‹ Journal d'un missionnaire au Texas et au Mexique (volume 3)Chapitre 9 sur 33 · CHAPITRE VIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIL

Assassinats à San-Antonio. — Les Rangers. — Une partie de plaisir. — Une menace qui n’a pas de suites. — Trop de citrouilles et pas assez à manger.

— Une nuit d’hiver. — La veille de Noël. — Manière de bâtir une magnifique église à bon marché. — Une victoire facile. — Départ de Castroville.

— Mes adieux. — Un ami devenu ennemi. — Voyage à pied dans les prairies. — Arrivée en France.

Dès le lendemain, je me rendis à Castroville. Sur ma route, je rencontrai un de mes paroissiens, qui fut assassiné dix minutes après cette rencontre : l’assassin lui vola son cheval qui ne valait pas quarante piastres. San- Antonio était renommé pour les assassinats; chaque nuit, dans les faubourgs, les Mexicains faisaient jouer leurs couteaux ; les Américains, leurs revolvers; le sang coulait à chaque instant.

Un jour, un cavalier, à moitié ivre, armé jusqu’aux dents, entra dans un bar-room (espèce de café), pour boire de l’eau-de-vie ; le garçon lui demanda s’il avait de l’argent ; le cavalier, offensé de la question, prit pour toute réponse son revolver et fit feu : la capsule seule pai’tit. Alors le garçon, saisissant un énorme couteau, bondit sur son adversaire et lui ouvrit la poitrine en

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deux endroits; puis, il mit à la porte le cheval et le cadavre.

Une autre fois, un presbytérien, se sentant un vif désir de tuer quelqu’un, entra chez un ministre de sa religion et lui tira deux coups de pistolet, qui, par bonheur, n’atteignirent que son chapeau. Un matin, comme j’allais dire la messe, un Mexicain, qui balayait le seuil de sa maison, envoya, sans prendre garde, un peu de poussière à un Américain qui passait : l’Américain tira son couteau, se jeta sur le malheureux sans défense, et lui fit à la tête et aux épaules dix-sept blessures graves. Ces faits n’avaient rien d’exceptionnel; ils étaient fort communs et presque journaliers.

La plupart des meurtres étaient commis par les rangers, volontaires de l’armée américaine, qui, licenciés après le traité de Guadelupe-Hidalgo, s’étaient engagés au Texas, pour faire la chasse aux Indiens : c’était le rebut de la société et tout ce que la nature humaine fournit de plus hideux et de plus dégradé. Ces hommes sanguinaires, sans foi ni loi, massacrèrent toute une partie de la tribu des Lipans, qui campaient tranquillement près de Castroville. Ils ne laissèrent en vie ni les femmes ni les enfants. Ils dépouillèrent tous ces cadavres de leurs costumes; la moitié des bourreaux s’en revêtit, et ils simulèrent une petite guerre. Un colon, qui était à la recherche de ses bestiaux, entendit les détonations des armes à feu, vit de loin le combat et crut que c’était une

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attaque réelle des Indiens; les habitants de Castro\ille s’émurent, s’armèrent, firent des patrouilles jour et nuit et barricadèrent la \ille. Ce ne fut que deux jours après que l’on apprit la vérité. Les rangers étant devenus le tléau des colons, on les remplaça, en 1850, par des troupes régulières. Ces troupes, il est vrai, furent pour le pays une protection morale plutôt qu’efficace, leur nombre étant toujours insuffisant. Leurs camps se composaient ordinairement d’une compagnie de dragons et d’une compagnie d’infanterie; ces compagnies étaient censées compter soixante hommes chacune, mais quelquefois il n’y en avait pas six sous les drapeaux. Les mauvais traitements, qu’on leur infligeait, les faisaient déserter avec armes et bagages.

