‹ Journal d'un missionnaire au Texas et au Mexique (volume 3)Chapitre 10 sur 33 · TV · texte numérisé non relu

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ils revinrent au nombre de quatre, avec des fusils et des pistolets, voulant, sinon me tuer, du moins m’effrayer. En les voyant venir, je saisis mes pistolets, qui n’étaient pas chargés, j’ouvris la porte, et dirigeai mes armes inoffensives sur la poitrine des deux premiers.

« N’avancez pas, leur dis-je, ou je fais feu ! »

Ils s’arrêtèrent aussitôt, croyant peut-être à un danger sérieux, ou se laissant imposer par mon attitude.

« Si le jeune curé menace de faire feu, dit l’un d’eux à ses compagnons, soyez sûrs qu’il fera feu. »

Ce mot les décida à battre en retraite, et je repris mes planchettes. Cette nécessité de se défendre soi-même explique pourquoi tout le monde, dans l’ouest du Texas, est plus ou moins armé ; encore, faut-il que les armes soient très-apparentes ; autrement, vous risquez d’être insulté par les querelleurs avinés, race qui est fort nombreuse et fort redoutable en ce pays.

Cependant la construction de l’église avançait rapidement : les murailles étaient faites, les maçons travaillaient au clocher, et, sans en attendre 1 achèvement, nous élevâmes les huit piliers destinés à la nef centrale : opération difficile, car il fallait non-seulement ériger perpendiculairement des chênes énormes, mais encore les placer sur des assises en pierres, de deux pieds de haut, et cela, sans machines ni poulie. Heureusement, nous comptions dans la ville un grand nombre d’habitants d’une force herculéenne ; nous les réunîmes, et tous ces bras athlé-

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tiques installèrent les huit piliers sur leurs piédestaux, en une journée, et sans accident. Le progrès rapide de nos travaux éveillait la curiosité et l’intérêt de nos colons; ils s’assemblaient souvent par groupes nombreux, pour admirer le nouvel édifice, et là, entraînés par notre exemple, ils nous prêtaient leurs bras, dès qu’ils pouvaient nous être utiles. Les enfants de l’école, dans l’après-midi, se chargeaient du mortier ; ils allaient chercher à la rivière l’eau et le sable nécessaires pour le composer.

Un jour, l’abbé Dubuis remuait le mortier, vêtu de son pantalon de cotonnade bleue, d’une chemise de flanelle rouge, d’un chapeau sans forme ni couleur ; il était tout parsemé d’éclaboussures de chaux et de plâtre, lorsqu’un jeune négociant irlandais, du nom de Thomas Dowyer, qui passait à Castroville, vint lui demander où était l’abbé Dubuis. L’abbé alla près d’un seau d’eau, se débarbouilla vivement, et relevant la tête :

« Le voici, lui répondit-il; que lui demandez-vous?

— Ah ! répondit le jeune homme en riant, comment pouvais-je vous reconnaître, avec votre figure barbouillée et votre costume multicolore? »

Et, en sa qualité d’Irlandais, c’est-à-dire de catholique pieux et généreux, il donna dix piastres pour notre église. En dépit de ces dix piastres inespérées, à mesure que le monument s’élevait, notre bourse diminuait dans la même proportion. L’abbé et moi, nous étions forcés par économie de travailler sans ouvriers, et nous fîmes seuls

la plus grande partie des toits et des fenêtres. Quand nous ne pouvions nous passer d’un manœuvre, nous le payions souvent avec un de nos habits, une de nos paires de souliers, un de nos pantalons ou une de nos chemises. Je vendis mon fameux cheval de quinze francs, qui était dans les bois depuis plusieurs mois, et cet argent paya quelques journées d’ouvriers. Nous parvînmes ainsi à achever notre église au bout de trois mois, sans faire de dettes, ce qui est presque un miracle aux États-Unis, où les souscriptions charitables sont aussi illusoires que nombreuses. Pour cacher à l’intérieur les soliveaux du toit, je les tapissai de manta, coton écru très-fort, et je peignis dessus des rosaces gothiques, dont l’effet était superbe. Pour comble de bonheur, nous trouvâmes plus tard, à Galveston, des vitraux représentant l’histoire de saint Louis et des portraits de quelques princes de la maison de Bourbon. Ils s’adaptaient merveilleusement aux dimensions de nos fenêtres, et comme notre église était dédiée à saint Louis, il était impossible de faire une rencontre plus heureuse.

