CHAPITRE III
Un mot à double interprétation. — Le ministre et ses trois filles à marier. — Un renégat. — De la liberté générale et individuelle aux États-Unis. — De la démocratie. — Les Mexicains des frontières. — Visite à Matamoros. — Souvenirs du vieux Mexique. — Vie mexicaine. — Les Uancheros, — Les troubadours. — Poésie du peuple. — Religion des Rancheros. — Cérémonies religieuses aux frontières, — Mariage du dernier rejeton des Montézuma.
Après avoir parlé de la magistrature et de la science médicale dans les nouveaux États de l'Union et surtout au Texas, je dois dire quelques mots sur mes adversaires, les ministres protestants des frontières, sans crainte d'être accusé de partialité. Les personnages dont je parle ne sont pas des exceptions excentriques d'une seule localité; ce sont de vrais types dont les parfaites copies se rencontrent dans toutes ces contrées.
Je crois Tavoir déjà dit, dans la première partie de ce journal, les méthodistes et les presbytériens forment, parmi les Américains, les sectes les plus nombreuses ; leurs ministres sont également les plus ignorants et les plus intolérants. Ceux de Brownsville n'étaient guère plus forts en théologie, que le docteur dont j'ai raconté les exploits ne l'était en pathologie et en thérapeutique. Le ministre méthodiste quitta la
frontière, faute d'auditoire, peu après mon arrivée à Brownsville. Le presbytérien ne fut guère plus heureux : il s'aliéna l'esprit de ses coreligionnaires par une conduite équivoque dans une circonstance assez grave. Faute de temple, il était obligé de prêcher dans sa maison construite en planches et très-petite. Un jour, il proposa à ses auditeurs de bâtir en briques un local assez vaste pour contenir tous les presbytériens de la ville. Le projet fut adopté, et, à cette fin, on lui remit trois mille piastres : mais^ aulieu de construire une église comme l'attendaient ses paroissiens, il se fit faire une très-belle maison, dans laquelle il était parfaitement logé avec sa nombreuse famille. Le mot house (maison) avait donné lieu à une équivoque, que les presbytériens ne lui pardonnèrent pas. Dès lors, il se vit abandonné de tous; sa famille et quelques amis furent les seuls qui, depuis, composèrent son auditoire. Ses discours étaient généralement des diatribes contre le pape et les papistes, sujets très-goûtés des presbytériens, comme je crois l'avoir déjà dit. A l'époque du siège de Matamoros, dont je parlerai plus tard, il se tenait durant des heures entières à genoux sur le toit de sa nouvelle maison, les bras étendus comme Moïse sur le Sinaï, implorant la protection du ciel sur les armes des envahisseurs. Malgré sa haine contre les prêtres catholiques, il ne m'a jamais été hostile. Toutes les fois que je le rencontrais dans les rues, je le saluais, et il me rendait amicalement mon salut.
Un de ses confrères, plus heureux que lui sous le
rapport pécuniaire, avait trois filles qui, depuis longues années, étaient en âge d'être mariées. Le ministre, voyant qu'aucun parti ne se présentait pour obtenir leur main, jugea à propos de ne pas attendre plus longtemps pour les établir; dans ce but, il mit à exécution une idée essentiellement américaine. Un dimanche, il prêcbxa sur le mariage.; il développa le texte de la Genèse : Croissez et multipliez ^ etc., en déclarant à son auditoire que c'était un commandement et non un conseil divin ; il parla, avec éloquence et chaleur, des agréments de l'hyménée, et finit son sermon en offrant ses trois filles avec trois mille piastres de dot pour chacune, à qui les voudrait épouser; il ajouta qu'il recevrait, après l'office, le nom des concurrents, et que son choix tomberait sur ceux qui lui présenteraient le plus de garantie morale. Un Irlandais facétieux, qui se trouvait là (on en trouve toujours partout), n'attendit pas le moment indiqué par le ministre pour élever la voix : il demanda qu'on mît sur la liste son nom pour deux. L'assemblée se prit à rire ; personne ne se fâcha contre cet ambitieux prétendant,
