A SON BIENFAITEUR
LA COMMUNE DE BAUDÉAN RECONNAISSANTE. 4 août 1859.
Vouer la maison paternelle à la charité, c'est le meilleur moyen de la prémunir contre les
coups destructeurs du temps et des hommes; c'est le plus sûr procédé pour la faire se survivre à elle-même ; c'est l'expédient le plus infaillible pour achever de l'ennoblir.
Je n'ai pas connu personnellement le baron Larrey père , Pun des types les plus remarquables de ce siècle ; mais je suis heureux de me trouver depuis longtemps en relations suivies et affectueuses avec le baron Larrey fils 5 qui, pour porter dignement le poids glorieux d'un nom illustre, y a ajouté l'éclat de ses propres services. Aussi, il me semble que je suis un peu chez moi dans cette maison bénie, dont je veux vous faire les honneurs en vous entretenant de l'homme éminent qui y a vu le jour.
« Si l'armée, disait Napoléon Ier, élève une colonne à la reconnaissance, elle doit l'ériger à Larrey. • L'armée a 5 depuis longtemps , accompli ce pieux devoir, et les corps savants
dont Larrey faisait partie n'ont pas voulu rester étrangers à cette œuvre : le 9 août 1850, une statue du grand chirurgien était inaugurée, dans la cour d'honneur du Val-de-Grâce , au milieu d'un immense concours de notabilités représentant l'armée, les sciences, la politique et l'administration. Des discours remarquables furent prononcés alors, après lesquels M. Dupin prit spontanément la parole au nom de la France, et finit son improvisation patriotique par ces mots, couverts d'unanimes et bruyantes acclamations : « Larrey a bien mérité de l'armée, bien mérité de la science, bien mérité de la patrie. Je salue sa gloire : il a bien mérité de l'humanité. »
Un des biographes de Larrey disait, en 1841 : « Quand les populations auront compris ce qu'elles doivent à ceux qui passent leur vie à faire le bien, et qu'un monument sera élevé avec cette inscription : Aux hommes utiles la patrie reconnaissante, Larrey pourra dire sans orgueil : Ma place est marquée là. »
Tarbes inaugurera, au moins d'août prochain, une autre statue de Larrey , qui dira à la postérité combien ses concitoyens des Hautes- Pyrénées sont tiers de sa gloire.
C'est à Baudéan 3 dans la modeste maison dont je vous ai parlé, que naquit, le 8 juillet 1766 , il y aura bientôt un siècle , Jean- Dominique Larrey.
Sans m'arreter à l'histoire laborieuse de ses premières années, j'arrive de suite au premier grand fait qui signala sa vie de chirurgien militaire.
La guerre vient d'éclater : Larrey part, avec le grade d'aide-major, en 1792, pour Strasbourg, où se trouvait alors le quartier général de l'armée du Rhin, commandée par le maréchal Luckner, remplacé successivement, dans son commandement , par Kellerman , Biron et Custine , qui ouvrit enfin la campagne et s'empara presque aussitôt de Spire, après une courte résistance.
Les règlements plaçaient alors les ambulances à une lieue de l'armée combattante, et les blessés restaient sur le champ de bataille jusqu'après le combat; ils erraient souvent à l'aventure, et n'arrivaient à l'ambulance, pour y recevoir le premier pansement, que 24- ou
même 36 heures après avoir été atteints ; les blessures s'aggravaient et beaucoup de blessés mouraient, faute de soins administrés à temps. Larrey fut frappé de ces inconvénients. Laissant en bon état, dans un vaste couvent, les blessés de Spire, il arrive le 18 octobre, avec Custine, sous les murs de Mayence, qui tombe presque aussitôt au pouvoir du général français.
Le général Houchard, surpris par les Prussiens à Limbourg , fut obligé de battre en retraite. L'éloignement de l'ambulance ne permettant pas de porter secours aux blessés, ils tombèrent entre les mains de l'ennemi. Ému de ce douloureux événement, et songeant au défaut d'organisation qu'il avait signalé après le combat de Spire, Larrey résolut de porter remède au mal, en modifiant le système des ambulances.
Déjà le chirurgien en chef Perey avait inventé un caisson renfermant les objets nécessaires aux opérations et aux pansements, et sur lesquels les chirurgiens et les infirmiers pouvaient être transportés pour aller relever les blessés sous le feu de l'ennemi. C'était là déjà un progrès ; mais les voitures de Perey ne remédiaient qu'à une partie des inconvénients de l'ancien système.
Prenant les choses de plus haut , el sans crainte de loucher à la base même d'un édifice mal assis, Larrey propose et fait adopter un système nouveau et complet d'ambulances , système qui se plie admirablement à toutes les combinaisons du commandement, à toutes les exigences administratives. Les ambulances volantes sont créées. Avec elles , les secours sont prompts, sans nuire au mouvement des combattants; elles pénètrent partout, même au besoin jusqu'au terrain le plus rapproché des lignes de bataille , pour aller recueillir les blessés, au moment où ils viennent de tomber.
En 1797, le général Bernadotte appelle en toute hâte Larrey au Frioul, pour y combattre une épidémie , qui frappait à la fois les hommes et les animaux. Bonaparte arrive presque en même temps que lui. Larrey fait manœuvrer en sa présence l'ambulance volante du corps d'armée de Bernadotte; Bonaparte lui adresse ces paroles en présence de son étalmajor : ce Votre ouvrage est une des plus heureuses conceptions de notre siècle; il suffira à votre réputation, d
A la première bataille devant Alexandrie, les ambulances volantes firent merveille. Après la
bataille d'Aboukir, en présence de Bonaparte, Larrey amputait le bras droit au général Fugières , qui offrit au général en chef un magnifique damas en lui disant : « Désormais je ne pourrai plus m'en servir. — Je l'accepte, reprit Bonaparte, mais pour le donner à celui qui vous a sauvé la vie. » Cette arme, précieuse à plusieurs titres, sur laquelle ces mots : Aboukir et Larrey étaient gravés, le baron Larrey ne la quitta qu'à Waterloo, où il fut blessé, pillé et fait prisonnier.
Je ne saurais reproduire la biographie toute entière de cet homme illustre. C'est à peine si je puis en détacher quelques traits principaux.
L'ordre de la Légion-d'Honneur venait d'être institué pour récompenser tous les genres de mérite; Larrey en reçut les insignes de la main de l'Empereur, à la première distribution, et Napoléon, en les lui remettant, lui dit : « Cette récompense est bien méritée. » Peu de jours après , il était nommé inspecteur général du service de santé des armées.
En 1807, à la bataille d'Eylau, la tète nue
et les pieds dans la neige, Larrcy opérait sous le feu de l'ennemi, sans souci des balles et des boulets: l'Empereur 3 parcourant le terrain, l'aperçoit. Le lendemain, Napoléon, passant auprès de l'ambulance, retrouve Larrey qui, depuis la veille, n'avait pas encore quitté ses blessés. Il le nomme , sur-le-champ , commandeur de la Légion-d'Honneur.
Dans l'île de Lobau, la viande, le sel et les marmites manquaient pour faire du bouillon aux malades. Larrey fait remplacer la viande de boucherie par celle de ses chevaux, qu'il ordonne d'abattre, le sel par de la poudre à canon et les marmites par des cuirasses. Ce régime dura trois jours; le maréchal Massé.na trouva le bouillon excellent, et les malades ne furent pas privés de ce précieux aliment.
En 1812, Napoléon préparait la campagne de Russie ; Larrey en fut nommé chirurgien en chef, et, de concert avec l'illustre Desgenettes , il organisa un service de santé en rapport avec l'importance de l'expédition.
