CHAPITRE VI
Événements extraordinaires. — Aventures d'un Européen. — Folie d'une créole. La secte desVaudoux. — Danse au milieu des serpents. — Sorcières. — Les Peones, — Passion du jeu. — Histoire de mon guide. — Les fourmis à miel. — Grotte merveilleuse. — Le secret des trois feuilles. — Sacrifices humains des anciens Mexicains. — Un savant de village. — Une messe en plein air. — La poule et ses poussins. — Une désolation sans pareille. — Le receveur général de Brownsville.
Dans mes conversations avec les rancheros^ y 3.\diis reconnu que le manque d'éducation religieuse vouait leur esprit à la superstition, et qu'il n'y avait pas de chose, quelque peu singulière, qui ne leur parût surnaturelle et merveilleuse. Tout ce qui avait quelque ombre de mystère, tout ce qui se faisait par des pratiques adroites ou secrètes les frappait d'un étonnement craintif. Ils se contentaient de croire que les choses surprenantes étaient inexplicables, sans faire le moindre effort pour en pénétrer les causes, souvent faciles à saisir. Je dois dire, pour leur excuse, que, dans ces vastes pays incomplètement explorés et fort peu gouvernés, on rencontre presque à chaque pas des faits étranges et extraordinaires ; les uns viennent de la méchanceté artificieuse des hommes, les autres sont des phénomènes peu connus ; d'autres
enfin se rattachent à l'idolâtrie des anciens habitants.
Un Européen demeurant à Matamoros avait séduit une jeune Mexicaine et lui avait promis de l'épouser. Au moment du mariage, il hésita et finit par se rétracter. Les parents de la jeune fille ne témoignèrent aucun ressentiment en apparence; ils continuèrent leurs relations amicales avec le séducteur, qui se persuada bientôt que la chose était pardonnée. Un jour, on l'invita à dîner; à la fin du repas, des vertiges accompagnés d'affreuses douleurs de tête le prirent; il s'écria qu'il était empoisonné, se sauva et courut se jeter dans le Rio-Grande, en face de Brownsville. A cet endroit, il y a toujours des passants, des promeneurs et des barilleros; on le tira de Feau, et sa vie fut sauvée, mais sa raison était perdue. Recueilli par un Français, il remplissait sa maison de cris de terreur; chaque personne qu'il voyait était pour lui un empoisonneur, il ne voulait prendre aucune espèce de nourriture. Il s'échappa, se jeta de nouveau dans le Rio-Grande et en fut encore retiré vivant. C'est alors qu'une femme de couleur ayant vécu longtemps dans la Louisiane déclara que cette folie offrait tous les caractères de celle que provoque l'absorption de liquides, drogues ou parfums, connus seulement de la secte des Vaudoux. Elle raconta que sa mère était devenue subitement folle, après avoir visité une maison de Vaudoux ; elle assura que, si l'on pouvait décider ce malheureux à contracter le mariage projeté et rompu, sa folie cesserait. La suite prouva l'exacti-tude de cette assertion. Après une visite que fit ce
jeune homme dans un moment de lucidité chez les parents de la femme qu'il avait abandonnée, la raison lui revint, et le mariage fut célébré quelques jours après.
Ce fait bizarre, qui s'est passé sous mes yeux, me rappela que j^avais vu sur un bateau à vapeur une lithographie représentant une danse de Vaudoux. C'étaient des nègres, des personnes de couleur et des blancs des deux sexes, entièrement nus, formant un rond en se donnant la main et gambadant joyeusement au milieu d'une quantité de serpents qui s'enroulaient autour de leurs membres, sans leur faire aucun mal. Trouvant l'occasion d'apprendre quelque chose sur cette secte singulière, dont l'immoralité surpasse celle des Mormons et dont la puissance mystérieuse éclate par de funestes effets, j'interrogeai cette femme, originaire de la Louisiane, oii les Vaudoux sont très-nombreux.