11 y avait aussi à Brownsville un renégat qui tenait école pour les garçons et les filles ; il recevait de la Société biblique de New- York une somme annuelle de cinq cents piastres, à la charge de répandre des billets et des pamphlets contre le catholicisme parmi la population mexicaine. Quoique je fusse sans préjugé contre lui, il ne m'était pas sympathique. 11 me détestait aussi par instinct et me le prouva, à la pre-
mière occasion. Plusieurs fervents catholiques vinrent se plaindre que ce renégat enseignait la religion protestante dans son école et cherchait à corrompre la foi de ses élèves catholiques. J'allai le trouver et le priai de borner son éducation à l'enseignement des lettres ; sinon, lui dis-je, je serais obligé en conscience d'avertir les famiUes, et les enfants catholiques lui seraient tous retirés. Il me reçut très-mal et me fit des menaces. Les familles furent alors averties p ir moi, et les enfants allèrent dans une autre école dont le maître était Mexicain. Mon individu, furieux, alla sur la place du marché, le dimanche suivant, prêcha contre les prêtres en général, contre moi en particulier, parla sur l'idolâtrie, l'inquisition et autres choses de ce genre. Ses sermons durèrent un mois et furent imprimés. Ensuite il rentra dans le silence, car ses diatribes ne produisirent aucun effet. J'étais aimé dans ma paroisse ; dès les premiers jours de mon arrivée, je m'étais mis sur un pied de franchise et d'indépendance qui m'attira l'estime de la population; il n'était donc pas facile de me faire du tort dans son esprit. Du reste,' les ministres protestants ne sont pas un obstacle à la propagation du cathohcisme au Texas : ils sont trop violents contre nous, missionnaires, lorsqu'ils veulent nous faire du mal, et la violence est toujours un mauvais moyen.
Si les individus offraient des types intéressants et remarquables comme étude de mœurs, le caractère général et l'esprit de la population étaient d'une nature non moins curieuse et qui se révélait surtout, en
AU TEXAS ET AU MEXIQUE. â71
toute sa véridique nudité, dans les assemblées publiques et les discussions politiques.
En Amérique, si l'on était libre dans le choix des professions, on l'était moins dans l'expression des opinions politiques. Ainsi, lors de l'invasion de Cuba par les Américains, sous le commandement du général Lopez, les agitateurs multipliaient les démonstrations et poussaient aux enrôlements. Au Texas, ces manœuvres étaient faciles, car les individus prêts à s'enrôler pour une expédition quelconque, et à jouer leur vie dans l'espérance d'un pillage probable, ces individus, dis-je, ont toujours été très-nombreux. Il y eut à Brownsville plusieurs meetings oîi Ton invitait tous les Américains à prononcer des discours sur la question du moment ; quelques-uns, modérés et honnêtes, essayèrent de parler contre la légitimité de cette invasion ; vingt pistolets se dirigèrent aussitôt contre leur tête^ pour les forcer à se taire.
N'en déplaise aux admirateurs aveugles ou passionnés des États-Unis, je dirai, avec les écrivains qui ont étudié impartialement l'histoire de ce pays, depuis son indépendance jusqu'à nos jours : La liberté, à dater de la présidence du général Jackson, n'existe, aux États-Unis, que d'une manière très-relative et très-hmitée. La république telle qu'elle a été fondée par Washington n'est plus reconnaisable que dans ses formes. Ce n'est pas la démocratie qui gouverne, c'est la démagogie. L'opinion et la volonté des masses ignorantes, vicieuses, intélorantes, passionnées, régnent par la pression, la violence, la corruption et
l'arbitraire. Ce sont ces masses aveugles, qui sont partout maîtresses des élections, et leur vote, guidé toujours par des noms et des opinions, ne l'est jamais par la probité et la science du candidat en matière de gouvernement. Or, depuis le juge de paix jusqu'au président des États-Unis, toutes les places s'obtiennent par le moyen du vote. Le vice est libre, on dirait qu'il est protégé, surtout dans les nouveaux États de l'Union ; mais il y a fort peu de sécurité personnelle pour l'homme tranquille, vertueux et indépendant dans ses opinions politiques ou religieuses.
