il en était ainsi pour quelquesunes, probablement pour celles qui ont le plus grand diamètre ; peut-être étaient-elles éclairées par la voûte. Je suis certain que plusieurs renfermaient un appartement communiquant avec la courtine.
» Les. portes romaines qui donnaient accès au\
principales rues n'existent plus, a l'exception d'une seule, qui avait été bouchée il y a longtemps, et qui doit sa conservation à celte circonstance ; elle est construite en grand appareil. Les autres portes qui existent encore devaient correspondre à de simples passages. La plus curieuse, sans contredit, est celle qui s'ouvre dans le mur méridional de Penceinte, près de Péglise. Les montants en sont formés d'énormes pierres de toutes dimensions, et Parchivolte de pierres cunéiformes et de briques selon le système habituel. »
Assez d'archéologie comme cela^ s'il vous plaît. J'ai à vous parler d'autres choses ; mais le temps et l'espace allant me manquer, je me vois contraint de faire comme les romanciers et de renvoyer la suite à demain.
Dax, 23 décembre 1863.
Après les vénérables murailles dont je vous ai un peu longuement parlé hier, ce que Dax offre de plus curieux est la vaste fontaine qui occupe le centre de la grande place de la ville, et dont les eaux bouillonnantes vont se perdre, au milieu d'un tumulte sans commencement connu et sans fin pressentie, dans le lit prochain de FAdour.
Cette fontaine était célèbre et fréquentée au temps des Césars, et les fiers dominateurs du monde venaient lui demander, dit-on 5 la guérison des douleurs ou des blessures rapportées de leurs courses victorieuses. Môme on montre une baignoire de marbre où je ne sais plus quoi Empereur avait riiabiludc de plonger les rhumatismes
qui, maigre la pourpre, rendaient ses membres endoloris et perclus.
Le bassin de la fontaine a quarante ou cinquante mètres de surface et près d'un mètre de profondeur. Il est entouré d'une grille, et sur sa face principale s'élève un portique d'ordre toscan, au pied duquel l'eau s'échappe incessamment par de larges robinets. Le jaillissement étant continu, depuis des milliers d'années, on demande à Henri Mondeux ou à Vitto Mangiamèle ce que cette fournaise liquide a fourni de tonnes d'eau depuis que Dieu a permis son épanchement régulier. Après l'âge du capitaine, je ne connais pas de problème d'une solution plus facile. Quand la vapeur n'est pas trop abondante ou que le vent la chasse avec force, on aperçoit l'œil de la source, c'est-à-dire l'ouverture par laquelle l'eau sort de terre, à la température de 56 degrés Réaumur. J'ai eu la bonne fortune de pouvoir profiter d'un de ces moments, et, à vrai dire, je n'ai pas vu grand'chose. Toutefois le spectacle général que présente cette eau en ébullition perpétuelle est très-curieux. A propos, les gens du pays prétendent, mais je ne cautionne rien, que la viande plongée dans la fontaine s'y calcine en quelques minutes, tandis que les œufs
n'y peuvent pas cuire du tout. Ce qui est plus certain, c'est que Peau, très-salutaire pour des maux nombreux, est, en outre, excellente pour tous les usages domestiques, et que les boulangers s'en servent pour la fabrication du pain.
Il va sans dire qu'on a cherché plusieurs fois, ' au moyen de sondes, à calculer la profondeur de la source. Est-il besoin d'ajouter qu'on n'a jamais pu y parvenir?
Si les habitants de Dax ne sont pas quelque peu plus propres que nos Bretons bretonnants , ce n'est pas tout-à-fait qu'ils manquent d'établissements de bains. Sur la place de la Fontaine on en compte jusqu'à dix-huit : Bains de César; Bains thermaux; Bains de la Jeunesse, etc. — Je connais beaucoup de grandes villes qui n'en possèdent pas autant, et cependant sont trèscivilisées.
Dans les fossés de la ville d'autres sources s'échappent en grande quantité. On n'a qu'à gratter
un Russe pour trouver le Cosaque, dit-on. Ici on n'a qu'à creuser la terre à six pouces pour trouver Peau thermale.
Cette eau des fossés ne présente , quant aux propriétés chimiques, rien qui ne soit commun aux autres sources chaudes, tandis que celle de la grande fontaine a une qualité toute exceptionnelle et qu'on ne rencontre presque nulle part. Cependant, en quelques endroits, elle se convertit en une boue épaisse, noirâtre, floconneuse et gluante, très-recommandée et très-efficace pour la guérison de certaines maladies cutanées.
Étrange pays, dont le sol ne ressemble à aucun autre et dont les habitants ne paraissent pas se douter que, avec un peu d'industrie et beaucoup de réclames, ils pourraient assurer aux eaux thermales qu'ils possèdent une grande célébrité et une incomparable vogue.
Mais ce n'est pas tout, et du sein de PAdour qui coule au pied de la ville , on voit s'élever de distance en distance de hautes colonnes de fumée indiquant des sources bouillonnant dans
le lit même du fleuve. C'est bizarre et très-intéressant. Je voudrais bien savoir ce que peut produire Peau chaude se mêlant à Peau froide. — De Peau tiède, parbleu. — Mais les poissons , comment s'arrangent-ils de ces phénomènes? Voilà ce que j'ignorerai vraisemblablement toujours.
A l'extrémité sud de la ville s'élève une colline qui fut autrefois un volcan et sur le haut de laquelle Borda , le célèbre mathématicien , se fit construire un observatoire où son génie laborieux déroba à la science quelques-uns de ses secrets.
Ce volcan éteint me donne sérieusement à penser, et j'ai presque hâte de fuir cette contrée sous laquelle le feu intérieur a encore une violence inquiétante, et qui semble incessamment menacée d'un grand cataclysme. Si un jour, ils voient surgir autour d'eux des laves au lieu d'eau chaude j'ai bien peur que les habitants de Dax n'aient le sort de ceux de Pompéï. Il est vrai qu'ils auraient peut-être l'heureuse chance, à leur tour, d'être retrouvés, après dix-huit
cents ans, pétrifiés pour ainsi dire, et convenablement conservés.
Du haut de l'observatoire de Borda, transforme en couvent de femmes, la chaîne immense des Pyrénées se déploie, assure-t-on, dans toute sa majesté imposante, à l'œil surpris du voyageur ; mais aujourd'hui le temps est plein de brouillard, et le tableau que je cherche me manque tout-à-fait. C'est dommage. J'ai tant désir d'admirer des montagnes! Mais patience , patience ! Je connais le précepte de Mahomet, et, mettant la sagesse du Koran en pratique , demain j'irai chercher les sommets superbes qui, aujourd'hui, ne veulent pas venir à moi.
