‹ Journal d'un missionnaire au Texas et au MexiqueChapitre 19 sur 36 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Un homme fort. — Un orage dans les bois. — Une chute sérieuse. — Une erreur désagréable. — Commencement d'un long jeûne. — Une mauvaise nuit. — Voyages à l'aventure. — Les croix funéraires. — Le rancho délia Pal ma. — Retour à Browusville. — Un confrère, — Souffrances. — Deuil. — Médecine chez les rancheros. — Les pleureuses. — L'enterrement d'un juif converti. — Uiie journée bien employée. — Une cruelle séparation. — - Devoir d'amitié.

J'arrivai à Reynosa, après bien des fatigues essuyées dans les bois. J'allai chez le curé que je trouvai en conférence avec un certain Antonio Rodriguez, renomnoé, ainsi que son frère, pour sa force herculéenne. On me raconta qu'un jour Antonio, pour prouver sa vigueur, saisit une mule parles jambes de derrière, et que, malgré les cris et les coups de fouet des spectateurs, la bête ne put avancer d'un pas. La célébrité des deux frères servait à la police locale. Quand un cheval était perdu ou volé, on répandait le bruit que les deux Rodriguez étaient chargés de le retrouver, et l'animal rentrait bientôt à l'écurie.

Je retournai à Edinburgh, avec l'intention de me frayer une route le long du Rio-Grande jusqu'à Brownsville. Je ne pouvais trouver de cheval; nous étions à la veille de la fête de saint Jacques : les Mexi- ! cains, qui ont ^our santo lago une particulière véné-

ration, étaient dispersés, avec leurs chevaux, dans les rancAos voisins. Je ne découvris, après de longues recherches, que deux méchants poneys, et je me décidai à me rendre chez un certain Ignacio Garcia de ma connaissance, qui sans doute me procurerait des chevaux pour le long trajet qui me restait à faire.

A peine étions-nous engagés dans un sentier fort étroit, qui serpentait à travers un bois très-épais, semblable aux forêts vierges de la Louisiane, que des torrents de pluie tout à fait inattendus nous percèrent jusqu'aux os, inondèrent le sentier et le parsemèrent de véritables mares oii nos chevaux enfonçaient jusqu'aux genoux. Le bois devenait de plus en plus touffu , et serré, les agaves, les nopals et les pitas comblaient] tous les vides de la forêt, tandis que les branches supérieures de gigantesques sycomores s'arrondissaient au-dessus de nos têtes en forme de voûte, qu'enlaçaient de leurs plis vigoureux d'énormes lianes. L'orage mugissait avec fureur et faisait craquer d'une manière effroyable ce dôme de branches, de feuilles et de verdure. Le guide m'avoua qu'il s'était égaré dans les détours de la forêt.

— Marchons toujours, lui dis-je ; nous rencontrerons peut-être quelqu'un qui nous remettra dans le bon chemin. )

La nature est capricieuse au tropique : l'orage s'apaisa presque aussi vite qu'il était venu, et nous arrivâmes au bord d'une prairie, au-dessus de laquelle brillait un arc-en-ciel étincelant. Les lueurs ïougeâtresdu soleil couchant doraient d'une manière

fantastique la cime des arbres. De gros nuages roulaient encore avec rapidité dans Tespace, tandis que la voix imposante du tonnerre se faisait entendre par intervalles. Un troupeau de vaches et de chèvres paissait tranquillement et broutait l'herbe couverte de gouttelettes brillantes : ce troupeau était gardé par un cavalier entièrement nu. Ses cheveux longs et hérissés, sa peaubrune^ son fusil, lui donnaient un air sauvage et terrible. Cependant, quand je lui demandai s'il connaissait le rancho de don Ignacio Garcia, il fit un signe de tête afflrmatif et m'indiqua simplement du doigt un sentier qui y conduisait. Ce sentier faisait des tours et des détours pareils aux replis convulsifs d'un reptile blessé, et décrivait à droite et à gauche entre les arbres des circuits si fréquents qu'il fallait sans cesse tirer la bride et tracer de petits demicercles. C'était adonner des vertiges à un Hollandais.

Après une demi-heure d 'évolutions, je vois se dresser un énorme serpent à sonnettes. Mon cheval épouvanté se jette à droite, je donne de la tête contre une grosse branche si violemment, que j'en suis désarçonné et tombe par terre sans connaissance. Si je n'avais eu un épais chapeau de feuilles de palmier, au lieu d'être étourdi, j'étais tué. Mon cheval s'échappa ; mon guide, qui était assez loin derrière moi, passa par-dessus mon corps, emporté par sa bête, également effrayée. Tout cela fut l'affaire d'une mi- ^ nute. Je restai dans cette critique position plus d'un ; quart d'heure. Mon étourdissement passé, je repris i ma route à pied, maudissant cette fois les serpents à

su JOURNAL d'un MISSIONNAIRE

sonnettes. Au bout d'un mille, je retrouvai mon guide, qui, devenu maître de son cheval et ayant rattrapé le mien, revenait à ma rencontre, et j'aperçus une ferme inconnue, qui était, selon lui, la ferme que nous cherchions. Je vis bien qu'il y avait quelque erreur. Une vieille femme était assise sur la porte d'une cabane, fumant sa cigarette.

