CHAPITRE lY
Un voyage de reconnaissance. — Les bords du Rio-Grande. — Reynosa. — Reynosa-Vieja. — Un camarade de lit Israélite. — Rio- Grande-Gity. — Projets. — Rencontre d'un serpent à sonnettes, — Roma. — L'Alamo. — L?s baigneurs. — Mier. — Cadeaux embarrassants. — Une apparition utile. — Départ de Roma. — Tête-à-tête avec neuf indiens. — Gamargo. — Une surprise. — Une noce de Rancheros. La parenté spirituelle. — L'aurore dans UQ bois.
Un mois après mon arrivée à Brownsville, comme je commençais à parler convenablement l'espagnol, j'entrepris un voyage de reconnaissance parmi les populations disséminées sur les deux rives du fleuve. Je devais pousser vers le nord jusqu'à un petit établissement américain, nommé Alamo. De Brownsvilie jusqu'à ce point, il y a plus de trois cents milles. Je m'embarquai sur le bateau à vapeur le Comanche^ qui devait remonter le fleuve avec des marchandises pour les divers établissements échelonnés sur ses rives.
Le Rio-Grande, je crois l'avoir dit, prend sa source au pied de la Sierra- Verde, qui est une des deux grandes ramifications méridionales des montagnes Rocheuses ; il arrose et fertilise une immense vallée sur une longueur de plusieurs centaines de lieues, du
nord au sud ; avant de se jeter dans le golfe du Mexique, il fait mille détours; quelquefois, au moment des grandes eaux, les sables, en se déplaçant, lui tracent un nouveau lit, et les cours d'eau qui se détachent ainsi de la rivière deviennent des lacs dont l'aspect est souvent gracieux. Les bords du fleuve sont plats et plus sauvages que pittoresques. Quelques bois peu épais, des terres couvertes de hautes herbes ou de roseaux, de nombreux chaparals, quelquefois une plage de sable blanc et fin dans lequel s'enfonçaient des troupeaux solitaires qui venaient se désaltérer dans le fleuve, ou bien des falaises peu élevées que le courant creusait continuellement; ça et là la petite cabane d'un ranchero^ d'oii s'échappait une légère fumée blanche : tels étaient les principaux tableaux qui, en s'alternant, interrompaient la monotonie de ces solitudes.
Durant le jour, la chaleur était suffocante; nous étouffions dans une atmosphère embrasée. Le soir, nous transportions nos matelas sur l'arrière du pont, afin de jouir de la fraîcheur de la nuit. Après deux ou trois jours d'une navigation non interrompue, notre bateau vint à s'engraver si bien qu'aucun effort ne put le dégager. Le capitaine était obligé de décharger le navire pour l'alléger et le remettre à flot, chacun débarqua et fut obligé de continuer sa route par terre. Cet accident modifia singulièrement mon itinéraire ; pour aller à Alamo par terre, je devais faire plus de chemin dans le Mexique que dans le Texas, car cette partie des frontières texiennes est
dépourvue de routes; dans le Mexique, au contraire, on trouve les anciennes routes espagnoles, de sorte que souvent le chemin le plus court et le seul possible entre deux ranchos texiens est de traverser le Rio- Grande, de voyager dans le Mexique, puis de traverser encore le fleuve près du rancho où Ton veut arriver. J'allais donc faire encore un de ces longs voyages à cheval, auxquels je m'étais accoutumé dans ma première mission ; mais je devais, dans celui-ci, rencontrer moins de privations et de dangers.
Nous nous dirigeâmes d'abord sur la bourgade mexicaine de Reynosa. Toutes ces petites villes des frontières offrent peu d'intérêt. L'église de Reynosa est en pierre ; c'est un carré long orné d'une tour massive, lourde et carrée. Quelques maisons sont bâties comme au temps de Fernand Gortez, avec des adaubes^ larges briques séchées au soleil; le reste se compose de cabanes faites de roseaux et de branches d'arbres. En cet endroit, nous traversâmes le Rio- Grande, pour aller au Texas, oii nous trouvâmes, les autres passagers et moi, des chevaux dans un établissement américain du nom dJEdinburgh.
Après avoir pris un modeste déjeuner, nous retournâmes à Reynoasa. Le curé de cette ville nous procura des guides, et nous poursuivîmes notre route malgré un soleil de feu. Le chemin était tantôt bordé d'arbres odorants et de lianes parfumées ; tantôt il passait sur une terre aride et nue, ou sur des terrains calcaires, qui n^avaient pour toute végétation que des
cactus, des nopals, ou des plantes épineuses sans feuilles. Aucun oiseau, aucun animal, ne venaient animer par leurs chants et leurs ébats ces solitudes brûlantes.
Mes compagnons étaient des marchands juifs, méthodistes, ou free-thinhers (libres penseurs). Je ne pouvais éviter quelqu'une de ces discussions religieu* ses tant recherchées en Amérique ; mais la chaleur iious accablait tellement, que le débat ne fut vigoureusement soutenu par personne. Les paroles expiraient sur nos lèvres sans que nous eussions la force de les articuler. Nos chevaux marchaient lentement, les uns derrière les autres comme un troupeau d'oies. Une sueur abondante coulait sur tout notre corps, et nous respirions avec la plus grande difficulté. Il fallait attendre la fraîcheur du soir.
Enfin les arbres se colorèrent d'une teinte rougeâtre, les ombres s'allongèrent vers Torient, les feuilles se balancèrent mollement sous la brise naissante. Le chant du coq et les mugissements des troupeaux annoncèrent un rancho. Nous étions à Reynosa- Vieja : c'est une vaste place carrée, sur les côtés de laquelle s'alignent les cabanes des principaux habitants. A chaque angle aboutit un chemin tapissé d'une herbe touffue. Les environs sont bien cultivés, et la population de ce vaste rancho vit dans l'aisance. En ce moment, les hommes et les bestiaux prenaient le frais ça et là sous les arbres des chemins et des \ cours.
Nous allâmes nous installer dans la basse-cour