San-Antonio était le quartier général de l’armée du Texas. J’y vis une fois une revue, sur la grande place, où de distance en distance on avait planté des guidons pour les manœuvres. La musique se composait de douze instruments ; l’état-major et les officiers comptaient huit personnes; l’armée se composait de... quatre hommes, y compris un sergent. On fit comprendre au général le ridicule d’une pareille revue, et depuis il n’en passa plus d’autres du même genre. Il y avait des camps où la cavalerie manquait absolument ; alors, on mettait l’infanterie à cheval pour courir après les Indiens, si la nécessité l’exigeait. Ces hommes, pour la plupart, avaient toutes les peines du monde à se tenir en selle et ne pouvaient

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se servir de leurs armes, tant qu’ils restaient à cheval. Sur les bords du Rio-Grande, une fois, peu s’en fallut que les Indiens ne fissent prisonnière une de ces compagnies d’infanterie montée, comme on les appelle. La meilleure protection pour les colons était donc de no jamais marcher sans porter de bonnes armes avec eux.

Je trouvai à Castroville une lettre de l’abbé Dubuis qui me priait d’aller le rejoindre à Braunfels, où il faisait bâtir une église en bois. Je confiai notre maison à Charles et retournai à San-Antonio, où je laissai mon cheval. Afin d’éviter les mésaventures du voyage, je pris la poste, qui, pour cette course, était une assez bonne voiture. A mon grand étonnement, j’arrivai à Braunfels sans inci-

dent fâcheux.

Je passai trois jours avec mon confrère, que j’aidais dans ses travaux, nous nous racontions l’un â l’autre ce que nous avions fait durant notre séparation, et combinions ensemble la prompte érection de notre future église. Le troisième jour, l’abbé vint en souriant m’annoncer qu’il allait me procurer une vraie partie de plaisir : une excellente occasion, disait-il, pour retourner à San-Antonio sans qu’il nous en coûtât un centime. J’acceptai aveuglément, et ne lui demandai pas quelle était cette occasion agréable et économique. A cinq heures du soir, nous avions terminé nos affaires ecclésiastiques à Braunfels. L’abbé Dubuis me dit qu’il lui restait deux baptêmes à faire dans une cabane, sur la route de San-Antonio, à

trois milles de là; qu’il irait à pied et qu’il nous rejoindrait en passant. Moi, je devais partir avec une famille alsacienne, qui conduisait une charrette chargée de volailles : la charrette me transporterait ainsi avec les poulets.,

L’abbé Dubuis partit le premier.

Un peu avant le coucher du soleil, je vis arriver la charrette : c’était un misérable véhicule, tout disloqué, traîné par un cheval d’une telle maigreur, qu’il pouvait à peine se tenir sur ses jambes. Cette vue me fit regretter ma trop grande confiance dans les surprises que me ménageait mon confrère; je trouvais cette occasion-là fort piteuse, et regrettais de n’avoir pas pris la poste pour m’en retourner; mais il était trop tard, et je me résignai à monter dans la charrette. La route était mauvaise ; les chemins défoncés parles grandes pluies avaient été subitement durcis par les feux du soleil, et les ornières étaient comme pétrifiées ; de sorte que chaque pas du cheval amenait un cahot insupportable. Ne pouvant y tenir, je descendis et marchai. Arrivés dans un bas-fond, cheval et charrette s’embourbèrent dans une fondrière, et nous fûmes obligés d’y entrer aussi, pour les en sortir. La femme tirait le cheval; l’Alsacien et moi, nous poussions les roues. Cette opération accomplie, j’étais dans un état de malpropreté tel que j’aurais bien eu besoin d’un second tonneau d’eau pour me décrotter. Je continuai de marcher, en maugréant un peu

contre les occasions de l’abbé Dubuis, et me promis bien de ne plus en profiter. L’abbé, son baptême fait, était reparti sans nous attendre. A minuit, j’aperçus en travers du chemin deux ombres qui ressemblaient à des cadavres.

« Qui est là ? m’écriai-je en anglais.

— Ami ! me répondit la voix bien connue de l’abbé.