— Est-ce ici, lui dis-je, le rancho de don Ignacio Garcia ? :

— Oui ; mais il est parti pour la fête.

— Y a-t-il plusieurs Ignacio Garcia dans les envi- i rons ?

— Il y en a beaucoup.

J'avais été trompé par une similitude de nom.

— Avez-vous des chevaux ?

— Il n'y en aura qu'après la fête.

— Avez-vous de quoi manger ? Je n'ai rien pris depuis hier.

— Non, senor, je viens de manger la dernière tortilla.

— Pouvez- vous^ du moins, nous faire du feu ?

— Hélas! je n'ai pas de bois, et les cannes de maïs, que vous voyez dans la basse-cour, sont trop mouillées pour pouvoir s'allumer.

J'étais si fatigué, la nuit était si noire et mon guide si peu sûr, qu'ilm'était impossible derebrousser chemin. : Je restai au rancho^ et me décidai à retourner à Browns- 1 ville par le Mexique, étant maintenant persuadé qu'il serait imprudent de passer, par des chemins impossibles, au risque d'être tué ou de mourir de faim. Le

terrain, autour de moi, était tellement détrempé par la pluie, qu'il ressemblait à un marais ; l'intérieur de la cabane ne valait guère mieux. Désespérant d'y trouver une place sèche pour me coucher, je m'éten- I dis dans une mauvaise charrette. Mes habits étaient I collés à mon corps, mes dents claquaient, j'avais des frissons de glace, la faim me tiraillait Testomac d'une manière horrible, mes membres étaient rompus par ma course et par ma chute ; je ne pus dormir. Malgré ces souffrances cruelles, je n'étais pas triste le moins du monde ; ]e savais que Dieu veillait sur moi, et que son ange comptait chacune de mes douleurs, pour les inscrire sur le Livre de vie. C'était bien la moindre des choses, que de souffrir quelques peines pour Celui qui mourut pour nous sur le Calvaire. Quoique d'une constitution peu robuste, j'ai toujours supporté avec beaucoup de résignation les souffrances purement physiques ; malheureusement, les épreuves morales avaient, au contraire, beaucoup d'influence sur ma pauvre organisation, et c'est alors que j'avais besoin de tous les secours du ciel, pour ne pas me laisser abattre et décourager.

Nous nous levâmes de bonne heure et nous pûmes enfin regagner Edinburghsans accident. Je retournai à Reynosa, où, après bien des recherches infructueuses, le curé finit par me procurer un mauvaispetit cheval, mais pas de guide. Je fus donc obligé d'aller seul à l'aventure, sans autre indication que le cours des astres. Le pays était plat, mais les arbres et les pâturages avaient été disposés par la nature avec une

gracieuse coquetterie. C'était tantôt un coin de forêt qu'ilmefallaittraverser; tantôt une petite prairie verte ou fleurie, entourée d'un cadre de palmiers, d'ébéniers et de mesquites ; tantôt un champ de maïs aux épis dorés ou de cannes à sucre aux feuilles lancéolées ; tantôt une resaca oîi se baignaient des canards sauvages, des grues et des hérons. Le chemin était large et bon ; malheureusement, comme celui de Cam argo àReynosa dont il était une prolongation, loin d'être entretenu, il disparaissait de temps en temps sous l'herbe ; quelquefois, il était couvert d'arbustes ; ailleurs, il était même labouré et cultivé ; de sorte que, le perdant de vue, je risquais souvent de m'égarer. Je ne sais si V indépendance a donné plus de bonheur et de liberté aux Mexicains, mais ce qu'il y a de certain, c'est que, depuis que le Mexique a renversé le gouvernement espagnol, la république n'a rien fait pour améliorer et conserver les routes, et, si elle ne finit pas par s'en occuper, les communications internationales deviendront impossibles.

Vers le milieu du jour, je vis sur la lisière d'un bois une cabane d'où s'échappait en blanche spirale une légère fumée. Je conclus que les habitants de ce domicile n'étaient pas allés à la fête de Santo-Iago, et, comme depuis quarante-huit heures je n'avais mangé que quelques tranches de melon d'eau, nourriture fort agréable,, mais peu nourrissante, j'allai frapper à la porte. Une vieille femme était en train de faire du feu pour cuire des tortillas et du tassajo. Je lui demandai si elle pouvait disposer de quelque

I comestible en ma faveur. Elle me répondit qu'elle j n'avait que du lait pour le moment, mais que, si je voulais attendre, je pourrais partager son dîner, ' Avant d'accepter, je m'informai si le rancho délia Palma oii je comptais passer la nuit était encore loin. — Non, senor, me dit-elle, il est près d'ici. Les Mexicains ne sont pas très-forts sur les distances, et le mot près^ lorsqu'il n'est pas accompagné d'un superlatif et de deux ou trois diminutifs, veut dire quelquefois très4oin. Mais je n'avais pas encore acquis cette expérience sur la valeur relative des mtos, et, désirant arriver le plus tôt possible au bout de mon étape, je pris seulement un peu de lait et continuai mon chemin,