La grande armée entre en campagne. A Witepsk , le linge manque aux ambulances ; Larrey donne le sien. À Smolensk, le linge et la charpie sont insuffisants pour les 6.000
blessés à panser : Larrey remplace la charpie par Pétoupe de coton du bouleau, et le linge par le papier des archives de la ville.
Le 5 septembre, il donnait à son personnel, réuni autour de lui, des ordres et des instructions de nature à faire pressentir une grande bataille. Le 7 au soir, il y avait, sur le champ de bataille de la Moskowa, 60,000 Russes mis hors de combat, et, de notre côté, 40 généraux tués ou blessés, 9,000 hommes tués et 20,000 blessés. Beaucoup de blessés russes furent transportés à nos ambulances. Larrey n'avait avec lui que trente-six chirurgiens. Trois jours suffirent à peine pour l'application du premier pansement à toutes les blessures. L'homme que M. Thiers appelle , à bon droit , « un véritable héros d'humanité » resta à Kolotskoï, au milieu des blessés, tant que sa présence y fut indispensable.
« Larrey, dit M. Thiers, pensait que l'armée pouvait passer l'hiver à Moscou ; son avis ne devait pas prévaloir ; une retraite , à jamais mémorable, en fut la conséquence. La retraite décidée , Larrey accourt à Kolotskoï , fait enlever les blessés transportables , prodigue aux autres les dernières ressources de son
art, et, trouvant là plusieurs officiers russes qui lui devaient la vie et qui se pressaient autour de lui pour lui témoigner leur reconnaissance 5 il leur dit : « Pour toute récompense, donnez -moi votre parole que vous rendrez à mes compagnons d'infortune que nous allons déposer entre vos mains, le bien que vous avez reçu de moi. » Tous le promirent, et je connais assez les sentiments nobles et élevés des officiers russes pour pouvoir affirmer qu'ils ont tenu leur promesse. »
Le baron Larrey avait traversé la Bérésina avec les débris de la garde : il était sauvé. Mais , s'apercevant que les instruments de chirurgie, indispensables aux blessés, étaient restés à l'autre bord, il s'échappe, malgré les efforts de ses amis pour le retenir, se précipite sur le pont et parvient à le franchir sans savoir lui-même comment. Le pont se brise : le retour paraissait impossible. Nos pontonniers le rétablissent cependant; Larrey tentait vainement d'en approcher : la foule , surexcitée , renversait tout sur son passage. Il allait payer de sa vie son noble dévouement, lorsque quelques grenadiers le reconnaissent au moment
où les forces étaient sur le point de l'abandonner ; ces braves, heureux de protéger celui qui les avait sauvés , le prennent dans leurs bras, et le déposent sur le pont qui le ramène à la rive hospitalière.
Nos soldats de Lutzen et de Bautzen voyaient, en général, le feu pour la première fois, et, après chaque combat, les blessures aux mains étaient plus nombreuses que de coutume. On dit à l'Empereur et on lui fit croire que ces blessures étaient volontaires. Indigné d'abord et puis inquiet, Napoléon exprima ses sentiments avec tant de conviction et d'énergie que personne n'osait le contredire. Un blessé sur dix devait être fusillé; la terreur régnait dans les ambulances. Larrey ; convaincu de la fausseté de cette grave accusation, déclare que les mutilations des mains ne sont pas volontaires et le dit hautement à l'Empereur, en lui demandant une enquête, a Allez, Monsieur, s'écrie Napoléon avec aigreur; vous me ferez vos observations officiellement ; allez remplir votre devoir. » L'enquête était accordée, et
elle se fit avec rigueur, en présence de cinq chirurgiens , d'un officier supérieur et d'un capitaine de gendarmerie, dans les bâtiments de la douane, à un kilomètre de Bautzen. Les blessés suspects étaient au nombre de 2,000. L'enquête terminée, Larrey se rend auprès de l'Empereur. « Eh bien ! monsieur , lui dit Napoléon, d'un ton irrité, persistez-vous encore dans votre opinion? — Je fais mieux, Sire: je viens la faire partager à Votre Majesté. Ces braves enfants sont indignement calomniés. Je n'ai pas trouvé un coupable. De nombreuses liasses me suivent : Votre Majesté peut en ordonner l'examen. — C'est bien, monsieur, je vais m'en occuper. »
Après avoir pris connaissance des documents de l'enquête , l'Empereur revient auprès de Larrey, qui l'attendait avec une calme anxiété. Napoléon, le regard fixe et pénétrant, la tête penchée sur la poitrine, passant et repassant devant lui, parcourt plusieurs fois le salon, à pas précipités. Il s'arrête enfin brusquement en face du chirurgien, qui attendait, lui prend les mains, l'embrasse et lui dit en s'éloignant brusquement : « Adieu, monsieur Larrey ; un souverain est bien heureux d'avoir auprès de
lui un homme tel que vous. On vous portera mes ordres. »
Ainsi qu'on Ta dit 5 le baron Larrey est l'expression la plus haute et la plus complète de la chirurgie des batailles ; il en résume tous les devoirs, toutes les vertus. Son esprit, pratique et fécond en ressources, parvenait toujours à faire face à tous les événements. Son corps, plus infatigable que celui du plus robuste soldat, résistait aux plus dures épreuves. La fermeté de son âme s'alliait admirablement à la bonté inépuisable de son cœur. Son activité physique était toujours au niveau de son dévouement ; et, vivant au milieu des blessés et des malades, il faisait, au besoin, le sacrifice de son existence pour conserver la leur.
Ses Mémoires de chirurgie militaire démontrent qu'il s'est trouvé à plus de soixante batailles rangées et de quatre cents combats, dans lesquels il a reçu plusieurs blessures plus ou moins graves, en pansant les blessés, sur la place môme où ils avaient été frappés.
Si Larrey eût appartenu aux temps anciens, il
aurait dignement ligure parmi les hommes illustres dePlutarque.
Ambroise Paré des temps modernes, il doit être regardé comme l'organisateur de la chirurgie militaire en France, et cette organisation a servi de modèle à celle de la plupart des armées européennes.
Napoléon honorait Larrey de son estime, de son amitié et d'une confiance sans bornes. Son nom est inscrit sur PArc-de-Triomphe, à côté des plus illustres généraux de la première République et du premier Empire. L'Empereur fit plus : sur son rocher de Sainte-Hélène, livré à ses plus profondes méditations, il inscrivit sur son testament le nom de Larrey, avec ces mots qui valent mieux que tous les titres :
« C'est Vliomme le plus vertueux que j'aie connu. i>
Le baron Hippolyte Larrey, fils de celui que le premier Empereur caractérisait ainsi, est, je
vous Pai dit, digne d:un tel père. Comme lui, c'est le meilleur des hommes, et le plus honnête. Comme lui, c'est un chirurgien d'une habileté rare, un administrateur sûr, vigilant et dévoué scrupuleusement à tous les devoirs.
Nommé, en 1859, médecin en chef de Parai ée d'Italie, il accompagna l'Empereur pendant toute la campagne, comme chirurgien de Sa Majesté, en dirigeant, dès le début, tous ses efforts vers les moyens hygiéniques les plus propres à garantir l'armée de l'invasion des épidémies et surtout des désastres du typhus, sous la double influence de la chaleur extrême et des marches forcées. Il obtint, à cet effet, de l'administration militaire et des autorités civiles, la dissémination des malades et des blessés dans les ambulances, la création d'une multitude d'hôpitaux improvisés dans tous les établissements publics, casernes, collèges, écoles, séminaires, couvents, jusqu'aux églises mêmes; l'évacuation enfin régulière et proportionnelle de tous les convalescents, les uns en état de rejoindre leurs corps, les autres ayant besoin de rentrer en France. C'est ainsi que furent heureusement prévenues les redoutables conséquences de Pencombrement.