— Eh bien ! que faites-vous donc là, étendu de cette manière ?

— Je dormais en vous attendant.

— Eh bien! je vous remercie de votre occasion, elle est belle ! J’ai été obligé de venir à pied, cette rosse, qui traîne les poulets, ne pouvant me traîner : c’est ça que vous appelez une partie de plaisir. »

L’abbé écouta mes plaintes en riant aux éclats. Ne pouvant me fâcher, je l’imitai. 11 y avait avec lui un Allemand d’une longueur démesurée, qui se réveilla au hruit de la charrette. Le cheval fut dételé, et nous campâmes. L’Alsacienne nous servit un souper de viandes froides; puis, quoique privés de couvertures, nous nous endormîmes sur l’herbe.

Le lendemain, nous fîmes, sur le Cibolo, une halte pour déjeuner; ensuite, l’ahbé, l’Allemand et moi, nous continuâmes notre route à pied. Nous étions alors à la fin du mois d’août : la chaleur était excessive, et la sueur ruisselait abondamment sur tout mon corps. D était environ midi, lorsque nous arrivâmes à San-An-

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tonio. J’étais exténué de fatigue et j’avais les pieds tout écorchés. Une heure après, l’abbé Dubuis vint m’annoncer qu’il avait une autre occasion pour aller à Castro ville sans payer, et qu’il m’engageait à en profiter avec lui. Je le remerciai vivement, sachant à quoi m’en tenir sur ce qu’il appelait des parties de plaisir ; je lui dis seulement qu’ayant un cheval à ma disposition, je parti rais dès que je serais un peu reposé. A cinq heures, je me mis en route, tout seul, un peu contrarié de voyager encore de nuit ; mais, à cause de notre école, je n’aimais pas m’absenter de Castroville, lorsque l’abbé Dubuis n’y était pas, de sorte que je ne couchais presque jamais à San-Ântonio.

Dans la plaine, je fus rejoint par mon confrère qui était dans une belle voiture emportée par deux magnifiques chevaux ; il passa devant moi comme un éclair, en me faisant signe de le rejoindre : je mis mon cheval au grand galop pour le suivre. En quelques minutes, nous arrivâmes au creek de la Leona. Dans la voiture, il y avait, avec l’abbé, un docteur européen et un colon de Vandenberg, qui, au moral, comme au physique, ressemblait à don Quichotte de la Manche. Nous soupâmes tous les quatre, au bord de l’eau ; le docteur repartit pour San-Antonio avec sa voiture ; l’abbé et le colon restèrent pour attendre un Alsacien qui devait passer avec une charrette traînée par des bœufs. L’Alsacien arriva ; sa charrette était chargée de caisses et de sacs

de maïs : l’abbé et le colon se mirent dessus, et je les accompagnai sur mon cheval. La nuit venue, on détela les bœufs pour les laisser paître, et, après avoir fait une légère collation avec des pastèques et du fromage, nous nous endormîmes jusqu’à minuit.

Sur l’invitation de mon confrère, lorsque nous nous remîmes en route, mon cheval fut attaché derrière la charrette et je montai près d’eux sur une caisse de savon. Cette charrette était faite tout bonnement avec deux arbres attachés sur deux essieux ; les caisses et les sacs étaient entassés sans ordre les uns sur les autres, de sorte qu’il me fut très-difficile de trouver une position, sinon commode, du moins supportable; je ne rencontrai partout que des angles qui m’entraient dans les reins, ou qui me brisaient les membres à chaque cahot; de plus, je sentais également que ma jambe droite était exposée à une température par trop fraîche.

« Il y a des courants d’air dans cette voiture , dis-je à l’abbé Dubuis.

— Ce n’est pas étonnant, me répondit-il, puisqu’elle n’a pas de fond. »

Je me baissai alors pour savoir d’où provenait cette fraîcheur inusitée, lorsque tout à coup je reçus une bonne quantité d’eau sur la figure. C’était le mot de l’énigme. Il y avait près de moi une barrique d’eau, bouchée avec de la paille : le bouchon était parti, et chaque cahot m’envoyait une petite douche sur la jambe.