Enfin, le jour de Pâques 1 850 arriva, c’était le cinquième que nous passions loin de la France ; notre église parut dans tout son éclat, entièrement achevée, et la messe y fut célébrée solennellement. Ce fut un événement dans tout le pays. Cette église nous avait coûté environ 3,300 francs, et elle en valait certainement plus de 40,000. Aussi, àSan-Antonio comme â Castroville,

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la modicité de la somme employée étonna tout le monde : on venait voir l’église par curiosité, et l’on ne comprenait pas qu’elle pût être aussi grande et aussi belle.

Ce succès dépassait toute espérance, mais il avait usé ce qui nous restait de forces. Les voyages continuels, les fatigues, les privations de toute sorte, la misère, avaient profondément altéré notre santé; la construction de l’église acheva de la ruiner. Nous crachions le sang : mon confrère, plus âgé, plus aguerri, plus robuste que moi, avait mieux résisté et pouvait encore faire sa besogne; mais j’étais tourmenté par une toux continuelle et par des rhumatismes aigus ; je ne pouvais rester cinq minutes à genoux sans défaillir, et des spasmes nerveux, revenant sans cesse, m’empêchaient de célébrer le saint sacrifice quotidiennement. Alors, pour ne pas tomber dans des langueurs incurables et traîner inutilement un corps embarrassant, comme avait fait le pauvre abbé Chanrion, nous résolûmes tous deux de retourner en France, pour demander au sol natal le repos et y retrouver la santé perdue. Ce n’était pas fort aisé, car nous étions sans argent; mais nous savions y suppléer, et après tout, sans argent, un voyage n’est pas plus impraticable que la construction d’une église. Il ne restait plus qu’à obtenir le consentement de notre évêque, et nous croyions pouvoir y compter. Le départ fut renvoyé à la semaine qui suivait les fêtes de Pâques. Je devais me rendre le premier à San-Antonio, pour confesser

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et faire remplir le devoir pascal aux Allemands et aux Alsaciens de la ville et des environs; je devais aussi vendre quelques effets qui me restaient afin de me procurer quelques ressources pour le voyage, et en attendant l’abbé Dubuis.

Mes préparatifs furent bientôt terminés, et je dis adieu à cette colonie, où j’avais supporté tant de peines, où j’avais quelquefois versé des larmes secrètes, où j’avais aussi éprouvé de grandes consolations et de grandes joies, à la vue du bien qui se faisait par mes mains. Ce bien n’était pas seulement religieux et moral : il était même matériel. Nous avions décidé Charles à établir à Castroville un vaste magasin qui contenait toutes sortes de marchandises et d’ustensiles à l’usage des colons : auparavant, ceux-ci allaient tout chercher à San-Antonio, où ils payaient chaque chose beaucoup plus cher. La construction de l’église prouva aux colons qu’ils pouvaient à peu de frais remplacer leurs misérables cabanes par des maisons de pierres, bonnes et solides, et cet exemple les convainquit si bien, que la valeur des terres augmenta du triple, ce qui les enrichit presque tous, car presque tous possédaient des étendues de terrain assez considérables. Nos connaissances théoriques et nos conseils avaient été aussi très-utiles à l’agriculture; le maïs était mieux cultivé, chaque pied portait deux ou trois épis; chaque épi portait 800 à 1 ,400 grains, ce qui faisait en moyenne deux ou trois mille pour un; entre les sillons, on récoltait des

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melons et des pastèques qui se vendaient, à San-Antonio, cinquante centimes la pièce. On commençait à semer du froment, qui venait bien, et l’on plantait une grande variété de légumes aussi utiles que productifs. En revanche, les essais de plantation de la vigne n’avaient pas réussi : les grandes sécheresses la faisaient périr^ mais des greffes de vigne européenne portées sur des ceps sauvages avaient donné d’heureux résultats. La confiance et la joie animaient les habitants, qui voyaient leur bienêtre s’accroître, la colonie prospérer et grandir.

