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en criant, en hurlant, au milieu des roches ; des galets et des plantes marines dont est semée leur côte favorite. Un énorme flot arrive du large en grossissant : toute la ligne Pattend de pied ferme, courbe la tête, tend les épaules; le flot passe et s'abat aux cris de triomphe des baigneurs, dont pas un n'a bronché.
» Le bain n'est pas de longue durée, mais il se renouvelle à tout instant. Chaque fois qu'ils ont soutenu le choc de quelques vagues, nos baigneurs courent s'étendre sur la grève , se sèchent au soleil et recommencent tant que dure la haute mer.
» Quand on ne se baigne qu'une fois l'an, un peu d'excentricité est bien permise. »
La résidence impériale , désignée sous le nom de villa Eugénie , s'élève sur le rocher nu qui domine et ferme au nord la côte du Moulin. Elle a été construite en 1855-1850, par M. Durand, architecte , et refaite en partie au printemps de 1857. C'est un bâtiment fort simple en briques rouges, avec chaînes en pierres blanches, dans le
style du vieux château de Versailles ; il offre du côté de la mer un développement de 40 mètres , et il domine la plage de 12 à 14 mètres , à une distance de 30 mètres environ. Du côté de Bayonne, deux corps de bâtiment en retour forment une cour ouverte. Il se compose d'un rezde-chaussée et d'un premier étage.
Un vaste terrain , traversé par un ruisseau, a été clos, d'un côté, de planches; de l'autre, de fossés et d'un treillage en fil de fer. C'est le jardin du château. Mais ce jardin, agréablement accidenté et bien dessiné, ne se compose encore que d'allées sablées et d'espaces vides plus ou moins gazonnés. Le voisinage de la mer ne permet d'y cultiver ni fleurs ni arbres ; à peine peut-on y entretenir de la verdure pendant la saison chaude. Toutefois, on y a semé ou transplanté des pins qui, protégés contre les vents de mer par des claies en paille , paraissent devoir changer en peu d'années cette triste solitude en une sorte de parc anglais.
La villa Eugénie ne se recommande donc , quant à présent , que par l'admirable vue dont on jouit du haut de sa terrasse et par sa proximité de la mer. Il suffit à ses hôtes de descendre quelques degrés pour se trouver sur la large
plage delà côte du Moulin, où la lame est si belle.
L'Empereur aime cette résidence, et c'est grande fête lorsqu'il y arrive. Alors la ville regorge de visiteurs, les routes sont incessamment parcourues par des équipages rapides, et Ton ne peut guère trouver à se loger nulle part , môme au prix de beaucoup d'or.
Quant à l'Impératrice, on l'adore à Biarritz; et n'est-ce pas bien juste?
Pendant l'hiver, la ville est habitée par deux ou trois mille Anglais, qui fuient les brouillards de la patrie pour jouir du ciel plus clément de l'étranger.
Ils n'ont pas tort, ceux-là; puisqu'il fait presque constamment beau à Biarritz, et qu'on ne se rappelle pas avoir eu besoin d'y souffler dans ses doigts pour les réchauffer.
Puisque le nom de l'Empereur s'est trouvé lout-à-Pheure sous ma plume, laissez-moi vous dire les circonstances dans lesquelles j'ai eu l'insigne honneur d'être présenté par deux fois à Sa Majesté.
La première fois, c'était sur un bateau à vapeur, le 30 juillet 1849. L'Empereur était alors Président de la République et venait d'inaugurer le tronçon de fer de Tours à Angers. J'étais allé au-devant de lui jusqu'à Tours , en qualité de secrétaire du général Gérard, qui avait bien voulu me donner pendant quelques jours une fonction intime auprès de lui , afin de me faciliter un voyage que j'avais un vif désir d'accomplir. Le Président était accompagné de M. Dupin , président de l'Assemblée législative ; de plusieurs ministres; de M. Ferdinand Barrot, secrétaire-général de la présidence; de M. de Persigny, colonel d'état-major de la garde nationale de Paris; de la plupart des représentants de la Loire-Inférieure, etc. Une députation s'était rendue à Angers pour lui faire cortège
jusqu'à Nantes. — A la tête de cette députation, présentée au Président par M. Gauja, préfet du département, figuraient MM. Colombel, maire; Garnier, président de la Chambre de commerce; Bonamy , président du Tribunal de commerce ; Chérot, adjoint; Cuissart, membre du Conseil municipal, etc., etc.
Le vapeur qui portait César et sa fortune était arrivé devant Saint-Florent. Là, le capitaine reçut Tordre de stopper pour que le Président pût mieux étudier la contrée où les Vendéens pratiquèrent, en octobre 93, le passage de la Loire, fuyant les armées victorieuses de la Convention; le lieu où Bonchamp, près de mourir, sauva, par un trait de générosité antique, la vie de cinq mille prisonniers républicains déjà condamnés à périr. M. Bouhier de PEcluse, représentant de la Vendée, venait de donner au Prince des renseignements topographiques complètement faux, et de faire des deux scènes qu'il prétendait peindre un récit par trop fantaisiste. Je me sentis tout-à-coup emporté par l'amour du vrai; quelque inconnu que je fusse de l'entourage du Président et du Président lui-même, je pris résolument la parole , et , sans me rendre bien compte d'un manquement audacieux aux
lois de l'étiquette, je rétablis en quelques phrases l'exactitude historique gravement offensée par uu narrateur ignorant. Le Prince m'écoutait avec une bienveillante attention, et lorsqu'ayant terminé, je m'éloignai, je le vis parler à Poreille de M. Ferdinand Barrot. A quelques instants de là, un peu ému encore de l'incident, mais n'y attachant pas d'autre importance, j'aperçus venir à moi M. Lanjuinais, ministre du commerce, et M. Gauja, qui me dirent, de la part du Prince, que j'allais lui être présenté et qu'il m'attendait sur le pont du bateau.
Comblé d'un tel honneur, auquel je ne m'attendais guère, je n'eus garde de m'y soustraire cependant. Le Prince me reçut avec une grande bonté ; il me parla de mes travaux , m'encouragea à y persévérer; et la conversation s'engagea sur des questions d'économie politique, trèsfamilières à mon auguste interlocuteur et dont je m'occupais presque exclusivement alors. La pluie tombait fine et serrée ; le Prince était couvert d'un paletot en caoutchouc ; il insista pour que je ne restasse pas tête nue et me contraignit à jeter mon manteau sur mes épaules. Après dix minutes, je pris congé; le Président daigna ur assurer de sa bienveillance, et moi je lui pro-
mis, en lui déclarant nettement que j'étais légimiste, un dévouement sincère à la grande cause de régénération sociale dont il était Pinspirateur et le chef providentiel.
A quelques jours de là, M. Ferdinand Barrot , qui s'est, dans toutes les circonstances, montré parfaitement affectueux et bon pour moi, me faisait Phonneur de m'écrire, de la part du Prince, une lettre qui figure en tête de mes autographes les plus précieux.
Pendant le trajet d'Angers à Nantes, M. de Persigny, avec qui je causais depuis quelques instants, me demanda à brûle-pourpoint :
— Dans ce pays comment accueillera-t-on PEmpire ?
— On Pacclamera comme l'œuvre du salut final, répondis-je. sans me déconcerter d'une
question qui, à l'époque où elle était faite, pouvait sembler prématurée ou embarrassante.
La conversation finit là. Je me retirai pour étudier en moi-même les perspectives d'un avenir qui commençait à nfapparaître d'une manière certaine et précise.
Déjà donc, en juillet 1849, PEmpire était envisagé comme le dénoument infaillible de la situation.
Un détail d'un autre ordre, et qui, tout puéril qu'il soit, ne montre pas moins quels germes mauvais les plaisanteries railleuses des journaux satiriques jettent dans les esprits eux-mêmes habitués à la réflexion et à l'étude sérieuse des hommes et des choses.
On sait l'insistance que le Charivari d'autretrefois a mise à représenter M. Dupin comme invariablement chaussé de gros souliers ferrés, dignes des maçons limousins. Eh bien ! dès que j'aperçus l'illustre président de l'Assemblée législative, mes yeux se portèrent instinctivement et comme malgré moi vers ses pieds, et non sur
son visage. Mais voyez Paventure et combien mon illusion fut promptement détruite : il portait des bottes vernies toutes neuves.
La seconde fois que je vis S. M., c'était le 10 juin 1856. Les événements avaient marché : la République avait fait place à l'Empire ; le Président s'appelait Napoléon III.
L'Empereur venait à Nantes, à l'occasion des grandes inondations qui avaient désolé les rives de la Loire.
Quelques personnes seulement lui furent présentées. M. Henri Chevreau, qui m'honorait depuis trois ans déjà de sa confiance et de son affection, voulut que je fusse du nombre.
C'était dans le grand escalier de la Préfecture. Nous étions étages sur les marches, pour saluer l'Empereur descendant de ses appartements lorsqu'il allait visiter les quartiers envahis par le débordement du fleuve. Le Souverain passait lentement, adressant quelques paroles bienveillantes à ceux dont les visages lui étaient connus. Modestement, et n'étant revêtu d'aucun titre
officiel, je m'étais placé le dernier de tous. L'Empereur s'arrêta devant moi, et les paroles qui suivent s'échangèrent; ma mémoire les a sténographiées pour ainsi dire, et je vous les donne comme textuelles :
Le Préfet. — Je présente à Votre Majesté M. Ernest Merson , rédacteur en chef de V Union Bretonne, qui défend ici avec talent et courage la politique de votre gouvernement.
U Empereur. — Je connais depuis longtemps vos travaux et vos services , Monsieur. Je vous félicite et vous remercie.
Moi. — Sire, lorsque pour la première fois, il y a sept ans , j'eus l'honneur d'être présenté à Votre Majesté, j'ai pris vis-à-vis d'Elle l'engagement de lui faire beaucoup d'amis en ce pays. Je me suis efforcé de tenir ma parole, et M. le Préfet peut vous dire si j'ai réussi.
Le Préfet. — M. Ernest Merson y a pleinement réussi, et c'est beaucoup à lui, à son loyal concours, qu'on a dû la formation du parti gouvernemental en ce pays.
L'Empereur. — De nouveau, Monsieur Merson, je vous félicite et vous remercie.
Je saluai, rempli d'une reconnaissance émue et profonde, et l'Empereur s'éloigna.
En me croisant, le général de Goyon, qui accompagnait l'Empereur, en qualité d'aide-decamp, me dit :
— Quand un Souverain parle ainsi à son sujet, le sujet peut hardiment demander la croix à son Souverain.
— Est-ce qu'on demande ces choses-là, mon général?
— Oui , quand les circonstances y portent naturellement, comme aujourd'hui.
Je ne savais pas, moi, hélas! et j'ai attendu le ruban rouge encore pendant cinq années.
N'importe : les paroles de l'Empereur me sont chères, et ce n'est vraiment pas sans quelque orgueil que j'en conserve le respectueux souvenir.
St-Jean-de-Luz, 2 janvier 1864.
On dit , en langage vulgaire , que tout condamné a vingt-quatre heures pour maudire ses juges. C'est à peine, dans le monde éclairé où nous vivons, s'il doit employer cinq minutes à les plaindre, quand il est hors de doute qu'ils ont agi sous une pression exclusive de l'entier
libre arbitre.
« Donnez-moi deux lignes de récriture d'un homme, et je me charge de le faire pendre. »
Vous connaissez cette proposition peu rassurante de Laubardemont.
« Si Ton m'accusait d'avoir dérobé les tours de Notre-Dame 3 je commencerais par prendre la fuite. »
Vous connaissez de même ce mot de Montesquieu.
Moi, je dis :
• Au cas où il plairait à quelqu'un de m'inculper d'avoir tenté, avec circonstance aggravante d'escalade, de dérober les clefs du Paradis, je ne serais point du tout rassuré sur les suites du procès. •
Non pas que je manque aucunement de confiance dans l'équité de la justice ; mais les juges sont des hommes, des hommes animés de passions comme nous autres, et la robe respectable qu'ils portent ne les protège point toujours contre les entraînements ou les terribles inspirations de l'erreur.
Ils sont trompés quelquefois par leur propre esprit , quelquefois par de faux témoignages , quelquefois par des raisonnements spécieux qu'ils prennent pour la vérité. Lorsqu'ils s'égarent, ne les maudissons pas , encore un coup ; mais plaignons-les de tout notre cœur.
J'ai éprouvé, étant juré, combien il est malaisé d'être rigoureusement équitable, et combien il est facile de pétrir à sa guise la conscience des plus honnêtes gens.
Un jour, nous avions à nous prononcer sur la culpabilité d'un pauvre petit berger âgé de 16 ans et quelques mois , accusé d'attentat à la pudeur. Le fait étant avoué , l'avocat s'était borné à réclamer en faveur de son client le bénéfice des circonstances atténuantes, et à grand'peine osait -il espérer qu'il les obtiendrait. Entrés dans la salle des délibérations, dix jurés sur douze se prononcèrent pour la condamnation. Cela ne faisait point mon affaire. Je pris la parole , et, dans une allocution de dix minutes, je démontrai que le crime reproché à l'accusé
constituait tout au plus un délit justiciable de la police correctionnelle; que le pauvre enfant , orphelin de père et de mère, dépourvu des bons conseils et des salutaires exemples de la famille, avait agi sans discernement; que les deux ou trois mois de prison préventive qu'il avait subis pouvaient être considérés comme une répression suffisante. Puis nous votâmes au scrutin secret : au dépouillement des bulletins il y avait douze non : l'accusé était acquitté à Punanimité !
Plusieurs fois j'ai renouvelé l'épreuve : elle n'a jamais manqué de réussir.
Généralement la preuve testimoniale est considérée comme la plus solide et la meilleure de toutes. Or, on cite des faits démontrant qu'il ne faut pas s'y fier absolument. Cette preuve-là, effectivement, a causé plus d'une erreur judiciaire.
Voici, en tout cas, un exemple établissant qu'il serait dangereux d'y avoir une foi trop robuste.
Il y a quelque dix-sept ans, mon père arrive
de la campagne et vient sonner chez moi. Ne recevant pas de réponse, il s'adresse au concierge, qui lui répond « que je suis sorti toutà-1'heuïe. » Il se dirige sur la place Graslin, où il avise un de ses amis et des miens. — • Avezvous vu mon fils? demande-t-il. — Je Pai aperçu à l'instant, lui fut-il répondu. » Pensant que je puis être entré au théâtre, il interroge le direcleur, qu'il rencontre sous le pérystile, et qui lui dit sans hésitation : — « Je viens d'accompagner votre fils à son fauteuil. »
Était-ce assez précis comme cela? Tout ne concordait-il pas assez pour établir que j'étais à Nantes? Eh bien, la vérité, c'est que j'avais passé la journée toute entière à Vertou, chez le général deBréa, et que les trois personnes qui prétendaient m'avoir, l'une vu, l'autre aperçu, la troisième accompagné, s'étaient trompées.
Mais si un crime m'avait été attribué, ces trois témoignages réunis et si concordants n'auraientils pas suffi à établir que l'alibi dont je me fusse certainement prévalu n'était qu'un mensonge ?
Et si, au lieu de pouvoir appeler à mon aide la parole d'un brave général, la discrétion m'eût empêché de dire où et comment j'avais employé
ma journée, ma condamnation n'eût-elle pas été certaine?
J'ai tremblé bien souvent rien qu'à ce souvenir.
La dernière fois que je vis l'infortuné général de Bréa, c'est le 22 juin 1848. Malgré une différence notable d'âge, nous étions fort liés. Ami très-dévoué de mon père, il m'avait vu naître pour ainsi dire et me portait une affection que je lui rendais largement.
Le matin de ce jour, j'étais allé avec Grootaers, le statuaire, féliciter Battaille, qui avait débuté, la veille, très-brillamment dans la Fille du Régiment, asseyant du premier coup sa réputation d'habile comédien et de chanteur accompli. Battaille nous retint tous deux à déjeuner, et, tandis que nous devisions joyeusement en fumant un cigare, on vint nous avertir que l'émeute commençait à rugir dans la rue et que des barricades étaient construites déjà sur les Boulevards. Nous voulûmes savoir par nous-mêmes de quoi il retournait au juste ; nous sortîmes en
hâte3 voyant les boutiques se fermer, les gardes nationaux courir à leurs lieux de rassemblement, et tout le monde anxieux et préoccupé comme à rapproche de quelque terrible catastrophe. En remontant le Boulevard, nous arrivâmes tout près de la porte Saint-Denis, où s'élevait une immense barricade formée d'omnibus renversés, de pavés accumulés, de débris de toute sorte ; des femmes et des enfants travaillaient à la compléter et à la rendre plus formidable, tandis que des hommes armés de fusils, de sabres et de poignards se préparaient à la défendre vigoureusement.
Nous nous approchâmes de ces hommes, et j'interrogeai Pun d'eux, un grand diable taillé en hercule, en bras de chemise, la tête couverte d'un foulard, et portant dans un mouchoir noué à sa ceinture une énorme quantité de cartouches.
— Pourquoi vous battez-vous ?
— Pour faire comme vous, répondit-il d'un air moitié badin, moitié farouche : nous promener et avoir de l'argent dans notre poche.
J'avoue que je ne trouvai rien à objecter à des raisons si décisives.
Au moment môme où ces mots étaient pronon-
ces, un personnage, qu'on me dit être Caussidière, celui qui, étant préfet de police, prétendait faire de Tordre avec du désordre, survint, fit une distribution de pièces de cinq francs aux défenseurs de la barricade, puis s'éloigna.
Il n'avait pas plutôt disparu qu'un roulement de tambour résonna et des balles sifflèrent à nos oreilles. La barricade était attaquée à revers et nous subissions la fusillade, nous curieux inoffensifs, aussi bien que les insurgés eux-mêmes. La situation n'était guère réjouissante, et nous y échappâmes en nous sauvant à toutes jambes, et en gagnant la rue d'Hauteville.
Quand le calme se fut rétabli, la barricade étant enlevée, nous revînmes sur le Boulevard, et nous rencontrâmes le général de Bréa devant l'hôtel des Capucines, aujourd'hui disparu, juste à l'endroit où, en tirant un coup de pistolet habile ou perfide, Charles Lagrange avait déterminé, quelques mois auparavant, l'explosion de Février.
Le général était en compagnie de l'un de mes oncles, le major Louis Merson, rédacteur du Moniteur de V Armée. Nous lui racontâmes ce que nous venions de voir, et nous supputions ensemble les chances de l'insurrection, lors-
qu'une colonne1 de troupes déboucha, commandée par le général de Lamoricière. Le général de Bréa se précipita au-devant de son frère d'armes, et le pria, en lui donnant son adresse, de le mettre à la disposition du ministre de la guerre.