Le médecin en chef avait, en même temps, intrépidement donné aux officiers de santé de l'armée l'exemple du dévouement le plus actif devant l'ennemi; car, à la bataille de Solferino, sous les yeux mêmes de l'Empereur, il faillit être atteint par un coup de feu, qui blessa son cheval dans le poitrail.
Ce cheval s'appelait Tony et appartenait aux écuries de l'Empereur. Lorsqu'il fut frappé par le plomb ennemi, le brave animal tressaillit, mais ne bougea pas. Le baron Larrey, occupé de la bataille, ignorait que son cheval fût blessé. Le général de Montebello et le colonel Reille l'avertirent aussitôt, pour qu'il mît pied à terre ; à leur voix, l'Empereur lui dit : « Larrey , descendez vite : votre cheval est blessé. » Le chirurgien en chef sauta à bas de sa monture, reconnut aussitôt une large plaie d'où le sang s'échappait avec abondance , menaçant le cheval d'une mort prochaine. Le baron Larrey s'empressa d'arrêter l'hémorragie par une compression immédiate, à l'aide d'une suture improvisée; et, après avoir assuré sa guérison défini-
tive, il eut la satisfaction de monter Tony à la rentrée des troupes à Paris.
Demain, nous reparlerons vallées et montagnes, torrents et crevasses, pics et glaciers. Laissez-moi toutefois constater que la population qui vit aux flancs de ces monts altiers, est en général triste, chétive et malsaine. Est-ce le vent ? Est-ce la température sans cesse variable ? Est-ce la neige ?
Bagnères-de-Bigorre, le 12 janvier 1864.
Je vous ai promis, un jour, de vous parler do M. Emile de Girardin, avec qui je me suis trouvé autrefois en relations. Engagement téméraire ! A présent je m'aperçois que je n'ai rien à vous dire de cet habile journaliste qui ne soit connu déjà.
M. Emile de Girardin est fort accueillant. Son logis n'a pour ainsi dire point de portes closes, et l'on y entre presque comme on veut, quand on y a été introduit une fois. Il cause volontiers et beaucoup; et, quand on lui tient tête, la conversation, sans sortir toutefois des bornes permises, arrive jusqu'à la dispute. Comme tous les hommes à système, il est très-absolu
et prétend avoir raison contre la raison ellemême. Il s'efforce d'imposer ses opinions à ses contradicteurs, et a recours alors à des artifices de langage d'une espèce assez rare, à des procédés qui n'ont rien de commun avec la grande éloquence sans doute, mais dont on ne saurait nier là valeur ingénieuse. Du reste, il a foi en lui-même — on pourrait presque dire en lui seul ; et il s'étonne très-sérieusement que ses destinées politiques n'aient point dépassé l'horizon du journal auquel il fournit depuis si longtemps une « idée chaque matin ; » il s'irrite de ne pas être un rouage actif dans la machine gouvernementale, et de ne pas occuper Tunique ministère qu'il a pendant si longtemps proposé de substituer à ceux existant aujourd'hui. D'ailleurs homme de formes charmantes , quoiqu'un peu brusque, mais d'une brusquerie aimable et point brutale, il aime la controverse, la sollicite, y pousse même, et semble avoir grand plaisir à ce qu'on ne soit pas de son avis, parce que cela lui donne matière à développer ses théories. Les années qui ont passé sur son front presque sans y laisser de rides, n'ont pas corrigé sa plume de journaliste , toujours téméraire et paradoxale ; mais elles n'ont pas
non plus rembruni son esprit, invariablement jeune, Vif, plein de ressort, riche en ressources, et nourri encore d'illusions sans bornes. Si je voulais être sévère, je dirais que Pexpérience n'existe pas pour lui ; c'est-à-dire qu'il a conservé toutes ses chimères et qu'il affectionne passionnément les écarts de ses premiers jours. L'homme chez lui ne semblant pas encore arrivé à la période de la maturité, on peut lui appliquer en toute justice le mot fameux de Chateaubriand : « Il vieillit dans son enfance. »
Ne vient-il pas de résumer ainsi son programme en matière de liberté :
« Aux gouvernants le droit de tout faire. » Aux gouvernés le droit de tout dire. » Et il ajoute, pour compléter sa pensée : i Avec le droit de tout dire pour contrepoids, le droit de tout faire ne serait pas à craindre ; avec le droit de tout faire pour contrepoids, le 'droit de tout dire ne serait pas à redouter. »
Allons de suite au but et disons net qu'un pareil système constituerait le pire désordre. Son premier effet serait d'amener entre les gouvernants et les gouvernés une lutte sans rémission, qui aboutirait infailliblement à l'oppression ou
à Panarcliie. Entre ces deux extrêmes, il n'y a pas de milieu. C'est en vain que Ton parle de pondération et d'équilibre : un plateau de la balance doit toujours emporter l'autre. Mettezles aux prises, « tout faire » triomphera de a tout dire, » ou bien ce tout dire > égorgera tout faire. Gela s'est vu déjà.
La théorie de M. de Girardin, en môme temps qu'elle autorise le despotisme, l'autocratie, la tyrannie, le bon plaisir même du pouvoir, ouvre les clubs, rend à la presse toutes ses licences passées et transporte le forum sur la place publique. Voilà le double terme, le terme infaillible, inévitable du système. Mais lorsqu'on y aura atteint, où sera l'autorité? où sera l'obéissance ? Il n'est pas tout- à-fait indifférent de le savoir. On a oublié ce détail, et si je faisais ici de la politique, j'insisterais pour qu'on daignât me le fournir.
Rien n'est intéressant comme de voir M. Emile de Girardin et M. Louis Veuillot aux prises. Ces deux rudes athlètes , une fois engagés, ne se lâchent pas ; ils se portent des
coups formidables, et ce n'est pas leur faute si, à la fin de la discussion, Pun des deux ne reste point sur le carreau.
Je dis : « la fin de la discussion. » J'ai tort, parce qu'avec eux, une discussion ne se termine jamais. La lassitude amène bien une trêve ; mais l'armistice n'est ni la paix, ni même le commencement de la paix. On se repose, sans avoir abandonné de part et d'autre un pouce de terrain, et puis, à la première rencontre, on recommence la bataille.
M. Veuillot est aussi absolu que M. Emile de Girardin, et plus que lui intolérant. Vulgaire de visage, d'une encolure lourde, mais d'un esprit subtil à l'excès, il ne supporte pas qu'on soit d'un avis contraire au sien, et tous les moyens lui semblent bons pourvu qu'il triomphe. Il manie la parole avec moins d'éclat que la plume; mais dans la conversation il est presque aussi redoutable que dans la polémique écrite. Il possède au suprême degré l'art de pousser une question ; il n'abandonne un raisonnement que quand il en a tiré la quintessence.
On a dit qu'il y a en lui du Torquemada. Cela est exagéré sans doute. Cependant je ne crois pas qu'il reculât devant aucune extrémité
pour faire réussir les idées qu'il appelle des principes, et qu'il défend sans relâche, avec une énergie incomparable, comme s'il croyait y voir la vérité.