(( Un jour, me dit- elle, ma mère reçut un billet qui l'engageait à se rendre, à minuit, dans une maison qu'on indiquait, pour une affaire très-grave et très-importante. Le signataire du billet paraissait si bien informé, que ma mère résolut d'aller au rendez-vous. Elle n'osa pas avertir de cette démarche ses deux enfants, ni sa négresse; mais la négresse, ayant remarqué la tristesse et la préoccupation qui s'étaient empreintes sur le visage de ma mère à la lecture de cette lettre, voulut en savoir la cause ; n'osant lui faire des questions, elle attendit son départ pour prendre la lettre dans la poche de sa robe, et me
pria de la lire tout haut. Le contenu n'avait rien d'extraordinaire; mais quand je lus l'adresse de la maison, la négresse s'écria: <c Oh! maîtresse, il va peut-être arriver un grand malheur; votre mère a été dans une maison de Vaudoux 1 » Je partis aussitôt avec cette négresse. Nous trouvâmes la maison; elle était basse et n'avait qu'un rez-de-chaussée. La porte n'était pas fermée à clé; nous entrons. Hélas! monsieur, ma mère était étendue sans connaissance sur le plancher au milieu d'un triple cercle de cendres noires. Une personne voilée et vêtue de noir sortait delà chambre par une porte de derrière, au moment où nous entrions. Que s'était-il passé? Je ne Tai jamais su. Je pris ma mère entre mes bras, et, aidée de la négresse, la portai dans la rue. La fraîcheur de la nuit lui rendit l'usage de ses sens ; mais elle était folle, et depuis elle n'a jamais recouvré l'usage de la raison.
La secte des Vaudoux, originaire d'Afrique selon toute apparence, est très-répandue parmi les nègres des États-Unis et des Antilles. Quel est son but véritable ?0n n'a pu encore s'en rendre compte: mais ce qu'on sait bien, c'est que les Vaudoux ont pour mobiles l'intérêt, la cupidité^ la vengeance. Ils possèdent des secrets importants sur les propriétés de quelques plantes plus ou moins inconnues ; ils font des parfums ou des poisons, dont les effets sont trèsdivers : les uns tuent lentement, d'autres, comme la foudre ; d'autres attaquent la raison à différents degrés ou la détruisent absolument. Ils connaissent aussi
des antidotes particuliers. Beaucoup de créoles, des blancs, et des gens de couleur, font partie de cette secte ; quelques-uns même occupent dans la société de très-hautes positions.
Ce serait une curieuse étude que de pénétrer le mystère dont s'entourent les Vaudoux, mais il est aussi difficile que dangereux de se mêler de leurs affaires. Voici ce qu'on m'a affirmé touchant quelquesunes de leurs cérémonies, qui se célébraient souvent à la Nouvelle- Orléans, au faubourg Trémé, dans une maison isolée, entourée d'une barrière de planches, et n'ayant qu'une étage très-bas. Une grande chambre occupait la maison presque entière* Au fond, du côté de l'orient, s'élevait un autel recouvert de pièces de laine rouge ; cet autel était creux et tout rempli de serpents à sonnettes, de congos et autres reptiles venimeux, qui en sortaient pendant la danse pour se répandre dans la chambre et s'enrouler autour des membres de la plupart des danseurs. Les Vaudoux se déshabillent sans doute dans un vestiaire du rez-de-chaussée, car ils sont complètement nus, lorsqu'ils entrent par la porte située àgauche de l'auteL Alors ils se mettent en rond, en se prenant par la main; un nègre seplace au milieu d'un cercle, fait brûler sur une cassolette une matière qui répand dans l'appartement une fumée épaisse et blanche, se baisse vers le plancher, probablement pour tracer des signes cabalistiques, prend sur l'autel cinq serpents à sonnettes, et s'en entoure les membres et le cou, La ronde se met aussitôt en mouvement, et toute la compagnie,
le nègre compris, tourne et gambade pendant un temps considérable. Enfin on éteint les lumières, et le bruit cesse, quand arrive l'obscurité.