Nous nous séparâmes alors, lui pour aller attendre les ordres du général Cavaignac ; nous pour nous mêler obscurément, comme volontaires, aux défenseurs de Tordre.
A quatre jours de là on m'anftonçait la mort de mon pauvre et noble ami, dont je retrouvai, après plusieurs heures de recherches dans les hôpitaux et les ambulances, le corps inanimé, odieusement troué de balles et labouré de coups de bayonnettes, sur la dalle du Panthéon. A son côté était le cadavre du capitaine de Mangin, qui Pavait accompagné en qualité d'aide-decamp.
Excellemment bon, d'un esprit élevé, d'un cœur rare, le général de Bréa avait une nature généreuse et chevaleresque. Brave jusqu'à la témérité, à l'excès crédule en la foi d'autrui, ce sont les défauts de ses qualités qui ont causé sa mort ; mais le guet-apens où il a succombé n'en pèse pas moins lourdement sur la révolution ;
épisode sanglant et terrible, que des méchants ont voulu expliquer, innocenter peut-être ; trait caractéristique d'une époque odieuse, dont on oublie trop volontiers les dures leçons et les grands enseignements.
Grootaers et moi nous nous sommes occupés de faire embaumer les restes mortels du général, dont, à quelques jours de là, j'accompagnais, pieusement désolé, la dépouille mortelle jusqu'à Nantes.
Quelques jours avant ces sinistres événements, je m'étais laissé conduire par M. Crespel de la Touche, représentant du Morbihan, chez M. l'abbé de Genoude, directeur de la Gazette de France.
Pendant longtemps j'avais combattu, après mon père, la politique de ce publiciste, que je considérais comme dépourvu de sens et trèsdangereux. Sans y avoir de répugnance personnelle, et bien au contraire, je me souciais peu de me trouver, chez lui, en rapport avec lui. Il me semblait qu'en prenant l'initiative d'un
rapprochement, j'eesse fait amende honorable, et je ne le voulais pas. Cependant les instances furent si vives, et M. de Genoude mit tant de bonne grâce à prendre les devants d'une réconciliation, que je me rendis, moitié boudeur, moitié satisfait, rue du Doyenné, où étaient alors les bureaux de la Gazette.
Aussitôt que je lui fus annoncé, M. de Genoude vint au-devant de moi, me tendit la main, et me fit le plus affectueux accueil. Je répondis mal à ces avances très-marquées, et l'abbé-journaliste dut être peu content de moi. Je fus poli ; mais c'est tout.
— Eh bien ! monsieur, me dit M. de Genoude, vous voyez que ma politique était la meilleure. Désormais la Restauration est faite : dans quinze jours le comte de Chambord rentrera à Paris, comme roi de France.
Ces paroles me causèrent quelque chose de plus que de la surprise, et je craignis de ne les avoir pas bien comprises.
— Comment, dans quinze jours 1 m'écriai-je d'un air d'étonnement et de défiance.
— Oui, dans quinze jours au plus tard. Préparez-vous-y.
Lorsqu'au bout de quelques minutes de con-
versation je me retirai, cette prophétie bizarre résonnait dans ma cervelle sans pouvoir s'y fixer. Je me demandais si des combinaisons inconnues pouvaient déterminer le miracle politique qui m'était annoncé, — ou si tout simplement j'avais conversé avec un illuminé.
L'événement a démontré que la seconde portion de la proposition était seule raisonnable.
Cependant Pabbé de Genoude n'en était pas moins un esprit distingué, un journaliste plein de ressources, un écrivain habile. Seulement il avoit enfourché un système, et sa tête s'en troublait à ce point que, le plus souvent, il voyait faux et jugeait les choses sans tenir compte de la réalité actuelle ou possible. C'est ce qui l'empêchait d'être complet, et lui enlevait toute Pauto rite qu'il ambitionnait tant d'exercer en dehors de la petite Église où il était considéré comme un infaillible pontife, presque adoré comme un dieu.
Vers la même époque je me suis trouvé en relations avec M. Emile de Girardin. Plus tard je
vous parlerai de cet autre journaliste, si fort sur le paradoxe et si enraciné dans le culte du sophisme.
Mais c'est assez sur ces sujets étrangers. Au lieu de nous y étendre, continuons, n'est-ce pas? tranquillement notre voyage.
Je suis presque en Espagne, c'est-à-dire sur l'extrême frontière. Como lo posa usted, senor cavallero ? Il n'y a plus de Pyrénées. Le fait est que depuis huit jours je les cherche, ces montagnes altières, sans pouvoir les découvrir derrière le rideau de nuages qui les dérobe à mon regard impatient. Est-ce qu'elles auraient pris au sérieux le mot figuré employé à leur égard par le Roi-Soleil , et se seraient-elles affaissées d'ellesmêmes pour laisser le libre-échange s'exercer plus facilement entre les deux pays et faire pièce aux fraudeurs ?
L'origine de Saint-Jean-de-Luz est inconnue; on ignore môme la véritable étymologie de son nom. Luz vient-il du mot latin lux, lumière, ou du mot basque lohitzun (lohitz, loys et luz), signifiant marais? Qui le saura jamais?
Autrefois cette bourgade fut une ville importante et un port considérable. La ville a presque entièrement disparu; le port s'est comblé. Ce dernier phénomène explique l'autre.
Au XVIIe siècle, pas plus tard que cela, la population de Saint-Jean-de-Luz dépassait 12,000 habitants. Telle était sa prospérité, que, en 1625, des lettres patentes de Louis XIII ordonnèrent au bayle (maire) de construire et d'équiper quatre vaisseaux pour la protection de son commerce en Terre-Neuve et la sûreté des côtes. Quand l'île de Ré, bloquée par la flotte anglaise et assaillie par le corps de débarquement du duc de Buckingham, fut sur le point de se rendre,
Saint- Jean-de-Luz, répondant à Pappel de Richelieu, arma quinze pinasses en guerre, chargea de vivres et de munitions vingt-six flûtes, et organisa une flottille imposante. Tous ces sacrifices eurent plus tard leur récompense. Sous Henri IV , on commença la construction du port et bassin du Sucoa, qui devait contenir quarante ou cinquante navires. Louis XIII fit don à la ville, en 1628,, de 20,000 livres par an pendant vingt ans. En 1638, deux ans après l'incendie et la ruine que les Espagnols y apportèrent , un édit royal interdit à ses créanciers l'exercice de leurs droits pendant un certain laps de temps. En 1640, Richelieu fit commencer la construction du fort Sucoa, destiné à protéger la rade et le port; et, bien qu'il s'efforçât incessamment de tout ramener dans l'Etat à cette unité qui fut le but et la gloire de sa politique, il respecta toujours les privilèges et immunités dont les St- Jean-de-Luziens avaient joui avant lui.
Le 28 juillet 1659 , Mazarin arriva à Saint- Jean-de-Luz avec 150 gentilhommes et autant de gens de service et de suite, une garde de 100 chevaux et de 300 fantassins, 24 mulets couverts de riches housses brodées de soie, 7 carosses pour sa personne et quantité de chevaux de main.
Il venait négocier, à la frontière pyrénéenne, un traité de paix avec Louis de Haro , premier ministre de Philippe IV. Pour que les approvisionnements et les vivres ne montassent pas à un prix trop élevé, un tarif moyen fut fixé. Cette taxe officielle , « publiée par le prosne de l'église et affichée au-devant la porte de Phostel de monseigneur le cardinal , contenait les prix suivants : 4 sols la livre de bœuf, 14 sols la paire de poulets, 2 sols le pain blanc d'une livre quatre onces. » Les négociations qui illustrèrent Pîle de la Conférence ou des Faisans , durèrent quatre mois. Enfin , le 7 novembre , fut signé le traité des Pyrénées, qui répandit dans les deux royaumes la joie la plus sincère et la plus vive. En vertu de Particle 4 de ce traité, Louis XIV devait épouser l'infante Marie-Thérèse. Ce mariage fut célébré à Saint-Jean-de-Luz le 9 juin 1680. Le jeune roi était arrivé dans cette ville le 8 du mois précédent, avec la reine Anne d'Autriche, la grande Mademoiselle et les princesses, son frère Philippe, le cardinal Mazarin et une suite nombreuse; il s'était logé dans le château de Lohobiague , dont les élégantes tourelles se dressent encore sur la place, et qui depuis s'est appelé la Maison Louis XIV. Anne d'Autriche
occupait le château de Joannotde Ilaranader, où l'infante descendit plus tard, et qui a conservé son nom.
Les curieux trouveront dans les Mémoires de Mn,c de Molteville et dans les Lettres de Montreuil d'intéressants détails sur la cérémonie du mariage, Tordre et la marche du cortège , les toilettes et la tenue des époux, Pornementation de l'église. Je rappelle seulement que les magistrats de la ville ordonnèrent, après la conclusion de la cérémonie , que la porte par laquelle les augustes fiancés avaient pénétré dans Péglise fût murée et condamnée , et ne servît plus à personne. A cette porte murée s'adosse aujourd'hui l'échoppe d'un menuisier. Outre les présents particuliers laisssés à chacun des hôtes des maisons Lohobiague et Joanoëia, et qu'on voyait encore dernièrement briller dans leur trésor de famille, Louis XIV fit don à Péglise d'un assortiment complet de vases et ornements sacrés d'un beau travail, connus sous le nom de chapelles. Monsieur et Mademoiselle l'enrichirent à leur tour de divers tableaux de maîtres, dont un seul, portant la signature de Restout, est parvenu jusqu'à nous. Il orne une des chapelles latérales de la basilique.
C'est , du reste , sous le règne de Louis XIV que Saint-Jean-de-Luz atteignit l'apogée de sa prospérité. Sans compter les navires employés au grand et au petit cabotage, elle armait, avec Ciboure, sa voisine, quatre-vingts bâtiments de haut bord, montés par trois mille marins, pour la pêche de la baleine et celle de la morue. Mais l'heure de sa décadence approchait , et cette décadence , qui procède de plusieurs causes , fut si rapide et est devenue si complète, que le bourg compte à peine aujourd'hui 2,500 habitants, et que c'est tout au plus si l'on voit errer tristement dans le port deux ou trois maigres barques de pêcheurs.
Ainsi va le monde : à un excès de prospérité succède presque toujours un excès de détresse.
Cependant tout se réparera peut-être. L'Empereur, qui a visité plusieurs fois Saint-Jean-de- Luz, veut lui rendre son ancienne importance , et l'on m'a développé obligeamment les splendides projets élaborés dans ce but, sur Tordre exprès du Souverain.
La nier est ici superbe. Que voulez-vous? je la trouve moins belle que l'Océan breton. Elle roule incessamment des lames prodigieuses : je if eu disconviens pas : mais je préfère de beaucoup le clapotis plus calme et moins solennel de nos côtes.
C'est de la prévention et de la faiblesse. Vous avez raison. Mais de quoi sont donc pétris, s'il vous plaît, notre esprit et notre cœur?
Orthez, 3 janvier 1864.
Après avoir fait une pointe rapide sur la frontière espagnole, rien que pour flairer l'atmosphère du Guipuscoa, je suis revenu en France, et j'en suis bien aise.
Me voici à Orthez, ville pittoresque et pleine de couleur, que je regrette de ne pas visiter en détails, mais d'où je ne veux pas manquer de vous édrire pour vous aviser du changement de mon itinéraire. Demain je serai à Pau; deux jours après à Tarbes; puis, si les Pyrénées continuent de se dérober à mes regards impatients, j'irai les chercher à Bagnères-de-Bigorre. Après cela, nous verrons.
Mais, puisqu'il fait froid et que la nuit me cou-
Sne dans une (liste chambre d'auberge, je ne sais rien de mieux que d'interroger ma mémoire pour y puiser quelques souvenirs.
Dans une de mes lettres précédentes je vous ai parlé de M. Berryer. C'est à la prison de Nantes que j'ai commencé à connaître l'illustre orateur. On était en juin 1832, et cette prison regorgeait des légitimistes que le mouvement insurrectionnel de la Vendée y avait conduits.
Mon père avait précédé là tous ses amis; il devait les voir partir tous avant lui.
Encore un des bénéfices les plus clairs du journalisme.
En vérité, les écrivains de l'opposition sont sur un lit de roses , si l'on compare le régime d'aujourd'hui à celui d'autrefois. Aujourd'hui le communiqué, l'avertissement et la suspension temporaire constituent toute la pénalité qui at-
teint la presse ; autrefois c'était l'amende , la détention et souvent bien plus encore.
Savez-vous ce qu'il en coûta à mon père , en dix-sept mois de journalisme, pour avoir cru à la liberté de la presse?
Comptez bien :
Quarante mois d'emprisonnement;
Trente mille francs d'amende ;
Les scellés mis sur ses presses;
Son journal supprimé ;
Sa maison saccagée;
L'émeute assiégeant sa demeure durant trois jours et trois nuits;
Son fils aîné arraché à cette émeute affolée , et succombant, loin du foyer de la famille, sans avoir reçu le baiser paternel, arrêté au passage par d'impitoyables verroux.
Voilà, en toute sincérité, la récolte que mon père a faite dans le champ de la presse, de janvier 1831 à mai 1832.
Aussi, lorsque je vois certains écrivains trouver la législatien actuelle lourde et oppressive, je n'ai qu'à me rappeler le passé pour déclarer leur appréciation ingrate et leurs plaintes injustes.
Lorsqu'on est venu annoncer à mon père la mort terrible de son lils aîné, j'ai cru que, dans lVxcès de sa douleur, il allait briser les barreaux épais de sa fenêtre. Il me semblait voir un lion dans sa cage, s'agiter et rugir au spectacle de ses petits emportés furtivement par une main ennemie. Tous les geôliers demeuraient stupéfaits devant lui. Mais, à la parole du Père André, un exilé de la Trappe de Meilleraie, il s'apaisa tout-à-coup, et, se jetant à genoux devant l'image adorée de l'enfant ravi à sa tendresse, image tracée par lui-môme, sur le mur blanchi de la prison, il se mit à fondre en larmes et à prier le bon Dieu. Consolation suprême pour l'esprit malade comme pour Pâme meurtrie ; recours unique pour l'homme qu'a frappé Paîle impitoyable du destin. J'étais là, avec Olivier, mon jeune frère, tous les deux attérés par cette infortune immense, mais tous les deux débordés bientôt par nos propres sanglots. Ma mère, courageuse comme la femme de l'Evangile, arriva à son tour, après avoir fermé, d'une main désolée, les yeux de l'aîné de ses entrailles, et un embrassement mêlé de pleurs amers mêla pendant longtemps notre cruel désespoir.
Pourquoi rappeler ces choses? Pourquoi?
Parce que je les ai toujours présentes à la pensée , et que leur souvenir m'a souvent aidé à supporter les tristesses de la vie et à modérer quelquefois les élans exagérés d'un bonheur éphémère.
Cependant j'aime à constater que si mon père épuisa en prison toutes les condamnations prononcées contre lui, ce ne fut pas la faute de M. Edmond Blanc, son ami intime et dévoué, alors secrétaire général du ministère de l'Intérieur , qui, plusieurs fois, lui offrit sa liberté sans condition. Chaque tentative faite dans ce sens trouva le prisonnier ferme et inflexible.
« Si le pouvoir, écrivait-il un jour, avait résolu de proclamer une amnistie , je lui demanderais comme unique faveur de m'en excepter. Je ne veux lui vouloir jamais que cette reconnaissance. »
A peine entré en prison et mis au secret, M. Iîerryer vit un homme pénétrer dans sa chambre et lui tendre la main. C'était mon père, qui avait pris ses mesures pour voir les prisonniers aussitôt leur arrivée , en dépit de la surveillance des gardiens. Combien de papiers compromettants ont ainsi disparu! combien de têtes peut-être ont été sauvées t
M. Berryer était venu dans l'Ouest pour déconseiller le mouvement armé, dont mon père ne voulait pas non plus.
— On nous croit forts et nombreux, disait-il ; ne montrons pas , par une levée de boucliers dont l'issue désastreuse est certaine , que nous sommes faibles, et que si notre armée a des chefs, elle manque absolument de soldats. Nous tiendrons le pouvoir en échec tant que nous lui serons redoutables; il rira de nous dès qu'il aura des motifs pour ne plus nous craindre.
Il avait raison , et M. Berryer tenait, de son coté, un langage analogue. Mais d'autres conseils prévalurent : la duchesse de Berry fut appelée dans l'Ouest; les Vendéens firent sur quelques points des tentatives héroïques, mais folles, et .. vous savez le reste. Toutefois il est certains épisodes que vous ignorez; si l'occasion s'en pré-
sente, l'un de ces jours, je vous les ferai connaître.
Toujours est-il que la maison d'arrêt de Nantes s'emplit rapidement, et que pour un temps nous eûmes de nombreux compagnons. A cette époque je couchais en prison, pour veiller mon père souffrant; tous les matins je sortais, et comme on ne se défiait guère d'un petit enfant inoffensif et à Pair très-candide, j'emportais au dehors des correspondances volumineuses et parfois fort graves. Le soir, je rentrais avec des lettres qu'on centralisait chez ma mère, pour les faire parvenir sûrement aux prisonniers. Ce manège n'a jamais été connu de ceux qui auraient eu intérêt à le déjouer, tant il fut pratiqué avec discrétion.
Du reste, la discipline intérieure de la prison était peu sévère — pas beaucoup plus que celle d'une hôtellerie d'où l'on ne pourrait sortir. Et encore y eut-il quelques évasions très-aisément exécutées — celles par exemple de M. Guibourg et de M. de Puysieux, le premier qui se fit reprendre plus tard dans la cachette de la duchesse de Berry; le second qui alla se faire tuer, à quelque temps de là, au service de don Miguel.
En 18,15, M. Berryer avait eu le bonheur de sauver la tcte du général Cambronne, traduit devant un conseil de guerre pour crime de fidélité à l'Empereur. En 1832, le général Cambronne omit de venir visiter M. Berryer, prisonnier pour crime de fidélité à la Royauté. Était-ce oubli de sa part? Il est difficile de l'admettre. Mais il répugne de croire que ce fut crainte ou calcul. Le héros du fameux mot de Waterloo était, il est vrai, bien déchu, à cette époque, de son ancienne gloire. Son livre de dépenses, tout chargé de dessins ridicules à force d'être puérils, en est la triste démonstration. Ce livre, très-curieux d'ailleurs, se trouve dans la possession de mon excellent ami le baron de Girardot, qui en détachera certainement, l'un de ces jours prochains, quelques feuillets pour en faire la joie et l'honneur de Y Autographe.