Dans les relations ordinaires de la vie, M. Veuillot est assez bon diable, bien mangeant, bien buvant, bien fumant, jurant même à l'occasion et ne boudant pas à la plaisanterie grivoise. Il change tout-à-coup lorsqu'il s'agit de débat politique ou religieux : le bon enfant disparaît ; à sa place surgit un lutteur violent, grossier parfois, qui ne se possède pas toujours, mais qui sait mettre un art véritablement supérieur et une vigueur peu commune au service de la cause qu'il a embrassée. Ses colères, sans être feintes, procèdent plus de son tempérament que de sa conviction : âme toujours active, esprit jamais apaisé, sa forte nature, que n'ont pas assouplie les premiers désordres d'une jeunesse pleine d'orages, se livre à de perpétuels emportements, dont il ne se défend guère et qu'il semble n'avoir jamais cherché à maîtriser. On dirait même qu'il s'y complaît comme dans son unique élément, prenant à tâche de transformer invariablement sa parole en lave brûlante.
On dit qu'il est catholique : je n'en suis pas bien sûr; mais ce que je sais à n'en pouvoir douter, c'est qu'il ne possède aucune des qualités du chrétien.
Il est malaisé, lorsqu'on n'y met pas une passion presque égale à la sienne môme, qu'on sympathise avec M. Louis Veuillot ; mais il est impossible qu'on n'admire pas les facultés opulentes dont il est doué, même quand il en abuse, ou du moins qu'il en use à rencontre des grands intérêts qu'il prétend servir.
Je ne vous étonnerai point, après cela, en vous disant que je préfère de beaucoup M. Emile de Girardin à M. Louis Veuillot, quoique je ne me méprenne aucunement sur l'inanité de la plupart des combinaisons politiques du rédacteur en chef de la Presse.
Un jour que j'étais allé, en compagnie d'un ami, l'entretenir d'une affaire économique à
laquelle il prenait d'autant plus d'intérêt qu'elle touchait à l'alimentation à bon marché , M. Emile de Girardin m'amena sur le terrain de la liberté , — que nous n'envisageons point de la même façon et où nous ne pouvions nous rencontrer que pour nous combattre. Vivement pressé par mon redoutable adversaire , j'eus recours aux mêmes procédés que lui ; c'est-àdire que j'exagérai tout. A un sophisme je répondis par un paradoxe; à un paradoxe j'opposai un sophisme, et, ma foi, je finis, sinon par le vaincre, du mois par l'embarrasser très-fort. Si j'avais raisonné j'eusse été battu ; en atteignant l'absurbe, il était clair que j'égalisais les forces.
La discussion avait duré presque trois heures. J'étais sans salive et n'avais plus conscience de moi-même; mais mon ami, qui avait pendant la lutte conservé un silence presque hébété, me témoigna qu'il était content de moi. Franchement, je ne l'avais guère mérité.
En sortant, la tête toute chaude d'un débat si prolongé, je me heurtai contre un bon petit
moine, carme chaussé ou déchaussé, qui
longeait le trottoir d'un pas hâtif. Mon premier mouvement fut de m'excuser auprès du religieux que j'avais failli renverser ; le sien fut de se jeter dans mes bras.
Tandis que, ébahi de cette tendresse inattendue, je cherchais à démêler les traits du moine,, il s'écria :
— Comment ne reconnaissez-vous pas le père Vaures, mon cher enfant ?
A ce nom tous mes souvenirs se ravivèrent : j'embrassai cordialement le père, et, bras dessus bras dessous, nous descendîmes les Champs- Elysées pour rentrer à Paris.
Je n'avais pas vu depuis plusieurs années le père Vaures, dont le visage s'était empreint d'un air ascétique et grave que je ne lui connaissais point. Depuis , je n'ai plus eu occasion de le retrouver, et il est mort moins puissant qu'autrefois, mais non moins aimé des voyageurs de ce pays qu'il s'ingéniait tant à protéger et à distraire dans leur séjour à Rome.
Lorsque nous nous fûmes séparés en nous disant adieu dans une accolade également chaleureuse et siilcère, mon ami me demanda ce qu'était ce moine si affectueux et avec qui je semblais tant lié. 48
Ce religieux a été confesseur du pape Grégoire XVI, répondis-je. Il a eu rang de prélat à la cour de Rome, et Ton assure qu'il n'a tenu qu'à lui de coiffer le chapeau de cardinal. Pendant longtemps il a porté le bâton de grand pénitencier de France dans la Ville Eternelle, et je ne saurais vous dire combien tous ceux qui ont mis son obligeance à l'épreuve, se louent de lui, de sa bienveillance parfaite, de son patriotisme éclairé, de son activité infatigable à les servir.
Pour vous raconter son histoire il me faut remonter un peu haut.
C'était dans les premières années de ce siècle. Un enfant faible, malingre, souffreteux et tremblant la fièvre vint tomber, un jour où la neige couvrait la terre, à la porte d'un logis de Fontenay-le-Comte. Peu de temps après il (Hait recueilli dans ce logis, par les soins d'une petite fille bonne et compatissante, réchauffé, abrité, soigné, rappelé à la vie. Sa guérison dura quinze jours , pendant lesquels sa garde-malade s'attacha à lui à ce point qu'ellene voulait plus s'en séparer.
— Reste avec nous, François, disait-elle ; ne continue pas ce voyage qui a manqué t'être fatal.
— Non, ma bonne demoiselle, répondit-il. J'ai promis à mon père mourant de me rendre à Nantes trouver mon oncle Joseph, charpentier comme son saint patron, et, avant de quitter l'Auvergne, mon cher pays, je suis allé sur sa tombe renouveler cet engagement. Je ne manquerai point à ma parole.
La petite fille fit la moue d'abord, pleura ensuite, et alla conter son désespoir à sa mère, qui s'appliqua à la consoler.
Quand François fut tout-à-fait guéri, on le vêtit de bons habits bien chauds, on l'embarqua dans une voiture bien lourde et bien lente, et fouette cocher.
— Merci, mademoiselle, disait-il à sa petite protectrice, avant de s'éloigner. Je deviendrai puissant un jour peut-être. Comptez sur moi pour vous et les vôtres. Je serai heureux de vous témoigner que vous n'avez pas conservé la vie à un ingrat.
François arriva à Nantes, et une circonstance qui devait lui être contraire lui devint heureuse. Son oncle, tombé du haut d'un édifice, venait d'entrer à l'hôpital ; et lui, privé de tout asile,
s'accola contre la muraille glacée de l'hospice, les yeux pleins de larmes et le cœur meurtri de désespoir. Une dame qui le vit en cet état, fut frappée de son air intelligent et fin ; elle l'interrogea, et, ayant appris de lui l'incident de Fontenay-le-Comte , elle l'emmena pour le soigner à son tour avec un pieux dévouement et achever de le sauver.
A quelque temps de là, François entra au petit séminaire, où il fit des études exceptionnellement brillantes ; puis, admis parmi les jeunes lévites du sanctuaire, il éprouva quelques difficultés à être ordonné prêtre. Sans s'arrêter à ces embarras, il quitta Nantes en disant : — Je pars pour Rome; c'est de la main du Saint-Père lui-même que je dois recevoir les ordres sacrés. En quittant l'Auvergne, je savais cela.
En effet, il alla à Rome et je vous ai dit toutà-Pheure quelle y fut sa fortune.
Plusieurs fois il est revenu en France et a recherché avec une sollicitude affectueuse et reconnaissante ceux qui avaient été ses bienfaiteurs. C'est dans un de ses voyages que j'ai eu l'honneur de le connaître dans la plus douce et la plus parfaite intimité. Si, en me recon-
naissant tout-à-Phcure , il s'est épanché dans un embrassement amical et tendre, c'est que la jeune fille de Fontenay à laquelle il dut le retour à la santé et peut-être la vie, est tout simplement ma mère.