Les Américains aimentà avoir les coudées franches, chez eux et ailleurs, mais ils ne savent pas supporter la peine du talion . Quel est l'Américain qui oserait dire à ses compatriotes: c( Vous êtes, en croyance et en religion, le peuple le plus superstitieux de la terre; en politique, le plus inconséquent, sinon intolérant; en opinion, le plus absolu ; en science, arts et civilisation, le moins avancé; en morale, le plus corrompu; en liberté, l'esclave soumis du despotisme populaire; pour vos esclaves noirs ou de couleur, le plus impitoyable et le plus barbare?» Aucun citoyen des Etats- Unis n'oserait dire cela maintenant, quoique beaucoup le pensent; car ceux qui, voyant se décomposer l'œuvre de Washington, ont tenté de démontrer, par la parole et par la presse, à leurs concitoyens, l'abîme vers lequel ils se dirigeaient aveuglément; ceux-là, dis-je, ont payé cher leur patriotisme honnête: les persécutions, les coups, l'incendie, voilà quelle a été leur récompense. Anomalie étrange ! les historiens
politiques et les romanciers européens qui n'ont pas habité les États-Unis ont beaucoup parlé de la démocratie de ce pays; si elle existe, ce n'est pas la faute des Américains, car ils font tout ce qu'ils peuvent pour s'aristocratiser. Le goût de l'égalité y est moins prononcé qu'on ne pense en Europe. Prenez au hasard, même dans les nouveaux États de l'Union, sur un steamer ou dans une rue, dix hommes, et demandez à chacun ce qu'il est. Il sera capitaine, major, colonel, général, juge, esquive docteur (Dieu sait de quoi ! ) ; aucun ne sera simple citoyen.
Voilà les remarques que feront les observateurs consciencieux, qui étudieront les mœurs et le caractère du pays, dans l'unique but de s'instruire. Soyez persuadés que ceux qui voient les choses autrement ont une opinion fixe, faite par avance, ou bien qu'ils ont habité ces contrées trop peu de temps pour en connaître le vrai caractère.
Les mœurs américaines à Brownsville n'occupaient pas toute mon attention. Le tableau que je viens de faire de cette population étrange, tableau d'une triste et déplorable exactitude, me présageait de graves difficultés dans l'accomplissement de mon ministère. A côté des Yankees^ il y avait là, je l'ai dit, une population mexicaine très-nombreuse. Chez les Mexicains des frontières, je trouvai donc une grande ignorance à dissiper, des opinions religieuses à modifier, des cérémonies à épurer de tout alliage hétérogène et contraire à la gravité du culte. Cette tâche n'était pas facile, car le peuple tenait beaucoup à ses coutumes^
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qui avaient toute la puissance d'une longue habitude. Je ne m'en décourageai pas néanmoins ; je savais que le peuple mexicain, malgré ses défauts et sa nonchalance, est intelligent et docile, et que^ si le ciel bénissait mes efforts et mes fatigues, je pouvais répandre un peu de bonheur sur ce coin de terre où la Providence m'avait envoyé. Je savais qu'avec Dieu on peut toutj et que sans lui on ne peut rien; je comptais sur son secours pour vaincre les obstacles qui s'opposaient à la propagation des pures lumières de l'Évangile, et ma confiance en Dieu ne fut pas vaine. Avec de la douceur et de la condescendance pour tout ce qui était libre ou permis, de l'impartialité et de la charité dans mes rapports avec les personnes différentes de caste, de religion et de caractère, de l'énergie et de la fermeté dans l'accomplissement de mes devoirs, je m'aperçus bientôt qu'il y avait moyen de dompter et d'assouplir toutes ces natures diverses, un peu sauvages et complètement ignorantes.
La plupart des Mexicains qui habitent les bords du RiO'Grande, depuis son embouchure jusqu'au Pasodel-Norte, même ceux des villes, sont d'origine indienne ou indo-mexicaine. La race espagnole est en grande minorité sur ces frontières. Ils sont de taille moyenne; leurs traits sont, en général, réguliers, quelquefois distingués et nobles; leurs yeux grands et vifs; leurs cheveux longs, noirs, touffus et durs; leur peau brune, mais douce; leurs dents très-blanches et belles, leurs mains et leurs pieds très-petits ; leur visage rond. Ils sont doux, généreux et nonchalants.