Mais si le général Cambronne s'abstint, tout le monde ne l'imita pas, Dieu merci! et le salon de réception de l'hôtel Lafayette était constamment rempli, de midi à trois heures, par une foule de visiteurs distingués , filles , femmes , mères, fils, pères, frères ou amis des prisonniers. Ce salon était très-vaste , mais peu brillant ; ses principaux ornements consistaient en images
d'Epinal représentant Geneviève de Brabant , le Juif-Errant , etc. , clouées dans la muraille ; comme il servait de dortoir, la nuit, il était garni de quatre grands lits avec couvertures de laine d'un vert écœurant; quelques chaises de paille et trois ou quatre bancs de bois crasseux complétaient Pameublement. Le luxe était absent ; mais on ne s'en montrait pas moins gai ; surtout Ton avait d'autant plus de reconnaissance à qui venait là distraire les détenus de leurs préoccupations ou de leurs inquiétudes.
La plupart des prisonniers conservèrent toujours leur fermeté et leur courage. Quelquesuns pourtant se désespéraient tout le long du jour et déploraient tout haut leur sort. Môme j'en ai vu plusieurs verser des larmes lâches et désolées, comme si un cœur d'homme avait cessé de battre dans leurs poitrines.
MUe Stylitte de Kersabiec, prisonnière aussi après la capture de la duchesse de Berry , montrait, elle, un calme, une présence d'esprit, une énergie, une force d'âme, une virilité de cœur, qui eussent dû faire rougir plus d'un pusillanime.
Chaque soir on se réunissait dans la salle à manger de la geôle, pour prendre du punch , accompagné de gâteaux et de friandises. On buvait tout haut, et devant le gardien chef, à la chute du trône de Juillet et à la santé d'Henri V. C'est en prison qu'on avait, à cette époque, le plus de liberté. Cependant le brait de dedans Unit par avoir son écho au dehors, et des ordres arrivèrent pour interdire aux prisonniers toute manifestation politique. Toutefois, comme on continuait à prendre du punch , il fallait bien trouver un moyen de porter des toasts sans effaroucher les guichetiers, contraints de faire respecter leur consigne. Je trouvai, moi bambin de douze ans, une formule qui rallia tous les esprits et tous les cœurs.
— A la santé de celui qui nous manque I m'écriai-je un soir, par une allusion facile à saisir, mais difficile à incriminer.
On acclama cette parole; je crois même qu'on me porta un peu en triomphe ; en tout cas, on ne but plus qu'ainsi à Henri V dans la prison de Nantes.
— Nous autres hommes , disait M. Berryer à mon père, enorgueilli de mon petit succès, nous cherchons vainement l'esprit , tandis qu'il vient tout seul aux enfants.
Lorsque chaque prisonnier eut offert sa soirée de punch, on éprouva le besoin de recourir à un expédient pour prolonger une série de réunions intimes qui aidaient beaucoup à maintenir la gaîté et le courage parmi tous ces hommes destinés à comparaître, d'un jour à l'autre, soit devant la cour d'assises , soit môme devant le conseil de guerre.
Cet expédient, ce fut M. Berryer qui le trouva. Il institua un tribunal présidé par lui, devant lequel étaient appelés , à tour de rôle ; pour des délits imaginaires , ceux des prisonniers que le hasard ou le caprice avait désignés à la rigueur des lois. Mon père et M. Clemenceau étaient juges assesseurs, et M. Guibourg remplissait les fonctions de procureur général. M. Bernier de Maligny était généralement nommé avocat d'office. M. La Roche, ancien officier de gendarmerie, commandait la force publique. Le tribunal siégeait gravement sur l'unique banc du préau consacré aux prisonniers de la pistole, et l'affaire s'expédiait conformément aux usages mêmes du palais. Seulement, reconnu coupable ou non,
l'accusé était toujours condamné, soit à un punch entier, soit à un demi-punch. Je me souviens d'un jugement ainsi libellé :
« Attendu que les faits ne sont pas prouvés; d Attendu que le prévenu est innocent du délit qui lui est imputé; » Mais attendu que le tribunal a soif; » Condamne, etc. »
Si vous saviez quelle hilarité accueillait ces folies , et comme , au milieu des inquiétudes dont chacun était assiégé , on passait avec elles d'heureux moments !
Alors la chapelle de la prison était fermée. Chaque dimanche, on se réunissait dans la plus grande chambre de la pistole, et M. Berryer lisait la messe. L'illustre orateur lit comme il parle. Il s'était tû qu'on l'écoutait encore.
Cependant parmi les prisonniers on comptait quatre ecclésiastiques : l'abbé Pineau, un habile diplomate qui eût vendu de la finesse à M. de Talleyrand; le curé Louvel, esprit méridional, c'est-à-dire très-ardent, mais plein d'un rare
bon sens ; l'abbé Baudet, un prêtre assez vulgaire ; enfin l'abbé Biré, un homme du meilleur monde, portant d'une âme haute la dignité du sacerdoce.
Aucun de ces quatre ministres de Dieu n'eût pu lire les prières pieuses avec l'accent supérieur et l'onction inspirée qu'y mettait le maître de la tribune.
Au nombre des prisonniers figuraient, en outre de ceux que j'ai déjà nommés : MM. Joseph Bascher, un caractère droit, ferme et loyal ; de Puylaroque, un parfait gentilhomme venu de Toulouse prendre part au soulèvement vendéen ; le comte de Retz, un aventurier de Marie-Galante, dont le rôle n'a jamais été clairement défini ; le vicomte de Kersabiec, père de la compagne fidèle de la duchesse de Berry; du Guiny, de Nacquart , Guignard, Le Lieurre de l'Aubépin, de la Pinière, Arthur et Amédée Maublanc, de Landemont, Guilloré, Dubois de la Patellière, du Fretay, de la Barbelais, de la Serrie, du Doré, de la Robrie, de Fleuriot, Espivent, etc.
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En quittant la prison de Nantes pour aller se faire juger et acquitter à Blois, M. Berryer m'offrit sa canne, une canne qu'il avait longtemps portée et qu'il avait fait réduire à ma taille. C'était un présent dont je ne sentis pas tout de suite l'importance, mais qui me sembla plus tard fort considérable. Malheureusement j'ai perdu ce morceau d'ébene, qui serait aujourd'hui pour moi un souvenir précieux.
Je n'ai entendu qu'une fois le grand orateur à la tribune; mais jusqu'à 4852 j'ai conservé avec lui des relations que son amitié pour mon père rendaient faciles, confiantes et affectueuses. Le jour où je le vis à la Chambre, c'était en avril 1835; il parlait dans la question des 25 millions réclamés comme indemnité par les Etats-Unis. Son discours, bourré de chiffres et de faits, dura plusieurs heures, pendant lesquelles il tint les députés et les auditeurs des tribunes suspen-
dus à ses lèvres. Il eut un succès prodigieux ; mais, si injuste qu'on la connût, l'indemnité n'en fut pas moins votée, tant on avait peur de la guerre, à cette époque. Le lendemain matin, comme nous allions le féliciter, je me rappelle avoir entendu le duc de Clermont-Tonnerre lui dire : « Mon ami, pour huit jours vous voilà roi de Paris. » Le fait est que je n'ai jamais vu de popularité plus grande que la sienne à ce moment.
À présent qu'il s'est aventuré, peut-être. malgré lui, dans une opposition infiniment moins nationale, M. Berryer doit regretter avec quelque amertume ces glorieuses années où son incomparable éloquence défendait fièrement les grands intérêts de la France, au lieu de les méconnaître.
Pau, le 4 janvier 1864.
Vous l'avez, ce matin, mon cher, échappé belle.
Le fait est que, lassé de vous écrire en vile prose, j'ai comploté, toute la nuit, de vtms parler désormais le langage des dieux. Heureusement j'ai renoncé bien vite à ce joli projet. La pensée m'arrivait bien sans doute; mais la rime s'obstinait à me fuir, et je n'ai guère le loisir de la chercher.
Hélas, oui, de temps en temps je courtise les Muses; mais là franchement je ne suis pas payé de mes peines. Vous verrez cela, quelque jour, si je me décide à grouper, en un ou deux volumes, les vers de toutes tailles que j'ai commis,
et dont les pièces éparses courent présentement le monde sous le maroquin chagriné des keepseakes ou sur le vélin des albums.
J'étais dans la fleur de ma vingtième année lorsque j'ai commencé, et ça été bien malgré moi, je vous jure.
Voici l'histoire :
Il était une fois une syrène belle, jeune et jouant du piano comme Doehler, Chopin ou Prudent — un de mes bons amis disparu récemment dans la mort. Cette beauté avait un salon très-suivi et où j'allais quelquefois.
Un soir que nous étions une trentaine chez elle , les uns faisant de la musique , les autres se bornant à écouter la mélodie, elle me demanda à brûle-pourpoint des vers de ma façon. Je n'avais jamais rêvé à l'hémistiche, et si je connaissais par cœur les préceptes de Boileau je me sentais tout-à-fait incapable de les mettre en pratique. Or, je rougis beaucoup et me défendis de mon mieux. Mais elle, me présentant son portrait lithographie, me mit carrément en demeure d'y inscrire « au moins un alexandrin.» J'étais dans un furieux embarras; une sueur froide perlait mon front; j'apercevais autour de moi des visages railleurs et me voyais déjà en
butte aux sarcasmes de tous. Alors je pris mon courage à doux mains, et j'écrivis ceci au bas de l'estampe, sans me bien rendre compte de ce que je faisais :
De Vénus la rivale et d'Apollon la sœur.
Le madrigal était court, du moins, et il eut du succès. On y applaudit à l'unanimité , en me baptisant tout d'un coup poëte.
Poëte malgré lui, je ne dis pas; mais autrement, c'est-à-dire poëte d'inspiration, ah! non.
Cependant, le lendemain, pour ne pas être pris à Pimproviste une autre fois, je m'occupai à mettre en ligne des vers de toutes dimensions, grands et petits, élégiaques ou badins, que je donnai plus tard très-bravement comme le fruit d'improvisations soudaines.
Et voilà...
Je confie ce secret à vous seul, assuré que vous ne me jouerez pas le méchant tour de le divulguer.
Toujours pas de Pyrénées. Sûrement elles ont cessé d'être. On me montre bien, dans le loin-
tain, des masses argentées perdues parmi les nuages ; mais ce ne sont pas là des montagnes.
Heureusement que, pour me dédommager d'une déception dont le terme ne viendra jamais peut-être, j'ai à mes pieds le Gave, un torrent qui roule tumultueusement, au fond d'une vallée charmante, des cailloux en môme temps que des flots; — en face, le coteau pittoresque de Jurançon, dont les vignes fécondes ont abreuvé le Vert-Galant; — en profil, quelques petits contreforts sur lesquels sont plantées, comme des nids d'aigles, de ravissantes demeures.
Quel splendide pays I Quelle aimable ville ! Quelle population indigène vive, accorte, intelligente !
Une seule chose dépare le tableau : c'est la quantité d'Anglais qu'on rencontre. C'est ici que le chant fameux de Charles VI est mensonger. L'insulaire rogne, sinon en France, du moins à Pau; et c'est vraiment dommage. Il est vrai que l'Angleterre n'est pas seule à avoir opéré l'invasion du Béarn : est-ce que nous serions encore
à TUeurcux temps de la coalition européenne? Toujours est-il qu'à table, tout-à-1'heure, à rhùtcl de France, nous étions deux nationaux contre quarante étrangers. C'était ennuyeux à mourir que d'entendre baragouiner tous les idiomes du monde sans pouvoir jeter un traître mot au milieu d'une conversation digne de Babel. De dépit nous nous sommes enfuis avant le dessert, pour aller promener notre isolement par la ville.
A propos, si vous venez un jour à Pau, et je vous le conseille, demandez qu'on vous serve des palombes rôties. C'est un très-excellent gibier, qu'on ne mange guère que dans les Pyrénées, et qui n'a, je crois, son équivalent nulle part.
La ville est montueuse à ce point qu'on la supposerait bâtie uniquement pour des chèvres. Où qu'on aille il faut toujours grimper ou toujours descendre. A la longue, ce doit être fatigant à l'excès; mais, en passant, c'est fort gai, et je ne m'en saurais beaucoup plaindre, d'autant plus que presque de partout l'on jouit d'un pa-
norania magnifique, — et incomparable sans doute quand la brume cesse d'envelopper la montagne.
Les rues sont pavées avec un soin extrême , ainsi que les trottoirs, avec des petits cailloux du Gave, pointus et durs aux pieds. Cela est moins réjouissant, et les bottes des promeneurs protestent.
L'air est d'une pureté parfaite , si pur qu'on le conseille aux poitrinaires. Les journées d'hiver, quand il fait un peu de soleil , sont tièdes ; mais les soirées sont, comme les matinées, trèsfraîches.
A bien prendre, le séjour de cette ville me semble tout-à-fait séduisant, et je ne demanderais pas mieux que de le subir toute ma vie, — pourvu qu'on le débarrassât un peu de la quantité inouïe d'étrangers qui le gâtent, et que j'eusse avec moi ceux dont mon cœur est si plein.
La ville de Pau (Pau, en béarnais, Pieu, en français) tire son nom des trois pieux qui mar-
quèrenl d'abord 1rs limites du terrain concède par la vallée d'Ossau aux premiers princes béarnais, pour la construction, au Xe siècle, d'un château destiné à les mettre à l'abri des incursions des Sarrasins d'Espagne. Le château fut bâti sur l'emplacement du pal ou pieu du milieu. Pau reçut le titre de ville , pour la première fois , dans une patente de Jean d'Albret et de la reine Catherine, donnée le 4 novembre 1250. Les premières armes parlantes de la ville furent accordées, en 1482, par François Phébus; elles portaient : d'argent à trois pals de gueules, avec un paon d'azur perché sur le pal du milieu, faisant la roue et représentant le fier château.
Sur la place Pioyale s'élève la statue de Henri IV. Vous ne sauriez croire combien tous les gens de ce pays sont fiers d'avoir donné à la France l'un de ses plus grands souverains. Il s'en font un titre d'honneur, et l'on dirait que les veines de chacun d'eux renferme au moins une goutte du sang du Béarnais. Ils ont d'ailleurs un air crâne qui ne leur messied pas, et je note
que les hommes du peuple ont ici une allure beaucoup plus dégagée,, plus mâle, plus intelligente que chez nous. Dans toutes les circonstances, ils se montrent, du reste, obligeants à plaisir, et se dérangent volontiers de leur chemin pour vous montrer le vôtre.
Sur un bloc de marbre orné de bas-reliefs dus au ciseau distingué de M. Etex, Henri IV est debout, la main droite étendue vers la France , la gauche appuyée sur la garde de son épée.
Comme œuvre de sculpture, la statue est indigne de sa destination et de la grande renommée qu'on a voulu solenniser.
Le monument date de 1842.
Sous le règne de Louis XIV, les habitants de Pau avaient sollicité du roi l'autorisation d'élever une statue à la mémoire du chef de la maison de Bourbon. Il leur fut répondu que l'autorisation serait accordée, à condition de consacrer le monument à Louis XIV même, et non pas à Henri IV. Les Béarnais, déçus dans leurs espérances, s'en vengèrent en gravant sur le
piédestal de la statue de Louis XIV ces lignes ; au-dessous de l'inscription latine :
Aci qu'ey l'arréhilh de nouste gran Henric ; Lou ceù qui l'abé dat aiis besoings de la terre , La feit lou pays deù bous, deùsméehans l'ennemie; U Salomon en pats, u bray César en guerre. Plaisie à Diù qu'a jameï lou marbre et lou métaù Fasses Bibe pertout sa glory com à Pau.
Ces vers malins se traduisent ainsi :
Voici le petit-fils de notre grand Henri , accordé par le ciel aux besoins de la terre ; il fut le père des bons et l'ennemi des méchants; un Salomon en paix et un César en guerre ; plaise à Dieu qu'à jamais le marbre et le métal fassent vhre partout sa gloire comme à Pau !
C'est assez piquant et très-finement tourné. On retrouve là l'esprit béarnais, caustique, rusé et fertile en ressources.
Le mouvement et la vie sont considérables ici, et l'on ne saurait se faire idée du nombre
de cavaliers et d'équipages que Ton rencontre aux alentours de la ville, des spectacles et concerts qui se succèdent, des fêtes qui se donnent.
Mais il paraît que tout ce bruit cesse pendant Pété. Chacun s'empresse, juin venant, à s'échapper vers Cauterets, les Eaux-Bonnes ou Biarritz. C'est alors la saison morte, et le pont de Jurançon ne voit plus passer que les laitières des villages voisins, coiffées du capulet de laine blanche bordé de velours noir, ou du mouchoir jeté négligemment sur la tête pour les protéger contre les ardeurs du soleil. C'est sur ce mémo pont qu'on rencontre aussi la grotesque machine , pompeusement décorée, par antithèse sans doute, du titre de char, traînée par des bœufs habillés de blanc. Ce char, lourd et tranquille, forme un contraste étrange avec les vives allures des habitants; mais il ajoute, par la lenteur de sa marche,, au pittoresque du tableau.
La véritable merveille de Pau , c'est son château, le lieu où Jeanne d'Albret mit au jour Henri IV. Je vous en parlerai demain.
Pau, le 5 janvier 1864.
On n'est pas tout-à-fait d'accord sur l'origine du château de Pau. Mais peu vous importe, je pense, que Gaston Phébus ait construit ce monument ou Tait restauré seulement; qu'il en soit le fondateur ou l'embellisseur, cela ne nous regarde point, et je me dispense parfaitement d'approfondir la question. Cependant ce me serait une belle occasion de faire étalage de connaissances archéologiques et de prendre un masque de savant; cela me fournirait prétexte à dissertations superbes et favoriserait une excursion précieuse dans un domaine que je n'ai pas exploité, pour ainsi dire, depuis que je suis en voyage. Mais, encore un coup, cela vous intéresserait-il?
Le château est situé à Pextrémité occidentale de la ville, sur une butte soutenue par un talus de 10 mètres de hauteur, naguère encore parementé en pierres de taille, qui ont fait place à un gazonnement bien entendu. La base de son enceinte, de forms irrégulière, a environ 150 mètres de long sur 100 mètres de large. Il est borné au nord et à l'ouest par le ruisseau le Hédas, au sud par le canal du Moulin, et à Test par un large fossé de 9 mètres de profondeur, qui le sépare de la ville.