Cette secte inspire une telle frayeur aux pauvres gens de couleur et aux nègres qui n'en font pas partie, qu'il est impossible de les décider à prendre des informations personnelles et directes sur ces pratiques mystérieuses. Ce qu'ils en disent est si extraordinaire, qu'on ne peut y ajouter foi. J'ai rencontré souvent à la Nouvelle- Orléans, dans les rues éloignées du faubourg Trémé, des boîtes de fer-blanc pleines d'huile oîi se trouvait une pierre carrée dont la grosseur variait avec le volume des boîtes. Elles étaient placées à la nuit tombante sur le seuil des maisons. Je fus longtemps avant de trouver quelqu'un qui m'expliquât ce que ces boîtes faisaient là : personne ne les avait remarquées ; ce n'est que pendant ma dernière année de séjour au Texas que j'appris que c'était un spécifique contre les maléfices des Vaudoux. Du reste, dans le Texas, les Vaudoux sont peu nombreux, et leur secte y reste à peu près inaperçue, à moins qu'un fait singulier, comme la folie momentanée de l'Européen de Matamoros, ne vienne tout tout à coup d'une façon sinistro en rappeler l'existence.
Ce qui me frappa le plus, c'est l'indifférence de la police américaine à l'égard des Vaudoux, indifférence qui est la même dans tous les pays où cette secte se trouve répandue. La police sait pourtant à quoi s'en tenir sur des faits qui, quoique secrets et peu
connu?, ne sont pas hors de sa juridiction. Pourquoi tolère-t-elle ces orgies, ces actes arbitraires et cruels? Serait-ce qu'elle a peur elle-même des Vaudoux?
Mais si les Vaudoux sont peu nombreux au Texas, il n'en est pas de même d'une autre espèce de gens de ce genre, qui pullulent dans les ranchos des frontières texiennes et mexicaines, je veux dire les sorcières. Il ne se passait pas de semaine où de pauvres gens ne se plaignissent de mauvais sorts, jetés sur eux, sur leurs terres et leurs bestiaux. La sorcière la plus célèbre et la plus redoutée parmi les rancheros habitait le Ramireno, à une lieue de Brownsville. Sachant les passes magnétiques et connaissant les propriétés des plantes, elle surprenait les pauvres Mexicains par ses prestiges et ses guérisons, ou les épouvantait par des artifices nuisibles. Elle était entourée d'un respect superstitieux mélangé de beaucoup de crainte. J'essayai de diminuer son crédit sur ces faibles imaginations, en expliquant aux rancheros^ dans des conversations familières, les moyens dont elle se servait, mais je réussissais mal. Les faits frappent plus que les paroles. Le plus simple était de leur donner le conseil d'éviter la rencontre des soi-disant sorciers, de n'avoir aucun rapport avec eux, et de vivre en bons chrétiens, leur rappelant cette parole de l'Écriture : c( Si Dieu est pour nous^ qui sera contre nous?yt Je sommai en même temps la sorcière de changer de métier, la menaçant, si elle se permettait de faire du mal, de provoquer une enquête et d'avertir les juges
de Brownsville. La pauvre femme n'était pas plus sorcière que moi ; mais elle exploitait adroitement la crédulité de ses voisins.
Il circule, dans les campagnes de cette partie de& frontières du Texas, des traditions ou des récits sur; des secrets d'histoire naturelle. On apprend des choses qui étonnent, mais qu'il serait aussi déraisonnable de nier sans preuve, que d'admettre sans examen. Dans le courant du mois de novembre 18S1, je me rendais, sous la conduite d'un péon (espèce d'esclave blanc), dans un rancho où se mourait une pauvre femme. Ayant également un mariage et plusieurs baptêmes à célébrer dans un autre rancho encore plus éloigné, je pris avec moi les ornements nécessaires pour dire la messe dans les deux endroits.