Bagnères-de-Bigorre, le 13 janvier 1864.
Une imprudence que j'ai commise, à rencontre des sages conseils dont j'étais entouré, a failli mal tourner pour moi. Dieu merci, au lieu de m'étre funeste, elle a marqué dans mon voyage quelques moments d'une émotion et d'angoisses que je me félicite beaucoup à présent d'avoir éprouvées.
Hier, au tantôt, j'ai voulu aller faire une excursion au lac Bleu, à quelques kilomètres dans la montagne. Un guide m'a été présenté ; mais il a d'abord refusé de m'accompagner, puis y a consenti sur mes vives instances.
— Le neige est dans la montagne, Monsieur,
me disait-il, et nous n'atteindrons point le lac sans accident.
— Auriez-vous peur ?
— Non pas pour moi ; mais il y a danger pour vous.
— Le danger n'existe que si on cherche à le fuir ; quand on Penvisage résolument, face à face, il s'évanouit.
— On le voit, c'est la première fois que vous venez chez nous. Si c'était seulement la seconde, vous ne tiendriez pas ce langage. On a beau, ici, regarder fixement le péril, sans détourner la tête, il n'en est ni moins redoutable ni moins terrible, lorsqu'il se présente. Enfin, il ne sera pas dit que je reculerai quand un voyageur me propose de marcher. Préparez-vous. Dans dix minutes, les chevaux seront à la porte.
Mon guide se nomme Pierre Barbe-Bleue ; c'est un grand jeune homme de vingt ans, roux de cheveux et n'ayant jamais assassiné aucune des sept femmes qu'il n'a pas épousées. Son histoire est assez singulière ; la voici :
Un soir du mois d'août 1813, une vieille
femme, qui murmurait une prière indéfiniment prolongée dans la petite église de Bagnères, attendit que risolement et le silence se fissent autour d'elle avant de s'éloigner. Lorsqu'elle se trouva tout-à-fait seule , elle déposa sur les marches de l'autel un petit paquet, que le sacristain matinal releva le lendemain et porta curieusement à son logis pour en interroger le contenu. C'était un flot de valenciennes et de points d'Angleterre au milieu duquel dormait d'un profond sommeil un petit enfant âgé de quelques mois à peine. Aux langes du pauvre abandonné un papier était attaché par une épingle d'or à grosse tête de diamant ; sur le papier on lisait ceci :
« Ayez soin de l'enfant. On viendra le chercher un jour. Appelez-le Pierre Barbe-Bleue. Ce nom aidera facilement à le faire reconnaître.
» Sa malheureuse mère. »
L'honnête sacristain ne dédaigna pas ce présent de la Providence; il l'accepta, au contraire, avec empressement, et remplit d'un brave cœur le devoir nouveau qui naissait pour lui. Seulement il eut soin de ne rien laisser ignorer à Pierre, et Pierre, pour se mettre mieux à portée
de ceux qui doivenl a venir le chercher un jour, * n'a trouvé rien de mieux que de se faire guide. Il n'arrive pas un étranger à Bagnères qu'il ne se présente à lui, déclinant son nom el se mettant à son service. Hélas I cette ingénieuse initiative ne lui a pas encore réussi; mais il ne désespère pas et compte , chaque soir , que l'aurore prochaine lui ramènera sa mère.
Pierre est d'ailleurs un loyal garçon, énergique, résolu , d'une conduite irréprochable, d'une intelligence assez développée, et d'un calme révélateur d'une âme vraiment forte. Il a une certaine instruction, cause avec un sens rare, et sa pensée revêt fréquemment, pour se traduire , des formes très-pittoresques, des expressions d'une poésie véritable.
Lorsque je descendis, au bout d'un quartd'heure, Pierre était à la porte, plaçant sous les selles des chevaux de hauts coussins formés de couvertures empruntées à l'hôtel.
— Pourquoi faire cela ? demandai-je.
— Vous verrez, Monsieur, que nous n'en aurons pas de trop.
Je ne compris guère ; mais je m'abstins d'insister.
En chevauchant rapidement vers la montagne, Pierre me dit :
— Nous n'arriverons sans doute point ce soir au lac Bleu ; mais, si vous voulez, je vous dirai une excursion que nous fîmes un jour par ici, et dans laquelle nous manquâmes de perdre un de nos camarades. Votre ami , M. Achille Jubinal, en était ; il a raconté la chose dans un de ses livres d'une façon très-véridique, c'est-àdire en ces termes :
« Partis de Bagnères un matin, une heure de marche le long de la Seoube nous introduit dans le cirque de Pailhole. C'est une grande, et noble, et majestueuse scène. Imaginez un demicercle de forêts composées uniformément de sapins et de mélèzes disposés en étages. Le centre de cet amphithéâtre est entièrement libre : il est occupé par des prairies. La verdure de tous les côtés l'enserre et la domine comme une muraille sans fin. C'est un inonde à part. On iry entend que les aboiements du chien de montagne
(|ui garde les troupeaux, le tmtement des
clochettes, le bramement des chèvres à demisauvages, et parfois un chant d'église ou un chant profane jeté pittoresquement aux échos de cette Josaphat, par un berger qui, nonchalamment appuyé sur sa houlette, au sommet de quelque léger tertre, semble le génie de ces immobiles solitudes.
» Après nous être un moment reposés à Pailhole, dans la cabane d'un garde forestier, nous entreprîmes de gravir le col d'Aspin. La montée, à travers forêt, est rude et pénible. Il n'y a qu'un petit sentier. A chaque instant, nos chaussures s'embarrassaient dans les lianes qui courent d'un arbre à l'autre comme de longs serpents. Nous nous heurtions aux racines des vieux pins, ou nous nous arrêtions à contempler les patriarches de la forêt, presque tous frappés de la foudre. Nous constatâmes que l'un d'eux, qu'un accident pareil avait obligé à scier en deux, avait près de trois cents ans. Un autre était âgé d'un siècle et demi. Ce dernier âge me parut fréquent.
» De temps à autre nous nous retournions pour regarder, à travers les éclaircies de la forêl, le Pic du Midi. Loin de s'abaisser à mesure que
no as montions, il nous paraissait au contraire plus grandiose et plus élevé. Se détachant du pied jusqu'à la cîme , il nous montrait ses myriades de crevasses, ses trous, ses fentes, ses renflements, ses vallées encore comblées de neige, malgré la chaleur et malgré l'époque avancée où nous étions. Son faîte surtout, qui change d'aspect sur ses quatre faces, affecte, vu de Pailhole et du col d'Aspin, une forme bizarre et particulière. Il a Pair d'un vaste chapeau à cornes posé sur une tôle géante.
» Cependant nous gravissions toujours, soutenus par l'espérance, en arrivant au sommet d'Aspin, d'apercevoir (prodigieux panorama) tous les glaciers qui font à Vieille-Aure et à la vallée du Lôuron, comme un collier de perles blanches. Déjà nous étions parvenus au niveau de la Hourquette d'Ancizan , sorte de porte ouverte sur la vallée d'Aure, lorsqu'un brouillard léger d'abord, très-épais ensuite, parti des hautes montagnes de Ludion, vint avec une rapidité extraordinaire envahir notre horizon. Vingt minutes après nous étions au sommet du col ; mais, hélas ! la ceinture neigeuse de Bordères et d'Arreau avait complètement disparu. La Maladetta, Gïàrabide, Tramesaïgues étaient
ensevelis sous la brume. C'est à peine si nous pouvions distinguer les monts voisins et plonger par quelques interstices du brouillard, sur les contours de la vallée de Bordères. Force nous fut donc de redescendre vers Pailhole, honteux comme des renards qu'une poule aurait pris. Bientôt l'atmosphère changea aussi de notre côté. Le Pic du Midi se couvrit de nuages ; ces nuages se chargèrent d'électricité et un orage assez fort éclata dans la montagne.