L'église de Saint-Paul, située à deux kilomètres de Dax, renferme un morceau d'architecture fort remarquable. C'est son abside, d'un, roman très-pur, à laquelle il ne manque pour être parfaite que l'entablement. A l'intérieur, tout le fond, orné de onze arcades creuses formant le consessus antique, est orné de peintures qui, disposées en trois zones, représentent des scènes de l'An-
cien et du Nouveau Testament. A l'extérieur, on admire des bas-reliefs en marbre d'une grande valeur archéologique, d'une exécution précieuse et d'un rare dessin. Il est impossible de voir des animaux fantastiques plus extraordinairement composés que ceux du premier panneau du côté du sud ; les rêves les plus bizarres d'une imagination en délire ne produisent rien de pareil ; tout cela cependant est plus effrayant que grotesque : c'est de la sculpture vigoureuse, bien comprise, et qui est loin d'être vulgaire. Tous ces morceaux sont extrêmement intéressants et d'un aspect très-puissant. Je les crois, comme le reste de l'édifice, de la fin du xne siècle. Quel est l'auteur de ces chefs-d'œuvre d'un autre Age? On l'ignore ; mais ce qu'on sait bien c'est qu'il doit figurer parmi les inspirés de l'histoire de l'art.
On m'avait signalé les femmes de Dax comme rivalisant avec les beautés artésiennes, si justement célèbres. Est-ce ma faute? est-ce la leur? je ne saurais le dire; mais là, bien franchement.
je no les ai point trouvées à la hauteur de la réputation qu'on leur a faite.
Je ne procéderai point comme ce voyageur qui, arrivant à Blois, trouve une femme rousse, puis une bossue, et inscrit sur ses tablettes : « Blois. — Les femmes ont les cheveux rouges et sont contrefaites. » Je me bornerai à dire que les Dacquoises ne sont pas les plus jolies du monde.
Pend-on, en ce pays, parce qu'on parle comme on pense?
J'ai apporté, pour la classer pendant les loisirs du voyage, la correspondance assez volumineuse que j'ai entretenue depuis une vingtaine d'années avec plusieurs des illustres de ce temps. Un journaliste qui a traversé des époques tourmentées et s'est trouvé mêlé au maniement des choses politiques, possède toujours, à moins qu'il n'ait la mauvaise habitude de tout jeter insoucieusement au panier, de curieuses collections d'autographes; aussi lui serait-il facile, s'il avait un grain de malignité
ou s'il se trouvait en veine de mauvaise humeur, de déshabiller bien des personnages qui s'enveloppent fièrement dans la robe de pureté , d'innocence, de fidélité aux principes et d'invariabilité absolue. Ahl combien de gens je pourrais confondre, pourvu que cela me plût ! Mais ce petit travail ne m'agrée point, Dieu merci, et j'aime mieux tout simplement reproduire ici une lettre charmante qui m'a été écrite, il y a tantôt douze années, par M. Guizot :
(( J'ai été très-touché, Monsieur, de vos pa- » rôles dans Y Union bretonne, et je le suis en- » core plus du sentiment que je trouve dans » votre lettre. Dans un temps faux et froid comme » le nôtre, c'est un profond plaisir que dïns- » pirer un peu de sympathie chaude et vraie. » Gardez-moi la vôtre. Monsieur, et croyez » qu'elle vaut pour moi beaucoup plus qu'une » satisfaction d'amour-propre. Je vous remer- » cie de me l'avoir ainsi témoignée, et je vous » renvoie en retour l'assurance de mes senti- » timents bien sincères et affectueux.
» Guizot.
» Paris, le H février 4852. »
Ces lignes aimables contrastent avec le ton ordinairement un peu sec et froid de l'ancien président du conseil, qui porte jusque dans sa correspondance journalière Paffectation austère du protestant puritain. Je sais un gré infini à M. Guizot d'avoir un jour en ma faveur rompu avec ses formes habituelles, et je considère le billet ci-dessus comme un vrai trésor.
A Pépoque où j'avais l'honneur de voir M. Guizot, il habitait, rue Ville-Lévèque , un petit hôtel très-modeste et tout-à-fait en harmonie avec son caractère. J'étais reçu, tantôt le matin, dans le cabinet où l'illustre écrivain a tracé tant de belles pages ; tantôt, le soir, au salon, où il se délassait, en compagnie de ses filles et de quelques amis, de son rude travail de la journée. Le cabinet était très-simple, et le salon fort bourgeois. Sur chaque meuble du salon, à la suite duquel se trouvait un petit retiro, on voyait, gravée dans le bois ou brodée dans l'étoffe, la devise adoptée par M. Guizot : Recta omnium brevissima. Trois
portraits ornaient le retiro : celui du maître, peint par Paul Delaroche ; celui de la reine d'Espagne ; celui enfin de la duchesse de Montpensier. Sur le cadre de ces derniers, je me rappelle avoir lu cette inscription : Dado parla Reyna Isabella al senor Gaizot. Ces portraits ont, en effet, été offerts au ministre de Louis- Philippe à l'occasion des mariages espagnols, auxquels il a eu tant de part et dont l'Angleterre s'est plus tard vengée en applaudissant scandaleusement à la révolution de Février.
M. Guizot est petit, un peu grêle, la tête ascétique, froid, mais très-bienveillant. Il cause volontiers et semble écouter avec intérêt. Sa parole est claire, nette et brève ; son geste a une grande sobriété, et il tient presque comstamment la main droite cachée sur la poitrine dans son ample redingote , toujours longue et de couleur noire. Lorsqu'il a pratiqué les gens, il s'ouvre à eux sans réticence, et se montre dans ses relations le plus poli des hommes.
Les rapports suivis que j'ai eus avec lui pendant deux années m'ont inspiré pour sa personne un grand respect, et pour sa parfaite bienveillance une inaltérable gratitude.
Tout récemment M. Guizot m'a fait l'honneur
de m'écrire une lettre toute aimable, à l'occasion de mon livre sur la coupable entreprise de M. Renan contre la Divinité de Jésus.
Ce livre m'a valu, d'ailleurs, de nombreuses lettres, entre autres une très-affectueuse de Mer révoque de Nantes; une autre très-extravagante de M. Louis Veuillot.
En vérité , môme en matière religieuse , le prélat vaut mieux que le fougueux polémiste laïc.
Bayonne, 29 décembre 1863.
La ville de Bayonne est très-avenante et trèspropre; il me semble qu'on s'y doit facilement et beaucoup plaire. On ne s'aperçoit pas pour ainsi dire que c'est une place forte de premier ordre, tant on y respire à l'aise et en pleine liberté. La citadelle se trouve habilement dissimulée; les portes à pont-levis sont plus pittoresques que d'apparence formidable, et il faut une extrême bonne volonté pour parvenir à deviner l'enceinte qui enserre la cité. Tout enfin concourt à tromper l'œil et à lui faire illusion. A l'entour le paysage est aussi charmant qu'animé, et PAdour, que sillonnent incessamment de petits navires, ajoute un vif intérêt aux panoramas
ravissants que présentent les bords enchantés de la Nive.
Mais, au lieu de faire de la poésie descriptive, j'ai bien envie de faire de l'histoire. Gela me sera d'autant plus facile qu'un ami intime — que je connais depuis un peu moins d'une demijournée — vient de m'ouvrir, non-seulement la bibliothèque publique, mais encore un livre où se trouvent résumés tous les événements principaux et séculaires dont la ville a été le théâtre.