Go^^peanes sont presque tous réduits à l'esclavage par la misère, la paresse ou le jeu. Leur servitude n'est pas héréditaire, elle est même rarement viagère. Le péon s'engage pour un certain nombre d'années, pendant lesquelles il doit travailler à la terre, soigner les bestiaux, faire les commissions de son maître. De son côté, le maître doit subvenir à ses besoins ; quelquefois même il lui donne un petit salaire. Dans les pays que j'habitais, la condition de l'esclave blanc n'est pas malheureuse ; elle est très-différente de celle des nègres aux États-Unis. En général, le péon mange avec son maître et porte des vêtements presque semblables : il est difficile au premier abord de les distinguer l'un de l'autre. Il
jouit d'une grande liberté, et son travail est modéré, quelquefois nul. C'est le jeu particulièrement qui i multiplie les peones.
j Cette passion du jeu atteint dans ces pa}s une fureur inouïe. Quand on a perdu tout ce qu'on pos- ! sède, même sa chemise, on joue sa liberté pour cinq, 1 dix ans, ou plus, quelquefois pour toute sa vie. Je I rencontrai sur les bords du Rio-Grande, dans un bois isolé, deux Mexicains jouant aux cartes sur le sable; l'un avait perdu jusqu'à sa chemise, que l'au- I tre tenait roulée entre ses jambes, et se dépouillait déjà de son caleçon pour le jouer. Je n'attendis pas la fin de la partie, mais peut-être dix minutes après y avait-il un péan de plus.
Celui qui me conduisait était d'humeur joviale, poétique et conteuse. Il chanta longtemps des complaintes amoureuses de sa composition. Lorsqu'il fut fatigué de chanter, il récita des vers mystiques dont quelques-uns attirèrent mon attention. Je lui demandai ce qu'il récitait.
— C'est mon rôle de Noël.
— Quel rôle ?
— Ahl c'est vrai, senor ; vous ne connaissez pas encore toutes nos coutumes. Eh bien 1 pour la veille de Noël, nous représentons, au rancho^ la naissance de Notre-Seigneur Jésus-Christ, comme cela se pratique dans bien des villages du Mexique. Trois ran^ cheros jouent le rôle des rois mages, et je suis un d'eux; d'autres sont les bergers et entonnent des hymnes en s'accompagnant de la mandoline. Les
plus jeunes et les plus jolies rancheras font les anges et chantent des cantiques.
Il continua pendant plus d'une demi-heure à me donner des détails sur la cérémonie. Je ne retrouvai pas sans plaisir, à plus de trois mille lieues de la France, la répresentalion des mystères, jadis si répandus en Europe.
Tout en causant, nous arrivâmes sur les bords d'une grande remca^ d'une couleur limpide et transparente. Elle formait un lac ovale, régulier, que bordaient, comme un cadre, des palmiers, des ébéniers, des cèdres, des chênes verts et des sycomores; les lianes les unissaient entre eux par de gracieuses guirlandes. Un talus, couvert de verdure, de fougère et de fleurs, descendait du pied des arbres jusque dans l'eau, oii se baignaient une multitude d'oiseaux aquatiques. Au loin, on voyait des cerfs et des bêtes fauves qui se désaltéraient. Au milieu du lac était une île boisée. Un ciel d'azur et sans nuage complétait ce tableau plein de charme et de poésie. J'étais enivré par la vue d'un spectacle si enchanteur ; je fis part de mon admiration à mon péon.
— Oh ! me dit-il, si vous alliez du côté de la Rivière-Rouge, vous verriez des sites plus beaux que celui-ci.
— Il y a donc encore près d'ici une Rivière-Rouge?
— Oui, elle est très-curieuse, surtout au paso del Gigante. C'est un gué qu'on appelle ainsi à cause des ossements de géants qui y sont enterrés. J'ai vu de ces ossements qui avaient de douze à quatorze
pieds de longs ; mais on a enlevé tous ceux que l'on avait mis à découvert, et la terre est si dure que la pioche ne peut l'entamer. Du reste, si les curiosités du pays vous intéressent, je pourrai vous raconter des histoires extraordinaires, car don Ignacio Garcia a beaucoup marché dans des vallées solitaires et appris bien des choses que ses compatriotes ignorent.