En me séparant de ma pauvre cabane, qui, ouverte à tous les vents, laissait pénétrer la pluie, pousser les herbes, fourmiller les insectes, je ne pus retenir mes larmes : des soupirs d’attendrissement oppressaient ma poitrine. En regardant une dernière fois le hamac qui pendait sous la galerie, ce hamac où je m’étais si souvent endormi sous un ciel étoilé, je pensai aux longues rêveries qui me rendaient si chère l’heure du silence, du repos et de l’obscurité, à la brise chargée de parfums forestiers qui venait rafraîchir mon front brûlant, à la voix plaintive de l’oiseau de paradis ou de la veuve, comme l’appellent quelques habitants du pays, dont le cri monotone et mélancolique dominait les longs murmures de la rivière et du feuillage. En disant adieu à la tombe solitaire de l’abbé Chazelle, en m’agenouillant encore une fois sur les résédas touffus qui la couvraient et l’embaumaient, je pleurai comme un enfant et je son-

geai que mes mains n’y répandraient plus leurs soins assidus, ni ma bouche ses meilleures prières.

Je ne quittais pas, sans la regretter, cette nature vigoureuse, luxuriante et torride, au sein de laquelle j’avais trouvé des scènes, des épisodes, des émotions et des sentiments, si divers, si rapides, si nombreux, que chaque année me semblait avoir eu la durée d’un siècle, tant mes jours, mes heures, mes minutes avaient été remplis. Je dis même adieu aux animaux domestiques qui avaient vécu près de moi , à ces honnêtes compagnons de la vie quotidienne ; j’ embrassai tout ce qui m’entourait dans un regard suprême, où je mis tout mon cœur; puis, je montai à cheval, allant lentement, m’arrêtant à chaque endroit où je rencontrais le souvenir d’une action, d’une chose, d’une pensée. Je traversai une dernière fois cette petite rivière de la Médina, gracieuse, pleine de caprices et de détours, coulant tantôt impétueusement et avec fracas sur un lit de rochers, tantôt nonchalamment et silencieusement sous un dôme de verdure. Je saluai encore ces vastes prairies et les chevreuils qui y prenaient leurs ébats; je crois que je regrettais même les serpents à sonnettes qui m’avaient si souvent effrayé.

J’étais devenu un véritable enfant des solitudes et des bois; j’avais pris, dans le nouveau monde, des habitudes de vie nomade; je m’étais accoutumé à cette existence de grands labeurs; je n’étais plus l’homme de la société européenne, et la France m’allait appa-

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raître comme un pays trop civilisé, trop prosaïque, trop contraire à mes goûts un peu sauvages. On dirait quela moitié de la vie de l’homme se passe à regretter l’autre moitié. Pourtant, mon cœur battait avec violence, quand je songeais à mon pays , à ma famille, à mes amis.

L’abbé Dubuis vint, au bout de quelques jours, me rejoindre à San-Antonio, non sans avoir couru encore un danger. Un maçon de Castroville avait demandé en mariage une jeune fille qu’on lui avait refusée par la simple raison qu’elle était promise et fiancée à un autre. Il déclara à l’abbé, que, s’il célébrait le mariage de la jeune fille avec son rival, il nous tuerait, lui et moi. L’abbé eut beau lui faire remarquer que nous n’avions pas à régler les affaires de cœur ; que nous ne pouvions pas refuser notre ministère à ceux qui le demandaient et qui n’en étaient pas indignes , cet homme ne voulut rien entendre. Le mariage se fit pourtant, et le lendemain matin, l’abbé Dubuis partit pour San-Antonio, escorté par quelques colons armés. Au gué de la Médina, il vit sur l’autre rive le maçon, armé aussi jusqu’aux dents, prêt à faire feu sur le premier qui avancerait. Pour éviter un accident, il résolut avec ses compagnons de traverser la rivière sur un autre point. Le maçon, comprenant la manœuvre, courut au galop vers un endroit de la route où l’abbé était obligé de passer. Les colons voulaient accompagner l’abbé jusqu’à San-Antonio; mais, au bout de quinze milles, celui-ci les congédia, ju-

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géant leur secours inutile, ou craignant une collision sanglante. Cependant il plongeait ses regards dans chaque broussaille et dans chaque bouquet d’arbres. Arrivé au rancho de la Leona, il pensa que le fourré qui borde ce petit creek était favorable au projet criminel de son ennemi, et par prudence il le traversa au grand galop. Il avait deviné juste : le maçon était dans le bois, mais, n’attendant pas sitôt l’abbé et le voyant tout à coup passer si vite, il n’eut pas le temps de l’ajuster.