Enfin, nous arrivâmes à Castroville, et, le premier dimanche qui suivit notre retour, nous assemblâmes les colons, après la messe, pour leur faire promettre que chacun apporterait les matériaux nécessaires à la construction de l’église, et pour prendre de notre côté l’engagement de commencer la besogne, dès que les pierres et le bois seraient arrivés. C’était l’été , les colons travaillaient encore à leurs récoltes et ne pouvaient s’occuper sérieusement des pierres de l’église ; l’abbé Dubuis profita de ce moment de loisir forcé, pour aller chercher, à Gonzalès, petite ville de l’intérieur, où résidait un de nos confrères, un repos de quelques jours, dont il avait un extrême besoin, et qu’il ne pouvait goûter à Castroville, où il était sans cesse obsédé par les habitants. En l’attendant, je repris mes occupations ordinaires, c’est-à-dire l’instruction des enfants de l’école et l’administration des sacrements dans toutes les colonies de la mission, mangeant de la citrouille quatorze fois par semaine, faute d’autre nourriture , ne me laissant jamais décourager par les ennuis et les misères d’une existence précaire et nomade, faisant mon devoir avec zèle , mais sans enthousiasme , acceptant avec plaisir ou résignation le bien ou le mal qu’il plaisait à la divine Providence de m’envoyer.

Pendant l’absence de mon confrère, je fus mis dans une de ces positions pénibles et embarrassantes, où le prêtre, obligé de se conformer à la discipline ecclésias-

tique, montre une sévérité de juge, lorsqu’il voudrait témoigner la condescendance d’un ami. Grâce à Dieu, j’en sortis assez bien. Un colon, du rite grec, et fort riche, voulut faire baptiser son enfant dans la religion catholique. Les parrain et marraine étant protestants, je n’avais ainsi aucune garantie pour m’assurer que l’enfant serait instruit et élevé dans le catholicisme. Je dis aux parents que je ne pouvais faire le baptême sans avoir cette garantie, et que le parrain ou la marraine devait être catholique. Le père me répondit qu’il me forcerait bien, avec son fusil, à baptiser son enfant. Cette réponse n’était pas propre à me faire changer d’avis. C’eût été, d’ailleurs, manquer à mon devoir, que de céder à une pareille contrainte et de causer ainsi un grand scandale, car la population aurait certainement attribué à la position élevée des parents de l’enfant toute infraction que j’aurais eu la faiblesse de faire à la discipline ecclésiastique. Je ne fis donc pas attention à la menace, et le lendemain j’allai à Dhanis pour un mariage.

J’étais parti en compagnie d’un négociant suisse, que j’aimais beaucoup, quoiqu’il fût protestant. Il allait au camp pour des motifs d’intérêt, et, comme je pouvais lui être utile dans ses démarches, il m’avait offert une place dans sa voiture. Arrivés dans le bois de Vandenberg, nous vîmes arriver au galop, derrière nous, le shérif, qui n’était autre que le parrain refusé la veille. Il allait également au camp de Dhanis, et, pour plus de

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sûreté, il voulut faire la route avec nous. Pour lui montrer que la rigueur de mon devoir n’avait rien à faire avec les personnes, en dehors de mon ministère, je lui présentai la main : il l’accepta, et nous déjeunâmes tous les trois dans le bois avec des provisions que nous avions apportées. Au camp, j’eus le bonheur d’être utile à mes deux compagnons, et nous allâmes ensemble à Dhanis pour la célébration du mariage; le shérif était un des témoins. Malheureusement, le mari avait oublié de prendre à Castroville la licence civile, sans laquelle un prêtre ou un ministre ne peut célébrer un mariage, sous peine de prison et de cinq cents piastres d’amende. De peur de me mettre en contravention avec la loi, je refusai mon ministère jusqu’à ce que la licence fût prise. Les époux et les parents étaient vivement contrariés de ce retard. Le shérif alors me pria de faire le mariage, en me promettant que, sitôt arrivé à Castrovillq, il irait prendre la licence et me la porterait lui-même. Je consentis à cet arrangement, non sans faire comprendre au shérif que je faisais preuve d’une grande confiance en sa loyauté. Il me sut gré de cette confiance, et depuis ce fut pour moi un ami dévoué.