— Et quel est encore ce don Ignacio Garcia ?
— Caramba! senor don Emmanuel, vous ne comprenez pas que c'est moi?
— Eh bien! senor don Ignacio, vous avez vu chez moi assez de serpents, d'animaux vivants et de minéraux, pour penser que je suis très-amateur de curiosités ; faites-moi donc le plaisir de me raconter vos voyages et vos découvertes.
— Je le veux bien, mais à une condition, c'est que vous me garderez le secret tant que vous serez sur les frontières du Mexique.
— Je vous le promets.
— D'abord, je vous jure que tout ce que je vous dirai est vrai, comme il est vrai que Notre-Dame de Guadeloupe est la bonne patronne des Mexicains.
— Je vous croiSj mais commencez.
— Il y a, reprit gravement don Ignacio, dans l'État de Tamaulipas, une vallée peu connue, oiiTon trouve des fourmis d'une grosseur extraordinaire qui font du miel, et ce miel est d'une saveur plus agréable que celui des abeilles sauvages, lequel est pourtant le meilleur du monde. Ces fourmis semblent à demi enter-
rées dans le sol ; d'autres fourmis de la même famille les nourrissent, dès qu'elles se mettent à produire le miel. Ce miel se forme dans une vésicule adhérente à la fourmi; quand la vésicule est pleine, la fourmi meurt.
J'interrompis ici don Ignacio, pour lui dire que j'avais vu à Matamoros un ^m^/^m^/i américain, nommé Langstroth, qui conservait dans un vase de verre quelques-unes de ces vésicules. Elles ont la grosseur et la forme d'un grain de raisin ; le miel a la couleur et la transparence d'une belle topaze du Brésil. Quant à la fourmi, elle reste dans la vésicule, comme enterrée dans son propre ouvrage ; elle a l'apparence d'une grosse fourmi ordinaire. Je demandai des détails sur sa reproduction; mais l'existence de cet insecte est si peu connue, que je n'ai jamais pu avoir d'autres informations à cet égard.
Don Ignacio m'avait promis cependant des révélations inattendues. Voyant que j'en savais sur les fourmis autant que lui, il réfléchit un peu et commença un nouveau récit que, cette fois, je n'interrompis pas*
(c II y a dix ans (c'était l'époque où je gardais les troupeaux de dona Trinidad Flores), comme j'étais à la poursuite d'un mustang^ jepénétrai dans une gorge très-étroite de l'État de Nuevo-Léon. Ce n'étaient, à droit et à gauche, que rochers amoncelés, comme après l'éboulement d'une montagne. En fait d'arbres^ je ne vis qu'un plaquemine, espèce de néflier, qui végétait dans ce chaos. Je voulus m'en approcher pour me reposer sous son ombre et me rafraîchir avec ses fruits
noirs et doux. En grimpant le long d'un tapis de mousse en forme de talus, je fis rouler des pierres que la mousse recouvrait, et qui, en roulant, me mon-
I trèrent l'entrée d'une espèce de grotte profonde et basse. Je me décidai à y entrer. Au bout de vingt pas, je fus arrêté par un mur ; je tâtai et reconnus que les pierres n'étaient pas cimentées. En moins de cinq minutes, elles furent à bas. Alors m'apparut une grande chambre très-élevée, éclairée par une fente de rocher.
i Au fond, se dressait un autel carré en pierres polies ;
I \ celle de dessus était d'un seul bloc. Sur Tautel reposait un morceau d'or pur et massif ; il était carré, long d'un pied sur chaque face et épais de deux pouces. Contre le mur, au-dessus de l'autel, grimaçait une figure affreuse, faite d'une terre rouge et dure; le corps se cachait dans un faisceau de maïs, oii se trouvaient sept épis en or et beaucoup de feuilles en argent devenu noir. Près de la figure, on voyait un vêtement en plumes rouges, jaunes et bleues, dont la forme rappelait la chasuble de nos prêtres. A la vue de ces choses extraordinaires, je restai ébahi, sans savoir ce que j'avais à faire. Ce premier moment passé, je mis le morceau d'or dans mon mouchoir, les sept épis dans mes poches, et laissai les feuilles d'argent, qui étaient trop minces pour avoir grande valeur. Je refermai avec soin les deux entrées de la grotte et retournai au ra/ic^ode donaTrinidad, dont j'étais trèséloigné. Avant d'y arriver, j'enterrai mon trésor dans un lieu écarté. J'en vendis une partie à Monterey, rachetai ma liberté, et fus à San-Luis de Potosi pour
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vendre le reste. Quoique les orfèvres m'aient volé, je crois, ils me donnèrent encore deux talègres d'or (1).