Bayonne existait probablement avant Père chrétienne; car les Romains s'en étant emparés , y construisirent une forte citadelle et y entretinrent une escadrille de galères. Mais son origine est inconnue. Elle s'appelait alors Lapurdum (en basque , comme en celte , lapur-dun veut dire désert profond). On lit dans la notice d'Antonin, écrite vers la fin du 111e siècle : « Le tribun de la cohorte de la Novempopulanie réside à Lapurdum, dans le pays des Tarbelliens. » A quelle époque Lapurdum acquitelle le titre et les droits de cité? On l'ignore.
Quoi qu'il en soit, c'était une ville importante lorsque l'empire romain s'écroula. Les Alains, les Visigoths, les Basques, les Normands la ravagèrent et l'occupèrent tour-à-tour; puis elle perdit jusqu'à son nom, qu'elle laissa au pays environnant (le Labourd). Quand elle reparut dans l'histoire, elle était gouvernée par des vicomtes , et s'appelait Bayonne (la bonne baie, le lieu du port, le lieu des rivières).
Le mariage d'Éléonore de Guienne avec Henri Plantagenet fit passer Bayonne sous la domination anglaise. Elle se montra dévouée en toute circonstance à ses nouveaux maîtres , qui, du reste, confirmèrent et môme étendirent ses privilèges.
En 1292 ou 1293 , un pilote normand ayant été tué par des Anglais dans une rixe sur le port de Bayonne , cet événemeut amena une guerre sanglante entre les marins des deux pays, puis entre les deux gouvernements. D'abord 4'affreuses représailles eurent lieu de part et d'autre. Les Anglais et les Hollandais se joignent aux Gascons; les Picards, les Flamands, les Génois, soutiennent les Normands; alors les rois de France et d'Angleterre descendent à leur tour dans l'arène. Philippe-le-Bel fait citer Edouard Ier
« devant lui pour répondre de tous les forfaits commis par les Anglais. » Edouard Ier n'obéit pas ; mais il délègue à sa place son frère Edmond, comte de Lancastre, avec plein pouvoir « de redresser et amender les torts faits au roi de France et aux siens. » Il demande la main de Marguerite, sœur de Philippe, et promet d'assurer le duché d'Aquitaine aux enfants qui naîtraient de ce mariage; bien plus, pour témoigner sa confiance et son bon vouloir à Philippe , il enjoint à son sénéchal et à ses autres officiers de c rendre au roi de France toute la terre de Gascogne à sa volonté » (5 février 1294). Cependant Philippe, prenant possession de Bordeaux, d'Agen, de Bayonne et d'autres villes ou châteaux, déclare Edouard contumace pour ne pas s'être présenté au jour assigné, et réitère la sommation au plus bref délai. A cette nouvelle, Edouard, furieux d'avoir été joué, en appelle aux armes. Je ne raconterai pas cette longue guerre; je constate seulement que, le 1er janvier 1295, Edouard Ier fit occuper Bayonne par une armée à laquelle les habitants s'empressèrent d'ouvrir leurs portes. De nouveaux privilèges récompensèrent la fidélité de cette ville, et accrurent sa reconnaissance, qui ne se démentit
jamais. Aussi repoussa-t-elle, en 1374, une attaque sérieuse dû roi de Castille, allié de la France, et, lorsqu'elle fut attaqué, en 1451 , par les troupes de Charles VII, sous les ordres de Dunois et du comte de Foix , se défendit-elle avec une rare énergie; mais force lui fut de capituler. Dunois, pour la punir de son opiniâtreté, exigea que le commandant de la garnison , Jean de Beaumont, demeurât prisonnier du roi avec tous les gens de guerre, et que les bourgeois lui payassent quarante mille écus de contribution. À ces conditions, Rayonne ouvrit ses portes et redevint française. C'était la dernière place, à la réserve de Calais, que les Anglais eussent encore dans le royaume.
« Le 20 août, jour où devait avoir lieu la remise de la place, et le temps étant beau et clair, une espèce de météore, figurant la croix blanche de France, se montra pendant une demi-heure dans les airs. Dans la disposition où se trouvaient les affaires, les Bayonnais virent là une approbation miraculeuse de leur soumission à la France; et lors ceux de la ville qui s'étaient le jour d'avant rendus, et avaient leur composition faicte. ôtèrent leurs bannières et pennons aux croix rouges, disant qu'il plaisait à Dieu qu'ils fussent
Français et qu'ils portassent tous la croix blan-^ che, et alors furent portées les bannières du roi au hault de la tour du château d'icelle ville par les héraults, dont chacun eut grande joie. »
Sous Louis XII, le duc de Longueville fit commencer les fortifications, qui, continuées et agrandies sous François Ier, permirent à Lautrec, gouverneur delà Guienne, de repousser, en 1523, plusieurs assauts d'une armée espagnole. Les femmes, les enfants, les jeunes filles, aidèrent courageusement les hommes à la défense de la ville. Louise de Savoie écrivit aux Bayonnais une lettre qu'ils conservent dans leurs archives, pour les remercier de leur belle conduite en cette circonstance difficile. Trois ans après, François Ier arrivait à Bayonne, où l'attendaient sa mère et la cour. Après une année de captivité, le traité de Madrid lui avait rendu sa liberté. On sait ce qu'était ce traité. Le roi renonçait à l'Italie, donnait la Bourgogne, épousait la sœur de Charles-Quint, rétablissait Bourbon , abandonnait ses alliés , livrait ses deux fils en otage, et, si le traité n'était pas exécuté, rentrait en prison. Le matin du 14 janvier, où il devait signer et jurer, il protesta secrètement, par-devant notaire, et établit par acte authentique qu'il
allait faire un faux serment. L'échange eut lieu sur la Bidassoa, dans une barque. Lannoi y amena le roi , et reçut des mains de Lautrec les petits princes François et Henri. François Ier bénit ses enfants, les larmes aux yeux, et, tandis qu'on les emmenait sur la rive espagnole, il gagna la rive française avec Lautrec. « Me voici roi de rechef, » s'écria-t-il en mettant le pied sur la terre de France et en s'élançant sur un fougueux cheval turc qui l'emporta jusqu'à Bayonne. A peine arrivé dans cette ville, un messager dé Lannoi le somma de ratifier le traité, comme il s'était engagé de le faire dans la première ville de France où il s'arrêterait. Il les paya « en monnaie de singe, > d'une farce, d'un sourire, disant en substance : i Vous avez vos Cortès, moi mes États; je dois les consulter. »
En 1565, Bayonne donna son nom à une entrevue qui y eut lieu entre le roi Charles IX et la reine Catherine de Médicis, d'une part , la reine d'Espagne et le duc d'Albe, d'autre part. Près de trois semaines se passèrent en bals, en joutes et en festins.