A droite et à gauche de la route, je remarquais depuis quelque temps une multitude de croix plantées en terre de distance en distance. Je crus un instant qu'elles indiquaient le lieu oii un meurtre s'était commis, et, en cela, je partageais l'erreur de la plupart des voyageurs qui ont remarqué ces croix dans les campagnes mexicaines. Je m'imaginais être dans un coupe-gorge et je me préparais à tout moment à entendre la formule ordinaire des brigands de profession : la bourse ou la vie. En m'approchant de plus près, je m'aperçus que plusieurs de ces croix portaient le nom d'une seule et même personne, avec la même date de la mort ; alors réfléchissant que cette personne n'avait pu être tuée en môme temps en différents lieux, je conclus que ces croix désignaient la place oii le corps d'un défunt s'était

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arrêté, tandis qu'on le transportait d'un lieu à un autre. Cette opinion me fut confirmée plus tard par des Mexicains très-versés dans les coutumes de leur pays. Néanmoins, quelques-unes de ces croix indiquent réellement le lieu où un meurtre fut commis.

Un peu avant le coucher du soleil, j'arrivai (me dirigeant toujours vers Brownsville), au rancho délia Palma, où se réunissaient de nombreux cavaliers, les uns en habits de fête et joyeux, les autres déguenillés et de mauvaise mine. Ce rancho est presque une petite ville ; sa population s'élevait à un millier d'âmes. Ce jour-là, il s'y trouvait plus de trois mille personnes venues de tous les environs pour la fête de Santo-Iago. La Palma n'a pas de grande place comme les autres villes ou ranchos de ces contrées, mais elle est coupée par une rue très-large d'une longueur démesurée. C'était dans cette rue qu'avaient lieu les courses et les danses. Je m'assis sur le seuil de la cabane, où je devais loger, et, en attendant le dîner, je considérai les réjouissances publiques.

La plupart des rancheros montaient de superbes chevaux ; les selles et les brides étaient rehaussées d'argent; deux chevaux avaient même des chaînes d'argent massif pour brides. Après les courses, les cavaliers se promenèrent par groupes serrés, en se donnant le bras et en chantant avec accompagnement de mandolines et d'accordéons. Quelques-uns s'amusaient à prendre une femme en croupe, à partir au galop jusqu'au bout de la rue pour revenir déposer leur fardeau, et à recommencer successivement avec

d^'autres. Vers le soir, cependant, les chevaux furent attachés aux arbres ànrancho^ quelques lanternes furent pendues aux branches, et on disposa des bancs en forme de carré long : les rancheras^ parées de leurs plus beaux atours et sans mantilles, vinrent y prendre place ; les hommes se groupèrent derrière elles. Deux violons, deux clarinettes et une grosse caisse se mirent à jouer un fandango, et le bal commença.

A ce moment, mon dîner se trouva prêt ; c'était un morceau de chevreau, cuit sur la braise; je le mangeai sans assaisonnement et sans pain, dans l'intérieur de la cabane, oii il n'y avait pas de lumière. Faute de couteau et de fourchette, je me servis de mes doigts pour le dépecer ; j'aurais bien voulu le débarrasser du charbon et de la cendre, qui s'y étaient attachés en cuisant, mais cela m'était impossible, et, pendant tout le temps que dura mon repas, je croyais mâcher des graviers trempés dans de la graisse. Après le dîner, je me dispensai de voir le reste de la fête, et, comme j'avais à peu près passé les deux nuits précédentes dans une complète insomnie, je m'enveloppai de ma couverture, et j'allai me coucher dans la basse-cour ; mais, pendant toute la nuit, le boumboum de la grosse caisse, les sons discordants et aigus de la clarinette, les éclats de rire et les bruyantes acclamations des danseurs m'empêchèrent de fermer l'œil.

Le lendemain, les principaux habitants du rancho vinrent me prier de rester quelque temps auprès d'eux pour établir une mission, bénir un cimetière,

arranger une chapelle, organiser des prières publiques, baptiser et faire des mariages; mais la Palma, se trouvant dans le Mexique, ne faisait pas partie de ma juridiction ; il m'eût fallu la permission expresse du gouverneur ecclésiastique de Monterey; je promis de la demander.

Cette fois, pouvant continuer ma route par le Texas, je pris un guide qui devait me conduire jusqu'à Galveston, petit rancho sur la rive gauche du Rio-Grande. Nous n'avions que des champs cultivés à traverser; aussi, la route se fit-elle sans accident. Deux heures après, nous étions sur les bords du fleuve que nos chevaux traversèrent à la nage. Je déjeunai chez un compadre de bautismo. A trente milles de Brownsville, je rencontrai, dans un petit rancho^ un Mexicain qui se rendait à Reynosa : je le chargeai d'y ramener mon cheval. J'en cherchai un autre; il ne me fut pas facile de le trouver; il n'avait ni selle ni bride : je le harnachai de mon mieux avec des cordes et je partis au galop pour Brownsville.