« J'avais de quoi acheter un beau rancho^ le faire cultiver et m'enrichir; mais j'aimais le jeu et les voyages, et ne pus rester tranquille. Après avoir envoyé à ma mère, qui demeurait à Tula, trois talègres d'argent, je fis l'acquisition d'un magnifique cheval avec une bride et une selle toutes couvertes d'argent, et je fis une excursion d'agrément à Puebla, à Mexico, à Guadalaxara. Je jouais beaucoup partout oii je passais, et fis si bien, qu'au bout d'un an j'étais à peu près ruiné. L'idée me vint alors de faire une visite à ma mère. Je retournai sur mes pas, et, avant de traverser l'État de Zacataca, je m'arrêtai à Saltillo, chez un de mes compères de baptême^ qui s'appelait Médina, et dont la mère était Indienne.
« Médina était vieux et malade. Un jour, il me prit à part et me dit: ce Don Ignacio, je veux vous confier un secret important qui n'est connu que de deux Indiens et de moi. Comme il doit être le bénéfice d'un seulj aucun de nous n'en a fait usage ; mais j'ai peur que les deux Indiens ne le divulguent à quelqu'un avant de mourir. Je suis malade et sans enfants, je vous le confierai. Vous comprenez quelles précautions il vous faudra prendre, si vous voulez vous en servir ; autrement, vous courrez de grands dangers. Sellons nos chevaux, je vais vous raconter cela.»
(l)La talègre est une mesure de mille pièces fortes; celle d'or vaut seize mille piastres (quatre-vingt mille francs), celle d'argent, mille piastres (cinq mille francs).
c( Nous partîmes pour les montagnes et courûmes toute la journée. Après nous être reposés le soir, nous I reprîmes notre course la nuit, a car, disait mon comj père, il ne faut pas que nous soyons aperçus de l'un : des deux Indiens, qui demeure près de l'endroit où je vous mène. » Nous gagnâmes, à travers les ténèbreSj l'entrée d'une vallée étroite. Les chevaux furent ( laissés là, et alors commença l'ascension d'une colline très-escarpée, sur laquelle je distinguai, malgré l'obscurité, des nopals et des pitas. Nous grimpions depuis ' un quart d'heure quand mon compère s'arrêta, cueillit trois feuilles, sur trois plantes de même espèce, et I me dit : « Prends ces trois feuilles, don Ignacio ; gardeles avec soin; lorsqu'elles sont séchées, broyées et mises dans le creuset, leur seule présence sépare à l'instant l'or etl'argent de tout alliage. » Je serrai les feuilles dansmapoitrine, comprenant l'importance de ce secret, et nous repartîmes pour Saltillo. Je gravai dans ma tête certaines indications pour reconnaître cette bienheureuse vallée ; et, quand vint le jour, je regardai à la dérobée ces trois feuilles. Jamais je n'en avais vu de pareilles : elles étaient longues comme des feuilles de l! tabac ; elles en avaient la forme et étaient recouvertes d'un poil blanc qui les rendait, au toucher, aussi douces que du velours.