» Nous nous en consolâmes à Gripp, en mangeant d'excellentes truites et en pensant que le lendemain, l'orage serait sans doute dissipé.
» Nous ne nous trompions point. Le lendemain de très-bonne heure, il faisait un temps superbe : pas un souvenir de la veille ; pas un nuage au ciel. L'air était pur et embaumé. Nous partîmes de Gripp, à cheval, joyeux, alègres, dispos. Nous jetâmes en passant un coup-d'œil à deux maigres filets d'eau appelés orgueilleusement les Cascades de Gripp, et nous nous dirigeâmes vers les bergeries de Tramesaïgues.
» Figurez-vous de petites cabanes jetées au hasard sur des pentes abruptes , et offrant chacune autour d'elle, une galerie circulaire. Soutenues par des poteaux blanchâtres, elles
ressemblent de loin à une série de kiosques que supporterait une colonnade en marbre blanc. Çà et là, dans un espace assez rétréci, errent de nombreux troupeaux gardés par de jeunes pâtres. Chaque troupeau est marqué de bleu, de jaune ou de rouge, pour qu'on puisse aisément en reconnaître le possesseur ; mais comme ils sont tous môles et qu'ils paissent ensemble, tout ce bariolage de couleurs produit au milieu de la verdure un effet bizarre et charmant.
» A Tramesaïgues le chemin se bifurque. On peut, pour aller au Pic ou du moins pour se rendre à Baréges, prendre la route de Tourmalet ; on peut aussi, et c'est ce que nous fîmes, suivre le sentier plus direct, mais beaucoup plus étroit qui, inclinant vers la droite, circule le long du torrent, traverse le passage dangereux appelé le Goulot, et conduit, à travers mille accidents variés, à la base de la Picarde.
» La Picarde est une immense aiguille de rocher située en face du vallon d'Arise, par les crêtes duquel on peut également, mais à pied, tourner d'environ un quart de cercle le Pic du Midi. On l'aborde alors avec d'énormes difficultés, par ce que je nommerai son épine
dorsale, c'est-à-dire par son côte le plus abrupte. Dès qu'on a dépassé ce site sauvage, d'un aspect sévère et grandiose qui rappelle les Alpes Bernoises, on se trouve dans la gorge dite des Cinq-Ours. Elle était en ce moment-là comblée de neige. Le sentier s'y voyait à peine. Il fallut s'engager, un peu au hasard, au milieu de ces banquises. La glace craquait sous les pieds de nos chevaux ; les pauvres bêtes effrayées glissaient et nous faisaient craindre une chute de plusieurs centaines de pieds. Ce pénible trajet dura près d'une heure. Enfin nous atteignîmes l'endroit le plus difficile, le pas des Cinq-Ours. C'est un sentier plus étroit encore que tout le reste, et presque à pic. Nos chevaux y entrèrent les uns à la queue des autres et non sans trembler. Les guides jugèrent convenable en ce moment de faire mettre pied à terre à tout le monde, et l'on marcha lentement, avec précaution, laissant à nos montures le soin de se guider toutes seules et de s'en tirer comme elles pourraient.
» Une d'entre elles s'abattit et faillit écraser un de nos compagnons. Celle qui venait après, épouvantée à son tour, fit un faux pas qui détermina la chute d'une énorme pierre, laquelle.
glissant d'abord, bondissant ensuite, rasa en sifflant la tête d'un de nos porteurs de provisions, et alla rouler avec un bruit énorme, entraînant tout sur son passage, jusqu'au fond de cette vallée, asile et patrie des frimats.
» Le pas des Cinq-Ours franchi, nous nous trouvâmes sur une petite crête à pente adoucie, conduisant au lac d'Oncet, situé à quelques centaines de mètres plus bas, et au-dessus duquel les guides ont coutume de commencer les circuits ou lacets qu'en l'absence d'un chemin, bien facile à , tracer pourtant, ils sont obligés de faire pour parvenir au sommet du Pic.
» Nous nous engageâmes résolument sur le gazon glissant de la terrible montagne, bien que, vue de là, elle nous parût encore plus élevée que d'en bas. Son inclinaison étant extrêmement roide et présentant une pente des plus ardues, nous n'avancions que difficilement. Souvent un de nous tombait; mais en tombant nous étions toujours assez heureux, pour nous retenir aux rhododendrons et autres arbustes qui tapissent ces hauts lieux et forment, après le Jardin de Ghamouni, situé de l'autre côté du Montanvert, à mi-côte de la mer de glace, la plus haute végétation de l'Europe. Un moment néanmoins
nous eûmes une peur affreuse, et ce fût un des
guides qui la causa. En voulant sauter d'une
petite butte sur une autre, le pied lui manqua
et il fut lance dans le vide, sur une échelle de
plus de quatre-vingts degrés comme inclinaison.
Cet homme parcourut ainsi , en moins d'une
minute, sans pouvoir se reconnaître ni s'arrêter,
plus de trois cents mètres , au milieu d'un
nuage de poussière et d'un orage de cailloux
qu'il soulevait sur son passage. Déjà nous le
voyions au fond du lac encore glacé, situé à deux
cents mètres plus bas et qui s'ouvrait comme
une gueule béante pour le recevoir, lorsque
par un hasard providentiel son pied rencontra
une touffe d'herbe solidement enracinée. C'en
fut assez pour arrêter ce malheureux au bord
de l'abîme. Un pas de plus, il roulait au fond du
lac. Un pas de moins, il fut sauvé. Nous autres,
nous le ramassâmes à moitié évanoui auprès de
la faible plante à laquelle il devait son salut et
que je conserve dans mon herbier. Nous le
ramenâmes ensuite plus mort que vif. Nous ne
valions guère mieux, nous qui avions failli être
témoins du triste spectacle de la mort d'un
homme, et nous n'étions guère rassurés. Aussi
prîmes-nous, à partir de ce moment, les plus
minutieuses précautions.
» Enfin, après sept heures de marche, nous arrivâmes au sommet du mont.
» Le premier qui Patteignit poussa un cri de surprise; le second de môme; le troisième imita le second, et ainsi de suite.
» Voici l'indescriptible tableau que nous avions sous les yeux :
» Au nord se détachaient comme un océan de vapeurs , formant des mirages lointains , les plaines du Béarn , de la Bigorre et de la Garonne. C'était un front de bandière de plus de cent lieues d'étendue, coupé de forêts, de collines, de landes. On eût dit un gigantesque damier; éclairées qu'elles étaient par le soleil, certaines portions en brillaient à la façon d'un tableau de Ruysdael. D'autres restaient cachées sous l'ombre obscure et profonde de légers nuages qui, poussés par le vent du sud, ressemblaient à de gros oiseaux de proie égarés à travers l'espace. Cà et là une route serpentait comme un ruban blanchâtre; FAdour métamorphosait ses méandres en autant de vastes écailles, et quelque lac étincelait de tous les feux du matin.
* Par-dessus tout cela le roi du jour, pareil à une meule chauffée à blanc, montait inces-
sammcnt dans le ciel et faisait pleuvoir sur nous ses rayons les plus superbes et les plus irisés.