Les principales passions du Mexicain sont les chevaux, le jeu et la danse. Les combats de coqs et de taureaux font leur joie. Parmi les toréadors amateurs, se trouvent merae des femmes, qui savent renverser le taureau avec grâce et hardiesse ; j'en ai vu trois, à Matamoros, qu'un nom^bre raisonnable de taureaux vaillamment renversés avaient rendues presque célèbres.
Pour me faire une idée plus exacte delà vie mexicaine, j'avais voulu visiter Matamoros, qui est situé dans le Mexique, en face de Brownsville. Mon ministère pouvait, un jour ou l'autre, me créer des relations avec le curé, les autorités et les habitants de cette ville^ parmi lesquels on compte des négociants français et américains. Matamoros est peu éloigné du fleuve; c'est la ville la plus considérable des frontières. Je priai le consul mexicain de Bro^vnsville de me servir de guide et d'introducteur; ce digne représentant de son pays se mit immédiatement à ma disposition, et m'offrit ses services, accompagnés d'une cigarette, que je fumai tranquillement, en le questionnant sur les personnes que je désirais voir. Quelques coups d'aviron nous transportèrent sur l'autre rive, oîi s'élève une baraque qui sert d'abri aux douaniers et à quelques soldats. Ces soldats étaient vêtus de brun ; un bonnet de police leur servait de coiffure; ce costume s'harmoniait admirablement avec leurs figures basanées, rondes et sans barbe ; ils avaient une apparence plus sauvage que guerrière. Les officiers étaient bien vêtus et avaient un air très-distingué. Ces soldats dorment, presque toute la journée, sous un bosquet
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de palma-christi planté près de leur baraque. Sur cet échantillon de l'armée mexicaine, je jugeai que les succès remportés par les Américains n'avaient rien de surprenant. La cavalerie est plus militaire ; elle a un cachet original de localité, qui n'est pas dépourvu de mérite et d'intérêt.
Mon cœur bondit de plaisir, en foulant cette terre a, merveilleuse, oîi l'or et l'argent abondent, qui est ' dotée du climat le plus délicieux de la terre et de la végétation la plus luxuriante. Je sentais renaître en moi toute cette poésie du jeune âge, fécondée par le souvenir des conquêtes des Espagnols dans cette contrée si riche et si belle. Mon imagination se reportait au temps de Cortez et de ce bon Las Casas, l'apôtre des Indiens, sur les malheurs desquels il pleurait si tendrement. Je repeuplai dans mon esprit Palenca, la ville du désert, dont les ruines, découvertes au milieu d'aune forêt vierge, il n'y a pas encore un i siècle, couvrent encore une étendue de huit lieues; ^ et Mitla, la ville des morts, qui n'est guère moins ' grande que Palenca. Je voyais les multitudes de Gicimecos, les Toltèques, les Astèques et les Tiaxcallaniens aller au Papeutla, au Teocalli et aux autres immenses temples de l'Yucatan, de ïeotihuacan, d'Anahuac, de Cholula et de Tenuctitlan (appelée maintenant Mexico), pour offrir leurs sacrifices à Viitzlipultzi, le dieu suprême; à Tlaloch, le dieu vengeur et leur Neptune; à Ametochtli, leur Bacchus, I qui portait sur la tête un vase, espèce de mortier, dans lequel on mettait du vin ; à Quetzalcoat, leur Mer-
cure; àMatlalmie, déesse de Teau, qui était représentée en chemise de couleur céleste; à Tescallipuca, dieu de la Providence, qui portait des lunettes pour mieux y voir, etc. Mais les empires s'éteignent et disparaissent comme les individus; autres temps, autres mœurs; les ceintures de plumes et les colliers de perles ont été remplacés par un costume moins primitif; le temps enlève tous les jours une pierre à ces immenses ruines d'un peuple non moins immense qu'elles, et dont l'antique civilisation a laissé de gigantesques manuscrits de marbre et de granit que la science moderne ne lit pas encore. Pendant que mon imagination me reportait ainsi à Tépoque oîi les Mexicains se servaient de cacao en guise de monnaie, j'étais dans une voiture; plusieurs stationnaient en cet endroit, et deux chevaux légers et fougueux nous firent franchir en quelques minutes le kilomètre qui sépare la cabane des douaniers de la vilie, et nous arrêtèrent sur la Plaza-Mayor,
Cette place est un carré parfait, orné d'un jardin au milieu et entouré d'une double rangée de grands lilas de Chine, qui sert de promenade. La partie occidentale de ce carré est occupée par l'église, monument moderne^ vaste, mais n'offrant rien de remarquable. En face de l'église sont les édifices et les bureaux deVayuntamiento ; les maisons, comme celles ' des deux autres côtés de la place, sont d'une arcbitecf ture simple, en briques rouges, à un seul étage garni j d'un large balcon de fer. Le toit est plat et forme une 1 terrasse qui sert de séchoir plutôt qu'aux réunions de
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famille. Derrière les maisons s'étendent des jardins, plus ou moins vastes, oîi croissent les orangers, les grenadiers, les pêchers, les palmiers, les figuiers. Les rues sont larges et à angles droits.