Arrivé à San-Antonio, l’abbé me dit, en descendant de cheval :

"^Ne sortez pas , ou vous êtes un homme mort !

— Eh bien! qu’y a-t-il maintenant? lui demandai-je d’un air inquiet.

— Il y a que votre ami le maçon (le même que j’avais entendu chanter, peu de jours après mon arrivée, à San- Antonio) veut vous tuer, et que je l’ai échappé belle.

— Voilà une très- vilaine idée de la part d’un ancien ami. »

L’abbé me raconta son aventure ; par prudence, nous nous contentâmes de ne sortir que de jour seulement et par nécessité.

Faute d’argent, nous dûmes gagner Lavaca à pied. Moyennant quelques piastres, deux Mexicains s’engagèrent à porter sur leurs lourdes charrettes nos malles et nos provisions. Un jeune Français, qui retournait en France, se

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joignit à nous ; il était enchanté de cette vie aventureuse et libre que nous allions mener, et qui avait pour lui le charme de la nouveauté et de l’imprévu. Je savais par expérience combien l’intempérie de l’air, les sables et les mauvaises routes rendent ces sortes de courses pénibles et fatigantes. J’étais mauvais marcheur et je redoutais de faire près de cent lieues à pied, sous un ciel qui semble être de feu, même au mois de mars. Pour l’abbé Dubuis, c’était une bagatelle.

Le premier jour, nous campâmes sur la lisière d’un bois, où se trouvaient plusieurs mares d’eau pleines de canards. J’en tuai cinq à coups de fusil. Nos Mexicains avaient eu soin d’apporter une marmite; chacun de nous s’ingénia de son mieux pour préparer le dîner. L’un était chargé d’entretenir le feu ; un autre, de plumer le canard ; le soin de la cuisine me fut dévolu, et nous fîmes un excellent dîner, qui, joint à la gaieté et à la bonne humeur de mes compagnons, me permit d’oublier les fatigues du jour. Le lendemain, nous avions à traverser le creek de Calavera, qui coule dans un ravin profond et escarpé : notre compatriote, fatigué, était resté couché dans une de nos charrettes; l’abbé et moi, arrivés sur l’autre bord, nous regardions avec anxiété les bœufs escalader péniblement la montée : tout à coup, la cheville qui retient le timon se casse, et la charrette est précipitée dans le ravin, tandis que les bœufs continuent tranquillement leur chemin. Notre compatriote, qui était étendu sur les malles, en fut

^quitte pour la peur. Nous campâmes près du San-Antonio. Nos Mexicains firent des lignes, je ne sais avec quoi, et prirent trois énormes poissons, je ne sais comment. Nous avions ainsi de l’abondance et de la variété dans nos repas.

Le cinquième jour, au lever du soleil, nous étions dans un bois magnifique de cèdres odorants ; l’air était frais et pur. L’abbé et moi, nous faisions, comme de coutume, notre méditation en marchant. Je vis sortir du milieu des broussailles un petit oiseau qui ne pouvait voler; je le pris sans difficulté et le montrai à l’abbé Dubuis, qui l’examina et vit sur l’épiderme de sa langue une excroissance de peau dure qui l’empêchait de manger. L’abbé, faute d’épingle, prit une épine et lui enleva fort adroitement cette excroissance, lui fit avaler quelques gouttes d’eau et lui donna la liberté. Le pauvi’e petit oiseau se sentit immédiatement soulagé et se mit à voltiger aussitôt dans les bois, en poussant de petits cris de contentement.