» En nous retournant et en faisant face à l'Espagne , nous apercevions d'un seul jet plusieurs milliers de pics presque tous tachetés déneiges ou de glaciers, depuis la Madaletta si longtemps invincible, le pic encore insoumis de Nethou et le port d'Oo jusqu'au Vignemale, au Pic du Midi de Pau et aux montagnes qui se baignent dans la mer vers Bayonne et St-Jean~ de-Luz. Tout cela ressemblait à un grand suaire étendu sur des légions de cadavres.
• Dans l'intervalle, couché comme un ourson, au milieu de ses glaces contemporaines du chaos, on distinguait parfaitement, presque en droite ligne, un pic situé au-delà des limites françaises , l'empereur de toute la chaîne , le Mont-Perdu (las très sorellas, comme disent les Àragonais), dominant tout l'archipel des hautes montagnes dont il est le suzerain. A ses pieds, des monts géants s'inclinent avec humilité; puis viennent le Cylindre , le Taillon , les Tours d'Argant, les deux Brèches, le Cirque de Gavarni, la Cascade, toute cette féerie du Marboré qui n'a pas sa pareille au monde.
» Plus près 3 formant une chaîne distincte entre le Marboré et le Pic du Midi, on aperçoit Néouvieille (vieille neige). Braga, le Pic-Long, le Pimené, qui fait face à Gavarni et d'où l'œil plonge sur toutes les merveilles de cette vaste décoration théâtrale : — plus près encore, on avise, aux pieds du Pic du Midi, d'un côté les monts de Baréges, de Luz et de St-Sauveur, c'est-à-dire le Bergons, Soulom et le Pic de l'Aze ; de l'autre, la Picarde, dont la crête n'est plus qu'un long débris schisteux, PArbizon et le Col d'Aspin.
» Aucune palette humaine ne rendra jamais cette vue, pas plus qu'il ne sera donné à aucune plume de décrire les sensations qu'elle procure. Suspendu entre le ciel et la terre, l'homme conquiert, pour ainsi dire, une nouvelle nature. Il se sent tour à tour agrandi ou annihilé : ses sens deviennent plus parfaits, ses impressions plus vives ; il pense à Dieu, et, comparant sa petitesse à la grandeur du tableau dont il jouit, il réprime son orgueil; puis, fût-il un génie ou un roi, il rend hommage, comme le plus humble des patres ou des chevriers. à l'éternel auteur de toutes choses. »
Pendant que Pierre parlait, nous marchions le plus hâtivement possible vers le but de notre excursion.
Le Lac Bleu est situé tout-à-fait au fond de la vallée de Lesponne, entre le Mont-Aigu et le Pic du Midi, au sommet des montagnes qui séparent la vallée de Baréges de celle de Lesbonne. Au fond de cette dernière vallée, nous aperçûmes des dentelures bizarres et de vastes échancrures. Ce sont celles des rochers situés vers la gauche dans les hauteurs. Elles se distinguent très-bien au milieu des grandes écharpes de neige qui les environnent. C'est au pied de ces accidents naturels si pittoresques de loin, mais qui le sont encore davantage de près, que Dieu a posé la gigantesque coupe de granit qui renferme le beau lac que je voulais visiter.
L'entrée de la vallée de Lesponne est des plus charmantes qui se puissent rencontrer. Tout y est pastoral et champêtre, tout y est rustique et villageois. Partout ce sont des pentes bien ménagées qui n'ont rien de brusque ni de sauvage. Elles s'élèvent lentement par degrés, par étages, sans hâte, pour ainsi dire, et l'on y voit pratiquer toute espèce de cultures. Le village de Lesponne lui-même, où l'on quitte
d'ordinaire la voiture, quand on ne vient pas, comme nous, à cheval, depuis Bagnères, ne laisse pas que d'avoir son cachet. Il est original et très-étrangement bâti. Je l'ai trouvé, en tout cas, un peu plus sale que les plus chétifs hameaux de la Basse-Bretagne.
Au-delà de Lesponne et à mesure qu'on approche du fond de la vallée, l'écartement des montagnes diminue ; la culture fait place à Paridité et aux plantes incultes; les sommets font succéder la sombre et austère couleur des sapins à la joyeuse verdure des prairies. Tout-àcoup on entre en pleine sauvagerie. Le néant reparaît. Vous n'avez devant vous qu'un amas de pierres offrant à votre œil le speciosa deserti de l'Écriture. De là s'élève une espèce de ravin qu'une main puissante a dressé, depuis le pied du voyageur jusqu'aux nues. C'est ce ravin , cette sorte de cirque qu'il vous faut suivre. Les chevaux y tiennent à peine ; car plus vous montez, plus le chemin est taillé à pic. Vu de haut, le voyageur doit ressembler à un insecte qui s'occuperait à gravir du fond d'un chapeau jusqu'à son orifice.
Sur votre droite le Mont-Aigu se dresse él vous surplombe. Ses nombreuses arêtes, ses
veines, allais-je dire, se dessinent admirablement à l'œil et profilent le Titan dans tous les sens. Entre leurs hachures , à l'ombre de leurs renflements, paissent de nombreux troupeaux. La foret de Maouri, presque vierge jusqu'ici faute de chemins et inexploitée encore , leur forme comme une ceinture qu'ils ne peuvent franchir. Rien n'est plus imposant que l'aspect de ces hauts lieux.
Néanmoins, nous montions toujours , dépassant successivement en élévation la Hourquette de Baran, les montagnes de Bizourtère, ne rencontrant plus enfin que la neige, le mica, le granit primitif et de grosses pierres noirâtres détachées des sommets par la foudre , qui semble avoir choisi ces monts pour cible et pour séjour. De temps à autre tout au plus, un bouquet de rhododendrons en fleurs venait étaler devant nous sa verdure livide, qui semble emprunter quelque chose à la pâleur des neiges; mais c'était tout. Nous touchions au seuil des royaumes immobiles et glacés; la vie s'éteignait autour de nous.
Tout-à-coup un grand bruit se déclara dans la montagne; de violentes rafales nous fouettèrent le visage ; l'obscurité se fit soudain ; un dé-
bordement incroyable de neige se produisit, et nos montures tressaillirent en hennissant , comme si elles pressentaient lïmminence d'un grand péril.
— Voilà ce que je redoutais, dit Pierre. C'est la tempête qui commence. Dans cinq minutes elle nous précipitera au fond de l'abîme, si nous l'attendons en selle. Vite à bas, Monsieur, et Dieu nous protège.
Je sautai plutôt que je ne descendis de cheval; mon guide agile était déjà à terre. S'emparant des brides des deux animaux, il les entraîna rapidement dans un pli de terrain où ils purent passer la nuit à peu près en sûreté, attachés à un tronc d'arbre ; puis, débouclant les selles, il se chargea en hâte des paquets de couverture> dont il s'était précautionné; enfin, revemml précipitamment à moi, il m'attira après lui, d;uis une sapinière, où il commença à respirer plus librement.
— Nous Pavons échappé belle . Monsieur. L'ouragan ravage tout sur le flanc opposé de la montagne. C'est un miracle que nous ayons pu nous sauver à temps.
— Eh bien ! qu'allons-nous faire 1
— Nous laisserons passer la tourmente, parbleu. Cà ne badine pas ici, allez,
— Et jusqu'à quand eïi avons-vous, comme cela ?
— Jusqu'à demain matin pour le moins.
Et ce disant, il étendit ses couvertures sur les feuilles sèches, et, abrités parle dôme épais des sapins, nous nous assîmes, lui avec sa pipe, moi avec un cigare, attendant, au milieu de l'effroyable fracas qui régnait autour de nous, que le calme revînt avec le jour.