Pendant la plus grande partie du jour, tout semble désert ; les magasins sont à demi fermés, ciaacun reste chez soi; mais, aux premiers sons de V Angélus, un peu avant le coucher du soleil, les fenêtres et les portes s'ouvrent, les rues se remplissent, les dames paraissent sur les balcons en robes de mousseline claire ; la Plaza-Mayor se peuple de promeneurs qui flânent, causent, rient et fument jusqu'à minuit. Tout s'anime, tout retentit d'éclats de rire ou de paroles joyeuses ; le riche sur son balcon, le pauvre sur le seuil de sa cabane, sont également heureux de vivre et de secouer le repos du jour. On fume la cigarette partout; partout on prend du chocolat ou du café avec de petits gâteaux, à la fraîcheur du soir. Les causeries deviennent plus bruyantes; il semble qu'on veuille regagner le temps perdu, car pendant la journée on parle peu : on dirait que le soleil fait expirer les paroles sur les lèvres et ôte la force de les prononcer. Les conversations roulent généralement sur la poésie, la religion, l'amour, les chevaux, la musique et la danse ; la médisance et la politique n'occupent guère cette population favorisée du plus beau ciel et du climat le plus doux du monde.
Ma première visite fut pour le curé, charmant jeune homme qui employait sa fortune particuHère et les revenus de sa paroisse au soulagement des pau-
\res et à l'achèvement de son église. Il me reçut avec autant d'empressement que de cordialité, et m'offrit ses services de bon cœur. Le préfet et les autorités civiles me comblèrent également de politesses. Je terminai mes visites par une entrevue avec le général Avalos, commandant des forces mexicaines sur les frontières, qui avait alors une grande prépondérance dans le gouvernement du pays. Cet homme, sur le compte duquel j'aurai à revenir plus tard, était d'une corpulence énorme. Il me parut faux et rusé; sa personne m'inspira de l'antipathie, et la suite des événements me prouva que mes premières impressions étaient bien fondées.
Sur les deux rives du Rio-Grande, les Mexicains, qui n'habitent pas les villes et qui ne sont pas marchands, sont des rancheros : on appelle souvent rancho^ qui équivaut au mot ferme ^ un assemblage de fermes, ou un village. Les Mexicains des campagnes égalent en indolence ceux des villes. Ils ont toutes les qualités et tous les défauts d'un peuple enfant. La volupté est certainement leur vice favori ; mais ce n'est pas l'effet d'une dépravation de mœurs, c'est plutôt le résultat de l'ignorance et de la mollesse. Je n'ai jamais su comment pouvait vivre un ranchero. Il n'use du travail qu'avec une extrême réserve ; un rien l'accable ; il ne comprend l'activité qu'en affaire de plaisir. Du reste, il est très-frugal; sous ce ciel doux et tiède, il peut coucher où il veuf, en plein air, à l'ombre d'un fîguierou d'un mesquite, plus agréablement que sous un toit. Il se nourrit de café, de chocolat, de tortillas^
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petits pains plats et cuits sur la cendre ou sur des pierres chaudes, et de tassajo^ viande de bœuf sécliée au soleil et coupée en lanières, qui se conserve longtemps. Les riches rancheros se permettent le riz, les épiées, la viande d'agneau cuite avec des raisins secs, quelquefois même le tamales^ mets favori des Mexicains, mélange de viande hachée, de légumes, d'épices et de fruits secs, qui est roulé en forme de cigare et cuit dans une feuille de maïs. A Tempico et dans la plupart des villes de Tintérieur, les jeunes filles préparent et vendent des tamales au marché. Après le repas de midi, les Mexicains font la sieste, qui dure, selon la saison, plusieurs heures.
