‹ Journal d'un journaliste en voyageChapitre 2 sur 5 · BIBLIOTHECA · texte numérisé non relu

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toute érosion. En face du Boucaut, le bruit du ressac redoubla; à la pointe du Lazaret, il devint vraiment formidable. J'atteignis enfin la tour des signaux, et du haut de la plate-forme j'embrassai d'un coup d'œil l'embouchure et ses abords.

» Des deux côtés la plage unie et basse s'élevait insensiblement et se hérissait de dunes de sable dont quelques-unes montraient leur cône aride au-dessus des plantations de pins destinées à les fixer. A mes pieds commençaient les digues basses de MM. de Prony et Sganzin, tracées de manière à rétrécir progressivement le lit du fleuve et à agir comme une écluse de chasse sur les sables et les graviers. En face s'étendait l'Océan, dont pas une ride ne creusait la surface aplanie par le vent d'est. Et pourtant un demi-cercle de vagues et d'écume séparait la mer et le fleuve ; c'était la barre de l'Adour. Là grondait l'orage que j'entendais depuis une heure.

» La marée montait; des lames insensibles, venues du large , se relevaient au contact des bas-fonds et se dressaient en longues ondulations, semblables à des murailles d'une demilieue. Sapée à la base par le fond de plus en

plus haut, elles se courbaient en volutes et s'éboulaient en laissant échapper une blanche poussière. Bientôt relevées, moins hautes, mais plus pressées, elles formaient, en face de l'Adour, comme une quadruple barrière sans cesse détruite et sans cesse renaissante, atteignaient enfin le rivage, se brisaient avec furie, et lançaient, jusqu'au haut du talus incliné qui les arrêtait, leurs longues et rapides fusées. A l'embouchure même, elles se précipitaient dans l'étroit canal, se recourbaient à droite et à gauche contre les jetées , comme pour faire à l'Océan un plus large passage, et roulaient avec elles des morceaux d'une écume jaunâtre qui semblaient un amas de roches flottantes. »

Depuis que l'ingénieur Louis de Foix a fait rentrer l'Adour capricieux dans son ancien lit, d'importants travaux ont été exécutés pour l'y maintenir. En 1694, comme il se jetait du côté de Biarritz, M. de Ferri construisit au sud une digue qui porte son nom et qui rejeta le fleuve du côté opposé. Mais l'état des finances n'ayant pas permis d'adopter les autres projets présentés par cet ingénieur, ni môme d'entretenir les ouvrages existants, l'embouchure se déplaça de nouveau et un banc de sable de 3 à \ mètres

ferma la passe. En 1727 seulement on s'occupa sérieusement de porter un remède au mal. Le résultat fut des plus satisfaisants. Mais il ne suffisait pas de construire des digues; il fallait encore les entretenir et môme les perfectionner. Malheureusement les travaux commencés durent souvent être abandonnés , faute d'argent. Le 20 juillet 1808, Napoléon rendit un décret en vertu duquel le lit de PAdour, dont la largeur à son embouchure était de 290 mètres , devait être réduit à 152 sur 80 mètres. Cependant le problème est encore loin d'être résolu, et la barre de PAdour reste un passage presque toujours difficile, souvent impossible, malgré la présence d'un bateau à vapeur uniquement destiné à la remorque des navires.

M. Beautemps-Beaupré , si sobre d'observations dans les légendes qui accompagnent Y Atlas hydrographique des côtes de France, s'exprime en ces termes en parlant de PAdour : « La mer est quelquefois très-belle au large , tandis qu'elle est affreuse sur la barre de PAdour et qu'il serait impossible de faire gouverner un bâtiment entre les lames qui s'élèvent alors sur ce danger, quand morne le vent serait favorable pour le franchir. »

N'importe; comme tableau, cette barre de TAdour est très-curieuse à considérer, et je vous engage fort à l'aller voir si jamais vous venez à Bayonne.

Biarritz, 1er janvier 1864.

Triste 5 triste — comme soupire la ballade allemande.

Voici une année nouvelle qui commence, et je suis loin de mcjn foyer, loin de ceux que j'aime, loin des êtres chéris que je voudrais enserrer tous dans un embrassement attendri. Ah I la vie vaut-elle donc que, pour en conserver un lambeau , on consente à des séparations qui la rendent, au moins pour un temps, vide, amère et désolée?

Ce point d'interrogation m'irrite et me trouble. Je n'y veux pas répondre.

Que du moins mon cœur prenne des ailes, et

que, franchissant l'espace, il aille aujourd'hui caresser d'un souffle pur ceux que j'adore.

Pour chasser les papillons de couleur sombre qui voltigent obstinément autour de moi, je suis venu visiter Biarritz , séjour enchanté sans doute, mais dont la plage pleine de gros graviers ne vaut point certes mes beaux sables jaunes de Portnichet, et dont les rochers ressemblent à ceux de Belle-Isle à peu près comme des éponges ressemblent à des blocs de granit.