Si celte nuit fut .longue, pénible et glaciale, il est superflu de le dire ; cependant, maintenant que j'en suis sorti sain et sauf, je nie sens tout heureux, presque fier de l'aventure.
Lorsque je suis rentré ce matin à l'auberge du Bon-Pasteur^ mon hôte , qui me croyait perdu, m'a presque sauté au cou, surpris, ému et comme enchanté de me revoir. Évidemment le bonhomme ne m'attendait plus. Mais, après l'échange de bonnes poignées de main, il m'a donné affectueusement congé.
— Si vous ne partez ce soir, inVt-il dit, vous devrez vous résigner à rester parmi nous une .semaine ou deux, peut-être plus. Les rafales
annoncent que la neige est proche. Depuis hier elle couvre la montagne, ainsi que vous Pavez bien vu ; elle va, la nuit qui vient, descendre dans la plaine. Une fois qu'elle aura commencé à tomber, nul ne sait quand elle s'arrêtera. Déjà la plupart des routes hautes sont envahies: demain matin le service sera sûrement interrompu sur le chemin de fer. Mon devoir m'oblige à vous prévenir. Après cela, si le cœur vous dit de passer une portion de Phiver avec nous, j'en serai bien aise, et je tâcherai de vous rendre le séjour de la ville agréable.
Ce langage simple et loyal m'a touché ; mais comme j'aime assez à demeurer libre de mes mouvements et que mes yeux sont las déjà de regarder le blanc linceul étendu sur la croupe attristée des Pyrénées, je vais partir. Seulement, les communications étant impossibles avec Montrejeau, je me trouve contraint de retourner à Tarbes, pour de là gagner Toulouse et ensuite les rivages hospitaliers de la Méditerranée.
Ce n'est cependant pas sans regret que je dirai adieu à Bagnères-de-Bigorre , Pun des plus ravissants séjours où puisse se poser le pied fatigué du voyageur.
Porinichet, le 20 janvier 1864.
Non, non, je ne suis pas mort. C'est le froid de tous ces jours qui, glaçant ma veine, m'a empêché de vous écrire. Voyager dans les régions méridionales pour y rencontrer de chauds rayons, et grelotter sous Faction d'une température sibérienne, est une sorte de phénomène fort rare, mais qu'il nra été donné d'éprouver et de voir. Aussi n'étais-je guère d'humeur à regarder autour de moi, à visiter les monuments, à considérer les paysages, à interroger mes souvenirs et à vous communiquer l'intimité de mes impressions. Je battais la semelle et soufflais dans mes doigts : c'est
tout ce que je pouvais faire. Aimable besogne et gracieux passe-temps. Donc, ma correspondance s'est trouvée brusquement interrompue ; mais à quel endroit Favais-je laissée, s'il vous plaît?
Ah! je me souviens, et je m'aperçois avec tristesse que j'ai bien peu de choses à vous dire.
Successivement j'ai traversé Toulouse , la vieille cité des Cimbres, la capitale antique des Visigoths, qui livre à Padmiration des curieux — son église de St-Sernin, l'un des monuments chrétiens les plus splendides et les plus ravagés que j'aie rencontrés, et son magnifique Capitole, dont les façades latérales sont déshonorées par d'ignobles échoppes, témoignage d'une administration insoucieuse du plus glorieux passé. Puis j'ai demandé, en courant, le secret de leur histoire aux murailles délabrées de Carcassonne, si poétiques et si mystérieuses. Puis j'ai frappé de mon bâton aux portes de Béziers, qui m'a présenté ses fortifications pantelantes et datant des grands jours de la Piome impériale. Puis je suis arrivé à Cette, suppliant la Méditerranée de nrapporter le vent tiède d'Afrique. et ne trouvant que la bise glacée du Nord.
Si bien commencé, mon voyage menaçait de se poursuivre tristement; et. voyez l'étrange
aventure, voilà qu'il s'achève, par un coup de hasard, au milieu d'enivrements imprévus, que je n'aurais jamais osé pressentir.
Il y a quatre jours, je me rendis à la gare de Cette. Deux trains allaient partir : je grimpe dans Pun, croyant m'embarquer pour Marseille, et le soir fêtais à Bordeaux; le lendemain je débarquais sur le pavé de Nantes, et quelques instants après j'enlaçais dans de tendres étreintes les êtres chéris qui occupent toute ma pensée et remplissent tout mon cœur.
L'erreur était-elle fortuite ou préméditée? Je ne saurais au juste le dire. Tachez de le connaître, si cela vous intéresse bien fort.
Après les premiers épanchcments, nous sommes tous accourus sur ce doux rivage, pour nous réchauffer ensemble et oublier en commun les amertumes d'une longue absence.
Mon Dieu , oui , pour achever Pœjuvre de guérison qui m'est imposée, je suis venu à Porlnichet — pécher, planter, penser. Pêcher la crevette échappée à nos actives poursuites de l'an dernier; planter, autour de mon petit cottage, de l'ombre pour la saison prochaine : penser à tout et à rien, c'est-à-dire noyer mon regard flottant dans l'immense horizon dont
chaque ligne incertaine rappelle à mon esprit un rêve, un souvenir, une espérance radieuse.
Voyager est un grand bonheur et en même temps un grand profit; c'est surtout un puissant moyen de connaître, de s'assimiler des lumières nouvelles, de percevoir des rayons ignorés , en un mot de se compléter par l'étude pratique des hommes et des choses. — Seulement, pour jouir avec fruit d'une excursion, d'une promenade, d'une pérégrination proche ou lointaine, il faut avoir l'esprit libre et le cœur inoccupé; j'entends : il convient de ne pas, au départ, boucler dans sa valise un lourd bagage de préoccupations , d'inquiétudes et d'ennuis. Traîner après soi ce fardeau importun et incommode sur les routes et dans les hôtelleries, c'est se préparer des jours attristés et des nuits sans sommeil ; c'est aussi se condamner à un retour précipité, que ne sauraient arrêter ni la voix de la raison, ni les conseils de la prudence.
On contracte aisément le mal du pays ; et, pour le guérir, ce mal impérieux ou terrible, qui torture avant de tuer, on revient en hâte,
soit hallucination morbide, soit entraînement arrange et réfléchi.
Le che/. soi est chose si bonne et si précieuse!
Et voilà comme quoi je suis ici, au milieu des dunes jaunes et des rochers noirs, au lieu d'être là-bas à Cannes, égaré parmi les orangers lleuris, ou à Nice, étendu sur les vertes pelouses que baigne le flot bleu de la Mer Intérieure.
Comme cela vaut mieux, et comme j'en suis bien aise! Aussi pourquoi suis-je allé chercher la santé si loin, quand je Pavais si près, sous la main, et bien plus sûre, et bien meilleure?
Ah! nous serons toujours les mômes, fils d'Adam et filles d'Eve, poursuivant le bonheur là où il n'est pas, négligeant de le saisir là où il se trouve.
Mais mon exil est, Dieu merci, bien près de finir. Condamné au repos forcé à temps, et non point à perpétuité, j'entrevois dans un avenir prochain l'heure désirée de la délivrance. Quelques jours encore et je serai rentré en pleine possession de moi-même. Une fois brisées mes chaînes , je rejetterai le linceul d'oisiveté qui
m'étouffe , et vous me verrez, allègre et plein d'ardeur rajeunie, reprendre le labeur à la fois attrayant et pénible dont j'ai fait mon lot, et dans lequel je rencontre tour à tour tant d'âpres douleurs et tant d'ineffables délices.