Quand le ranche.ro ne se repose pas ou ne joue pas, il monte à cheval et court dans les plaines et les bois, pour surveiller ses troupeaux, visiter ses amis, acheter des provisions, ou pour se rendre à une fête, à un baptême, à un mariage, où il dansera le fandango. Le ranchero ne marche jamais : n'aurait-il qu'une distance d'un demi-kilomètre à parcourir,il la franchit toujours à cheval. Le cheval est son compagnon inséparable et son orgueil. S'il se contente d'une méchante cabane pour lui, il couvre d'ornements d'argent la selle et la bride de sa monture. S'il est malpropre chez lui, il se pare, dès qu'il monte à cheval, de ses plus beaux habits. Alors il met son chapeau à larges bords, doublé de vert, garni d'une ganse ou d'une chaîne d'argent; alors il met une chemise blanche et brodée ou son pantalon de velours bleu aux larges bandes de velours noir, dont les ouvertures laissent paraître
un ample caleçon blanc; il ceint son écharpe de crêpe de Chine rouge ou bleu, et il attache à ses pieds d'énormes éperons d'argent. Le ranchero cultive la terre, mais les troupeaux de bœufs, de chevaux, de chèvres et de moutons font sa principale fortune. Ce genre de revenu lui coûte peu de travail; aussi, lui plaît-il beaucoup. Les pâturages sont gras, beaux et nombreux; les bestiaux y vivent en pleine liberté; \q ranchero les visite de temps en temps, pour voir quel sera le cheval qu'il vendra prochainement afin d'acheter des robes à ses commères; quel sera le bœuf qui fournira le plus detassajo, et l'agneau qui fera les frais d'un repas de noce ou de baptême.
Beaucoup de rancheros^ sans avoir jamais appris la musique, pincent de la guitare ou de la mandoline avec autant de goût que de talent. Ils s'accompagnent parfois en chantant des mélodies et des romances de leur composition, dont les principaux sujets sont tirés de leurs amours, des beautés de la nature tropicale ou de quelques souvenirs de leurs ancêtres. Plusieurs ballades des anciens troubadours espagnols ont encore une grande vogue. Il m'est souvent arrivé d'entendre
' des rancheros chanter le soir, près de la cabane oîi je reposais, durant mes excursions dans l'intérieur des solitudes : leurs voix étaient assez agréables et leurs chants pleins de naïve poésie. La plupart de leurs nuits
' se passent à danser, à chanter, à raconter des histoires fantastiques, en fumant la cigarette sous quelque ar-
1 bre favori. Durant les longues veillées d'hiver, assis
1 sur l'herbe des prairies, j'ai puisé bien des informa-
tions précieuses et intéressantes, en écoutant quelques-uns de ces conteurs. On voit encore, dans cette partie des frontières, des espèces de troubadours ambulants, qui vont de rancho en rancho chanter en s'accompagnant de la mandoline, faisant danser les jeunes gens, causant de ce qu'ils ont vu ou entendu durant leurs pérégrinations, et recevant pour salaire l'hospitalité avec quelques réaux.