A son retour, l’abbé Dubuis nous trouva, Charles et moi, dans un complet dénûment ; nos paroissiens n’étaient pas devenus plus généreux. Nous avions mangé notre dernier morceau de porc fumé. Depuis ce triste repas, nous étions absolument réduits au café et au

maïs. Un jour que je n’avais que quelques œufs, j’allai dans les bois chercher un fagot pour les cuire, et en revenant, je frappai de porte en porte, demandant un peu de beurre pour les accommoder, un peu de maïs pour faire du pain. On me refusa le plus poliment possible, et ce ne fut qu’ après de nombreuses visites, que j’obtins de la compassion d’une bonne vieille de quoi manger ce jour-là. Notre plus grande ressource était toujours les citrouilles de notre jardin ; nous accommodions à toutes les sauces ce légume fade et insipide, en employant toute sorte de ruses fort ingénieuses pour lui donner quelque goût, s’il était possible ; mais nous en étions rebutés à ce point que nous ne pouvions plus en manger que par un suprême effort. J’avais entre les mains l’argent recueilli pour la construction de l’église, mais c’était un dépôt sacré auquel personne ne devait toucher.

L’abbé Dubuis voulut mettre un terme à ce déplorable état de choses, et le dimanche suivant, après le sermon, il s’adressa à tous les fidèles, leur rappelant le bien moral et matériel que nous avions fait à la colonie. « Nous instruisons soixante-douze de vos enfants, et vous ne nous donnez rien, pas même pour leurs livres, que souvent nous fournissons gratis. Nous allons bâtir une église qui ne vous coûtera presque rien, grâce à nos quêtes ! et vous nous laissez mourir de faim. Rappelez-vous qu’un jour je ne pus prêcher, parce que je

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n’avais pas mangé depuis quarante^huit heures; rappelez-vous que mon premier collègue, l’abbé Chazelle, est mort de misère plus encore que de tristesse. Or, comme nous sommes de chair et d’os et que nous ne pouvons vivre sans manger, nous vous prévenons que dès demain nous quitterons la colonie pour chercher une autre résidence où l’on ait plus d’égards pour nous, si, à partir d’aujourd’hui, vous ne nous donnez pas chaque mois et d’avance, soit en nature, soit en espèces, les moyens de vivre, plus une demi-piastre par élève allant à l’école ; nous n’excepterons de cette règle que les enfants des pauvres et des veuves. Si le premier versement n’est pas fait avant ce soir, demain vous ne nous verrez plus. » La population eut honte de son avarice : elle se cotisa sur-le-champ, et depuis ce jour-là, nous n’avons plus souffert de la faim.

L’hiver arriva, c’est-à-dire le moment de construire une véritable église. Les matériaux commençaient à venir, mais lentement, et ils ne s’amoncelèrent en quantité suffisante qu’après la fête de Noël. Voulant donner à cette solennité encore plus d’éclat que le jour de Pâques, j’allai à San-Antonio, afin de me procurer quelques étoffes pour orner notre petite église provisoire. Je revins à Castroville le même soir.