Quatre rancheros faisaient route avec moi ; leur nombre s'accrut beaucoup le long du chemin, et je rentrai à Brownsville avec un cortège imposant, au milieu d'un tourbillon de poussière. Le soleil m'avait noirci la figure ; ma barbe et mes cheveux avaient atteint une longueur démesurée ; mes vêtements étaient en lambeaux ; la faim et les fatigues m'avaient amaigri: personne ne me reconnut. Cependant j'étais satisfait de ce voyage, qui m'avait mieux fait

connaître les mœurs, le caractère de ces populations abandonnées à elles-mêmes, plus nombreuses que je n'avais pensé, et tellement privées de secours spirituels, pour la plupart, que, sur les deux frontières, j'avais trouvé non-seulement des familles, mais des ranchos entiers, où un prêtre n'avait pas paru depuis vingt et même trente ans ; oîi mon arrivée était un événement extraordinaire ; où Ton s'étonnait de voir un missionnaire fait comme le reste des hommes. Je conçus de grands projets pour l'amélioration morale et matérielle de ces pauvres populations, si dignes d'intérêt ; malheureusemedt, les projets sont plus faciles à concevoir qu'à réaliser.

De retour à Brownsville, je tombai dangereusement malade; aussi, je vis arriver avec bonheur un confrère que l'évêque de Galveston m'avait envoyé. C'était un excellent prêtre irlandais, d'une piété exemplaire et d'un zèle infatigable ; il me soulagea d une partie de mon fardeau, et sa compagnie fut pour moi une vraie consolation ; par malheur, il n'était plus assez jeune pour supporter impunément les épreuves du climat. Souvent j'étais obligé de le laisser seul, pour courir dans les ranchos et les villages les plus éloignés, et comme il ne connaissait pas l'espagnol, sa position durant mes absences était aussi pénible que critique. Lorsque je résidais à Brownsville, mes occupations étaient si nombreuses et si multipliées que nous passions parfois des journées entières sans avoir eu le temps de nous adresser quelques paroles. Sa santé fut ébranlée par ces dif-

férentes causes ; ses forces s'affaiblissant, il fut obligé de retourner en Irlande.

Peu de temps après mon retour à Brownsville, mon compagnon avait été atteint d'une fièvre violente qui l'obligeait à garder le lit. Le dimanche suivant, j'étais allé prêclier et officier, à dix milles de Brownsville, au rancho de Santa-Rita; je revins à la ville, souffrant et fatigué, pour y chanter la grand'messe et prêcher de nouveau, selon mon habitude. J'eus peine à la terminer. J'avertis l'assemblée qu'une subite indisposition me mettait dans l'impossibilité de faire l'instruction ordinaire, et je n'étais pas encore rentré dans la sacristie, que je perdis connaissance. Quand je repris mes sens, je me trouvai sur mon lit entouré de personnes bienveillantes qui me prodiguaient des soins empressés dans une chambre voisine de celle où gisait mon confrère malade.

En ce moment, Isidore m'apporta des lettres de France; malgré ma faiblesse, je sautai à bas du lit, pour les avoir plus tôt; je les lui pris des mains: hélas ! elles m'annonçaient la perte de trois membres de ma famille. Pendant longtemps, la surprise et la douleur m'ôtèrent la force de pleurer; enfii^la nature eut son cours ; mes larmes coulèicnt en abondance ; une fièvre violente se déclara ; durant douze jours, je fus entre la vie et la mort. Un jeune et pauvre Irlandais, nommé Phillip, abandonna ses affaires avec une abnégation touchante, pour aider Isidore et nous soigner mon confrère et moi, tous deux gisants, tous deux à demi morts. A* mon insu, il alla trouver le

shérif et les autorités de la y'ûle : il leur dit qu'il y avait près de ma maison un fandango^ qui, faisant chaque soir un bruit intolérable, me privait de repos et empirait mon état. Ces messieurs eurent la bonté de faire transporter le fandango ailleurs. Le quinzième jour de ma maladie, étant un dimanche, je me levai pour dire la messe; j'étais hors de danger, mais les souffrances m'avaient vieilli de dix ans, Phillip, comme pour se soustraire à notre reconnaissance, était allé à la Nouvelle-Orléans. J'eus du moins la joie de le revoir dans cette ville. Le docteur qui me soigna était aussi Irlandais ; il ne voulut pas être rétribué pour ses visites et ses soins. J'étais destiné, je crois, à être l'enfant gâté de tous les Irlandais qui s'approchaient de moi; aussi, cette nation généreuse et persécutée a-t-elle toujours eu ma sympathie la plus vive et ma reconnaissance la plus dévouée.