«Le samedi 25 juin, Leurs Majestés firent un festin aux seigneurs et dames d'Espagne , dans une île distante de Bayonne d'environ une lieue.
tellement que toute la compagnie y fut conduite en barques el bateaux, somptueusement et magnifiquement accoutrés; et en passant eut le plaisir de voir nager et combattre sur mer baleines, tortues, chevaux, loups, tritons, et autres semblables animaux et monstres marins fort bien représentés au naturel. Le festin fut bien l'un des plus braves et des plus somptueux qui eussent été faits de mémoire d'homme. Car, outre la rareté et délicat apprêt des viandes , tout le service y fut fait par gentilshommes et demoiselles , déguisés en bergers et bergères , fort richement et mignardement habillés. »
Qu'elle ait été ou non complotée à Bayonne , la Saint-Barthélémy ne devait pas y faire de victimes. « A Bayonne, dit d'Aubigné, arriva le courrier qui venait de faire mettre en pièces les hommes, les femmes et les enfants de Dax qui avaient cherché leur sûreté dans la prison. Mais le vicomte d'Orthe, gouverneur de la ville, répondit au roi en ces termes : ce Sire , j'ai com- » mimique le commandement de Votre Majesté 1 à ses fidèles habitants et gens de guerre de la » garnison, et je n'y ai trouvé que bons citoyens ». et braves soldats, mais pas un bourreau. C'est » pourquoi eux et moi supplions très-humble-
* ment Votre dite Majesté vouloir employer en » choses possibles, quelque hasardeuses qu'elles » soient, nos bras et nos vies , comme étant , y> autant qu'elles dureront Sire, vos, etc. »
Pendant la Ligue, le repos de Bayonne ne fut pas troublé. Seulement, en 1594, un traître, nommé Château-Martin, ourdit un complot qui avait pour but de livrer la ville aux Espagnols. Il fut découvert, arrêté et roué avec ses complices.
En 1636, les Espagnols essayèrent de s'emparer par la force de cette place, qu'ils n'avaient pas cessé de convoiter. La résistance du duc (TÉpernon et du duc de La Valette fit échouer leur tentative. En 1651, une nouvelle conspiration se termina, comme la première, par l'exécution du coupable principal, qui, cette fois, était un Espagnol.
Durant tout le temps que dura la Fronde, Bayonne resta fidèle au roi. Le 17 juillet 1659 , Mazarin la traversa pour aller conclure , avec don Louis de Haro , ministre d'Espagne , la paix des Pyrénées. Le roi et la reine-mère y firent un long séjour, et les habitants, qui leur donnèrent des fêtes magnifiques, célébrèrent leur retour avec une nouvelle magnificence, quand Louis XIV ramena de Saint-Jean-de-Luz l'infante Marie-
Thérèse, qu'il venait d'épouser. Les chroniques de la ville ont conservé les détails des cérémonies et de l'entrée du roi. « Le roi arriva avec son frère et Madame, dans le carrosse de la reine sa mère. Il fut complimenté par le duc d'Épernon, qui lui présenta le sieur d'Olive , premier échevin, lequel, à genoux et assisté de tout son corps, fit son compliment au nom de la ville. Le pont Saint-Esprit, un des plus beaux de FEurope, était bordé de quatre à cinq cents mousquetaires. Pendant que sept joueurs de hautbois, qu'on avait fait venir de Toulouse , faisaient entendre sur la rivière la plus douce harmonie , qu'interrompait par intervalles l'artillerie de la place , des forts et des vaisseaux , vingt chaloupes, montées chacune de douze matelots vigoureux, en bonnets rouges et en vestes blanches, exécutaient sous les yeux du roi des évolutions dont on admira la précision et la variété. Le roi logea à la maison des sieurs Sorhaindo frères, rue Orbe, et la reine à Fèveché. Il fut offert à Leurs Majestés plusieurs présents , entre autres cent piques dont les fers étaient dorés, des jambons et des confitures. Le roi séjourna huit jours dans la ville, et en parcourut tous les environs, qu'il trouva dans le plus
bel ordre. Il partit pour Saint-Jean-de-Luz le samedi matin 8 mai, et il y épousa, le 9 juin, l'infante Marie-Thérèse. Messire Jean d'Ola , évêque de Bayonne , fit la cérémonie de la bénédiction nuptiale. A son retour, le 15 juin, le roi entra avec la reine par la porte Saint-Léon , richement décorée d'arcs triomphaux, d'emblômes et devises. Les habitants, au nombre de deux mille, étaient sous les armes. Un dais magnifique, qui précédait le carrosse du roi et de la reine, était porté par les sieurs d'Olive, premier échevin, d'Etcheverry , clerc assesseur, Sorhaindo et Duhalde, échevins. De superbes tapisseries ornaient toutes les rues. Le roi et la reine, en descendant à Pévêché où ils logèrent , furent reçus sous un grand pavillon cramoisi , enrichi des armes de France, et rehaussé en broderies d'or et d'argent. Leurs Majestés partirent le 16, à neuf heures du matin, après la messe. Vingt-quatre chaloupes et plusieurs grands bateaux, ornés de peinture d'or et d'azur, transportèrent à Dax une partie de la cour. Ces fêtes coûtèrent à la ville plus de 100,000 livres. Elle fit en outre un don de 20,000 livres, pour aider aux frais de la conclusion de la paix et dû mariage du roi. t
L'histoire est comme la vertu : pas trop n'en faut — du moins en un seul jour. Je m'arrête donc; c'est-à-dire je ferme les livres et cesse de marcher sur les brisées des savants. Savant, ne le suis, hélas! sinon de temps à autre, en dépouillant le prochain , et me parant de plumes qui ne font point partie de mon aile. Ce que j'aime le mieux, c'est la fantaisie , c'est la douce causerie, c'est le ressouvenir. Tenez, sauf à reprendre demain le fil de mon récit, je le quitte en hâte, pour aller caresser mes chères idoles sur les rives de l'Adour, jusqu'aux grèves que j'aperçois là-bas à l'horizon, et dont les bruits tumultueux sont apportés par la brise à mon oreille impatiente.
Bayonne, 30 décembre 1863.
Reprenons, pour l'achever, notre récit suspendu. Sïl vous ennuie ou vous fatigue , vous avez toute liberté de tourner la page. Seulement ne m'en voulez point à l'excès : je tâcherai , dans le cours de mon voyage, de ne pas faire d'autres excursions historiques.
Sous l'Empire, Bayonne devint le théâtre d'événements si importants, que leur récit remplit presque tout un chapitre du tome VIII de VHistoire du Consulat cl de l'Empire, par M. Thiers.
Ce fut en effet dans cette ville, et dans le château voisin de Marrac, que Napoléon détrôna les Bourbons d'Espagne , pour mettre à leur place son frère Joseph, et qu'il donna à la Péninsule une constitution nouvelle. Je ne citerai qu'un des épisodes de cette révolution.