Ce monument , véritable château-fort d'un style assez rare, est flanqué de cinq tours, dont quatre protègent les angles : au nord-est, à droite en entrant dans la cour, la tour Montaiiset, Monte-Oiseau, à cause de l'absence d'escaliers; on assure que cette tour renfermait des oubliettes ; ses murs sont très-épais ; elle communiquait par un chemin de ronde à la deuxième tour, au nord-ouest, appelée Tour de Bilhères, parce qu'elle regarde ce village, où Henri IV fut mis en nourrice; la troisième, au sud-ouest, est la Tour Mazères, parce qu'elle
esl tournée du côté de Mazères, où les souverains de Béarn possédaient un château. Entre ces deux dernières tours, Louis-Philippe en fit bâtir une autre par symétrie, pour simuler une façade de ce côté; loin de rien ajouter à la beauté du château, cette construction en a dénaturé le caractère particulier, l'aspect artistique et le cachet moyen-âge. La quatrième tour est au sud, au bas de Pescarpe extérieure et se nomme Tour du Moulin ou de la Monnaie, parce que la fabrication de la monnaie béarnaise se faisait dans Pintérieur. La cinquième et dernière tour est placée au sud-est; on la nomme Donjon ou Tour de Gaston. Elle est de forme quadrangulaire, comme les quatre autres, mais beaucoup plus élevée et plus large ; ses murs, faits tout de briques doubles, n'ont pas moins de 2 mètres 80 centimètres d'épaisseur; sa hauteur est d'environ 53 mètres. Aujourd'hui elle est divisée en quatre étages meublés et destinés au grand maréchal du palais. On jouit, du haut de la plateforme crénelée, d'une vue magnifique sur Pau et les environs.
On arrive au château en traversant un pont jeté sur les anciens fossés; la cour d'honneur est de forme irrégulière, comme le château lui-
même, plus large à Test qu'à l'ouest. La partie nord des bâtiments compris entre les tours Montaûset et Bilhères est de Gaston Phébus ; ceux du fond et du midi datent de la Renaissance et furent construits par Henri II d'Albret et sa femme, Marguerite de Valois, la Marguerite des Marguerites. C'est là qu'est déployé tout le luxe des sculptures extérieures.
Les constructions qui joignent le donjon à la tour Montaûset, servaient à la chancellerie ; elles datent de Jeanne d'Albret.
Près de l'ancienne chancellerie est un puits qui date incontestablement de la première fondation de la forteresse; sa profondeur est d'environ 75 mètres, et son diamètre de 3 mètres 50 centimètres : la quantité d'eau qu'il contient est énorme, puisqu'il n'y a que 20 mètres de vide.
Ouf! est-ce assez de détails extérieurs comme cela?
Non, pas encore.
De grands travaux de réparation, entrepris depuis plus de vingt ans. tendent à restituer à
l'architecture ce beau monument; malheureusement ils n'ont pas été exécutés avec le soin pieux, le science profonde que M. Duban a apportés à la restauration du château de Blois , celte merveille d'un autre âge, rétabli par l'habile artiste, aussi patient chercheur que trouveur heureux, dans sa magnificence première.
A Pau, on ne s'est pas assez inspiré du grand art, c'est-à-dire de la sincérité architecturale. On a trop fait — ou trop peu; j'entends : on n'a pas assez respecté l'œuvre première, dont des portions essentielles se trouvent supprimées, et à laquelle on a, avec trop peu de scrupule, ajouté des motifs nouveaux insuffisamment étudiés et mal en harmonie avec le style général de l'édifice.
Mais entrons, si vous le voulez bien, dans le château môme, pour le visiter.
Après avoir traversé un corps-de-garde de petites dimensions et un vestibule dont la voûte à nervures a des retombées garnies de jolis culs de lampes , on pénètre dans la salle dite « des officiers de service, » où j'ai remarqué, entre
autres sculptures, deux statues de Henri IV et de Sully. Ces morceaux de pseudo-statuaire sont en carton-pierre. Du carton-pierre dans le pays même du marbre! Amère ironie. Des œuvres de pacotille dans la maison du Béarnais! Triste outrage à une grande mémoire.
Mais passons, s'il vous plaît, et entrons dans la Salle à manger d'honneur, ancienne Salle des Etats. Cette pièce, à laquelle on arrive par une porte renaissance ayant servi à une cheminée , n'a pas moins de 2G mètres de longueur sur 11 mètres de largeur, non comprise l'épaisseur du mur extérieur, qui est de 3 mètres, et dans l'intérieur duquel on a pratiqué un chemin de ronde servant autrefois à la défense du château, et qui aujourd'hui facilite le service de Tintérieur en communiquant avec les cuisines et offices, situés sous terre et éclairés, au midi, par des ouvertures pratiquées dans le talus.
Les panneaux de cette vaste salle sont garnis de tapisseries de Flandre faites par ordre de François Ier pour le château de Chambord. Elles se divisent en quatre grandes et six petites; les premières représentent quatre mois de l'année et les autres des sujets de chasse.
Dans le fond de la salle , près de la porte de
sortie, on remarque une belle statue en marina blanc de Henri IV, armé et couvert du grand manteau royal, la main droite appuyée sur le sceptre et soutenant de la gauche les plis de son manteau; il est tôle nue, et à ses pieds sont éparses les épées de la Ligue toutes brisées. Cette statue, attribuée à Francheville , sculpteur de Louis XIII j a été donnée au château de Pau en 1819 par Louis XVIII. Une statue de marbre, enfin f Ce n'est pas malheureux.
En quittant cette pièce on se trouve dans le grand escalier d'honneur, qui est la partie la plus remarquable du château , au point de vue artistique. Henri II et Marguerite de Valois le liront décorer avec le soin et le luxe qu'on pouvait attendre de la brillante architecture de la Renaissance et des habiles artistes que la cour de Médicis avait amenés en France. Le château de Chambord, ni ceux de Blois et de Chenonceaux n'ont rien de plus délicatement sculpté, dans leurs plus délicieuses pages, que la cage de ce bel escalier. Le rez-de-chaussée est formé de trois travées renfermant chacune, à la voûte, cinq médaillons variés avec les chiffres de Marguerite et d'Henri II, les armes de Navarre, de Béarn et de Pau, puis des bustes de seigneurs et
de dames du xvie siècle. La voûte qui conduit du rez-de-chaussée au palier est formée de caissons losanges avec frise ou plate-bande contenant les chiffres d'Henri et de Marguerite unis par une cordelière.
Le palier qui sépare le rez-de-chaussée du premier étage a deux travées ornées de trois médaillons aux clefs de voûte.
Les caissons carrés de la voûte qui conduit du palier au premier étage sont remplis de belles feuilles et fleurs épanouies, qui produisent, du haut, le plus charmant effet. Du premier étage aux combles, l'escalier, en mauvais état du reste, n'offre rien de remarquable.
Trois travées, correspondant à celles du rezde-chaussée, composent la voûte à nervures du premier étage ; celles de l'est et de l'ouest sont ornées de neuf médaillons de fantaisie; la travée du centre n'en a que cinq , et le médaillon du milieu, qui forme la clef de voûte , présente les armes des différentes alliances des vicomtes de Béarn.
Sur ce même palier, à droite de l'escalier, on voit une porte ouvrant sur une petite chapelle où Marguerite de Valois, femme de Henri IV, venait prier en silence. Voici, du reste, ce qu'elle
éciii eile-iiiêine dans ses Mémoires : t Nous » nous en revînmes à Pau, en Béarn, où n'ayant » nul exercice de la religion catholique , on me » permit seulement de faire dire la messe en » une petite chapelle qui n'a que trois ou quatre » pas de long, et qui, étant fort étroite, était » pleine quand nous étions sept ou huit. A
* l'heure que Ton voulait dire la messe , on le-
* fait le pont du château, de peur que les ca-- > tholiques , qui n'avaient aucun exercice de la » religion, rouissent. »
Mais, je n'aurais jamais fini si je continuais cette promenade en décrivant tout ce qui mérite d'être signalé. Mieux vaut marcher un peu au hasard désormais, et ne nous arrêter que là où de grandes choses ou de puissants souvenirs nous y inviteront.
L'ancienne chambre des rois de Navarre, où naquit Henri IV, est au premier étage et aspecte
la vallée du Gave, au-delà de laquelle les, souverains du Béarn apercevaient la chaîne si longue et les pics altiers des Pyrénées. C'est aujourd'hui la chambre à coucher de l'Empereur . Une gloire succédant à une autre gloire, sans que Tune efface l'autre, ou l'effarouche, ou l'atténue^ ou la gêne seulement; un vivant illustre habitant le lieu même où naquit un illustre mort; la dynastie napoléonienne s'épanouissant dans le berceau même de la maison de Bourbon: c'est là assurément un grand spectacle, fécond en enseignements et de nature à provoquer nos méditations profondes.
Permettez que je place ici le récit de la naissance du Béarnais, emprunté à André Favyn, historien du pays , dont j'ai trouvé les détails dans la bibliothèque de la ville :
(( La princesse de Navarre se sentant grosse et peu éloignée de son terme , prit congé de son mari et partit de Compiègne le 15 novembre; elle traversa toute la France jusqu'aux Pyrénées ci se dirigeant vers Pau, où se trouvait alors son
père, le roi de Navarre (Henri II); elle arriva dans cette ville après dix-huit jours de voyage. Le roi Henri avait fait son testament, que la princesse désirait voir, parce qu'on lui avait rapporté qu'il était à son désavantage et en faveur d'une dame qui gouvernait son père. C'est pourquoi, bien qu'elle eût mis toutes pièces en œuvre pour en obtenir la vue , ce lui fut une chose impossible, d'autant plus qu'à son arrivée ayant trouvé le roi malade, elle n'osait pas lui en parler. Mais la venue de sa bonne fille, ainsi rappelait-il , le réjouit et le remit sur ses pieds. Cette princesse était douée d'un beau jugement naturel formé par la lecture des bons livres , à laquelle elle était fort adonnée; son humeur était si joviale, que l'on ne se pouvait ennuyer auprès d'elle. Docte et éloquente entre les princesses de son époque, elle suivait les traces de la princesse Marguerite, sa mère, qui s'était rendue maîtresse en toutes belles connaissances de ce temps. Le roi, averti de son désir à l'égard du testament, lui dit qu'il le lui donnerait lorsqu'elle lui aurait montré ce qu'elle portait dans son sein; et, tirant de son cabinet une grosse boite fermée à clef avec une chaîne d'or qui pouvait bien faire vingt-cinq ou trente fois le
tour du cou, il ouvrit cette boîte et lui montra son testament. Mais il ne le montra que d'un peu loin, et puis ayant renfermé tout cela, il lui dit : Cette boîte sera tienne et ce qui est dedans; et afin que tu ne me fasses une pleureuse ou un enfant rechigné, je te promets de te donner tout, à la charge qu'en enfantant tu me chantes une chanson béarnaise ou gasconne. Et si, quand tu enfanteras, j'y veux être.
i> Il avait logé cette princesse au premier estage de son chasteau ; et sa chambre justement sur celle de sa fille (1); pour soigner à laquelle il luy donna un de ses vieux vallets de chambre nommé Cotin, auquel il commanda de ne bouger jour et nuit d'auprès la princesse, sa fille, la servir à la chambre , et le venir advertir de l'heure qu'elle commencerait d'être en travail , quelque heure que ce fust, mesmes s'il estait en son plus profond sommeil.
(1) Voilà le texte même de Favyn, que M. Mazure, dans son Histoire du Béarn, a faussé ainsi: « Il avait logé cette princesse au deuxième étage de son château de Pau; sa chambre était justement au-dessous de celle de sa fille; » probablement pour s'accorder avec ceux qui prétendent à tort que Henri IV est né au deuxième étage.
» Deux jours après l'arrivée de la princesse à Pau, les douleurs pour l'enfanter la prirent entre la minuit et une heure, le jour de saincte Luce, treizième décembre audit an mil cinq cens cinquante et trois. Le roy, adverti par Cotin , descend tout aussitôt. La princesse Poyant entrer dedans sa chambre, commença de chanter en musique ce motet en langue béarnaise :
Nouste Dame deou cap deou poun, Adjoudat me à d'aquestre hore.
Prigast au Diù d'en ceu Qu'em bouille biè dellioùra leu ; D'u maynat qu'am hassie lou doun; Tout d'inqu'aù haut deus mounts l'implore. Nouste Dame deou cap deou poun ; Adjoudat me à d'aquestre hore.
Notre-Dame du bout du pont — aidez-moi à cette heure. — Priez le Dieu du ciel — qu'il veuille bien me délivrer au plus vite ; — d'un fils qu'il me fasse le don; — tout jusqu'au haut des monts l'implore.
» Gela se void dans toute la Gasgone qu'au bout de tous les ponts, il y a un oratoire dédié à la vierge Marie, dit pour cette raison, Notre Dame deou cap deou poun. Au bout du pont du
Gave qui passe en Béarn,, en allant à Jerançon , existait pour lors un oratoire dédié à la Vierge sainte, lieu illustré de miracles et auquel avaient coutume de se vouer les femmes enceintes pour avoir prompte et heureuse délivrance. Le roi de Navarre continua les paroles du cantique , et ne les eût pas plus tôt achevées, que sa fille accoucha du prince qui commande aujourd'hui à la France.
» Alors ce bon roi, rempli d'une grande joie , met la chaîne d'or au cou et la boîte où était le testament dans les mains de la princesse, en lui disant : « Voilà, qui est à vous, ma fille; mais voici qui est à moi. » Et prenant Penfant nouveau-né dans sa grande robe, il remporta en sa chambre, où il le fit emmailloter. Ce petit prince vint au monde sans pleurer ni crier, et la première nourriture qu'il reçut fut des mains du roi, son grand-père; car ayant pris une gousse d'ail, il lui en frotta ses petites lèvres ; puis , dans sa coupe d'or, il lui présenta du vin, à Todeur duquel l'enfant ayant levé la tête, il lui en mit dans la bouche une goutte qu'il avala très-bien. A quoi le bon roi étant rempli d'allégresse , se mit à dire devant les gentilshommes et dames qui étaient dans sa chambre : « Tu seras an rrai
Béarnais, d tout on baisant ce petit enfant entre les bras de sa nourrice. Il fut difficile à élever ; on essaya pour lui huit nourrices différentes ; la dernière qui en eut l'honneur fut Lasansàa de Bilhères.
» Or, lorsqu'il fut sevré , son aïeul lui donna pour gouvernante madame Suzanne de Bourbon, dame de Jehan d'Albret, baronne de Miossens. Cette baronnie est située dans les montagnes de Coarraze, auprès de la petite ville de Nay. »
La chambre à coucher de Jeanne d'Albret, située au second étage, est d'un grand et beau caractère. J'y ai remarqué le lit de la princesse : ce meuble est fermé de trois côtés et soutenu par des pilastres, représentant la Vierge, l'Enfant Jésus et saint Luc; au-dessus sont deux caryatides, l'une jouant de la flûte, l'autre tenant un soufflet à la main ; au milieu de la frise, décorée d'arabesques, on lit la date 1562 au-dessus de la Vache du Béarn. Le devant du lit représente un guerrier endormi et un oiseau de nuit blotti dans un amas de feuillage, puis au-dessous
courent de capricieuses arabesques découpées à jour.
Il n'est pas une seule des chambres du château où Ton ne rencontre, soit une statue, soit une statuette, soit un médaillon, soit un portrait d'Henri IV. Le Béarnais est là dans son domaine, que son souvenir anime tout entier. On dirait que le monument est élevé à sa gloire; du moins lui est-il consacré. Pieux et patriotique hommage qu'on aime et auquel on s'associe volontiers.
Le château est presque entièrement meublé. Malheureusement, la plupart des sièges et des bahuts sont de fabrication récente. La sauvagerie révolutionnaire a passé par là, détruisant, saccageant, déchirant. Il a bien fallu réparer ses actes de vandalisme et remplacer par des ouvrages modernes les précieux chefs-d'œuvre anéantis par elle.
Dans plusieurs salles j'ai remarqué de superlies vases de Chine et du Japon. Comme ils figureraient heureusement dans ma collection, sans laisser un grand vide là où ils se trouvent! Heureusement je suis honnête... et un gardien m'accompagne.
Chacun a sa folie où toujours il revientl
Ma folie à moi, celle à laquelle je reviens toujours, c'est la porcelaine chinoise et japonaise, dont j'ai réuni depuis quinze ans des échantillons assez nombreux, parmi lesquels cependant je remarque avec douleur des lacunes que j'aimerais bien à combler. Mais il faut me résigner, malgré mes tentations, à puiser pour cela ailleurs qu'au château de Pau.
Si vous saviez combien , malgré leurs déceptions trop fréquentes, les collectionneurs éprouvent de douces jouissances à amasser des raretés, pour les contempler solitairement ou les montrer avec complaisance aux indifférents aussi bien qu'aux amateurs, aux ignorants com-
me aux plus lins connaisseurs, vous augmenteriez sûrement le nombre des fureteurs, et, une fois engagé dans la troupe , vous n'en voudriez plus jamais sortir.
Autrefois je collectionnais des dentelles , aimable occupation qui m'a rendu familiers le point de Venise, la guipure, la gueuse, la campane, la binette, la mignonette, la malines, la valenciennes, le point de Bruxelles, le point d'Alençon, les dentelles de Bailleul, de Lille, d'Arras, de Chantilly, de Bayeux, de Mirecourt, de Suisse, d'Italie, d'Espagne, de Portugal, d'Allemagne et d'Angleterre. Toutes les fa-, briques d'Europe étaient représentées dans mon petit musée, dont j'étais très-fier, parce 'qu'il renfermait véritablement des morceaux curieux; mais je l'ai trouvé un beau matin dévalisé par une main trop amie pour que je pusse la maudire ou la dénoncer au procureur du roi et aux gendarmes.
Ma passion a changé d'objet alors, et je me suis mis avec acharnement à la recherche des
EIzeviers et des iïstiennes. Ma bibliothèque se remplissait à vue d'œil, lorsqu'une circonstance me contraignit à disperser mes richesses typographiques, dont les derniers débris sont allés s'entasser chez un lidole camarade de ma jeunesse, que les mauvaises inspirations de la politique ont rendu depuis mon ennemi le plus irréconciliable.
Plus tard; j'ai réuni des armes du moyen-age, dont mon frère m'a débarrassé, sous prétexte qu'elles figureraient plus avantageusement dans ses trophées que dans mes panoplies.
Plus tard encore, j'ai groupé en assez nombre des flèches et des arcs fabriqués par les sauvages connus ou inconnus de toutes les parties du globe. Il n'en existe plus trace chez moi, tant on m'a dépouillé au profit de je ne sais quelles galeries hyperboliques. Durand-Brager, le peintre de marine, a accepté le reste, que je lui ai offert de bon cœur.