Pour surcroît, de nombreuses maladies sévirent parmi la population féminine des frontières. A cette époque, les fatigues de mon ministère étaient inouïes, et pourtant je ne suffisais pas à la peine, car ma paroisse proprement dite avait une étendue de trente à quarante lieues, dont Brownsville était le centre, et elle contenait près de trente-cinq mille âmes. Je ne pouvais me rendre dans les ranchos, villes et villages^ situés au delà de cette distance, qu'à des époques déterminées, de sorte que les malheureux, qui mouraient avant ou après l'une de ces époques, étaient privés des sacrements. Cependant je multipliais mes courses autant que je le pouvais; j'étais souvent à

cheval toute la nuit, je prenais à peine le temps de manger, et quelquefois je m'égarais. .

Un jour, je fus éveillé de bonne heure pour administrer les derniers sacrements à la meilleure catholique de Brownsville, madame Mariquita Garesché, femme de ce bon officier d'artillerie, M. Jules Garesché, qui m'avait offert, à mon arrivée, sa bourse, sa maison et ses services. Je m'étais attaché par les liens de la plus vive amitié à ces deux excellentes natures, qui m'aimaient comme un frère. M. Jules, je crois l'avoir dit, était d'origine française, et madame Mari« quita, comme je l'appelais, avait demeuré longtemps à Paris, au couvent de Sainte-Clotilde. Lorsque j'étais à Brovvnsville, je prenais mes repas près de mes deux bons amis, avec lesquels je pouvais souvent causer de la patrie absente. Lors de ma maladie, madame Garesché eut pour moi les soins délicats d'une sœur de charité; aussi, est-ce avec une profonde émotion que je donnais les dernières consolations de la religion à cette âme pieuse et résignée qui m'avait été si secourable.

J'étais encore près du lit de la malade, lorsque Isidore m'avertit que j'étais appelé, à six milles de Brownsville, au rancho de Sainte-Rosalie, pour administrer une femme qui se mourait d'un coup de sang. Sachant que cette maladie expédie promptement ses victimes dans ces contrées, je montai immédiatement sur le cheval qui m'attendait, et partis au galop. Lorsque j'arrivai près de la mourante, je trouvai près d'elle une autre femme qui, se pressant

le sein, recueillait le lait dans une cuiller et le versait ourles lèvres de la mourante. Ce remède eut un efifet contraire à celui qu'on en attendait; la malade mourut immédiatement. En fait de médecine, les femmes des ranchos ont une confiance particulière dans les propriétés curatives du lait de chrétienne^ comme elles disent. Malheureusement, l'expérience ne prouve pas qu'elles aient raison. Mieux vaut encore le système Raspail, qui est très-répandu dans le pays, et employé avec beaucoup de succès. J'ai vu vendre à des prix fabuleux la traduction espagnole de V Annuaire de la santé par Raspail. Pour les coups de soleil et les attaques d'apoplexie, on ne connaît pas d'autre remède, dans ces contrées, que l'eau sédative. Dans les ranchos^ à la mort d'une personne, toutes les femmes pleurent, crient, s'arrachent les cheveux, se frappent le sein, avec toutes les marques d'une douleur qui, si elle est vraie, ou de commande, n'en est pas moins violente. Dans tous les temps, chez tous les peuples primitifs ou peu cultivés, on retrouve ces bruyantes manifestations de la douleur. A Sainte-Rosalie, je vis cette scène pour la première fois : j'en fus effrayé et môme ému. Je me sauvai en toute hâte ; aussi bien devais-je assister à l'enterrement d'un juif converti.

De retour à Brownsville, je fis l'enterrement; en arrivant au cimetière, nous fûmes assaillis par un de ces orages subits, comme les tropiques seuls savent en fournir. En un instant, nous fûmes mouillés jusqu'aux os par une pluie torrentielle. La terre fut

tellemeut détrempée par ce déluge improvisé, qu'elle s'éboula sur le bord de la fosse oii je récitais les prières des morts, et je tombai sur le cercueil avec une huitaine de personnes qui, comme moi, furent à moitié enterrées avec le mort. Néanmoins, nous en fûmes quittes pour quelques entorses et une forte couche de boue jaunâtre dont nos vêtements furent recouverts.

Pendant ce temps, les rues avaient été métamorphosées en autant de petites rivières, qu'il me fallut traverser à pied. L'orage passa aussi subitement qu'il était venu : le soleil reparut dans toute sa brûlante splendeur. Arrivé au presbytère, j'y trouvai deux chevaux sellés, qui m'attendaient avec un guide ; celui-ci me pria de partir sans tarder, pour assister deux femmes qui se mouraient dans un rancho situé à trente-deux milles de Brownsvihe ; il ajouta qu'afin d'aller plus vite, il avait laissé, à moitié chemin, des chevaux de rechange.