La nuit était tellement noire, que je voyais à peine la tête de mon cheval. Il tombait une pluie fine et glacée, qui rendait la route glissante et dangereuse. Mon manteau

était raidi par une couche épaisse de verglas. Je souffrais horriblement de ce froid inusité; mes mains violacées ne pouvaient tenir la bride : je laissai mon cheval marcher à sa guise. Le temps que je restai dans le chaparal me parut si long, que je crus m’être égaré. Si je n’avais eu peur de mourir gelé, j’aurais attendu contre un arbre la clarté du jour. Me rappelant que des colons avec une charrette de provisions étaient partis une heure avant moi, je conclus qu’ils devaient être campés dans la plaine de la Leona, et que, si je n’étais pas égaré, j’apercevrais bientôt leurs feux. J’avançai, et, pour me réchauffer, je me mis à mâcher du tabac ; ce moyen ne me réussit que trop : j’eus des maux de tête, une espèce de mal de mer et une chaleur fiévreuse, accompagnée de vertiges. Au bout d’une heure, je vis à l’horizon un feu qui semblait marcher en décrivant un cercle et qui s’approchait insensiblement de moi. Un moment, je crus que c’était le cheval de la mort des Indiens, cette poétique superstition de la vieille Amérique ; puis, je songeai que ce devait être le feu du campement des colons, et mes vertiges lui donnaient une marche circulaire. Effectivement, lorsque le feu parut s’arrêter, je n’en étais plus qu’à dix pas. Sûr alors de ne point m’être égaré, j’échangeai des compliments avec mes paroissiens et continuai ma route. Dans la plaine de Castroville, j’entendis des loups hurler près de moi : mon cheval eut peur, je le mis au galop; les hurlements s’approchaient de plus en

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plus; l’obscurité m’empêchait de reconnaître le nombre de ces animaux qui nous poursuivaient ainsi. Enfin j’arrivai et promis de ne plus voyager de nuit; malheureusement, nous n’étions pas souvent maîtres de choisir nos heures.

Notre église fut ornée cette fois avec un luxe extraordinaire, grâce aux cadeaux que j’avais reçus dans la Louisiane. Les colons étaient émerveillés et regrettaient que la nouvelle église ne fût pas encore faite. La veille de Noël, comme je devais chanter la messe de minuit, j’allai me coucher de bonne heure pour compenser un peu les fatigues de mon service nocturne. A onze heures du soir, je fus réveillé par les chants harmonieux d’un chœur de jeunes gens, qui chantaient un noël allemand en mon honneur, car le 25 décembre était ma fête. Je me levai pour les remercier, mais ils avaient déjà disparu. La température s’était adoucie, la nuit était étoilée, et notre maisonnette s’emplissait de colons qui venaient nous fêter et nous apportaient des gâteaux et de la viande de porc. Au milieu de cette bruyante gaieté qui m’environnait, j’avais de la peine à me défaire d’une vague tristesse qui m’oppressait. Il y avait déjà quatre années que cette fête n’était plus pour moi une réjouissance de famille, et mon imagination me reportait à un autre temps, où caresses et amis ne manquaient pas à cette touchante solennité. Hélas! la vie semble n’être qu’un adieu continuel aux hommes et aux choses !

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Je secouai énergiquement, comme un vêtement embarrassant, ces souvenirs importuns, et j’allai à l’église, où J’avais préparé une surprise à mes paroissiens. En m’habillant, je mis le feu, sans que personne s’en aperçût, à une flamme de Bengale rouge, cachée derrière une corbeille de fleurs. Au moment où, revêtu d’une chasuble de drap d’or, j’entonnai le Te Deum, la flamme illumina tout à coup l’église comme une aurore boréale. L’or, les cristaux, les chandeliers, les tentures, les fleurs, tout éblouissait. Les assistants furent électrisés. L’hymne sacrée fut chantée avec un redoublement de courage; mais, dit le proverbe, « il n’y a pas de feu sans fumée, » et j’avais compté sans elle. Avec la flamme s’échappaient des tourbillons de fumée qui ne tarda pas à nous suffoquer. Pendant cinq minutes, toute l’assistance toussa d’une manière effrayante. Heureusement, notre église était percée de tous côtés et la fumée se dissipa facilement.