«La nouvelle de l'insurrection de Madrid arriva à Bavoime le 5 mai, à quatre heures de l'aprèsmidi. En la recevant, Napoléon, dit M. Thiers, y vit sur-le-champ le moyen de produire la secousse dont il avait besoin pour terminer cette espèce de négociation entamée avec les princes d'Espagne. Il se rendit auprès de Charles IV, la dépêche de Murât à la main, et montra plus d'irritation qu'il n'en éprouvait de ces vêpres siciliennes dont on avait voulu faire l'essai à Madrid. Il simula l'irritation devant ces vieux souverains , qui furent fort effrayés de voir en colère celui dont ils dépendaient. On fit appeler les infants, et à leur tête Ferdinand VIL Aussitôt entrés dans l'appartement de leurs parents , ils furent apostrophés par le père et par la mère avec une extrême violence. « Voilà donc ton ouvrage! dit Charles IV à Ferdinand VII... Le sang de mes sujets a coulé; celui des soldats de mon allié, de mon ami, le grand Napoléon,
à coulé aussi. A quels ravages n'aurais-tu pas exposé l'Espagne, si nous avions affaire à un vainqueur moins généreux! Voilà les conséquences de ce que toi et les tiens avez fait pour jouir quelques jours plus tôt d'une couronne que j'étais plus pressé que toi de placer sur ta tête. Tu as déchaîné le peuple, et personne n'en est plus maître aujourd'hui. Rends, rends cette couronne trop pesante pour toi , et donne-la à celui qui est seul capable de la porter. » En proférant ces paroles, le vieux roi, condamné à une si affligeante comédie , agitait une canne à pomme d'or, sur laquelle il s'appuyait ordinairement à cause de ses infirmités , et il sembla aux yeux de tous les assistants qu'il en menaçait son fils. Le père avait à peine achevé que la vieille reine , celle-ci avec une colère qui n'était pas jouée, se précipita sur Ferdinand, l'accabla d'injures, lui reprocha d'être un mauvais fils, d'avoir voulu détrôner son père , d'avoir désiré le meurtre de sa mère, d'être faux, perfide, lâche, sans entrailles. En essuyant toutes ces apostrophes, Ferdinand VII, immobile, les yeux fixés à terre, avec une sorte d'insensibilité stupide, ne répondait rien, ne témoignait rien et souffrait tout. Plusieurs fois sa mère, Pinterpel-
teint, s'approchant de lui, le menaçant de la main, lui dit : « Te voilà bien, tel que tu as toujours été! Lorsque ton père et moi nous voulions f adresser quelques exhortations dans ton intérêt môme, tu te taisais, en ne répondant à nos conseils que par le silence et la haine... Mais réponds donc à ton père, à ta mère, à notre ami , à notre protecteur, le grand Napoléon. » Et le prince, toujours insensible, se taisait, affirmant seulement qu'il n'était pour rien dans les désordres du 2 mai. Napoléon, embarrassé, presque confus d'une scène pareille, quoiqu'elle amenât la solution désirée, dit à Ferdinand d'un ton froid, mais impérieux, que, si le soir même il n'avait pas résigné la couronne à son père , on le traiterait en fils rebelle, auteur ou complice d'une conspiration qui, dans les journées des 17, 18 et 19 mars, avait abouti à priver de la couronne le souverain légitime. Il se retira ensuite pour attendre à Marrac le prince de la Paix , afin de conclure avec lui un arrangement définitif, sous l'impression des événements de Madrid. »
J'ai reproduit quelques lignes empruntées à V Histoire du Consulat et de V Empire. Cela me fournit l'occasion que je cherchais de vous dire dans quelles circonstances j'ai eu l'honneur de connaître l'illustre auteur de ce livre , si magnifiquement caractérisé par l'Empereur.
C'était en novembre 1849. Je passais quelques jours à Paris, et, déjà en relations avec un grand nombre d'hommes politiques, j'éprouvais le vif désir de causer avec M. Thifcrs, à qui,, d'ailleurs, mon nometmestravauxn'étaientpas absolument étrangers. Je lui écrivis pour lui demander audience, et reçus immédiatement de M. Martin, son secrétaire, rendez-vous pour le lendemain midi.
A l'heure précise je me présentai à l'hôtel de la place Saint-Georges, et fus immédiatement introduit dans le cabinet de l'éminent écrivain ^ — un cabinet grand comme le monde , peuplé de livres, de globes, de cartes, d'albums à n'en plus finir , et garni d'objets d'art dénotant un goût achevé et très-pur.
M. Thiers vint au-devant de moi et m'accueillit avec une grande bienveillance; mais je
vis que je le dérangeais, et comme ce n'était point une simple visite que je voulais lui faire , je m'excusai en lui demandant de me désigner un moment plus propice.
— En effet , me dit-il avec une parfaite obligeance; je suis trôs-occupé en cet instant, et cependant j'ai à vous entretenir longuement. Tenez, le soir, de 9 heures à minuit, mes amis viennent me voir; le nombre n'en est pas présentement considérable ; si vous voulez bien l'augmenter, vous me ferez grand plaisir.
Et, en parlant ainsi, il regardait un à un les titres de quatre de mes livres que je venais de lui offrir : Le Communisme, — le Droit au Travail, — le Libre-Echange, — la Situation des Classes ouvrières.
— Vous traitez des sujets fort sérieux, ajoutat-il. Vous avez raison. Môme quand on est trèsjeune comme vous, mieux vaut être grave que léger. L'esprit y gagne sans que le cœur y perde.
A ce soir, Monsieur. Je vous attends.
L'invitation était trop précieuse, surtout faite en ces termes, pour que je n'y répondisse pas.
Le soir môme je retournai donc chez M. Thiers, que je trouvai sommeillant dans un fauteuil, près du feu, ainsi qu'il a l'habitude de le faire toujours après son dîner.
Les salons de réception se trouvent au rez-dechaussée, au nombre de trois ; c'est dans le troisième qu'on se tient, lorsqu'il y a peu de foule. On entre sans être annoncé, les domestiques ne figurant dans l'antichambre que pour prendre le paletot du visiteur ou le lui restituer. L'éclairage des deux premiers salons est presque nul ; celui de l'autre est modeste. Sur une table sont des verres, de l'eau et du sucre, puis une bouilloire de thé. Chacun se sert comme il veut, à son moment et à son gré, sans que les valets ou les maîtres s'en occupent aucunement.
Lorsque j'entrai, il n'y avait encore de réunis que M. Mignet, debout le dos tourné contre la cheminée ; M. Fayolles, avocat, que j'avais connu en 1832, étant encore enfant, à la prison de Nantes; puis Mme Thiers, Mme et Mlle Dosne ; enfin M. Thiers , dormant.
J'avoue que je fus un peu embarrassé de moi, d'abord, obligé de me nommer et de
m'annoncer à Mme Thiers, que je n'avais jamais eu l'honneur de voir. Heureusement M. Thiers se réveilla tout-à-coup, et venant à moi en hâte, me présenta avec la meilleure bonne grâce et dans des termes dont je suis vraiment encore un peu confus. Puis, me prenant par le bras, l'illustre écrivain me conduisit à un canapé , où il demeura toute la soirée auprès de moi , se levant pour saluer les arrivants, mais se rasseyant aussitôt et reprenant la conversation interrompue.
Ce qui se dit dans ce premier entretien fut tout politique. Je pourrais le répéter en détail , tant mes souvenirs sont présents ; mais cela m'entraînerait trop loin.
J'aime mieux vous raconter ce qui se passa dans le même salon, à deux années de là, c'està-dire le 30 novembre 1851 , la veille même du jour où le coup d'Etat fut résolu.
Ce soir là, nous étions une douzaine au plus chez M. Thiers, devisant d'un vote qui avait séparé l'Assemblée législative en deux parties
égales, et d'où ressortait nettement que, le pouvoir n'existant plus nulle part, le pays courait le plus grave des dangers si, d'un côté ou de l'autre, il n'était pris une initiative hardie et toute-puissante.