Le sixième jour était un samedi. Nous avions une grande prairie à traverser, dans laquelle on ne voyait ni arbres, ni broussailles ; avant d’y entrer, nous fûmes obligés de recueillir du bois pour le campement de la nuit. Nos provisions de bouche étaient à peu près épuisées, notre bonne humeur s’était un peu calmée, et la route nous parut d’une longueur horrible. L’eau nous manquait, et, pour souper, nous n’avions qu’une boîte de sardines et dufro-

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mage en guise de pain. Au moment de m’étendre sur l’herbe pour dormir, l’abbé Dubuis me dit :

« Fumez donc une pipe, cela vous désaltérera, et nous causerons. »

Je trouvai ce genre de rafraîchissement pitoyable, et je m’endormis.

A une heure du matin, l’abbé me réveilla, en me disant :

« Partons maintenant, afin de pouvoir dire la messe de bonne heure.

— Mais que vous prend-il donc? Vous êtes comme le Juif errant, vous ne pouvez jamais rester tranquille : à peine arrivé, vous voulez déjà partir.

— Non, mon cher, vous vous trompez; vous avez dormi au moins trois heures, il est une heure du matin et nous avons encore une dizaine de lieues à faire avant d’arriver à Victoria, et comme nous avons faim et que nous sommes dans un costume peu élégant, il est plus convenable d’arriver avant l’heure ordinaire de l’office. »

Je cédai à ces raisons etnous nous mîmes en route. Après deuxheures de marche, nous atteignîmes le bois qui borde le Coleto. Ce bois semble planté dans le sable ; nous enfoncions jusqu’aux genoux, ce qui était un surcroît de fatigue. Le Coleto nous apparut peu après ; sa largeur était effrayante, et je craignais qu’il ne fût d’une profondeur proportionnée. L’abbé, sachant nager, passa le premier ; l’eau lui venait à peine au-dessus du genou. Les rivières au Texas sont fort trompeuses : en prenant une carte exacte

et détaillée, on dirait que c’est le pays le mieux arrosé du monde; je crois qu’il en est, au contraire, le plus sec. Je trouvai l’eau très-froide, et le sable me coupait les pieds. Enfin, aux premières lueurs du jour, nous entrâmes dans la plaine qui avoisine Victoria. Les poules de prairie, au vol pesant et bas, s’échappaient à notre approche, en poussant un cri singulier; ce furent les seuls êtres vivants que nous aperçûmes.

A six heures du matin, nous arrivions à la forêt du Colorado ; nous rencontrâmes des waggons américains • leurs conducteurs parurent fort étonnés de voir â pareille heure deux prêtres voyageant à pied dans ces régions. Nous traversâmes le Colorado en bateau ; en quelques minutes, nous étions à la chapelle de Victoria où nous célébrâmes la messe. Le curé était ce compatriote qui vint nous voir à Castroville et qui m’accompagna â Braunfels : nous passâmes la Journée avec lui, et le soir, l’abbé et moi, nous allâmes rejoindre nos Mexicains et nos bagages dans la plaine de Lavaca. En quittant Victoria, trois routes étaient devant nous ; nous étions embarrassés de savoir laquelle nous devions prendre ; le vent soufflait avec une telle violence, qu’il balayait les chemins et effaçait les traces des roues. A tout hasard nous nous engageâmes dans une de ces trois routes : au bout d’une heure, cette route s’enfonçait dans un bas-fond inaccessible au vent ; elle était sillonnée de nombreuses traces de roues; mais nos voitures n’y étaient pas. Nous

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en conclûmes que nous nous étions trompés de chemin, et, coupant à travers la prairie, nous allâmes à la recherche de nos compagnons de voyage. La nuit arrive; un feu brille au loin, nous y allons, et nous trouvons notre jeune compatriote et les Mexicains occupés à faire une fricassée avec des poules de prairie qu’ils venaient de tuer. C’était la dernière nuit que nous couchions dans la prairie, et cette idée augmenta notre bonne humeur.