c( Pour exploiter cette découverte, je me rendis aux mines d'argent de Guanaxuato, dans les montagnes qui avoisinent Mexico. Je m'adressai à un des plus riches propriétaires des mines dont la probité était connue, et, avec mon secret, je lui offris de le conduire à l'en-
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droit fortuné pour quatre talègres d'or. Il y consentit, mais à la condition de faire un essai préalable sur les trois feuilles que j'apportais. L'expérience réussit au delà de nos espérances. L'emploi d'un procédé si simple devait introduire dans Texploitation des mines une économie considérable; aussi, sans tarder d'un seul jour, le propriétaire et moi, nous partîmes pour Saltillo. Nous y entrâmes de nuit pour ne pas éveiller l'attention de mon compère. Je retrouvai bien la vallée; mais quel fut mon désappointement, quand je ne pus découvrir la moindre feuille de l'espèce désirée ! Nous parcourûmes la vallée en tous sens ; peine inutile, et pourtant c'était bien là. En plusieurs endroits la terre semblait avoir été fraîchement remuée. Qui avait fait disparaître les plantes? Je ne l'ai jamais su. Il fallut s'en revenir tout tristes et désespérés. Le propriétaire regretta vivement de n'avoir pas gardé une des trois feuilles, qu'il aurait pu envoyer à un botaniste de Mexico pour en connaître le nom et avoir quelques renseignements sur les endroits oîi elles poussent.
« Quant à moi, j'achetai, avec le peu d'argent qui me restait, des bœufs et deux charrettes pour faire le transport des marchandises de MatamorosàMonterey . Par malheur, le jeu me fit perdre tout mon gain, puis mes charrettes, puis mes bœufs. Je me fis barilleroh. Brownswille, ensuite Maintenant je suis corrigé de ma fatale passion, je me conduis bien, je travaille beaucoup ; mon maître va me rendre ma liberté et me donner en mariage une de ses filles dont je suis amou-
reux. Je vivrai tranquille au rancho;\^ vous promets d'y bâtir une chapelle et d'y installer un cimetière. »
— Voilà, lui dis-je, de bonnes résolutions; espérons qu'elles seront durables, et que des habitudes laborieuses et sages vous apporteront une fortune égale à. celle que vous aviez trouvée par hasard et que vous avez dissipée. Quant à votre grotte, j'ai ouï conter à un ecclésiastique de Guadalaxara, que j'ai connu à Matamoros, une aventure qu'il aurait eue dans l'État de Guanaxuato, et qui se rattache à la vôtre par des ressemblances singulières. D'autres données, se joignant à celle-ci, me font croire que les anciens Mexicains ne se bornaient pas aux sacrifices humains publiquement célébrés sur ces immenses pyramides tronquées, ces temples colossaux dont on rencontre encore des ruines si imposantes. Les Indiens avaient, en outre, des sacrifices particuliers qui se consommaient en des endroits solitaires etmystérieux, comme celui que vous avez découvert.
Les historiens espagnols du seizième et du dix-septième siècle nous apprennent, en effet, que, dans plusieurs contrées des Indes occidentales, les Indiens adoraient des divinités locales dans des lieux isolés, dans des grottes, et qu'ils sacrifiaient aussi sur les montagnes. Les Indiens de Tîle de Cuba allaient en pèlerinage dans une caverne appelée Loaboma^ oîi ils adoraient deux divinités du nom de Maroba et de Bintatel ; ils leur offraient des fruits, des fleurs, de l'or, des perles et des animaux. Dans la même île se trouvait, dans un désert, une autre idole du nom de
Conocotto, qui était fort renommée par ses aventures extraordinaires, ses voyages invisibles, et les dangers auxquels elle avait échappé miraculeusement. Le cacique Guamarea accordait une telle vénération à cette idole, qu'il lui offrait des sacrifices journaliers.