Ce qui caractérise le Mexicain des campagnes, c'est une extrême mansuétude, une insouciance poussée | jusqu'à la débonnaireté. On remarque aussi chez lui ^ unsentimenttrès-vifdes beautés de la nature. Par une belle nuit d'été, j'étais étendu dans mon hamac, sous une galerie de planches et de lianes que j'avais établie contre le bâtiment de la cure. De mon hamac, je voyais un joli jardin, que j'avais fait durant mes heures de ' loisir; derrière ce jardin, je voyais également celui du fort Brown. Isidore, vieux soldat mexicain, que j'employais à toutes sortes de services, tour à tour domestique, sacristain ou cuisinier, vint s'asseoir près de mon hamac, et, tout en poussant nonchalamment dans les airs la fumée de sa cigarette, il se mit à faire tout haut, sans s'inquiéter si je dormais ou non, un monologue à mon adresse, sur les magnificences de la terre et du ciel : ce Voyez, seigneur don Emmanuel, (( disait-il, comme la nuit est belle, quelle douceur c( dans la température ; comme l'air est pur et emc( baumé; quel silence dans la nature!... Gojnbien ce (( silence de la nuit me plaît Entendez-vous le cri de la (( t;e2a^^(ùiseau à la longue queue) qui voltige dans l'es-
(c pace?Où va-t-il, pauvre oiseau? Pourquoi ne dortc( i] pas sous l'ombre épaisse des ébéniers? Mystère de (( Dieu ! )) ajouta-t-il, et il s'enfonça dans une profonde rêverie. Au bout d'un instant, il reprit : (( Voyez ces milliers d'étoiles dont la splendeur éclaire (( la plaine, comme la lumière douteuse du crépuscule ! ce Et ces grands ombres des palmiers, dont les palmes (( gracieuses se na lancent mollement sous ce ciel brilc( lant : on dirait, la nuit, qu'ils portent des fruits de c( feu attachés à leurs feuilles ! Et ces étoiles qui tom- (( bent et disparaissent, laissant après elles comme une c( légère cascade de diamants ! Oh! comme les œuvres c( de Dieu sont admirables ! »
Ce n'était pas la première fois que j'entendais parler ainsi ces pauvres gens, dont peu savent bien lire et écrire; néanmoins, je restai ébahi en admirant la verve poétique de mon vieux soldat, et certainement je n'aurais pu mieux exprimer les sentiments que j'éprouvais moi-même à la vue de ce tableau si sim.ple et pourtant si grandiose d'une des plus belles nuits du tropique.
Les romanciers et les touristes ont beaucoup exagéré les défauts des Mexicains. Ces messieurs se sont fait des aventures de commande, des histoires de voleurs et d'assassins dont ils sont sortis sains et saufs, des intrigues oîile poignard et le mystère jouaient un grand rôle : ces sortes de choses donnent beaucoup d'intérêt à un récit, mais la vérité m'oblige à dire qu'il faut se méfier un peu de ces récits dramatiques. Il y a sans doute beaucoup de voleurs parmi les Mexicains
pauvres, mais ils le sont par nécessité, et ils font assez maladroitement leurs vols. Quant à ce qu'on raconte des assassinats qui se commettent au Mexique, il y a plus que de l'exagération, il y a de l'inexactitude. Un meurtre est ordinairement la suite d'une querelle de jeu; la vengeance d'un mari outragé ne lui met pas le poignard à la main, car le Mexicain est peu jaloux; il donne à la compagne,de sa vie autant de liberté qu'il en prend lui-même. A Brownsville, et sur toute la frontière texienne, il y avait des meurtres fréquents ; mais les Américains pouvaient bien en réclamer la moitié pour leur part, et en voyant la manière dont étaient maltraités les Mexicains, il y avait lieu de s'étonner que ceux-ci ne fussent pas plus vindicatifs. Du reste, sous le rapport des crimes, l'Amérique et l'Europe n'ont rien à envier aux Mexicains.
Quant à la religion, les rancJieros n'en avaient que des notions vagues et des souvenirs obscurcis. Ils ne connaissaient guère que deux sacrements, le baptême et le mariage, et encore se passaient-ils trop facilement de ce dernier. La confession n^avait de prix pour eux qu'à l'article de la mort. Le mariage se divisait en deux cérémonies distinctes : l'une n'avait que la valeur de nos fiançailles, et s'appelait las tomadasde lasmanos (la prise des mains) : c'était le mariage simple; l'autre était Tacte définitif et le plus important, nommé vêlacion. A cette cérémonie, les futurs époux sont enveloppés d'un voile, et le prêtre récite sur eux des prières. Les époux, les parents et les témoins portent des cierges allumés qu'on appela vela^ par allusion au nom
même de la cérémonie. Puis, le marié dépose sur un plat des pièces de monnaie; le prêtre les bénit et les rend au marié, qui les donne à l'épouse comme prix de sa liberté. En réalité, cette cérémonie est regardée par les rancheros comme le vrai sacrement du mariage. Souvent, despersonnes mariées m'ont demandé de les remarier à d'autres, sous prétexte qu'elles n'avaient été unies que par la prise des mains.