Un des assistants opinait pour que le Président fût saisi et enfermé à Vincennes. Celui-là , je dois le déclarer, trouva peu d'écho dans l'assistance ; mais je ne fus pas peu surpris de le rencontrer, à quelques jours de là, parmi les membres de la Commission consultative, et, plus tard, parmi les sénateurs de l'Empire. Quantum mutatus !
M. Thiers s'occupait presque uniquement, lui, de l'élection présidentielle, qui devait avoir lieu en 1852. Il désirait beaucoup qu'on adoptât pour candidat le prince de Joinville, et disait avec infiniment d'éloquence les motifs qui l'avaient décidé à ce choix.
Seul légitimiste dans la réunion , où se trouvaient, entre autres, MM. Duvergier de Hauranne et Maurice Duval, je protestais contre les préférences de M. Thiers.
— Ce pays est essentiellement monarchique , objectais-je; ne lui imposez pas une plus longue épreuve du régime républicain. Donnez-lui la
Royauté ou l'Empire , Henri V ou Napoléon ; mais ne le jetez pas pas dans les bras d'un prince qui ne restaurerait rien, sinon le fait désormais évanoui de 1830. J'ai une grande estime pour le caractère du prince de Joinville ; mais il ne saurait être président de la République française. D'ailleurs, jamais nos populations de l'Ouest ne l'accepteront, jamais elles ne consentiront à voter pour lui.
— Vous avez raison, interrompit M. Thiers, ce pays est monarchique, et il lui faut la royauté, la vraie, la bonne. Mais le comte de Chambord ne peut être candidat, lui. Or, entre lui et le pays il faut un pont. C'est ce pont que je propose en la personne du prince de Joinville.
— Ce pont, s'écria M. Duvergier de Hauranne, on ne veut point y passer. Tenez, j'arrive du Cher, où tout le monde est républicain , légitimiste ou napoléonien. Eh bient il n'y a là qu'une voix en faveur de la réélection de Louis - Napoléon. Vous aurez beau faire, vous n'empêcherez pas cette réélection. Elle sera illégale , inconstitutionnelle , tout ce que vous voudrez ; mais elle se fera, et, une fois faite, il vous faudra bien l'accepter ou la subir.
— Et en Bretagne, que compte-t-on faire? demanda M. Thiers en se tournant vers moi.
— En Bretagne et en Vendée on fera comme en Berry: on réélira unanimement le prince Napoléon, considéré comme la seule digue assez puissante pour empêcher les débordements de l'anarchie; et, s'il plaisait aujourd'hui au Président de se déclarer Empereur, toutes nos populations seraient avec lui pour acclamer l'Empire.
M. Thiers demeura quelques instants silencieux. Une ride plissa son front, et il murmura d'un ton semi-résigné, semi-découragé :
— Eh bien, il ne nous reste qu'une chose à faire, à nous, Assemblée législative; c'est de chercher le moyen honorable de nous en aller.
On sait comment l'acte énergique du Deux- Décembre enleva cette peine à l'Assemblée , en la congédiant,
Depuis lors je i\ ai pas eu Phonneur de revoir M. Thiers. J'eusse été gêné chez lui peut-être , et je craignais, le sachant dans le camp des opposants, de ne plus être accueilli par lui aussi affectueusement qu'autrefois.
Cependant, en 1855, j'eus occasion de le défendre publiquement contre une calomnie dont il avait été l'objet de la part d'Alexandre Dumas, qui, racontant dans ses Mémoires, Parrestation de Mme la duchesse de Berry, avait mis à sa charge de petites infamies dont il n'était pas le moins du monde coupable. En ce moment, j'avais entre les mains la preuve écrite de l'erreur du grand fantaisiste, preuve qui m'avait été confiée par M Maurice Duval. Je la produisis , dans une lettre insérée dans quelques journaux du temps. M. Thiers me fit remercier par M. Gauja, en m'invitant expressément à l'aller voir. Soit insouciance, soit préoccupation étrangère, je ne répondis point à ce bienveillant appel, et franchement je le regrette. M. Thiers est un de ces hommes avec qui on peut être en
dissidence sans cesser de les aimer et de les respecter.
Du reste, j'avais beaucoup appris à sa forte école, et je n'aurais pas dû oublier qu'il me restait encore beaucoup à y apprendre.
Bayonne , 31 décembre 1863.
Hier, je me suis laissé entraîner à des confidences rétrospectives qui vous ont semblé peut-être présenter un intérêt médiocre. Que faire en voyage, cependant, si Ton ne se ressouvient? On ne peut pas toujours regarder au dehors, et Ton éprouve quelque joie à regarder parfois en dedans. En dedans on trouve le passé, la jeunesse, les émotions du temps écoulé, les illusions perdues , les rêves évanouis , les fraîches bouffées d'un printemps disparu, le bonheur des premiers jours, les déceptions, les épreuves légères ou pénibles, les blessures guéries, les visions envolées, les éblouissements dissipés, les tendres épanchements du cœur, les
tressaillements de Pamour naïf, Porgueil éteint 3 ou la vanité satisfaite; c'est-à-dire, pour bien parler, la vie elle-même, avec tout le cortège triste ou radieux qui Paccompagne.
Apprenti imprimeur à 9 ans; chef d'industrie à 15; littérateur à 17; journaliste à 20, mon existence a été toute entière consacrée au travail; mes heures se sont remplies les unes après les autres aux sources d'un labeur opiniâtre, et je suis arrivé à la maturité de Page en entassant mes impressions et mes souvenirs sans avoir le temps de m'y arrêter comme j'aurais voulu , comme j'aurais dû.
Ce que j'ai noirci de papier, usé de plumes , épuisé d'écritoires , Dieu seul le sait. Depuis vingt-quatre années, j'écris pour mon journal de 300 à 400 lignes chaque matin ; ce qui donne , après déduction des dimanches et des fêtes, pour le moins 100,000 lignes par an. Si vous aimez les chiffres, cherchez le total de tout cela. Il est vrai que , dans mes loisirs , j'ai fait drs brochures et des livres, au nombre d'une qua-
ranlaine, sur tous les sujets possibles, même sur des sujets de théologie.
Etonnez-vous, après cela, que, condamné pour un temps à la vie oisive du voyageur, je prenne plaisir à déchaîner la folle du logis et à fouiller un peu dans les secrets replis de moi-même.
Le journalisme est assurément la plus belle des professions — je n'en excepte aucune , et le pire des métiers — je n'en excepte aucun.
C'est la plus belle des professions de répandre des idées, de propager la vérité, de seconder l'épanouissement du progrès, de multiplier les forces du bien, de marcher d'un pas ferme et résolu en tête des croisades civilisatrices. La mission est vaste et complexe ; elle a des aspects splendides, des horizons immenses, un ciel plein de clartés lumineuses.
Mais c'est là l'idéal, dites-vous, et nous sommes fort loin de la réalité.