Les pipes s’allument, les causeries s’animent; enveloppés de nos couvertures, les yeux tournés vers le firmament, nous chantons en chœur les cantiques et les souvenirs d’enfance qui se présentent à notre esprit. A deux heures du matin, nous cessons nos chants pour continuer la route ; mais quelle ne fut pas notre surprise, lorsqu’ en nous levant nous vîmes autour de nous, des Américains, des Irlandais et des Mexicains, qui s’étaient approchés pour nous entendre chanter; près d’eux, nous aperçûmes un vrai troupeau de bœufs et de chevaux qui faisaient cercle et qui avaient été,,sans doute attirés également par nos chants. J’appris alors que nous avions campé près d’une mare d’eau, où se reposaient ordinairement les voituriers pour abreuver leurs animaux. Vers dix heures du matin, nous arrivâmes près d’une autre mare d’eau noire, boueuse et infecte, appelée chocolala sans doute à cause de sa couleur; c’est aussi un lieu ordinaire de campement. Nous nous y ar-

fêtâmes ; de toutes nos provisions, il ne nous restait qu’un peu de fromage qu’il nous fallut arroser de cette eau mauvaise pour nous désaltérer : elle nous servit pourtant à faire notre café. J ai rarement fait un dîner plus désagréable que celui-là. Les quolibets n’y manquèrent pas. Le soir, nous soupions à Lavaca, et le lendemain, nous faisions voile pour Gai veston.

Notre évêque ne consentit pas à perdre à la fois deux missionnaires ; il avait plus que jamais besoin de monde, car plusieurs prêtres étaient morts, et le choléra venait encore d’en emporter un à Indian-Point. Il permit cependant à 1 un de nous de partir et à l’autre de prendre du repos. Comme j’étais le plus malade, le plus jeune et le moins nécessaire, que des raisons de famille m’appelaient d’ailleurs en Europe, et que je promettais de revenir bientôt, l’abbé Dubuis se résigna à rester, et s’en alla à la Nouvelle-Orléans collecter un peu d’argent pour avoir une cloche digne de notre nouvelle église. Le bon évêque, qui ne possédait que 25 piastres, m’en donna 15, et y ajouta un effet de 200 francs, pour mon voyage. Pauvre évêque ! il devait faire lui-même un voyage dans l’intérieur du Texas, et il se privait du nécessaire pour aider un de ses prêtres à demander au pays natal une santé perdue sur le sol étranger.

J allai à la Nouvelle-Orléans où je trouvai des secours parmi mes confrères. Je remontai le Mississipi jusqu’au Cairo ; puis, 1 Ohio jusqu’à Cincinnati. Je traversai le lac

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Érié, en compagnie de six cents méthodistes de tout âge et de tout sexe, qui revenaient d’un camp-meeting, et continuaient sur le bateau à vapeur leurs exercices religieux et leurs prédications. Je visitai les belles et imposantes cascades du Niagara, qui ne sont pas flattées dans les tableaux qu’on en a fait, car elles se refusent à toute description. Je mis le pied au Canada, et m’embarquai à New-York pour l’Angleterre.

Après quatorze jours de traversée, j’étais à Southampton. Je vis Londres pour la première fois, mais n’eus pas envie de m’y arrêter. Je m’embarquai de nouveau, et le même soir, je saluais les côtes de F rance. Avec quel transport je débarquai à Boulogne ! Je foulais enfin avec bonheur cette terre chérie! je me retins pour ne pas embrasser les douaniers ou les gendarmes, car c'étaient les premiers Français que je rencontrais. Je passai quelques heures au milieu d’une famille, à qui j’étais recommandé, et qui me combla des soins les plus touchants, des attentions les plus délicates; je ne m’attendais pas à cette bienveillante et cordiale hospitalité ; j’en fus aussi surpris qu’ému. La France est le pays, où le tact, la délicatesse et toutes les qualités du cœur atteignent leur apogée. J’étais étonné d’entendre tout le monde parler français ; ma langue maternelle était devenue presque étrangère à mes oreilles. Deux jours après, j’arrivai à Lyon. 11 était dix heures du soir, quand je sonnai à la porte de ma mère •. comme le cœur me battait !

« Qui est là?

— C’est moi.

— C’est Emmanuel ! »

Et nous tombâmes dans les bras l’un de l’autre, avec des larmes de joie. Les baisers d’une mère sont doux à tout âge. Le lendemain, je me présentai à mes parents et à mes amis; mais je fus obligé de leur dire mon nom et de leur affirmer mon identité, pour qu’ils se décidassent à voir, dans l’homme hâve, jaune, aux joues creuses, aux tempes ridées, qui était devant eux, le jeune homme qui les avait quittés avec une figure fraîche et une mine passable : je n’avais été reconnu que par le cœur de ma mère !

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