C'est alors que je me suis mis à la poursuite des porcelaines façonnées et décorées par les Chinois et les Japonais, qui sont incontestablement nos maîtres dans l'art charmant de la céramique. Puissent les dieux cléments et les déesses favorables en mettre beaucoup sur ma route ;
— j'entends : de plus accessibles que celles du château de Pau !
En fait de collections, j'ai Pheureuse chance de posséder la plus grande partie des lithographies d'Aubry-Lecomte , le créateur en France d'un art qu'il semble avoir porté du premier coup à sa perfection môme.
Je dois ces trésors à l'affection du fils de ce lithographe célèbre, l'un de mes amis les plus chers et les plus sûrs, — qui mettra bien un jour le comble à mes vœux, en recherchant, pour me les offrir, les planches qui manquent dans mon album à l'œuvre entière de son père.
De plus, le comte Olympe Aguado, avec qui j'ai été en train, il y a dix ans, de gagner une grosse fortune, qu'un perfide calcul et un entêtement imbécile, coalisés ensemble, m'ont fait manquer de vingt-quatre heures ; — cet aima-
Me grand seigneur mêlé à toutes les choses de l'intelligence et du progrès , m'a donné l'ensemble complet de ses admirables photographies, qui n'ont jamais été dans le commerce et que Ton chercherait vainement ailleurs que chez quatre ou cinq amateurs.
Maintenant que vous voilà initié à mes faiblesses passées et à mes passions présentes, nous pouvons reprendre tranquillement le cours interrompu de notre promenade dans le monument dont le Béarn est tant et si justement orgueilleux.
La plupart des appartements du château de Pau sont tendus de vieilles tapisseries des Gobelins et de Beauvais, d'une grande beauté et d'une excellente conservation ; quelques autres ont des tapisseries de Flandre, moins belles
peut-ôtre au point de vue de Part pur, mais non moins précieuses.
Parmi les meubles curieux que renferme le château, on remarque :
Un clavecin à deux claviers ayant servi à Marie-Antoinette. C'est sur cet instrument criard que l'infortunée reine jouait les sonates de Salieri, à la veille des humiliations et des douleurs, préludes de son long martyre, que devaient lui apporter les odieuses journées des 5 et 6 octobre.
Un coffre très-curieux , rapporté de Palestine et donné, dit-on, à saint Louis par le Vieux de la Montagne. Ce meuble est orné à l'extérieur de cuivres dorés, découpés à jour, sur fond de velours rouge; l'intérieur est formé d'une quantité de petits tiroirs déguisés sous une architecture à colonnes torses, dorées et accompagnées d'incrustations d'ivoire et d'ébène d'une belle conservation. Il est placé dans le cabinet de l'Empereur.
Le berceau de Henri TV, fait d'une grande
(;caille de tortue, mais qu'on a défiguré en l'embarrassant d'un faisceau de drapeaux mal disposés et d'un aspect presque ridicule.
Un cabinet Louis XIII à deux corps, en frêne et ébène sculpté, orné de sujets de la Bible et des Évangiles. Au milieu du couronnement, on aperçoit une jolie petite statuette représentant un grand-prôtre du temps de Moïse.
Un bahut François Ier en chêne sculpté, contenant, dans le compartiment du milieu, audessus de la serrure en cuivre doré et ciselé , la Vierge et l'Enfant-Jésus dans une arcature grecque. De petites aiguilles à pinacles ornés de croches séparent chaque compartiment, qui renferme des trèfles dans des accolades. Ce meuble a 1 mètre 55 sur 95 c. de hauteur. La tablette supporte deux petites statuettes dorées représentant Henri IV à pied.
Un grand fauteuil dit : Fauteuil de Jeanne d'Albret , avec Pécusson de France et de Navarre. Ce meuble se trouve dans le cabinet de la reine Jeanne.
Un magnifique lit à baldaquin couvert de médaillons brodés en soie au petit point par les demoiselles de Saint-Cyr, sous la surveillance de Mmy de Maintenon. Je doute, quoiqu'on en
dise, qu'il ait jamais été destiné à Louis XIV, à cause de l'absence de tout chiffre , de tout emblème, même de fleurs de lys. Il décorait une des chambres du château de Ménars, près de Blois, et a été acheté en 1838 par le roi Louis-Philippe. C'est dans ce lit que coucha Abd-el-Kader pendant sa captivité au château de Pau.
Deux vases de porphyre rouge, forme Médicis, de 1 mètre 15 de hauteur sur 90 centimètres de largeur ; une table ronde en porphyre rose, de 1 mètre 25 de diamètre sur 2 centimètres d'épaisseur, et une autre table ayant la forme d'un parallélogramme , de 1 mètre M sur 85 centimètres, composée de marbres de différentes couleurs disposés en mosaïque. Ces objets ont été offerts au château par Bernadotte, devenu roi de Suède, — autre chef de dynastie auquel Pau s'enorgueillit d'avoir donné le jour.
Pau, le 6 janvier 1864.
Hier, j'ai conquis un nouvel ami — un allemand pur sang, qui ne parle pas du tout français, et avec lequel, moi qui ne connais pas un traître mot de Pidiôme germanique, je suis contraint de converser en espagnol ou en italien.
Mon Allemand se nomme Wolfgang, absolument comme Goethe et Mozart ; il est né dans la vallée charmante de la Lahn , fait de la critique dans un journal de Francfort , et voyage pour son instruction. Grand, d'un visage sympathique, son regard semble refléter Pazur du ciel et son sourire ferait le désespoir de la Ferraris. Bien élevé, du reste, et d'une politesse sincère, il cherche à compléter son éducation — en faisant quelquefois celle des autres.
Etabli à Pau pour tout l'hiver, il me retiendrait facilement si je n'avais résolu d'aller plus loin, tant j'éprouve de plaisir à m'entretenir avec lui et à l'entendre jouer en maître des sonates de Beethoven et des oratorios de Mendelssohn.
Et puis il fait en ce pays le plus beau temps du monde. L'air est tiède et plein de parfums ; le soleil a de chauds rayons ; les nuages sont tous refoulés dans la montagne. Si les arbres avaient des feuilles, les prés des marguerites et les buissons des oiseaux chanteurs, on croirait le renouveau venu. C'est un enchantement véritable.
Mon ami Wolfgang est bien de cet avis. Il reste et cherche à me faire rester. Gela le rend si heureux d'échanger des idées avec un confrère, et d'avoir^ quand il se met au piano, un auditeur fou de musique et passionné pour Meyerbeer !
Hier, après deux heures entières passées en compagnie des grands maîtres de l'art divin, mon virtuose, blond comme les épis blonds, m*a entraîné jusqu'au coteau de Jurançon, et, tout en cheminant, il m'a fait un parallèle de Litsz et de Thalberg, que je vous demande la permission de vous envoyer.
En fait d'art, mon cher confrère, dit-il, je ne suis point exclusif. J'aime, au contraire, à porter mes admirations partout où mes yeux rencontrent des objets qui les frappent, où mon oreille ouït des sons qui la séduisent, où mon intelligence devine un esprit qui la charme.
Mes sympathies sont à tout ce qui est supérieur, à tous ceux qui sont grands.
Le nom ne m'importe guère. Je n'ai jamais cherché à savoir de quelle sorte on appelle toutes ces étoiles rutilantes qui sont là-haut chacune l'œil de Dieu.
D'où que m'arrivent les lueurs, je m'en laisse illuminer: quelque bannière qu'adopte Part, je la salue.
La politique ne s'arrangerait point de cette indépendance, qu'elle caractériserait sûrement d'un nom sévère ; mais, s'il est interdit à tout homme de probité de clamer à la fois : « Vive le Roi I vive l'Empereur ! i il m'a toujours semblé du droit d'un critique de crier simultanément et suivant les occasions a Vive Raphaël I vive Rubens ! »
Voilà ce qui rend, à mon sens comme au vôtre , sans doute 9 le culte réfléchi de Part préférable aux discussions brûlantes de la politique. Voilà pourquoi j'ai dédaigné les hautes régions du journalisme, pour me réfugier dans le coin d'une Revue où nul ne me demande compte ni de mes aspirations, ni de mes éloignements ; ni de mes joies, ni de mes tristesses; ni de mes témérités heureuses, ni de mes écarts eux-mêmes.
Nous pouvons, indépendants que nous sommes, promener à loisir nos caresses et nos soufflets ; notre plume peut tour à tour faire patte de velours ou étendre sa griffe ; qui , sauf les intéressés directs, a donc droit de s'en étonner et de s'en plaindre ?
Tandis que l'esclavage règne en Fautre hémisphère, c'est au nôtre que la liberté conserve son soleil.
Quelque opinion qu'exprime un critique — si elle n'émane d'aucun sentiment mauvais, si elle ne doit servir aucune haine aveugle, aucune amitié exigeante, — -elle est admise sans conteste et respectée. Et puis le champ est large ouvert Nous admirons à la fois Racine et Dumas, Hugo et Corneille. Henry 777, Le CiiL
Manon Détonne el Phèdre, nous apprécions tout
cela sans assimilation , sans sacrifice , sans exclusion de l'un au profit de l'autre. Peu nous importe, en vérité, qiiHamlet soit de Shakespeare . Faust de Goethe , et Mysanthrope de Molière. Ce sont trois chefs-d'œuvre : voilà tout, el de qui soient-ils, nous savons nous découvrir devant tous les chefs-d'œuvre.
De même Y Enéide et Y Iliade 3 le Jugement dentier et la Vierge à la chaise, nous nous inclinons devant eux, sans regarder s'ils sont d'Homère, de Virgile, de Michel-Ange et du divin Sanzio.
Les œuvres nous sont tout ; les noms ne nous sont rien. Admirons-nous moins les marbres antiques sur le socle desquels n'est pas gravé le nom du ciseleur ? et les tilles de Mnémosyme, que le caprice de nos pères a nommées Erato et Polymnie, nous seraient-elles moins chères si elles se transformaient aujourd'hui et s'appelaient Cécile et Madeleine ?
Il y a, je le sais, une limite où l'art se sépare et se plie en deux; il y a encore parmi quelquesuns d'entre nous une espèce de guerre des deux roses : l'une blanche , c'est-à-dire classique ; l'autre rouge, c'est-à-dire romantique. Qu'importe cela ?
Vous le savez, au sortir de révolutions qui, toutes politiques qu'elles paraissent, n'en ont pas été moins pour un peu littéraires, il y a des Guelfes et des Gibelins , des Gapulets et des Montaigus, qui éprouvent l'invincible besoin de renouveler le combat des dyptiques et des tryptiques. Laissons-les faire. La lutte n'est pas dangereuse, et si, tout à la fin, quelques-uns restent sur le carreau, soyons assurés du moins qu'il n'y aura pas eu effusion de sang.
Qu'est-ce, je vous le demande, que les romantiques? Des novateurs. Eh ! mon Dieu, Corneille venant après Rotrou, qu'était-il donc? etPoquelin, faisant succéder Tartufe aux parades de la comédie italienne, ne peut- il pas être assimilé à Victor Hugo écrivant témérairement ses odes immortelles, alors que régnait et gouvernait encore l'hémistiche sec et cadencé du premier Empire ?
Tout est une affaire de temps.
Nul ne saurait demeurer dans son immobilité, et je ne sais personne qui, voulant être fidèle à son point de départ, ne soit, dans un temps donné, obligé de reconnaître qu'il a marché en avant ou à reculons.
Depuis la création, l'homme a fait comme
les Urines : il a porté ses êattt vers la nier de l'avenir — océan sans limitée et sans fond, qui reçoit néanmoins volontiers le tribut de chacun.
Seulement les fleuves s'altèrent lorsqu'ils sont gonflés par les pluies de l'hiver; leur sable jaune se souille de boue noire ; leurs eaux transparentes s'épaississent et se maculent. Leur cours devient si impétueux qu'ils se jettent à droite et à gauche du sillon que la main de Dieu leur a creusé, et il semble qu'un miracle seul pourra les faire rentrer dans leur lit. Mais le ciel se rassénère, le soleil luit là-haut, et le fleuve, redevenant lui-même, reprend instinctivement sa marche paisible.
De môme, de temps à autre, l'homme se trompe de chemin; il s'égare sur ses propres rives, s'entoure volontairement de ténèbres et se perd dans le labyrinthe où il a négligé de porter un fil conducteur. Cependant peu à peu les éclairs fugitifs qui luisent à ses yeux lui font reconnaître d'où vient le jour ; infatigable dans sa marche, il cherche un sentier nouveau et retrouve une route grande et belle, sur laquelle il s'élance courageusement pour rattraper le temps perAu.
J'ai voulu établir ces principes alors que je
vais élever devant vous un piédestal à Litsz, et ajouter une feuille à la couronne de Thalberg.
Thalberg et Litsz t deux noms superbes dans Phistoire musicale ! Deux hommes qui occupent, à cette heure, les sereines hauteurs de Part,
Tous deux sont grands , mais chacun à sa manière. L'un a de la fougue, de la spontanéité, du prime-sautage, si j'osais dire, des inspirations heureuses ou bizarres, de ces magnificences que l'entraînement seul peut produire, et aussi par contre de ces inégalités qu'expliquent les hasards de l'improvisation. Le thème, pour Litsz, n'est qu'un sujet donné sur lequel il étale à plaisir, avec le mécanisme le plus surprenant, les broderies que sa verve fait naître sous ses doigts de cristal.
Thalberg, au contraire, est l'homme méthodique par excellence, jouant du piano comme pas un, sachant, en abordant le clavier, l'effet de mélodie qu'il produira, et ne s'écartant pas d'une note du chemin qu'il s'est tracé. Son exécution , constamment irréprochable , est
réglée par avance; ses inspirations, toujours marquées au meilleur coin, datent de dix années peut-être, et elles reviennent à point nommé, quand le besoin naît, avec une fabuleuse docilité.
Depuis que Thalbèrg est grand artiste parmi les grands artistes , il n'a pas eu un de ces moments de défaillance qui sèment la vie de Litsz. Partout où il a voulu combattre, il a aisément vaincu*
L'un ressemble à ces ruisseaux qui gazouillent sous la feuillée, une harmonie toujours égale, que pas un caillou importun ne vient interrompre. L'autre est un torrent qui se précipite en grondant dans la vallée, où il se plaît à produire d'enivrants murmures , mais d'où il s'échappe en éclats de colère — cascades indomptées , gerbes aventureuses , cataractes retentissantes.
L'un se mire dans le passé, l'autre se baigne dans l'avenir. En d'autres termes, l'un a trouvé la perfection, l'autre cherche l'infini.
Celui-ci est un soleil sur lequel des éclairs fréquents font apparaître des constellations et des taches ; celui-là est soleil aussi, mais soleil dont les feux fixes ne grandissent et ne s'altèrent jamais.
On a dit ceci, en appréciant les deux sommités du piano : Thalberg est le premier ; Litsz est le seul.
En effet, près de Thalberg ou derrière lui, j'aperçois cette pléiade de pianistes de la même école , qui forment comme les branches de l'arbre dont il est le tronc : il est le premier.
A côté de Litsz ou derrière lui, je ne vois personne : il est le seul.
Ce qui consacre encore cette éternelle vérité, qu'il est plus aisé d'imiter que d'être inspiré.
Quoi qu'il en soit de cette appréciation comparée, Thalberg est un des artistes les plus éminents de l'époque, et à ce titre toutes mes sympathies les plus admiratives lui sont acquises. Cependant j'éprouve, pour dire ce qu'il est, un singulier embarras. De même que la flamme fuit sous la main qui veut la saisir, de même le talent vrai et indiscutable s'échappe sous la parole qui cherche à l'analyser. Vous, qui le connaissez comme moi et l'admirez comme moi, vous devriez bien m'aider un peu.
On entend Thalberg à Paris ; ailleurs on l'écoute, ce qui vaut mieux. On est avec lui d'esprit et de cœur; on le suit pas à pas, note à note; on s'identifie avec ses intentions; onaccom-
pagne le mouvement de sa musique; on en cherche les ressorts ; on est tout à lui et tout en lui.
La raison en est simple. A Paris, tout est à un diapason égal ; chaque chose est haut montée, et si Ton voulait niveler, on rencontrerait la tête de tout. La peinture, la musique, les théâtres, les monuments, les assemblées, tout cela a un cachet de grandeur , de perfection et de magnificence qui ne donne nul repoussoir à la lumière. Aussi, dans cet immense tableau, apereois-je des premiers plans, mais pas de pénombre.
Chez nous, au contraire, qui vivons dans un milieu plus resserré, le moindre éclair resplendit sur le ciel sombre ; et quand cet éclair s'appelle Thalberg, on se plaît à s'en laisser illuminer.
Eu Thalberg il y a deux hommes remarquables : le compositeur et l'exécutant.
L'un écrit de la musique que chaque jeune fille se croit le droit d'étudier, de comprendre et de reproduire. Cependant comme elle est sortie de la plume du poëte pleine de nuances gracieuses et charmantes, — mais hérissée de difficultés cachées, je la crois, malgré la popularité dont elle jouit, appelée à faire le désespoir de ceux qui l'auront entendu exécuter par Thalberg lui-même.
La pensée mélodique y est opulente ; elle se reproduit sous toutes les formes, avec une perfection qui est de Pétude plutôt que de la spontanéité. Aussi ne se présente-t-elle pas toute nue , mais , au contraire , fort décemment habillée des plus délicieuses fantaisies que puisse enfanter un esprit d'élite.
Chez Thalberg, voyez-vous, la tête et le cœur savent s'allier, pour former de concert un talent combiné d'imagination et de sentiment.
C'est là précisément le secret de la facilité apparente et de la difficulté réelle de cette musique à la fois suave et superbe. On s'initie aisément à ce que produit la tête; mais on ne saurait de même deviner les nuances délicates de ce qui émane du cœur.
1 La silhouette hardiment découpée d'un frêne absorbe presque toujours aux regards de celui qui le considère seulement avec ses yeux, l'élégance charmante de son feuillage.
Thalberg, quoique jeune encore, est chef d'école, etcomme écrivain et comme exécutant. Avant lui la phrase musicale n'affectait pas des allures aussi franchement dessinées; elle était incomplète pour sembler trop riche, et quelquefois niaise pour être crue inspirée. Mais il a coin-
pris, avec ce tact qui le distingue, que, s'il perfectionnait la note, il fallait créer des procédés nouveaux afin de la produire; pour cela il n'eut besoin que de multiplier ses dix doigts, et le tour se trouva fait.
Ii était nécessaire, pour que Thalberg atteignit le sommet auquel il tendait, qu'il eût de la force et de la volonté, de la science et de la souplesse; qu'il sût faire des ruines et reconstruire le monument; qu'il fût aussi hardi antagoniste qu'habile réformateur. Il a pu tout cela, il a été tout cela ; ce qui lui donne vingt titres de gloire et non pas un.