Après la fête de Noël, nous pûmes enfin creuser les fondements de notre nouvelle église. L’architecture devait être de style gothique et le monument assez spacieux pour contenir la population tout entière. Seulement, nos moyens étaient plus bornés que nos projets. Les machines manquaient ; il fut impossible de trouver une seule pculie dans toute la colonie, et l’on était réduit à enlever les pierres et les poutres à la force des bras. Pour le salaire des maçons et des charpentiers, nous n’avions pas

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deux mille francs ! Ne pouvant surmonter cet obstacle, nous résolûmes de le tourner. L’abbé Dubuis décida que nous ferions nous-mêmes presque toute la charpente, sous la direction des charpentiers, qui ne seraient que nos professeurs et dont nous serions les élèves. Ils n’avaient qu’à tracer sur les arbres couchés ce que nous devions couper ou scier; nous leur épargnions le plus d’ouvrage possible, afin de ménager notre argent. L’abbé Dubuis était fort adroit ; par son intelligence et son habile économie, il parvint à réduire nos frais dans des proportions extraordinaires.

Il ne suffisait pas que notre édifice fût élégant, il fallait aussi qu’il fût solide ; la pierres devait entrer pour la plus grande part dans la construction. Cependant, les journées d’un tailleur de pierres auraient été bien nombreuses et auraient absorbé une bien grosse somme. Nous allâmes dans le bois, à la recherche de pierres toutes taillées ; nous découvrîmes à fleur de terre toute une carrière de blocs de rochers unis et carrés, mesurant environ huit à dix pouces d’épaisseur, et de grandeurs différentes. Quelques-uns, ayant dix pieds de long sur quatre de large, servirent de marches pour l’escalier; d’autres moins gros furent employés pour les soubassements et les fenêtres. En l’absence de machines pour charger ces poids peu ordinaires, il fallut recourir aux systèmes les plus ingénieux et les plus simples. Quand la charrette traînée par des bœufs avait été ame-

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née le plus près possible de ces énormes pierres, nous enlevions les roues, et la caisse de la charrette tombait à terre; alors, armés de leviers en chêne, nous faisions glisser sur des rouleaux de bois les blocs jusque dans la charrette. Cette tâche accomplie, nous nous cramponnions à l’un des essieux pour l’enlever, et nous mettions une pierre dessous ; puis, nous passions à l’autre essieu pour y faire la même opération ; ensuite nous retournions au premier pour l’enlever de nouveau et placer dessous une seconde pierre ; nous en faisions autant au second essieu, et ainsi de suite , jusqu’à ce que les essieux se trouvassent à la hauteur voulue. Il était facile alors d’y faire entrer les roues et de diriger le tout sur la ville. Une pierre d’un gris verdâtre, tendre et facile à tailler, nous servit à sculpter un écusson et des croix pour orner le haut du portail. Pour avoir de la chaux, nous allâmes, à la tête de huit ou neuf colons, dans une espèce de carrière de pierres calcaires, d’où il était aisé d’en extraire un grand nombre. On fît un amas de broussailles et d’arbres morts, on le couvrit d’une première couche de pierres calcaires, on accumula ensemble les branches et les pierres, de façon à former une sorte de pyramide, puis on mit le feu au bois, et on s’en alla. Trois jours après, on revint, et l’on trouva près de quatrevingts barils d’une chaux excellente. Quant au sable, il se prenait à la rivière.

Il était moins facile de se procurer du bois de construc-

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lion. Dans ce pays, où les vents violents du nord sévissent chaque année, on trouve peu de grands arbres en bois dur, qui soient parfaitement droits. On en rencontrait bien sur les bords de la Médina, mais là ils étaient propriétés particulières et avaient une certaine valeur vénale. Quant à ceux qui n’appartenaient à personne, il n’en restait guère, les colons les abattaient pour en faire des planches, qu’ils allaient vendre à San-Antonio. Nous fûmes encore obligés de courir à la découverte dans les bois ; nous y trouvâmes huit chênes énormes, parfaitement droits jusqu’à une hauteur de trente pieds, ce qui faisait merveilleusement notre affaire. Ils furent abattus et placés sur la charrette par les mêmes procédés que les blocs de rocher : ils devaient devenir des piliers et des supports pour le toit de la nef centrale. Plusieurs mesquites, de venue magnifique, servirent à la charpente des fenêtres ; c’est un bois pareil à l’acajou et dur comme la pierre. Des colons inoccupés se chargèrent de nous apporter tous les matériaux nécessaires pour les soliveaux du toit et pour la couverture du clocher et des trois nefs.