Hélas, oui, et c'est ce dont j'enrage. Toutefois, comme quelques-uns d'entre nous la pratiquent; comme, en mon particulier, je m'efforce de m'y dévouer, la tâche que le journaliste loyal, sincère et bien intentionné poursuit, est la plus honorable de toutes celles qu'un homme puisse aborder ou accomplir. Môme dans le cercle restreint où se meut la presse de province , elle est utile — non pas quelquefois et par hasard, mais bien toujours et par la force des choses. Il n'est pas de services qu'on ne lui demande; il n'en est pas qu'elle n'accorde incessamment, sans lassitude et avec un pur désintéressement. Ce qu'elle en retire de plus clair, presque invariablement c'est de l'indifférence ou de l'ingratitude. On s'est habitué à voir les journalistes si accommodants et de si facile composition, si empressés et si serviables, que l'on croit ne leur rien devoir, la plupart du temps, en échange de leur obligeance ou de leur dévouement. Heureux quand on ne les récompense pas en médisant d'eux, même en les calomniant.
Mais, voyons, que nous importe cela? N'a-
vons-nous pas on nous quelque chose qui nous venge, ce quelque chose qui s'appelle la satisfaction de soi-même, c'est-à-dire la conscience?
Pour ne parler que des ingratitudes individuelles, bien moindres que celles collectives des partis, habitués, eux, à s'acquitter par des dénis de justice, des outrages ou de scandaleux abandons, je veux vous signaler quelques faits qui me sont personnels.
J'ai bien eu occasion d'écrire ou de publier, depuis que je suis journaliste, trois ou quatre cents notices ou articles nécrologiques. C'est à peine si j'ai reçu trois ou quatre maigres grands mercis.
De la part des morts cela ne me semble pas tout-à-fait surprenant.
Mais de la part des survivants?
Parmi ceux qui ont daigné me remercier, l'un a eu l'obligeance de me promettre 'spontanément son éternelle reconnaisance. L'éternité a duré une semaine, tout comme les amours de la chanson. Huit jours ne s'étaient point passés,
en effet, sans que des actes d'inimité violente n'v eussent mis fin.
Cela vous semblera bizarre, mais cela est parfaitement vrai : j'ai fait décorer un homme — un très-galant homme, d'ailleurs, et qui le méritait parfaitement. Pour fêter son ruban, le nouveau chevalier, qui savait l'origine de sa croix, a rassemblé tous ses amis en de magnifiques agapes; — mais il m'a tout-à-fait oublié.
La chose est fort peu grave en soi ; d'autant plus qu'elle est monnaie courante dans notre existence de journalistes; mais elle ne m'en paraît pas moins caractéristique.
C'est le temps d'élections qui voit le mieux germer autour de nous la graine d'ingratitude. Pendant les jours qui précèdent le vote, on nous choie, on nous caresse, on nous adule. Une fois le scrutin dépouillé, c'est à peine si
Pon nous connaît. Vainqueur, le candidat élu attribue à lui tout seul et à son seul mérite les honneurs du triomphe. Vaincu, c'est à nous qu'il s'en prend, c'est nous qu'il accuse, nous dont il signale les maladresses, nous qu'il livre sans vergogne en pâture aux sarcasmes ou aux coups des adversaires.
Cependant je serais à mon tour ingrat si je ne notais deux exceptions. Le jour même de son élection, M. Anselme Fleury me dit : « Entre nous, c'est à la vie à la mort. » Et il n'a jamais manqué à cette affectueuse parole. Le lendemain de la sienne, M. Thoinnet de la Turmélière me promit son concours dévoué dans toutes les circonstances où j'en aurais besoin. Et j'ai éprouvé bien souvent que ce n'était point de sa part un vain engagement. Tous les deux étaient mes excellents amis avant leur nomination; ils le sont encore après. Je les en remercie de plein cœur.
Je vous ai dit que le journalisme est le pire des métiers. Ai-je besoin d'insister là-dessus ,
et n'en savez-vous pas assez pour être de mon avis? Un métier qui donne perpétuellement la fièvre à celui qui Pexerce; qui lui crée des inimitiés sans nombre, le condamne à un combat sans fin, l'expose à toutes les méconnaissances, à toutes les railleries et à tous les outrages; qui Pabreuve d'ennuis, de dégoûts, quelquefois même de désespoirs; ce métier est le plus mauvais de tous; et vraiment si j'avais un ennemi à qui je voulusse beaucoup de mal, je le pousserais dans cette galère douloureuse, où je serais sûr que son existence s'épuiserait rapidement dans un labeur rude et presque toujours stérile.
Cependant une fois entré librement ou par passion dans cette fournaise ardente, on y demeure en dépit de son repos perdu, de ses aspirations, même de ses passagères défaillances. Saint Laurent sur son gril n'était certainement pas très à son aise; mais il n'essaya pas d'y échapper et de le fuir. Quand on a revêtu la robe de Nessus du journalisme, on ne la dépouille plus; les doigts s'usent à la déchirer; mais si
l'on parvient à y faire un petit trou, on s'empresse à le réparer, de peur que le vêtement funeste ne vienne à tomber en lambeaux.
Perpétuelle discordance de Pesprit de l'homme et de son cœur; éternelle contradiction d'une volonté qui, toujours contrariée, ne veut jamais être satisfaite I
Un jour, passagèrement abattu par la maladie dont je souffre et que je suis venu tâcher de guérir ici, je parlais à M. Billault de mon intention d'abandonner les luttes quotidiennes de la presse :
— Gardez-vous-en , me répondit l'homme illustre; soignez votre santé toutefois: nous avons besoin de vous.
Cette parole bienveillante et trop flatteuse de l'homme politique que j'ai le plus aimé et qui m'a témoigné le plus de sympathique confiance, m'a indiqué mon devoir. Franchement j'eusse été désespéré que l'éminent homme d'Etat encourageât ma retraite , et m'ouvrît quelque issue vers une autre carrière, plus calme peut-être, mais moins en harmonie assurément avec mes goûts et mes préférences. Je suis resté. Jusqu'à quand? Jusqu'à toujours peut-être.
Toutefois il me paraît que le gouvernement
ferait chose sage de nous préparer des relais. Nous ne sommes pas nombreux à le défendre dans la presse ; et, quand nous aurons disparu , je ne vois pas trop qui occupera notre place vide. Depuis dix ans on aurait dû s'occuper de cela, et Ton peut regretter aujourd'hui de ne l'avoir point fait. On n'improvise pas facilement des écrivains politiques , et Ton rencontre rarement des hommes assez pleins d'abnégation pour s'exposer aux rancunes , aux calomnies et aux haines des partis.
La condition des journalistes qui défendent la politique d'un pouvoir établi est toujours embarrassante, parce qu'on la soupçonne de ne pas être absolument désintéressée. C'était ainsi sous la Restauration et sous la monarchie de Juillet ; cela n'a pas changé sous l'Empire. Tandis que l'opposition se targue de toutes les vertus , de tous l^s courages , de tous les dévouements , le gouvernement permet qu'on entame de toute sorte ceux qui le servent, qu'on les dépouille publiquement du caractère de liberté et de parfaite indépendance qui leur appartient presque
toujours et dont ils ont à cœur plus que personne de se revêtir. C'est un grand tort, et là est précisément la cause principale de la pénurie d'hommes intelligents, instruits et habiles qui se fait sentir dans la presse impérialiste. Cette pénurie, on l'éprouve à Paris aussi bien qu'en province ; et l'on peut dire que ce sont les journalistes, non les journaux, qui manquent au gouvernement. Or, il serait grandement temps d'y pourvoir; plus tard, on s'y essaierait en vain peut-être.