Aussi ne sait-on qui le plus admirer ou de Thalberg qui compose, ou de Thalberg qui exécute.
Au piano, l'illustre virtuose a une distinction de jeu infinie; il phrase avec une incomparable perfection ; il chante comme Rubini, fait la difficulté comme Paganini, et sait marquer tout d'un cachet de finesse charmante et d'esprit ravissant.
S'il avait eu tant soit peu de la fougue de Litsz, Thalberg serait inimitable dans le présent, et plus que grand dans l'avenir.
Ce qui est de l'exubérance chez l'un servirait l'autre à miracle. 13
En effet, et pour tout dire, je trouve Thalberg non pas froid, mais trop sage ; sûr de lui, il ne s'écarte pas assez de la voie qu'il doit suivre ; il ne joue pas assez à l'aventure et à l'inspiration du moment; enfin il charme, mais n'enlève pas.
Un peu de Litsz infusé dans beaucoup de Thalberg, cela ferait un Titan musical qui escaladerait les plus hautes cîmes.
Nous étions de retour que mon ami Wolfgang parlait encore. Mais il se faisait tard : je lui ai souhaité las buenas noches, et je suis venu essayer de vous traduire en langue vulgaire ce qu'il m'avait si bien exprimé avec un ton convaincu, une sincérité évidente, un enthousiasme froid et raisonné, si Ton peut ainsi dire.
Pau, le 7 janvier 1864.
Wolfgang, tout ïudesque qu'il soit, ne fume pas ; en revanche, il prise. Horreur I
Il est triste, en vérité, de voir cet homme beau, intelligent et si bien doué, bourrer son nez d'une affreuse poussière noire, acre, puante et répulsive.
Je le lui ai dit ; mais il ne m'écoute pas.
— Laissez -moi mon plaisir , objecte-t-il, puisque je ne dispute pas sur les vôtres. Vous aimez à placer entre vos lèvres des feuilles de tabac enroulées, pour en extraire, avec un suc meurtrier, une fumée corrosive. Est-ce bien bon ? est-ce bien salutaire? est-ce bien sage ? Je n'en crois rien; mais, comme cela vous plaît, je me garderai de contrarier votre goût.
— Vous calomniez ce que. vous ne connaissez pas , repris-je. Tenez , j'ai écouté hier sans broncher votre longue dissertation sur Thalberg et sur Litsz. Permettez que, à mon tour, je prenne la parole, pour vous énumérer les bienfaits du cigare. Cela sera moins instructif au point de vue de Part, sans doute ; mais, au point de vue fantaisiste, cela présentera peut-être quelque intérêt.
Wolfgang s'assit tranquillement devant son piano, et, tout en jouant quelque mélodie naïve ou entraînante, il me laissa parler sans m'interrompre d'un geste ou d'un mot.
Tout le monde fume en France, Monsieur. La pipe est très-bien portée, et le cigare est du dernier bon ton. Un manant vous a l'air d'un homme, très comme il faut, dès lors que ses
lèvres prolétaires sont armées d'un brûle-gueule, et le moindre saute-ruisseau barbu, chevelu el moustachu, peut marcher le rival des rois, aussi bièti et même mieux qu'un grand d'Espagne, du moment qu'il rend proprement, par le nez, les oreilles et les yeux, la fumée qu'il a aspirée par la bouche.
Cette opération là, pour le dire en passant, est pleine de mystères que mon intelligence n'a point encore réussi à pénétrer, et il me semble que, pour connaître à fond le labyrinthe qui joint les diverses organes, établit entre eux une corrélation directe, et permet ainsi à l'un de suppléer l'autre dans les moments critiques, il faut avoir profondément étudié l'anatomie, la pathologie, la crânologie et la fumologie.
Question de médecine !
Chaque époque a un cachet caractéristique destiné à marquer sa place dans la succession non interrompue des siècles , et susceptible de la faire reconnaître de quiconque, à première vue. Ainsi, ce guerrier, brave au combat, placide à la maison, — pourpoint de buffle, bottes de daim, dague bien trempée, — dont la tête rase semble assise sur une fraise empesée, comme le chef de saint Jean sur son plat d'argent, c'est
pour sûr le seizième siècle. Puis ce jeune seigneur, dont la perruque opulemment bouclée caresse un habit de velours brodé d'or, — talons rouges et bas de soie, épée de cour et jabot de dentelle , chapeau à plumes et moustaches fraichement aiguisées, — vous Pavez dit, c'est le dix-septième siècle. Et cette grande belle dame, dont les cheveux étalés en cathédrale jettent à la brise une poudre légèrement parfumée, — qui se pinturlure le visage pour avoir beaucoup d'éclat , et se constelle de mouches pour s'en donner trop ; cette charmante précieuse, bouche en cœur, lèvres carminées, œil langoureux, taille de nymphe, épaules de marbre pentélique , main fabuleusement fluette, pied impossiblement petit ; cette marquise, toute mignarde, toute pimpante, toute flère, qui est à la fois bonne et impertinente, chaste et dissolue, souriante et superbe, cette femme, type dont la vie est un mystère — caché derrière un éventail, à n'en pas douter, c'est le dixhuitième siècle. Enfin, ce beau fils débraillé, dont l'existence est saupoudrée d'or ; ce flâneur charmant , qui parle chevaux et coulisses , Bourse et hippodrome, qui fait des armes comme Grisier et brise une poupée comme Lepage; ce
bohémien de ruelles qui soupe sans cesse ; cet homme de loisir qui escompte joyeusement Pavenir, en jetant le présent par les fenêtres ; ce coureur d'aventures dont les domaines s'étendent du détroit de Behring au fleuve des Amazones ; — si ce n'est vous, c'est moi, c'est lui, c'est nous tous ; c'est-à-dire c'est notre époque, c'est le dix-neuvième siècle.
Vous voyez bien que le cigare joue un rôle influent dans l'histoire de ce temps-ci. Il est, si je puis dire, le jalon pavoise destiné à nous faire distinguer de nos devanciers et de nos successeurs, par les générations extrêmement futures.
Le cigare, c'est le roi de l'époque, voyez-vous, et
Sous le sceptre cendré de ce tyran en feu
je vois se ranger des sujets si nombreux, si divers de mœurs, de sexe, d'âge, de situation, de fortune, que je me prends à croire que les dominations absolues sont les seules admises sans conteste, les seules susceptibles de satisfaire tout le monde en général et chacun en particulier. Le temps viendra où les choses prendront un développement que les circonstances n'ont pas
permis jusqu'à ce jour, et non-seulement les collèges pour un peu bien situés dans PUniversité posséderont des professeurs assermentés de fumerie, ce qui n'offrira rien de bien excentrique, mais encore les nourrices auront, à Pusage de leurs nourrissons, des cigares-miniatures destinés à faire une rude concurrence aux biberons Dârbo.
Il y a peut-être là-dessous une grosse révolution sociale. Gare qu'elle ne s'en aille point en fumée.
Le fait est que l'on fume à présent à peu près en tous lieux : à Cachemire et à Riga, à Olmutz et à Philadelphie, à Santo-Domingo et à Francfort, à Baden-Baden et à Stamboul , à Jérusalem et à Landerneau, à Pétersbourg et au cap de Bonne-Espérance. Sans compter que l'on fume encore dans la Nouvelle-Zélande et dans la terre de Diemen, dans le Céleste-Empire et dans les Etats de madame Pomaré. Enfin, et pour mieux dire, on fume partout — même chez les peuples sauvages, qui montrent de la sorte les plus brillantes dispositions à une rapide et complète civilisation.
Cependant, et je dois proclamer à l'éternel honneur de mon pays, nulle part on ne fume
mieux ni plus qu'en France, — où Ton sait si bien savourer tous les plaisirs, épurer toutes les joies , quintessencier tous les bonheurs. Au point où nous en sommes, un Français peut hardiment rendre trois pipes sur douze à un étudiant allemand, cinq cigares sur quinze à un armateur d'Amsterdam , et tout ce qu'il pourra exiger à quelque autre habitant du globe, — en partant du grave citoyen de Hambourg pour arriver au fier hidalgo de Castille, sans négliger les sujets très-musulmans de la Sublime- Porte.
Ce qui veut dire que lorsque la France n'a pas l'occasion de conquérir le monde par l'éloquence de la poudre, elle sait le dominer par l'influence du tabac.
Il y a toujours de la fumée dans notre fait.
Vous ne le croirez peut-être pas, et cependant rien n'est plus réel, le cigare a détrôné le vieux kilomètre, et, malgré les efforts du gouvernement, les bornes qui décorent nos grand'routes ne jouissent plus d'aucune considération en France. C'est un poëte qui a fait à lui seul la révolution sociale et métrique dont ces pauvres sentinelles perdues de la civilisation sont les premières victimes. Un jour , avant l'installation des
chemins de fer, bien entendu, Méry écrivit ceci :
• De Paris à Marseille, il y a trente-trois cigares. »
La chose se discuta, des ingénieurs civils et — fumeurs furent envoyés sur les lieux, et les calculs de l'honorable futur académicien étant reconnus de la plus parfaite exactitude, il ne lui fut délivré aucun brevet d'invention, mais chacun s'appliqua à réduire en cigares la distance d'un point à un autre.
De ce momont tout fut dit et tout fut fait. La poésie avait renversé l'un des monuments dont l'esprit humain s'honorait le plus. Un mot de Méry avait détruit l'œuvre de soixante douzaines de savants.
Et qu'on dise que le cigare et les poètes n'exercent pas une influence directe sur la destinée des empires.
Le cigare, en outre qu'il règne sur le monde, gouverne le boudoir, et je ne sais pas une petite maîtresse qui ne se complaise au milieu de l'atmosphère chaude et forte dont il est le principe. Il est môme plus d'une femme — et je dis des jolies — qui ne dédaignent point de fumer pour leur propre compte. Et, sur ma parole, elles s'en acquittent avec beaucoup de
succès , de grâce et de charme. Elles vous prennent, pour cela , un petit air crâne et mousquetaire qui ne leur messied pas du tout, je vous jure, et personne mieux qu'elles ne sait deviner et goûter les innombrables voluptés renfermées dans un cigare.
Et, après cela, pour qui est à môme de voir les femmes — qui sont sur la terre autant de sourires de Dieu — il est avéré que nulle royauté n'est vraie ni stable, si elles lui refusent leur agrément et leur consécration. L'empire du cigare serait parfaitement éphémère et passager, si les produits de la Havane et de Manille étaient à notre exclusif usage à nous autres., et nous devrions bientôt , nous inclinant devant des exigences trop charmantes pour n'être pas obéies, en laisser la libre jouissance au cabillot belliqueux ou au matelot goudronné — ce qui serait vraiment bien dommage.
Cependant, des lettres de grande naturalisation ont été données au cigare par tant de femmes en général et en particulier , que désormais nous n'avons nul souci à concevoir de ce côté là. Nous pouvons hardiment fumer sans crainte de l'avenir.
Et, d'ailleurs, le cigare îvest-il pas l'ami de
l'homme? Ce titre avait, jusqu'à présent, été attribué à un petit animal frétillant et gentil, mais qui n'a jamais montré un dévouement si absolu à Phumanité, qu'il y ait beaucoup d'ingratitude à le priver d'une fonction parfaitement peu en rapport avec ses attributions naturelles. Le lézard doit incliner sa tête écaillée devant le cigare, et à cause de ce qu'il est et à cause de ce qu'il n'est pas.
Combien de chagrins, en effet, n'emporte pas avec lui un seul atome de cette fumée grisâtre qui s'échappe de nos lèvres embaumées, en répandant à l'entour un délicieux parfum? Combien de soucis ont osé résister à l'aspiration régénératrice de six feuilles de tabac en feu ? Par combien de lueurs vives et scintillantes l'intelligence n'est-elle pas illuminée, au milieu de l'ivresse délicieuse où l'influence du cigare l'a plongée? Combien d'inspirations ne naissent pas au sein de cette atmosphère épaisse et brûlante, que tamisent les rayons lumineux et pénétrants d'un beau soleil d'or?
Le cigare occupe une situation sociale si multiple , qu'il serait malaisé de la définir. Cependant on peut dire qu'avant tout et surtout, il est poëte : — ■ écrivain, musicien et peintre.
En effet, celle page vive et sympathique, Heur que nos yeux cueillenl avec avidité ; ce cadre où l'artiste a mis, avec les trésors de son âme, les innombrables secrets par lui dérobés à la nature ; cette œuvre magistrale à laquelle six paille mains enthousiastes applaudissent à la fois — tout cela, qui Ta donc fait, qui Fa donc créé, qui Ta donc inspiré, sinon le cigare?
Clef précieuse chargée d'ouvrir les portes de la célébrité au génie qui sommeille, au talent qui s'ignore , le cigare c'est quelque chose comme la gloire de l'avenir greffée sur les jouissances du présent.
A la faveur d'un cigare, l'esprit fatigué prend des forces nouvelles , le cerveau empêché se dégage, le cœur flétri se rassénère , l'âme alanguie se réveille, et lorsque la matière en est venue à ce point extrême de dominer l'intelligence, douze bouffées bienfaisantes opèrent un miracle de transfiguration soudaine.
Et pourtant le cigare a des détracteurs; vous, par exemple, vous, mon ami d'hier. Quel roi puissant ne compte pas d'ennemis ? Consolonsnous en ; car le cigare perdrait toute autorité du moment où sa domination ne serait plus contestée. Les adversaires du bien et du beau n'ont
jamais réussi qu'à faire détester plus sincèrement le laid et le mal.
Le cigare règne et gouverne donc partout, de l'échoppe au salon, et je ne serais point étonné que quelque mythologue de ce temps-ci lui créât dans la troupe de Jupiter une divinité authentiquement protectrice. Et pourquoi, en effet, Minerve ne donnerait-elle pas à Mercure une tille posthume, qui prendrait place au rang des dieux les mieux honorés dans POlympe, — comme qui dirait entre Vénus et PAmour? Il n'y aurait rien de bien étrange à cela, n'est-ce pas?
J'ai fait l'apologie du cigare, et cependant je n'ai pas dit assez toutes les consolations qu'il nous donne, toutes les douleurs dont il nous délivre. Suivant la situation de son esprit et de son cœur , l'homme ressent plus ou moins vivement les baisers qui le caressent ou les coups qui le frappent. J'en sais quelques-uns qu'un nouveau déluge trouverait forts et résignés ; j'en sais d'autres pour qui une feuille de rose pliée en deux est incommode et douloureuse. Ceux-ci semblent insensibles à la joie au point de ne jamais sourire; ceux-là s'abandonnent au plaisir sans souvenir de la veille , sans souci du lendemain. Interrogez-les tous, et tous répon-
dront que leurs souffrances, petites ou grandes, leurs bonheurs, vastes ou restreints, disparaissent devant cet enchanteur enivrant et mystérieux qui s'appelle Cigare.
Il est donc évident que chacun en France peut être heureux à dix sous Pheure.
Si cette vérité-là était mise à la portée de tout le monde, combien de gens économiseraient les larmes et les grincements de dents ?
Après ces belles tirades, pour me démontrer jusqu'à quel point je l'avais convaincu, Wolfgang m'offrit une allumette pour rallumer mon cigare éteint, et, avec une béatitude extrême... huma une prise de tabac.
Être incorrigible, va!
Pau, le 8 janvier 1864.
Wolfgang est légèrement démocrate. J'entends qu'il a des aspirations républicaines, tout en reconnaissant Pimpossibilité de gouverner régulièrement un grand peuple par le système républicain. Il n'admet pas la pratique, mais il est loin de repousser la théorie. Belle âme dont le rêve s'arrête sagement au seuil de la réalité.
Il aime fort notre pays et admire sincèrement nos institutions; il reconnaît que l'Empereur Napoléon III est le plus habile politique de ce temps, et le plus' honnête ; qu'il a fait la France très-redoutable , tout en lui conciliant les sympathies sincères de tous les peuples. Seulement il ne comprenait pas bien comment les
légitimistes dévoués à l'Empire sont rigoureusement fidèles au principe salutaire qui les inspire. J'ai dû, pour l'éclairer et le convaincre, me livrer à une étude rapide et sommaire dont il a fini par être très-frappé.
Il est insensé, lui ai-je dit, de reprocher aux défenseurs du gouvernement impérial d'avoir, antérieurement à l'Empire, appartenu à d'autres partis. L'Empire a douze années d'existence; il y a vingt ans on considérait son avènement comme très-improbable, sinon tout-à-fait impossible. En dehors de lui donc chacun était libre d'adopter toute direction quelconque. A part quelques fidèles octogénaires ou quelques généreux rêveurs , personne en France ne croyait ou ne pouvait croire à une restauration napoléonienne.
Cependant les événements ont marché ; de grandes crises se sont produites; de graves périls ont été courus ; le salut s'est providentiellement opéré ; et le pays, pour se préserver contre d'autres dangers menaçants, pour assurer son
avenir compromis, enfin pour témoigner sa gratitude à qui Pavait arraché à Pabime révolutionnaire, s'est groupé autour de Louis- Napoléon et lui a confié le pouvoir impérial. Voilà l'histoire.
C'est ainsi que M. de la Rochejaquelein, un légitimiste ; M. Dupin, un orléaniste ; M. Laurent (de l'Ardèche), un républicain, sont devenus les serviteurs dévoués et sincères du régime actuel, et que, dans une sphère infiniment plus modeste, je n'ai pas hésité à m'incorporer dans les rangs du nouveau parti, devenu le seul parti intelligent et fécond, le seul . susceptible de réaliser le progrès, le seul en qui s'allient sans se contrarier l'autorité et la liberté, en un mot le parti national.
Mais le jour où, loyalement, sans arrièrepensée , sans ambition personnelle , dans la plénitude d'une parfaite indépendance, j'ai arboré le drapeau de l'Empire, ai-je donc abjuré quelqu'un des principes raisonnes et fermes de toute ma vie? Non certes. Légitimiste la veille encore, je suis légitimiste le lendemain.
et c'est à titre de légitimiste que j'ai accepté sans réserve la dynastie nouvelle.