Il n'y avait pas à balancer : je ne pris pas même le temps de déjeuner. J'échangeai ma soutane mouillée contre ma redingote, j'enfonçai sur ma tête mon chapeau de feuilles de palmier, afin de me garantir des rayons du soleil, et nous partîmes au galop. Après avoir galopé ainsi une heure et demie, nous changeâmes nos chevaux fatigués contre ceux qui nous attendaient, et continuâmes notre route avec la môme rapidité. Je m'aperçus alors que j'avais eu tort de ne pas déjeuner: je me sentais très-mal et très-faible, j'avais des tiraillements atroces dans l'estomac, mes

Yêtements étaient mouillés, non plus par l'eau de la pluie, mais bien par la sueur qui me coulait par tout le corps en nombreuses rigoles tièdes. Le ciel semblait être de feu, l'atmosphère était embrasée; nous étions à la fin du mois d'août et au plus fort de la chaleur : le soleil laissait tomber avec complaisance ses rayons perpendiculaires sur nos têtes. Nous passâmes dans une grande resaca^ où l'hydrogène carboné, qui s'échappait de terre, troublait l'air, comme la vacillation de la flamme, à la hauteur de vingt à vingt-cinq pieds : on aurait dit que nous passions au milieu d'une fournaise ardente.

Lorsque j'arrivai dans la cabane oii gisait une des malades, je n'étais guère mieux portant qu'elle, et je tombai évanoui près de son lit, avant que l'on eût le temps d'empêcher ma chute. Pour me ranimer, on m'inonda d'eau froide. En tombant, je m'étais fait une énorme bosse au front. Après avoir administré les derniers sacrements à la mourante, j'allai remplir le même office auprès de l'autre malade, mais j'étais dans un tel état de faiblesse, que je perdis connaissance une seconde fois. Heureusement, ma pâleur et ma démarche chancelante indiquaient visiblement mon état de souffrance, et cette fois je m'évanouis dans les bras des rancheros qui m'accompagnaient. Durant mon évanouissement, je dus subir une seconde aspersion d'eau froide. Décidément, j'étais destiné à passer ma journée dans un continuel bain d'eau froide ou tiède. Ayant terminé les fonctions de mon ministère, je pris une tasse de café ; je n'avais pas la force

de manger, et je retournai au galop à Brownsville, où raa présence était nécessaire.

Mais ma journée ne se termina pas ainsi. Arrivé dans le chaparal qui lie le rancho de Santa-Rita à Brownsville, et qui était appelé coupe-gorge, à cause de la fréquence des meurtres qui s'y commettaient, je trouvai un Mexicain qui m'attendait depuis plusieurs heures pour aller sur le bord du Rio-Grande dans un rancho où Ton réclamait mon ministère. Ce brave homme était venu me chercher à Brownsville. Isidore lui dit où j'étais allé ; alors, il vint tout bonnement s'installer sur ma route, attacha son cheval à un arbre et se mit à fumer force cigarettes, en m'attendant. Je me détournai donc de mon chemin^ et suivis mon nouveau guide.

Nous entrâmes dans le fourré d'un chaparal trèsépais et presque uniquement composé d'ébéniers énormes, odorants et de beaux mesquites. La veille j'avais assisté dans ce même endroit à la levée du corps d'un Américain qui avait été assassiné mystérieusement. Un de ses amis avait proposé de faire l'autopsie du cadavre, afin de se procurer quelques renseignements sur sa mort. J'assistai à l'autopsie qui eut lieu immédiatement avant la sépulture. Le défunt avait reçu à bout portant un coup de feu qui lui avait mis le cœur en lambeaux ; on trouva dans sa poitrine le papier qui avait servi à bourrer le fusil ; mais on ne put tirer de là aucun éclaircissement à l'égard du coupable.

Nous passâmes sous l'arbre même où ce malheureux

a\ait été tué. Le sentier que nous suivions était trèsétroit ; les arbres étaient touffus , les broussailles épaisses ; la nuit commençait à répandre de grandes ombres sur ce lieu sauvage, solitaire et mal famé ; le roucoulement plaintif des tourterelles était le seul bruit qui, par intervalles réguliers, rompait le silence. La nuit, la solitude, le silence, le cri des oiseaux, tout cela inspirait un vague effroi dont on ne pouvait se rendre compte. Je me sentais triste, mal à l'aise ; par amour-propre, je crois,j 'attribuai cet état del'âme à la faim, à la faiblesse et à la fatigue. Enfin, nous arrivons.

Je trouvai une vieille femme étendue sur une peau de buffle ; elle s'était brûlé tout le corps avec de l'eau bouillante, et elle se mourait dans des souffrances atroces. Pour la soulager, ses voisines lui avaient recouvert la peau avec de la râclure de nopal, qui est un puissant émoUient fort en usage dans le pays. Pauvre créature 1 la joie de voir le ministre de Dieu visiter sa cabane lui fît oublier, un instant, ses douleurs. Ne pouvant la guérir, je jetai dans son cœur des paroles de consolation ; je lui parlai de la passion douloureuse du Fils de Dieu, de Celui qui a dit : c( Bienheureux ceux qui pleurent^ parce qu'ils seront consolés. »

Je parlai avec attendrissement, car je n'ai jamais pu m'habituer à rester impassible devant les douleurs d'autrui ; et pourtant, j'en ai tant vu que mon cœur aurait bien dû s'aguerrir ; mais il y a des natures qui changent difficilement. Lorsque je quittai cette bonne femme, elle me serra la main avec reconnaissance :

elle paraissait plus calme et plus résignée. Pour moi, j'étais plus abattu qu'elle, et je ne songeais pourtant plus âmes fatigues.