Le journalisme , qui n'est point à vrai dire une carrière , offre comme perspective aux écrivains de l'opposition des emplois, des traitements, des honneurs, l'exercice du pouvoir — en cas de révolutions ; et ce qui s'est passé en 1848 comme en 1830 est à cet égard un exemple encourageant et très-attractif. Mais je me demande quel horizon s'ouvre aux écrivains gouvernementaux? Grave question à laquelle je ne trouve guère de réponse.
En France, tout le monde a le droit de se faire journaliste. C'est un mal, et il serait nécessaire qu'une loi intelligente changeât cela. Pour enseigner les petits enfants dans une classe primaire, il faut avoir passé des examens et remplir des conditions morales justement sévères. Pour instruire les hommes dans une feuille publique, il n'est besoin de rien, sinon de savoir, ou à peu près , mettre un paraphe au bas de sa littérature. En vérité, cela est absurde, et contre cette absurdité le bon sens proteste.
On demande à un avocat , avant qu'il puisse parler de mur mitoyen, de séparation de corps, de vol ou d'assassinat, de prouver que la législation nationale lui est familière. Au journaliste, avant qu'il prenne la plume, on ne demande pas môme s'il a un vague soupçon des institutions de son pays.
Du médecin qui veut guérir les maux du corps on exige des garanties essentielles. De l'écrivain qui prétend à guérir les maux de l'esprit on ne réclame quoi que ce soit.
Un architecte qui veut bâtir des maisons doit prouver qu'il connaît les règles de la statique. Un publiciste qui a le désir de renverser un gouvernement, pour avoir la satisfaction de lui
en substituer un autre, est exempt de toute étude, de tout travail préparatoire, de toute preuve de nature à établir qu'il sait bien, qu'il pense juste et qu'il vit ailleurs que dans les régions de la maladie , de l'ambition désordonnée ou de la dangereuse chimère.
Evidemment il y a là une lacune considérable et un vice essentiel auxquels les gouvernements, dans un temps donné , comprendront qu'il doit être remédié.
On protestera peut-être , au nom de ce qu'on appelle un peu trop pompeusement « la liberté de la pensée. x> Allons doncl Est-ce qu'ils pensent véritablement la plupart de ceux qui écrivent?
Quoi qu'il en soit, cette situation demande une grande réforme et l'on finira bien par l'accomplir.
Lorsqu'il faudra avoir pris ses grades pour être journaliste, et démontré que l'on est digne , par son talent, sa science et sa moralité, de remplir le rôle difficile et sacré d'éducateur du peuple, un pas immense sera fait dans la voie du progrès, et les populations seront exposées à de moindres périls.
Ne croyez pas que je fasse en ce moment une
excursion dans le pays d'Utopie. Je me maintiens parfaitement dans le terre-à-terre de la vie pratique; seulement j'embrasse les perspectives de l'avenir, et c'est bien mon droit, au lieu de heurter mon regard aux angles de la réalité présente.
Un des privilèges du journalisme, c'est la lettre anonyme, ■ — la lettre grossière, offensante, injurieuse, bien entendu. Sous la prudente garantie d'une signature absente ou illisible, nombre d'individus nous écrivent des calembredaines qu'ils ne nous diraient certainement point en face, de peur d'être châtiés suivant leurs mérites. Mais si ces aimables drôles savaient le cas que nous faisons de leur prose, ils ne se se donneraient certainement point tant de mal à la rédiger.
A une époque, j'avais réussi à connaître l'auteur d'une de ces misérables correspondances. Au lieu de me fâcher, j'en ai ri; seulement je lui ai donné avis, par mon journal, que, s'il continuait son petit manège, je livrerais ses lettres et
son nom au public. Le procédé a pleinement réussi, et j'ai été délivré de ces stupides missives qui m' arrivaient auparavant deux ou trois fois la semaine.
Toutefois, comme il y a dans une ville plus d'un seul homme susceptible de lâcheté, la place désertée par Pun a été bien vite occupée par un autre — par d'autres , pour mieux parler, et mon panier n'a point manqué de se remplir encore des débris honteux de lettres non signées.
En 1849 et 1850, temps où la révolution s'agitait encore , on me faisait l'honneur de me menacer de mort; même on avait l'obligeance de m'indiquer le jour, l'heure et le lieu où je serais frappé du fer vengeur. Vous croyez, peut-être, que je m'en suis ému? Allons donc! c'était anonyme.
Depuis, on m'a fait la grâce de n'en plus vouloir à mes jours ; mais on n'a pas laissé que de m'accommoder de la belle façon à tous les moments où les événements ont excité un peu les esprits, remué les passions ou tranché les situations. Eh bien ! après?
Notez que tous les journalistes sont exposés à ces atteintes méprisables, parce qu'on rencontre
dans tous les partis des êtres assez abandonnés de Dieu pour ignorer le premier élément de la probité humaine. Toutefois il mitonnerait qu'un seul de mes confrères traitât les anonymes avec plus de dédain que je le fais moi-même.
Mais reprenons, n'est-ce pas ? notre récit de voyage. Il me semble, en effet, que la digression a assez longtemps duré.
Les environs de Bayonne sont pittoresques et charmants, même au mois de décembre. On dirait que cette contrée est à Pabri des hivers , et, en allant aujourd'hui faire une première excursion à Biarritz, j'ai parcouru une campagne radieuse comme si Pautomne n'était point passé ou comme si le printemps était déjà venu.
C'est surtout en se promenant sur les Allées marines, qui s'étendent dans une longueur d'un kilomètre sur la rive gauche de l'Adour, qu'on
jouit d'un ravissant paysage. A l'extrémité de ces splendides allées, au-delà du ruisseau PAritzague, du canal d'Archimède et du moulin, s'élève le Blanc-Pignon ; plus loin s'étagent des pignadas, le jardin d'hiver de Bayonne; enfin, en continuant à descendre la rive gauche de PAdour, on trouve le Lazaret, établi lors de la peste qui ravagea l'Espagne en 1812, la tour des signaux et l'embouchure du fleuve.
<c La barre de PAdour, dit M. de Quatrefages dans ses Souvenirs d'un naturaliste, présente sans cesse l'aspect d'une mer en tourmente. Là l'Océan ne connaît point de repos. Je l'ai visitée par un de ces beaux jours d'automne où la nature entière semble se reposer de l'activité des saisons passées et se préparer au sommeil de l'hiver. A peine un souffle d'air, venant de l'est , soulevait-il les banderolles des navires amarrés de loin en loin aux bords du fleuve, et pourtant, dès les Allées marines, j'entendais ce tonnerre lointain qui annonce une mer agitée. Sous les rayons d'un soleil à demi-voilé qui dorait Bayonne et son cadre de collines, je suivis l'étroite jetée dé la rive gauche, barrière bien faible en apparence, mais suffisante jusqu'à ce jour pour protéger les rives sablonneuses contre
Univers/^