Les révolutions s'étaient multipliées; les catastrophes, en s'accumulant, avaient tout ébranlé ; les débris du trône gisaient épars sans que les représentants de l'antique royauté semblassent comprendre qu'ils avaient le devoir de les réunir pour en faire la sauvegarde de la France ; les races souveraines erraient dispersées sans qu'aucun de leurs membres s'occupât d'arracher au naufrage cette société haletante qui, privée de pilote, s'en allait à la dérive. Un homme paraît, avec le prestige d'un grand nom et l'auréole héréditaire de la gloire; il commence par rendre des services considérables à son pays ; justifiant et bien au-delà la confiance que son initiative dévouée avait inspirée, il accepte le pouvoir que la nation lui offre par un vote unanime ; il gouverne avec la sagesse et relève la Fiance de son abattement, de ses désespoirs et de ses hontes; il donne à la nation, dégénérée pour ainsi dire, un lustre nouveau, une vie nouvelle, un incomparable éclat, avec la sécurité, la grandeur, la richesse, tout ce qui fait un peuple fort, puissant, heureux et respecté. Cet homme, n'est-il donc pas légitime? Y a-t-il un
cœur bien placé, un esprit sain, une raison sûre qui puisse lui refuser hommage, même au travers des regrets devenus stériles , des espérances renversées, des illusions déçues ? Qu'on réponde.
Supprimez de l'histoire de 1848 le prince Louis-Napoléon, et dites ce qu'en 1864 pourrait bien être la France. On parlera de M. le comte de Chambord. Mais où était-il pendant nos malheurs, alors que nous attendions de la Providence un chef et un vengeur ? Celui-là était bien la vieille tradition; mais Dieu ne l'avait pas marqué apparemment pour les grandes entreprises. Là-bas, dans son exil, sa noble infortune a droit à toutes les sympathies, à tous les respects ; cependant là s'arrête notre devoir envers lui; et si, pour lui rendre un pouvoir qu'il n'a pu ni voulu conquérir, il faut absolument rompre avec le prince qui nous a sauvés et conspirer sa perte ; si, pour atteindre l'idéal impossible qu'on s'efforce de nous faire entrevoir, il faut détruire la réalité qui nous
protège : si. pour affirmer la légitimité disparue, il faut nier et briser la légitimité triomphante ; ah ' la conscience de l'honnête homme et du citoyen se soulève et s'insurge ; trop fière pour adorer une idole et trop sage pour demeurer sourde aux grandes leçons que les événements lui donnent, elle fait rayonner son indépendance toute entière, demeurant fidèle à elle-même, à la justice, à la gratitude, surtout à ce conseiller suprême qu'on appelle le bon sens.
La légitimité est un principe grand et respectable ; seulement il ne faut pas s'abuser sur son caractère réel et la chercher là où elle a cessé d'être. On l'a excellemment dit « les races royales sont des grands relais chargés de conduire l'humanité à travers les siècles. » Ces relais se succèdent, et il est à remarquer qu'ils précisent chacun une époque. Le relais mérovingien fixe la conquête et fonde laborieusement la monarchie sur le sol asservi par le glaive. Le relais carlovingien réconcilie le vainqueur et le vaincu, commence le progrès de la société gallo-franque , et fait habilement intervenir l'esprit chrétien dans l'œuvre de la civilisation nationale. Le relais capétien désarme etassujétit la féodalité; il introduit dans l'ordre civil et
politique un élément nouveau, le pays légal ; il détruit les privilèges et fait surgir du sein du servage le tiers-état, dont la tâche commence à se développer sous l'impulsion démocratique de de la royauté môme. Enfin, le relais napoléonien marque Punité nationale dans son sens le plus étendu et le plus sincère, le droit populaire dans son application la plus vaste, Favénement universel de la France à Fexistence civique, la participation réelle de la généralité aux avantages qui, à -l'origine de la monarchie, avaient été le privilège du conquérant, aujourd'hui complètement confondu avec le conquis.
Voilà le progrès, voilà la marche incessante de la grande agglomération française vers le but qu'elle doit atteindre.
Ne méconnaissons les services d'aucune des puissantes races royales chargées providentiellement de diriger la France vers ses destinées ; mais remarquons qu'aucune d'elles n'a pu survivre à son œuvre, et que, quand l'heure des changements nécessaires au bien de tous a
tonné, des révolutions se sont faites, d'où sont nés de nouveaux chefs et de nouveaux conducteurs.
Les relais se sont succédé sous l'œil divin ; l'un a complété la tâche de l'autre; mais ceux que le mouvement des choses a écartés ont été condamnés sans que leur retour fût possible.
Cependant deux fois Dieu sembla révoquer l'arrêt qu'il avait prononcé contre les Carlovingiens, au profit des Capétiens 3 comme il devait plus tard ramener transitoirement les Capétiens pour mieux établir la légitimité, la nécessité de l'intervention napoléonienne. Charles-le-Simple et Louis-d'Outre-Mer reprirent la couronne de leurs ancêtres ; mais ces restaurations ne furent à vrai dire que des apparitions. Les petits-fils de Pépin n'étaient plus en conformité de rapports avec le temps où ils vivaient. L'ancienne dynastie, qui avait brillé d'un vif éclat dans le passé, n'offrait plus rien de ce qui pouvait satisfaire la vie présente, rien de ce qui pouvait reconstituer sa force dans l'avenir; elle ne représentait plus la société. Aussi ses retours éphémères ne servirent qu'à justifier la sentence dont elle était frappée : elle dut céder la place et laisser rayonner l'astre du
roi Hugues, élu à Noyon, pour continuer et agrandir les destinées nationales.
De quoi pouvaient se plaindre les Carlovingiens? Le pape Zacharie avait dit de leur glorieux ancêtre, substitué par la volonté des barons aux fainéants : « Celui-là est roi qui exerce réellement le pouvoir. » Cette parole sage et quasi-sainte leur fut opposée avec raison, et la légitimité des Capétiens commença.
Et si cela est vrai , après des siècles de fortune si diverse, après les défaillances de ceux-ci, les désordres de ceux-là, la gloire de beaucoup et Pinfirniité de quelques-uns, est-ce que les derniers débris de la troisième race, dont Pœuvre est achevée, sont bien fondés à se plaindre et à crier à l'usurpation, quand une quatrième dynastie est librement choisie pour reprendre et poursuivre leur tâche ?
La loi, dure peut-être, mais nécessaire que leurs ancêtres ont imposée aux autres, ils la subissent. N'est-ce pas là le signe infaillible de la justice de Dieu?
Ah ! soyons sincères , soyons équitables surtout; envisageons les événements d'un regard calme, ne récriminons pas, n'essayons point de nous insurger contre des faits qui portent une marque supérieure à nos mesquins débats, et sachons nous convaincre, à la vue de tous les changements de dynasties qui s'opèrent, que, suivant le mot de Montesquieu « les rois sont faits pour les peuples, et non pas les peuples pour les rois. »
La race napoléonienne est sortie des entrailles de la nation; elle a greffé son pouvoir sur la meilleure et la plus durable de toutes les gloires ; elle a passé par le creuset de l'adversité ; elle s'épanouit pour le bonheur de tous, initiant le monde à la connaissance du progrès et réglant la forme démocratique qu'a pris le mouvement social.
Voilà sa légitimité et voilà son labeur.
Les anciennes dynasties arrivant à leur heure, étaient légitimes aussi , et la France , cette France qu'elles ont tant contribué à faire, qui s'est agrandie avec elles et par elles^ se souvient avec reconnaissance de leurs éclatants services aussi bien que de leur origine nationale; mais n'y aurait-il pas aujourd'hui injustice et à la
fois ingratitude à méconnaître le caractère sacré de l'avènement napoléonien, et à nier qu'il est la force nouvelle, la force inespérée de la patrie, après en avoir été le salut ?
Quand j'eus terminé,
— Vous avez raison, m'a dit Wolfgang en me serrant énergiquement la main ; c'est là qu'est la vérité, la loyauté , le bon sens , maître des hommes et des choses, comme parle Bossuet. Je ne l'avais pas soupçonné, et je vous sais gré de me le faire connaître. En dehors de là il peut y avoir et j'aperçois des dévouements individuels, des fétichismes enthousiastes, des fidélités touchantes ; il n'y a pas, on ne saurait rencontrer ce principe solide et réfléchi qui, supérieur aux événements, se survit toujours à lui-môme, parce que, avec le cœur et 1,'esprit, il satisfait aussi la conscience.
Tarbes, le ô janvier 1864.
De Pau à Tarbes il n'existe pas encore de voie ferrée. Je n'en suis pas fâché. Un voyage en diligence présente infiniment plus d'intérêt et de distraction qu'un voyage en wagon. On voit plus et mieux; on s'appartient davantage; on a plus d'indépendance pour soi-même et plus d'aliments pour son imagination, à la condition toutefois qu'on aime le pittoresque et qu'on ne soit point trop avare de son temps. Assurément je ne suis pas l'adversaire du progrès, et j'apprécie trèsfort les bienfaits de la locomotive, qui dévore l'espace et supprime les distances; mais il me semble que le plaisir du touriste est presque entièrement gâté par cette rapidité sans frein qui
efface le paysage, éteint la couleur locale, brise le panorama et atrophie jusqu'à la pensée ellemême. Le moyen d'étudier et de rêver, s'il vous plaît, sur ces rails où vous vous sentez emporté sans que le regard puisse se reposer nulle part, sans que l'esprit puisse s'arrêter aux détails charmants d'un tableau à peine entrevu, sans que les méditations intimes de l'àme puissent s'alimenter au spectacle d'une splendeur trop vite disparue? Le chemin de fer vous transporte; il ne vous fait pas voyager.
Au galop de quatre chevaux basques, vifs, alertes, courageux et sûrs, nous traversons un pays vraiment superbe, coupé de mamelons aux flancs desquels la route court en se repliant dix fois sur elle-même; puis nous tombons dans une vallée plantureuse, où les buissons sont faits de lauriers-palmes, qui de temps en temps laissent à leur sommet s'épanouir des roses.
Après quatre heures d'une route enchantée nous arrivons à Tarbes, — une ville bâtie en marbre, dans un pli de terrain au fond duquel murmure PAdour, alimenté par une foule de petits torrents descendus de la montagne.
Comme cité, Tarbes n'offre rien qui intéresse, passionne ou saisisse; mais c'est encore un lieu où Ton aimerait à reposer sa vie. L'air est pur, la campagne est riante et les habitants ont un air franc et bon qui séduit et qui charme. Et puis la ville est assise au pied des Pyrénées, cet amas inouï de montagnes que j'aperçois enfin et que je ne me lasse pas d'admirer:
Oui, ces Pyrénées que je cherche depuis longtemps, je les ai trouvées, Dieu merci. Ce n'était point un mythe, une chimère, une fiction : la réalité vaste, puissante, radieuse et formidable, je l'ai sous la main; je l'embrasse du regard, étonné, frappé d'admiration, plongé dans un abîme de pensées vagues, de rêves sans horizon.
Ces montagnes , tant décrites et jamais dépeintes, courent à d'effroyables hauteurs dans un espace d'environ quatre-vingts lieues, se découpant en flèches de toute grosseur, en dentelures de tout genre, en pains de sucre gigantesques, en doigts levés qui indiquent le ciel , en poings fermés qui menacent la terre, en figures
fantastiques d'hommes ou d'animaux. Elles affectent les formes les plus bizarres, les aspects les plus imposants, les accidents les plus étranges. Tantôt elles se détachent sur le bleu du firmament avec une netteté inconnue aux objets de la plaine ; car dans leurs hauteurs suprêmes dont rien ne trouble jamais la sérénité, Pair est sans mélange. D'ailleurs, les grandes écharpes de neige que l'hiver jette aux épaules des monts isolent très-bien leurs profils. D'autres fois, une armée de nuages vous barre accidentellement la vue. Vous les voyez galoper sur les cîmes les plus humbles ainsi que des chevaux effarés, — heurter un instant après le front insoumis des pics, — puis, se séparant comme sous l'action d'une baguette magique, s'envoler au plus haut des airs avec la vélocité d'un aérostat.
C'est là un tableau sublime qui fera à tout jamais le désespoir du peintre et de l'écrivain.
Je ne m'essaierai pas certes là où tant d'autres, et des plus vaillants, et des plus ingénieux, et des plus habiles, ont échoué.
Je suis allé heurter à la porte de la recette générale, où je croyais rencontrer M. du Commun du Locle, un financier qui cultive l'art avec amour, et dont Nantes, qui Fa vu naître, possède déjà une œuvre admirable de statuaire. Il a pour fils un homme d'un talent fin et gracieux, qui écrit d'une façon charmante et cause comme on ne cause plus. Ce jeune écrivain a été mon collaborateur ; il est encore mon ami, et je m'en applaudis.
M. du Locle achève pour sa ville natale une fontaine monumentale qui sera tout simplement une merveille. Si les receveurs généraux sont artistes avec succès, je demande que les artistes soient receveurs généraux avec opulence.
Je croyais trouver une main que j'eusse alïecteusement serrée ; hélas ! c'était une espérance vaine. Depuis l'an dernier, celui que je cherchais à Tarbes a quitté les Pyrénées pour les Vosges ; il dirige à présent la recette d'Epinal. Tant mieux pour lui ; tant pis pour moi.
A un coin de rue j'ai rencontré une jeune
fille, élancée, rapide, élégante, vêtue d'une mante rouge bordée de noir, avec capuchon de même couleur, encadrant légèrement le visage. Sous ce vêtement on devinait des formes accusées sans être pleines, des contours solides sans être trop riches. Je ne sais pas si la femme était jolie ; mais, ainsi enveloppée, elle me sembla charmante.
J'arrêtai un passant pour lui demander ce qu'était cette apparition gracieuse.
— C'est une grisette, me répondit-il, qui a mis son capulet pour faire plus sa mignonne.
— Et ce vêtement rouge a-t-il une signification locale ?
— Aucunement. Vous en trouverez de bleus ou de blancs à Bagnères; mais c'est de la fantaisie à l'usage des dames étrangères. Ici toutes les jeunes filles et les jeunes femmes le portent rouge ; les femmes âgées ou les veuves l'échangent contre une mante noire. Quant aux montagnards, vous les verrez tous couverts d'amples manteaux bruns, qui les garantissent contre le froid piquant des sommets et les raffales humides des vallées.
Tandis qu'il parlait je suivais de l'œil l'aimable fille, dont le capulet rouge disparut bientôt au détour de la grande place.
Sur cette grande place , où la curiosité me conduisit, plutôt que mon instinct de voyageur, je me trouvai en plein marché, au milieu d'une population nombreuse de montagnards. Le spectacle était animé et d'un aspect saisissant. Pour le décrire permettez-moi d'emprunter la plume de M. Achille Jubinal, un Basque du plus vif esprit, qui a tracé dans un livre heureusement inspiré le tableau des Pyrénées et de ses habitants :
« Il y a à Tarbes deux fois par mois ce qu'on appelle le Grand Marché. C'est un pêle-mêle d'hommes et de choses très-curieux malgré sa vulgarité. Dès le matin on y voit arriver de leurs villages les habitants de la montagne et de la plaine. Quelques-uns viennent de loin. Ainsi l'on y rencontre parfois le Basque avec sa fraîche carnation , son vêtement mi-partie espagnol , mi-partie français ; — le Béarnais en berret bleu, avec sa longue chevelure qui nous reporte à la Gallia comata, ses larges guêtres, son parler sonore , sa face ouverte , vrai type de celle de Henri IV; — le Barégeois avec sa culotte courte,
ses bas de laine , sa bérette conique sur la tête, enveloppé dans sa large cape à dentelures qui pendent comme autant de languettes. Plus loin, juché gravement sur un char à quatre roues dont les essieux crient et dont Pattelage est semblable à celui d'un roi fainéant, l'habitant de Bat-Souriguère ou des sept vallées du Lavedan, gagne lentement la place publique, dans l'attitude d'un vieux sénateur romain qui se rendrait au forum. Presque toujours aussi paraît, à cheval, la soutane retroussée, la cravache d'une main, le tricorne de l'autre, quelque bon curé des environs. »
A la porte de la ville M. Fould possède et habite quelquefois, quand les choses de l'Etat lui permettent le luxe du repos, un ravissant petit cottage, qu'on appelle « le Chalet. » Vraiment, pour un banquier très-millionnaire, un ministre des finances de la première nation du monde, cette demeure est bien modeste, et je ne sais pas si de petits bourgeois de mon pays ou de piètres gentillàtres de ma connaissance, la jugeraient dignes d'abriter leur suffisance.
Connue dimensions, sinon comme style 5 le Chalet de M. Foula m'a rappelé la maison des Grésilières, où la mort cruelle vient de frapper, bien avant Page, M. Billault, — enlevant à la France un de ses meilleurs citoyens, à la tribune Pun de ses plus puissants orateurs, à l'Empereur son premier ministre et Pun de ses conseillers les plus sûrs, à ce temps Pun des plus honnêtes hommes qui aient honoré le maniement des affaires publiques.
J'avais Phonneur de beaucoup connaître M. Billault, qui, depuis quelques années surtout, me prodiguait les témoignages précieux d'une amitié dont j'ai quelque lieu d'être fier. Je suis Pun de ceux qui l'ont approché dans ses derniers jours, et, en le pleurant, je m'étais promis de consacrer une notice biographique à sa mémoire ; mais j'ai appris que son ancien chef de cabinet, M. Albert Huet, un esprit d'élite et un cœur d'or, se chargeait de ce soin pieux, et je m'abstiens. J'y ai regret sans doute ; mais je veux m'incliner devant un droit qui prime de beaucoup ce que je considérais comme un devoir.
Pétais tout enfant lorsque je vis M. Billault pour la première fois. Il était déjà Pun des maîtres de la parole au barreau de Nantes, et sa renommée venait de s'affirmer dans l'affaire judiciaire des trappistes de Meilleraye, où il avait pour adversaire un avocat très-distingué. M. Janvier, que j'ai connu plus tard député et conseiller d'Etat. Mon père , dans l'un des nombreux procès de presse qu'il eut à soutenir, alla lui demander de le défendre. M. Billault ne crut pas devoir se rendre à cette prière ; mais il s'excusa en des termes si aimables et si bienveillants que j'en fus frappé, presque ému. En sortant de son cabinet, fort modeste, mais déjà très-fréquenté, mon père me dit :
— Tu vois ce jeune homme. Par le travail développant une intelligence rare, il est arrivé, à vingt-cinq ans, à être un avocat déjà célèbre. Souviens-toi de lui : il sera un jour un homme politique distingué, un orateur d'élite, et, qui sait? peut-être un grand ministre.
Je n'ai jamais oublié ces paroles, qui contenaient un horoscope destiné à se vérifier entièrement.
Bien des fois dans les luttes de la presse j'ai combattu M. Billault, dont les opinions, avant Février, n'étaient pas les miennes; mais j'ai toujours eu une vive sympathie pour sa personne et une sincère estime pour son caractère. Lorsqu'il m'a été donné de l'approcher, de lui parler, de l'étudier, de le comprendre, je l'ai respectueusement affectionné et cordialement admiré.
D'une taille au-dessous de la moyenne , il portait légèrement incliné un front vaste et ferme, tout chargé de pensées ; son visage était séduisant; sa bouche fine souriait volontiers; son regard doux et vif à la fois avait une singulière éloquence ; l'ensemble de sa physionomie attirait et charmait.