Le guide qui devait m'accompagner à Brownsville n'était plus le même que celui qui m'avait amené ; c'était, au reste, la troisième fois que je changeais de guide dans la journée. J'eus un vrai frisson de terreur, en le voyant aiguiser un énorme couteau, qu'il plaça à sa ceinture ; sa figure avait une expression patibulaire : il m'avait tout l'air d'un bandit fieffé. J'étais bien libre d'avoir peur, mais il n'était ni convenable ni prudent de le montrer ; je me contentai donc de me tenir derrière lui et aussi éloigné que possible. Nous marchions déjà depuis quelque temps, lorsque je crus entendre des branches craquer devant nous. Mon guide ne paraissait pas se préoccuper de cebruit ; mais comme dans ces pays la méfiance est quelquefois une qualité, je lui criai de s'arrêter et d'écouter s'il n'entendait rien, cary voir était chose impossible, l'obscurité étant trop grande. Nous entendîmes, en effet, le bruit rapproché de quelqu'un qui marchait dans les broussailles.

— Qui est là ? cria mon guide.

— Gente (gens), lui répondit-on.

— Miiy bien (très-bien) reprit-il.

Et il continua son chemin.

Mais cette réponse vague ne m'avait par rassuré, car j'aurais préféré la rencontre d'une panthère à celle d'un homme, à cette heure et dans cet endroit. Aussi, criai-je à mon guide :

AU TEXAS Eï AU MEXIQUE. 3 3 1

— Comment ! malheureux, vous dites que c'est très-bien, mais il me semble, au contraire, que c'est très-mal; savez-vous à qui vous avez affaire au moins?

— ■ Oh ! senor curé, me répondit-il, ne craignez rien, j'ai reconnu la voix de don Antonio : c'est un bon chrétien .

Je ne connaissais pas don Antonio le moins du monde .Quand il passa près de moi, je regardai ce bon chrétien qui me fit Teffet d'un mauvais sujet en guenilles ; mais les apparences sont souvent trompeuses, et je souhaitai une bonne nuit à don Antonio, qui, de son côté, m'envoya mille bénédictions. Il était près de minuit, lorsque j'arrivai à Brownsvilie. Au moral comme au physique, j'étais dans un état pitoyaple, et j'allai me coucher sans avoir le courage de prendre aucune nouriture.

Il se passait rarement de semaine, où je n'eus une succession d'événements semblables, qui me retenaient un jour ou une nuit, et quelquefois dix-huit heures, à cheval, par la pluie et le beau temps. Je m'aperçus bientôt qu'une existence pareille ne pouvait durer, que mes forces trahissaient ma volonté, et que mon séjour dans cette nouvelle mission serait de bien courte durée. Pourtant, il m'était impossible d'agir autrement. Je ne pouvais en conscience me résigner à ne pas instruire ce pauvre peuple que j'aimais tant, à laisser mourir dans les ranchos éloignés les malades qui, sur le bord de la tombe, m'appelaient pour les réconcilier avec leur Dieu et leur ouvrir les portes du ciel. Aussi, malgré l'épuisement de ma santé

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qui n'avait jamais été entièrement rétablie depuis mon départ de Gastroville, je me décidai à continuer ce pénible labeur tant que je pourrais me tenir b cheval, ou au pied des autels.

Une grande épreuve vint jeter dans mon âme le deuil et la tristesse : mon cher Jules (M. Garesché) partit pour les États-Unis. Je trouvais dans l'amitié de ce pieux chrétien, d'une foi si ardente, bien desencouragements et des consolations. Sa conversation était pleine d'onction et d'un charme inexprimablCc L'isolement a toujours été pour moi comme un voile sombre, qui répand de la mélancolie et de l'amertume sur ma pensée. Souvent les natures les mieux organisées pour le dévouement ont besoin de s'accrocher à quelque chose de visible, pour se reposer d'une fatigue morale. L'esprit ne peut pas être toujours tendu, il s'use trop vite. Lorsqu'on revient d'une longue course, l'âme est attristée par les souffrances des malheureux que l'on a consolés ; le corps est accablé par des privations impossibles à éviter. Alors la fleur qu'on aime,qu'on voit croître et qu'on arrose avec soin soir et matin, l'oiseau qui gazouille ses joyeuses chansons sous votre toit. le chienfidèle qui attend votre retour en poussant des hurlements plaintifs, ne suffisent pas pour chasser cette mélancolie naturelle que produit l'isolement. Je m'étais donc vivement attaché à ce couple chrétien que les maladies éprouvaient cruellement. Deux fois madame Garesché fut conduite aux portes du tombeau, deux fois elle fut sauvée contre toutes les prévisons de la science.