Les enterrements des enfants étaient toujours accompagnés de réjouissances publiques. Vaiigelito (petit ange), comme ils appelaient le corps du défunt, était habillé de blanc et orné de fleurs ; quelquefois on y ajoutait des ailes et une couronne de papier doré, La toilette achevée, le corps du défunt était placé debout ou assis sur une chaise, quelquefois couché sur une table recouverte de linges blancs et de fleurs naturelles. Un ami ou un parent portait le léger fardeau sur sa tête, ou sur ses épaules, et l'on se rendait à l'église en procession. A la tête du cortège était un orchestre composé d^une grosse caisse et d'un violon ou d'une clarinette, qui jouait des polkas, des valses et des contredanses. Le convoi était suivi d'une foule de gamins qui lançaient en route des pétards, des fusées, et qui riaient aux éclats, lorsque les artifices retombaient sur les parents ou les invités.
Mais si les croyances et les coutumes des rancheros n'étaient point irréprochables, il n'y avait pas là trop de leur faute. Avant la guerre de l'indépendance mexicaine, les villages et les populations les plus reculés dans les terres recevaient assez régulièrement la
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A'îsile des missionnaires espagnols^quoiqueles énormes distances rendissent ces visites rares et courtes. Ces missionnairesnepouvaientdonnerquel'instructionlaplus élémentaire en l'appropriant à l'intelligence de leurs ouailles, de manière à frapper les sens parla forme du culte, plutôt que les esprits par des enseignements plus complets. Les cérémonies deTÉgliseempruntaient à l'époque et aux lieux des couleurs locales particulières, auxquelles ces populations attachèrent un grand intérêt, une grande importance. Il est plus facile et plus commode d'alleràl'ofûce et de suivre une procession, que de réformer ses mœurs. Quand les missionnaires espagnols cessèrent de venir, tout ce qui tenait au dogme et à la morale s'obscurcit : l'ignorance, les passions, la nonchalance, eurent bientôt fait oublier les leçons du prêtre; mais ce qui avait frappé les sens fut plus tenace : le fond fut oublié pour la forme, et les pratiques extérieures, par suite du penchant naturel des Mexicains, devinrent les objets principaux et les plus dignes de l'affection du pauvre peuple. L'aspect de cette décadence religieuse était triste à voir ; mais, parla grâce de Dieu et avec de l'énergie, on triomphe de bien des obstacles : ma tâche à Brownsville, quoique plus fatigante, était moins difficile qu'à Castroville.
J'eus l'honneur de bénir le mariage de la dernière descendante de la royale famille de Montézuma, qui épousait un riche propriétaire de l'État de Cohahuila. Elle avait vingt-quatre ans ; ses traits étaient fort beaux, très-réguliers, nobles et doux; sa démarche
aisée et un peu nonchalante; l'antique gloire de sa race apparaissait dans toute sa personne. Je l'interrogeai sur sa position ; elle me dit qu'elle était orpheline, sans parents, au degré même le plus éloigné, et que, de tous les biens de sa famille, il ne lui restait plus que des terres au Texas. Ces terres étaient vastes, il est vrai ; mais, depuis l'annexion du Texas aux États-Unis, ses droits de propriété avaient été diversement contestés et attaqués ; on lui avait offert d'acheter ses titres pour six mille piastres, et, comme elle craignait d'être dépouillée entièrement de son héritage, elle avait accepté cette faible somme. Elle faisait un mariage d'inclination. Telle est la simple histoire de l'héritière d'un grand nom, du dernier rejeton de ce puissant monarque qui avait de si immenses trésors et qui périt victime de la cupidité cruelle des conquérants espagnols. Elle aUa avec son mari continuer dans l'obscurité son existence ignorée, mais sans doute paisible et heureuse.