Au moyen-âge Biarritz était une ville et un port. Ses hardis marins harponnaient la baleine dans les mers voisines, et les produits de leurs expéditions les enrichissaient. Mais les baleines, lasses d'être poursuivies et décimées, allèrent chercher du repos et un meilleur asile dans les mers du Nord. La pèche devint plus pénible et moins productive. Biarritz vit dimi-

nuer peu à peu le nombre de ses habitants et de ses maisons. Au commencement de ce siècle, ce n'était qu'un plus misérable hameau composé de quelques cabanes à peine. Il y a trente ans on n'y parvenait que par un sentier péniblement frayé dans les sables. On ne croyait pas encore aux mérites salutaires des flots ; mais il y avait là une roche percée, d'une forme curieuse; il y avait des cavités dans lesquelles la lame faisait grand bruit ; on trouvait , près de ce but modeste de la curiosité bayonnaise, une baraque en bois et un brave homme qui vendait de la bière; et on y allait en caravanes, non pour se baigner, mais uniquement pour se distraire. Aujourd'hui Biarritz est un lieu charmant, très à la mode, possédant un casino grandiose, des hôtels splendides, d'élégants chalets étages en amphithéâtre, et, mieux que cela , une résidence impériale. On y arrive par des routes supérieurement entretenues; le maire, un homme que je ne connais pas, mais qui doit être fort intelligent, y fait exécuter des travaux prodigieux ; et le gouvernement y établit, en empiétant sur la mer, un port destiné à rendre de grands services à la contrée.

En arrivant, on aperçoit, sur la droite, un

grand phare , qui s'élève pour guider les navigateurs à l'extrémité du cap Saint-Martin. La falaise rocheuse qui va se terminer à l'extrémité de ce cap, se nomme la côte du Coût. A l'endroit même où s'élève la villa Eugénie , commence la côte du Moulin, dominée par l'église neuve. De l'autre côté des rochers qui ferment la côte du Moulin s'ouvre le petit port des pêcheurs, au-delà duquel s'avance dans le golfe le promontoire de PAtalaye, protégé par une ceinture de roches éparses. Entre PAtalaye et la pointe que couronnait l'ancien phare, s'enfonce le Port-Vieux. Enfin au delà du vieux phare s'étend en fer à cheval la côte des Basques aux falaises escarpées. Des chemins habilement tracés, garnis de bancs et suffisamment entretenus, serpentent, montent et descendent le long de toutes les plages, à la base ou sur la crête de tous les rochers. Seulement ils s'interrompent près du Port-Vieux, et on ne descend à la côte des Basques que par un escalier escarpé. Cet escalier va disparaître, pour faire place à une route creusée dans le roc et baignée en plein par les eaux de l'Océan.

ce La côte des Basques a été jusqu'à présent réservée aux Basques seuls, qui dédaignent la placidité du Port-Vieux, et qui ne trouvent à la côte du Moulin ni assez de plaisirs ni assez de dangers. Ici c'est la grosse lame du large que rien n'amortit , et qui rencontre , au contraire, dans les basses roches semées sur la grève, des obstacles qui l'irritent et la rendent furieuse, même en temps de calme.

y> Les Basques n'y viennent du reste qu'une fois l'an, au mois d'août, le dimanche qui suit l'Assomption, et descendent par bandes, de tous leurs villages du Labourd, de la Soûle et môme de la basse Navarre. Ils portent presque tous un costume de circonstance : un pantalon blanc, une veste blanche, et, en place de béret, une coiffure étrange composée de fleurs et d'une profusion de rubans.

» Chaque bande est précédée des instruments nationaux, un fifre aigu, un tambourin et un instrument inconnu ayant quelque ressemblance, quant à la forme, avec la lyre ancienne, et garni de trois cordes sur lesquelles frappe l'exécutant.

» De la montagne à la mer le chemin se fait lentement, bien que jamais on ne s'arrête; mais,

dès que la troupe voyageuse rencontre un terrain favorable, elle se met en danse.

» Enfin, de tous les points de Biarritz on entend le bruit des instruments, des chants, des cris sauvages; les Basques arrivent par tous les chemins; l'irruption commence. En un instant tout le village est envahi; sur les places, dans les carrefours , et partout où les rues s'élargissent , les groupes se forment. Le mouchico, ou saut basque, commence.

» Les femmes occupent le centre, et, sans quitter leur place, chantent sur le rhythme monotone des instruments , en pirouettant sur leurs talons. Autour d'elles, les hommes dansent en décrivant un cercle et en improvisant les pas les plus étranges. Par intervalles ils bondissent en poussant leurs cris étourdissants et en brandissant leurs bâtons, qui se croisent et se heurtent; puis, à un signal donné, ils se retournent et recommencent dans le sens opposé.

» Lorsqu'ils sont, non pas fatigués (ils danseraient jusqu'au surlendemain), mais satisfaits, ils s'acheminent vers la falaise , descendent sur la grève à la file, se déshabillent, se placent sur une seule ligne, hommes et femmes, et, se tenant par la main, ils s'avancent en chantant,

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