Lorsque nous étions libres, M. Jules et sa compagne venaient, le soir, passer quelques heures sous la galerie de ma maisonnette. Au bonheur de parler ma langue maternelle, en respirant Tair pur, tiède et embaumé des nuits délicieuses du tropique, se joignait pour moi l'utilité de puiser à bonne source des renseignements précieux sur ce pays que M. Jules avait longtemps habité. A mon âge, ces conversations avaient encore pour moi le charme que les épanchements de l'amitié procurent à ceux dont les années, les malheurs et Texpérience n'ont pas encore blasé et détruit une à une leurs plus chères illusions. Mon fardeau était souvent bien lourd pour de si jeunes épaules, et parfois Dieu me laissait tomber dans le découragement, comme pour m'apprendre que lui seul est le consolateur par excellence, le maître de tous les cœurs, qu'en lui seul je devais mettre ma confiance et puiser toutes mes forces. Malheureusement, au milieu des épreuves, mes yeux n'étaient pas constamment tournés vers le ciel ; parfois ils s'abaissaient vers la terre pour y chercher un appui : j'y trouvais la main pieuse de cet ami, et je m'en emparais avec toute l'énergie dont j'étais capable. Ces entretiens du soir étaient comme un remède contre cette tristesse étrange, née de l'isolement et dont je ne pouvais me défaire. Je puisais dans le cœur de mon cher Jules la force et le courage que la Providence semblait me refuser pour rendre mon labeur plus méritoire.

Je n'ai jamais cru que le sacerdoce fût un mécanisme qui dût fonctionner froidement et régulière-

ment comme une horloge. La charité et l'amour de l'humanité, les vrais principes de l'Évangile, doivent être aussi lesprincipaux mobiles des actions du prêtre ; ces sentiments sont souvent le baromètre du succès dans le ministère apostolique. Saint François Xavier, saint François de Sales, saint Vincent de Pau et tant d'autres apôtres de l'humanité, ont converti des peuples entiers, en mettant dans leurs paroles et dans leurs actions les trésors de la charité, qui avait son foyer dans leurs âmes ardentes. Un prêtre, qui agirait autrement que ces illustres modèles, prêcherait dans le désert ; il se débattrait dans le vide, et son ministère serait aride. Mais, si la chaleur du cœur est le principe du vrai zèle, elle est aussi le principe d'une foule de misères pour celui qui s'attache sincèrement au peuple qu'il évangélise. Pour entretenir ce feu sacré de la charité et pour le diriger à la plus grande gloire de Dieu et au profit de nos semblables, il faut des forces qui ne se trouvent qu'aux pieds du crucifix; il faut des encouragements, que l'on rencontre surtout dans la lecture de l'histoire des hommes apostoliques et dans le dévouement d'une pieuse affection.

Jules était donc pour moi un de ces êtres qui laissent dans notre âme, en nous quittant, un vide difficile à combler. Le jour de son départ arriva ; je l'embrassai en pleurant et lequittai pour ne plus le revoir. Sa pieuse compagne, à peine remise de sa dernière maladie, l'accompagnait ; elle avait témoigné le désir d'aller prier sur la tombe de ses deux enfants, morts

au berceau et enterrés dans l'église ; mais elle en fut empêchée par des circonstances imprévues. Au moment de partir, elle me fit promettre de m'acquitter de ce pieux devoir pour elle.

Je rentrai triste dans ma maison qui ne devait plus recevoir la visite de mes amis. Lorsque la nuit arriva, j'allai dans la chapelle, à peine éclairée par un pâle rayon de lune. La brise était muette, les oiseaux dormaient dans leurs nids, la nature entière était plongée dans un profond silence. Je me dirigeai vers la tombe des deux petits anges, pour accomplir ma promesse. Hélas 1 il n'y a que les mères qui peuvent pleurer sur le bonheur de leurs enfants, lorsque leurs âmes innocentes jouissent au ciel d'une félicité éternelle. Pauvre mère! elle ne devait plus visiter ces deux tombes, sur lesquelles j'étais agenouillé et qui l'avaient vue si souvent prier et gémir. Je ne pouvais prier pour des anges dont le bonheur était assuré, mais je priai pour toutes les mères dont la tendresse, aveugle à l'égard de leurs enfants, est si souvent cruelle dans ses résultats ; tendresse fatale qui couvre la terre de malheureux et l'inonde de vices. C'est ainsi que je m'acquittai de cette dette de piété maternelle : des larmes mouillaient ma paupière, car je me rappelais qu'en France j'avais aussi des tombes chéries qui, peut-être^ ne recevraient jamais l'empreinte de mes genoux. Je restai longtemps la tête appuyée dans mes deux mains, les yeux tournés vers l'autel, plongé dans un abîme de réflexions plus tristes les unes que les autres. J'avais un ami, et Dieu me Ten-

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levait ; il voulait sans doute par là me détacher de toutes ces consolations terrestres, sur lesquelles j'aimais tant à me reposer.

Puisque Dieu devait être désormais mon unique guide, mon seul soutien, je le priai, avec ferveur, de ne jamais m'abandonner. Lorsque je rentrai dans ma chambre, j'étais, quoique triste encore, calme et résigné, et je pensais à cette immense quantité de souffrances qui couvrent la terre, et qu'une prière, un regard vers le ciel, rendent si légères.

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