Ces 'préparatifs terminés, il fallut façonner. L’abbé Dubuis et moi, nous nous mîmes à scier et à couper, comme de vrais charpentiers. J’étais peu expert en cette besogne, et même, quand je quittais la hache et la scie pour prendre le marteau ou le ciseau, et sculpter dans la pierre les croix et l’écusson destinés à la façade, mes

mains se remplissaient d’ampoules et de durillons douloureux qui me forçaient bientôt à quitter la partie. L’abbé Dubuis, au contraire, était infatigable. Nous ne donnions plus l’instruction aux enfants, que le matin jusqu’à raidi. Quoique l’enseignement ne me plût guère, je le préférais, et de beaucoup, au métier de charpentier et de tailleur de pierres ; aussi, je remplaçais à l’école mon confrère, qui me remplaçait sur le chantier. De la sorte, je ne hachais et ne taillais que dans l’après-midi, ce qui m’allait mieux, et ce qui avançait qussi les travaux, car l’abbé Dubuis s’en tirait beaucoup plus habilement que moi. Rien ne le lassait ; il se reposait, en allant chercher çà et là tout ce qui pouvait être utile à notre entreprise. Un jour, nous nous aperçûmes qu’il manquait des poutres pour la charpente du clocher ; l’abbé courut jusqu’à ce qu’il eût découvert de beaux arbres sur le bord de la rivière, dans un terrain neutre : il n’hésita pas à descendre dans l’eau jusqu’à la ceinture pour couper ces arbres à la racine ; ce travail lui prit toute une journée ; nous étions en janvier, et je ne comprends pas qu’il en soit revenu sans rapporter au moins un gros rhume.

Comme j’étais, un jour, occupé à arrondir, avec un couteau, des planchettes de sapin et à les tailler en écailles de poisson pour en revêtir les toits du clocher, il m’arriva une aventure qui m’obligea à un petit acte d’énergie. Un de nos colons, qui n’avait jamais mis les pieds dans l’é-

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glise, qui vivait dans un état d’ivresse perpétuelle, qui était un scandale et une honte pour la colonie, mourut ivre dans une rue, en plein midi. Je refusai d’assister à son enterrement, soit comme prêtre, soit comme simple habitant de Castroville. Ce refus était un exemple nécessaire, car la moindre faiblesse dans l’accomplissement des devoirs du prêtre, le moindre relâchement dans les justes et salutaires rigueurs de l’Église mettent le missionnaire à la merci du premier venu, en ces pays, où les lois sont insuffisantes pour la protection des particuliers. Si l’on croit qu’on peut avoir bon marché de vos résistances par un moyen quelconque, vous êtes perdu. Aussi, les parents du mort me demandant impérieusement ma présence à la cérémonie funèbre, je déclarai nettement que je m’abstiendrais.

« Si vous ne l’enterrez pas de bon gré, nous vous le ferons bien enterrer de force. »

Alors je quittai tranquillement ma soutane et leur dis :

« Maintenant , vous n’avez plus affaire à un prêtre, mais à un Français qui saura faire respecter son domicile, et qui , si par malheur vous vous représentez avec des armes, aura deux pistolets pour vous répondre.

— Nous verrons bien ! dirent-ils.

— Oui, nous verrons. »

Et je repris mon travail. Ayant plusieurs milliers de planchettes à façonner pour le clocher, je n’étais pas d’humeur à perdre mon temps. Une demi-heure après,

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