Les formes extérieures reflètent presque toujours et révèlent les qualités ou les défauts d'un homme ; et, pour peu qu'on soit observateur.
sans beaucoup d'étude il n'est pas malaisé de démêler et de définir un caractère à la simple inspection d'un galbe ou d'un profil.
A première vue on aimait M. Billault ; tout au moins, on se sentait attiré à lui. Le charme devenait complet lorsqu'il avait parlé. Sa parole, un peu sifflante ; mais nette et d'une clarté merveilleuse, empruntait à un instinct musical très-développé , un timbre en même temps mélodique et sonore; elle changeait fréquemment de ton et se faisait tour à tour, c'est-à-dire suivant les sujets ou les circonstances, caressante, fière, railleuse, mais toujours honnête, mesurée et convaincue.
A la tribune, M. Billault était un orateur fécond, vigoureux, disert, plein de ressources, sûr de lui toujours et souvent puissant; dans la conversation, c'était le plus aimable causeur qui se pût rencontrer , et le plus spirituel. Interprète fidèle et inspiré de la pensée gouvernementale, on l'admirait alors que sa lèvre ferme et loyale développait éloquemment la grande politique de l'Empereur; mais c'est surtout dans le laisser-aller de l'intimité qu'on apprenait à le bien connaître et qu'on l'appréciait tout entier. A la Chambre, il s'imposait par le prestige
— ilJ'J —
d'un talent arrivé à sa maturité ; dans ta causerie
familière, il se signalait surtout par le trait, la grâce , la vivacité , la bonhomie et l'exquise délicatesse d'an langage toujours choisi. L'entendre, aux heures où il s'épanchait, était un véritable enchantement.
Et tout cela a disparu en une minute, sous l'effort foudroyant d'un impitoyable mal t
Dieu a quelquefois des décrets bien sévères.
Lorsqu'il est entré aux affaires, après décembre 1851, en qualité de président du Corps législatif, M. Billault possédait 4,500 francs de rentes. Lorsqu'il est mort, en octobre 1363, ministre d'Etat, après avoir été successivement ministre de l'intérieur deux fois et ministre sans portefeuille, on a trouvé dans sa succession 5,000 fr. de rentes.
En douze années, il avait économisé un capital de 10,000 fr., cet homme qui avait eu longtemps dans ses attributions les télégraphes et tout ce qui sert le plus sûrement à faire fortune !
A une époque où l'argent joue un rôle si actif
et si général , un tel désintéressement , un semblable oubli de ses propres intérêts, un si complet dédain des richesses , sont bons à signaler, comme un grand exemple, un puissant enseignement, un titre d'honneur, presque de gloire.
Quel héritage rare et précieux dans une famille !
Le Chalet de M. Fould est bâti tout en marbre gris des Pyrénées. Situé au fond de la vallée, les jardins qui lui font suite n'offrent aucun mouvement de terrain; seulement au-delà de ces jardins s'étendent des prairies immenses, finissant là où commence la montagne, et dans lesquelles galopent une troupe de jeunes poulains aux jambes fines et nerveuses.
Au pied de l'habitation coule un torrent, mais un torrent bien sage, qui ne se desséche pas l'été et ne déborde pas l'hiver , un torrent modèle qui orne merveilleusement le paysage sans être jamais un embarras, un ennui ou un danger.
Bagnères-de-Bigorre, le 10 janvier 1864
De Tarbes à Bagnères j'ai repris la voie de fer, dont les rails accouplés sillonneront bientôt toutes les artères des Pyrénées. Mais je doute que ces petites sections contribuent beaucoup, par leur produit, à accroître les dividendes de la Compagnie du Midi. Nous étions jusqu'à deux voyageurs dans le train : Pun des deux ne payait que quart de place , comme militaire ; l'autre était porteur , comme journaliste, d'un permis de circulation. Total, 1 fr. 25 de recette. C'est un peu bien maigre. Enfin !
Comme Tarbes3 Bagncres est bâtie en marbre gris et pavée en cailloux de PAclour. Le marbre est le granit de ce pays • et les cailloux constituent la seule ressource qu'on ait pour consolider le sol de la rue. La ville est, avec cela , d'une admirable propreté , coquette , avenante, bien dressée et du plus gracieux aspect. Seulement on y entend sans relâche le murmure des nombreux torrents qui la traversent : la cour de l'hôtellerie où je suis logé, est incessamment lavée par deux ruisselets qu'alimentent les glaciers de la montagne : au dehors je ne puis faire un pas sans rencontrer des rapides. C'est pittoresque , nouveau et très-amusant.
Du reste, on est ingénieux en cette contrée à utiliser les cours d'eau. A-t-on besoin d'une force motrice quelconque? on s'empare du torrent voisin, qu'on détourne à son profit au moyen d'un lit factice en planches assemblées, et tout est dit. La nécessité change-t-elle ou s'épuise-t-elle? on abandonne le torrent à lui-même sans y prendre plus de garde, et tout rentre dans l'ordre antérieur.
Jl n'est pas de popularité mieux établie que celle dont jouit, dans le pays de Bigorre, M. Achille Jubinal, député de rarrondissement. Lorsqu'on a su que j'étais lié avec cet honorable» représentant du pays, toutes les mains se sont tendues vers moi, tous les visages sont devenus souriants, toutes les portes m'ont été ouvertes. A Phôtel on ne me désigne pas par le numéro de la chambre que j'occupe : on m'appelle couramment « l'ami de M. Achille. » Pour qu'un homme soit tant chéri et si fort estimé dans la contrée où il est né; c'est-à-dire pour qu'il démente cette parole d'il y a dix-neuf siècles : a Nul n'est prophète en son pays, » il faut qu'il soit bien fort et que ses concitoyens soient bien vertueux.
Avant déjeuner ce matin j'ai voulu faire l'ascension du Bédat, une montagne à la racine de laquelle la ville est assise. Il me semblait qu'en vingt minutes j'aurais atteint ce sommet, Pun des plus modestes de toutes les Pyrénées ; j'y ai employé un peu plus d'une heure et demie, tant les distances sont trompeuses à l'œil.
En quittant les Coustous pour gravir le Bédat.
ou se dirige, à travers un labyrinthe qui doit être 3 durant l'été , plein de verdure et de mystère, vers la Fontaine ferrugineuse, audessous de laquelle bouillonnent les Fontaines thermales. De ce labyrinthe, qu'on atteint par des pentes successives et adoucies, on embrasse tout -à-coup du regard la merveilleuse vallée de PAdour. A droite, le premier site qui frappe, véritable cap avancé, c'est le Camp de César, ancienne station romaine qui pouvait contenir quelques mille hommes. On y remarque plusieurs débris des portes décennaire et consulaire.
En face , de l'autre côté de la vallée , un philosophe dont j'ignore le nom, a fait construire, dans une gorge aride appelée la Sierra, une sorte de chatellenie admirablement située, au fronton de laquelle ont été tracés ces mots : Parva sed alta. De là, comme du haut d'un fort, il voit passer à ses pieds le monde et ses orages, et il contemple à son aise le Pic du Midi, qui surplombe toute la contrée, comme un menaçant obélisque.
Entre le Camp de César et la Sierra, la vallée de PAdour est assez resserrée. Un peu plus loin elle s'étend, s'élargit, se développe et arrive à se transformer en une vaste plaine au bout de
laquelle on aperçoit les clochers de Tarbes. Dans l'intervalle on distingue, égrenés çà et là, une foule de villages aux toits rouges ; aux églises pittoresques, dont quelques-unes sont encore garnies de créneaux.
Mais le tableau change si Ton se retourne pour reprendre l'ascension interrompue. Alors ce n'est plus la plaine que l'on contemple : c'est le sombre amphithéâtre des monts ; ce sont les premiers gradins de la grande scène. L'on voit les collines s'élever par étages les unes au-dessus des autres, gonfler leurs croupes au point de les rendre énormes, arrondir leurs contours, amaigrir leurs cimes, les dresser vers la nue comme autant de langues de pierre, et se terminer tout-à-coup (du moins la plus haute d'entre elles) par une sorte de casque formé d'un immense rocher. Ce rocher, c'est la Penne de Lhéris. Il sert de dôme à une verdoyante montagne couverte de féconds pâturages enclavés dans de vieilles forets, et qu'embaument à la fois tous les nombreux produits de la flore pyrénéenne; c'est le Jardin des Plantes de Bagnères.
Un étroit sentier circule autour du Bédat. Ce sont les Allées dramatiques.
Delà encore on possède un admirable tableau.
En face sont les Palomières, qui bornent la vue ; mais retournons -nous : la plaine de TAdour s'étend de beaucoup au-delà de Tarbes, et nous plongeons à travers les brumes et les vapeurs de Phorizon aussi loin que l'œil peut porter.
Un pas encore et Ton avise d'un côté l'Elysée Cottin, de l'autre le frais vallon du Salut.
Montons encore un peu et nous jouirons d'un bien autre spectacle. Du haut du Bédat, de Castel-Mouly et du Monné a l'horizon n'existe plus. Des pitons sans nombre se dressent et surgissent autour de nous. A nos pieds est la vallée de Lesbonne, couronnée de pics affreux, décrètes décharnées, d'aiguilles menaçantes. Du milieu de cet entassement de montagnes se détachent comme des géants , fièrement assis sur de puissantes racines , sur des bases inébranlables, les dominateurs de ces lieux, le Pic du Midi et le Mont-Aigu.
Quels abîmes nous séparent de leurs faîtes ! Que de rochers à franchir pour arriver seulement au cirque, couvert de neige, qui se déroule aux flancs du premier de ces colosses ! Des touristes audacieux ont, il y a quelques années, tenté Tascension de ce côté-là. Ils réussirent à arriver au sommet du vieux Titan ; mais au
prix de quels périls !... L'un deux affirmait, une fois descendu, qu'à plusieurs reprises il avait cru que ses compagnons et lui ne reverraient jamais Bagnères. Et puis, que de torrents ! que de sapins! que de tissures verdoyantes à travers ces masses immenses ! que de prairies chargées de bétail, dont les sonnettes agitées sans cesse troublent pittoresquement le repos de ce paysage de pierres !... C'est PArcadie au milieu de la France ; c'est la vie pastorale en face du désert et de la désolation ; c'est le bonheur peut-ôtre... Du haut du Monné la vue se porte également sur de lointaines montagnes. La seconde chaîne pyrénéenne se révèle au touriste dans sa formidable ampleur ; les glaciers de la Clarabide, de la Pez, de l'infranchissable Maladetta ellemême, apparaissent.
L'aspect des montagnes est spendide, mais prodigieusement froid. Le cœur ne s'y ravive point, non plus l'esprit. On l'admire, mais l'on n'y saurait méditer. Celte immobilité éternelle irrite, au lieu de satisfaire ; elle laisse l'âme incertaine et flottante, loin de la fixer et de raffermir.
La vue de la mer, agitée ou paisible, mais où le mouvement ne cesse jamais, éveille infiniment plus de pensées et soulève des émotions plus fortes. Devant cet horizon immense au-delà duquel le regard perçoit l'inconnu de Pinfini même , on trouve le rêve éperdu , la foi réchauffée, le sentiment d'un vaste idéal, la contemplation profonde et instinctive , la prescience d'un monde parfait, l'instinct de l'adoration ; pour tout dire d'un mot , l'idée triomphante de Dieu .
Mais que parlé-je de foi en ce moment, où les croyances s'affaissent sous l'effort combiné de leurs défenseurs imprudents et de leurs implacables adversaires! Que parlé-je de Dieu quand les libres penseurs le destituent et le suppriment !
La foi, c'est une puérilité gênante, banale, pleine de rides, dont on n'a pas manqué de faire justice et d'affranchir notre vie ; Dieu, un démolisseur l'a dit, « c'est le mal. » Mettonsnous au niveau du progrès et ne croyons plus, n'adorons plus, ne prions plus. Mais que nous
restera-t-il pour nous consoler, nous fortifier, nous servir à la fois de conducteur, de stimulant, de règle et de frein? Il nous restera, parbleu, la lecture des journaux, — ceux qui ont compromis la religion dans les débats amers de la presse périodique , sous prétexte de la rendre plus facilement et plus sûrement victorieuse; ceux aussi qui font profession d'athéisme et prêchent sans contrainte l'abolition de tous les cultes.
Oui , ces choses se passent , et > par une misérable équivoque, Ton ose prétendre que la presse n'est pas libre 1
Elle n'est pas libre. Eh bien ! en vérité, je cherche vainement la liberté qui lui manque; mieux que cela, je ne rencontre pas une seule licence dont elle n'use et n'abuse. Et c'est le mauvais ; parce qu'au bout de ces polémiques ardentes, il est infaillible qu'il se rencontrera ou un nouveau désastre social,, ou un nouveau recours à la force. D'un côté est le péril; il faut bien que de l'autre soit le salut. Mais combien il serait plus sage , pour ne pas être contraint un jour d'employer les voies du salut, de ne pas laisser se développer le péril I
Soyons sincères : la liberté de la presse existe partout — excepté dans la loi. Or, si Ton ne
veut pas modérer la liberté, on doit supprimer la loi. Si on ne veut pas supprimer la loi, on doit modérer la liberté. Là dedans il n'y a pas de milieu. Je ne dis pas lequel il faut choisir ; mais j'affirme qu'il faut choisir. Quand nous avons des armes, servons-nous-en pour nous défendre ; si nous dédaignons de nous protéger et de nous garantir, brisons-les, tout au moins déposons-les. Toutes les généreuses tolérances d'à-présent tournent contre le gouvernement ; aucune ne lui profite. Qu'il les abolisse donc, ou bien qu'il proclame nettement que toute entrave à la liberté de la presse a cessé d'être. S'il se décide pour ce dernier système , c'est-à-dire s'il met en pratique dans tout son développement la théorie de M. Emile de Girardin, un phénomène ne tardera pas à se produire : la presse ne pourra guère être plus injuste ou plus agressive qu'aujourd'hui; mais l'opinion, émue , étonnée , effrayée des exagérations inévitables de quelques écrivains malfaisants, demandera bientôt à grands cris que le pouvoir ressaisisse les rênes et serre de nouveau le mors. Cela arrivera infailliblement , et l'équilibre intérieur, menacé peut-être, se trouvera tout-àfait rétabli. La France est lasse de révolutions :
mais elle caresse volontiers ceux qui les font, sauf à les maudire s'ils réussissent. Elle prend une sorte de plaisir secret à danser sur les volcans, et ne s'arrête que si elle se voit tout près de l'abîme. Eh bien ! de peur qu'elle n'y tombe quand les admirateurs de Robespierre, de Mazzini et de Ledru-Rollin l'y poussent, il ne serait pas mal à propos de lui en faire sonder un peu les profondeurs. Pour cela, la liberté de la presse est un expédient très-rapide et très-sûr. Qu'on y ait recours'une bonne fois, et le pays flagellera rudement de lui-même les méchants qui prétendent l'envelopper dans leurs projets criminels.
Mais je m'égare. Sans le vouloir,, je m'abandonne au courant de la politique militante. Écartons-nous-en bien vite et revenons à nos montagnes.
Demain, j'irai visiter la riante vallée de Campan, l'une des merveilles de ce pays. En
attendant, je veux vous parler d'une grotte qu'on rencontre non loin de Bagnères, et qui mérite une mention. On pénètre dans cet antre en rampant et sous la conduite d'un guide. Il y a là des stalactites qui sont très-curieusement travaillées par le hasard, ce divin artiste. Celles-ci représentent des têtes d'hommes et de femmes ; celles-là des orgues, des chandeliers massifs, des chaires à prêcher. On dirait un palais de fées, tant cela est ciselé avec finesse, fouillé avec art et percé à jour. C'est à peine si les belles ouvrures du moyen-âge pourraient rivaliser avec ces chefs-d'œuvre si délicats et si parfaits.
D'où tout cela procède-t-il ? Insondable mystère.
Près de là se trouve le prieuré de Saint-Paul, où se réfugia jadis l'abbé de Torné, ce prêtre qui manqua son siècle, car il aurait dû naître sous le coadjuteur de Retz, à l'époque du roi des Halles et de madame de Motteville.
« C'est dans ce lieu si frais, si enchanteur encore aujourd'hui, bien que la révolution ait
passé par là, que ce sybarite, qui avait su y réunir tous les agréments et toutes les jouissances de la nature, se retira pendant plusieurs années, dit un chroniqueur.
» Singulière histoire que celle de cet homme singulier ! — Ami intime du prince de Conti, — protégé de Pôvêque de Senlis, Roquelaure, — poussé par madame de St-Julien, femme d'un receveur général, assez dissolue, — lancé enfin dans cette société de ruelles qui sentait l'ambre et le musc, le jeune séminariste de Torné, jusque-là homme de plaisir et de futilités, changea de mœurs tout-à-coup.
y> Un matin, le voilà devenu austère prédicant de morale et de liberté, et, semblable à Gazotte, il se met à prophétiser à toute la vieille cour en talons rouges, le terrible sort qui la menace et l'attend. Ce fut alors par la ville une étrange sensation ; on en parla le soir même à PŒil-de- Bœuf et à l'Opéra. Le lendemain, il était célèbre dans tout Paris.
» Mais bientôt voici 1789 qui accourt, démantelant la Bastille d'un seul coup. L'abbé de Torné se bat d'abord; puis, il conduit le menuet sur cette place où l'on avait écrit : Ici Von danse. Enfin, il devient évéque constitutionnel ;
il se marie ; il divorce ; il prend chaque jour de Popium ; il adore la Raison, signe de son sang des certificats de civisme, et termine sa longue carrière par Tachât d'un moulin à farine, près de Tarbes, afin de devenir, répétait-il en souriant, tfévéque meunier. »
A cette heure, la solitude seule et les troupeaux habitent ce qui reste du prieuré... Parfois aussi quelque touriste y vient traîner sa curiosité, quelque rêveur y vient promener son désœuvrement, en agitant dans son àme inquiète les problèmes insolubles de la vie.
Bagnères-de-Bigorre, le li janvier 1864.
En allant visiter la vallée de Campan, bien digne de la réputation aimable et charmante qu'on lui a faite, je me suis, au milieu du village de Baudéan, trouvé tout-à-coup en pays ami.
Sur une maison de modeste apparence, mais d'une irréprochable propreté, et au sommet de laquelle plane le signe rédempteur de l'homme, mon regard surpris a rencontré deux inscriptions qui m'ont ému en me causant une joie profonde.
La première de ces inscriptions est ainsi conçue :
ICI EST né5 en 1766, LE BARON LARREY