Chaque année, les Tlaxcanalliens offraient un sacrifice humain sur une montagne pour obtenir une bonne récolte. On attendait que le maïs s'élevât à un pied au-dessus du sol, c'est-à-dire au mois de mars ; on prenait alors un garçon et une fille de trois ans. Ces enfants étaient nés d'hommes libres, voisins de la ville. On les conduisait en procession sur une montagne et on les sacrifiait au dieu Tlaloc ; on ne leur arrachait pas le cœur, comme cela se pratiquait pour les autres sacrifices, maison leur coupait la tête et on les ensevelissait dans des couvertures neuves. Ce mois de mars, qui était pour les Tlaxcanalliens le premier mois de l'année, avait été particulièrement consacré aux sacrifices pour attirer sur le peuple la protection de leurs dieux. Le dernier jour de ce mois, appelé Tlaxcaxipenaliztli^ les TlaxcanalHens offraient un sacrifice à leur dieu favori Camaxtle, sacrifice dans lequel ils égorgeaient cent esclaves. Les victimes étaient couchées sur le dos sur la pierre élevée au haut du temple, et les prêtres leur ouvraient la poitrine avec un couteau en silex ou en obsidienne (1), arrachaient le cœur, qu'ils déposaient au pied de l'autel, et barbouillaient les idoles avec le sang encore chaud des victimes. Puis, une vingtaine étaient écorchés, et
(1) Pierre d'origine volcanique, transparente et verdâtre.
leurs peaux sanglantes étaient distribuées à une vingtaine de guerriers illustres qui s'en recouvraient aussitôt. Les idoles étaient ordinairement en marbre, jaspe, terre cuite, or ou argent, quelquefois composées de différentes matières et ornées de précieux métaux et de joyaux. Il y en avait en maïs et en miel mélangé, ou bien avec toutes sortes de semences mexicaines pétries dans du sang de garçons et de jeunes filles. Après la conquête de Fernand Cortez, lorsque les temples et les idoles furent détruits par les Espagnols, beaucoup de divinités de moindres dimensions furent cachées par les Indiens dans les grottes et les bois, ou bien enterrées.
La quantité de têtes et de statuettes en terre cuite, que l'on rencontre partout, prouve que la plupart des grandes tribus qui formaient l'empire du Mexique avaient des dieux lares. Ces petites divinités étaient généralement remises aux prêtres qui les déposaient dans les temples, afia d'être aspergées de sang humain, ce qui leur donnait une espèce de bénédiction. Les prêtres avaient aussi d'autres petites figures sacrées, qu'ils donnaient aux pèlerins. Au pied des grands temples etsurtout à San-Juan de Teotihuacan, . on trouve une multitude de ces figurines. Les Espa- I gnols obligèrent ensuite les Mexicains à leur livrer toutes ces idoles à cause des métaux précieux dont \ la plupart étaient faites ou ornées : malgré cela, un grand nombre doivent encore exister dans des lieux ignorés.
j Les outils dont se servaient les Mexicains pour les
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sacrifices comme pour leur usage particulier étaient en bronze écroui, qui remplaçait assez bien l'acier, et en obsidienne. Les mines d'argent, les mieux situées pour l'exploitation et le climat, sont celles de Guanaxuato, qui étaient très-riches, Avant la découverte du procédé de l'amalgamation à froid, procédé qui permet de retirer sans remploi du feu le métal des plus pauvres minerais, avant cette découverte, dis-je, due à un Mexicain nommé Médina, les mines d'argent du Mexique étaient peu exploitées à cause du manque de bois ou autre combustible dans les environs des mines.
Quant à l'habit sacerdotal qui a été découvert dans la grotte, il prouve la véracité des historiens espagnols qui racontent que les anciens prêtres mexicains portaient des vêtements qui avaient pour la coupe quelque analogie avec les ornements des prêtres catholiques. Dans un ouvrage de Gonzalez Fernandez d'Oviédo sur les voyages et conquêtes de Fernand Cortez, ouvrage traduit en français et imprimé, je crois, à Amsterdam en 1S88, on lit que, parmi les présents que Cortez reçut du roi Montézuma, il y avait : « Des surplis et vestements de prestres idolâtres, chapes, frontaux et parements de temple et d'autels. »
En somme, ces récits singuliers ont pour fâcheux effet d'entretenir la superstition et l'amour du merveilleux chez ces peuples indolents, qui sont plongés dans une profonde ignorance. Je ne trouvai dans les ranchos qu'un prétendu savant: il était petit, ha-
bille de noir, avec un chapeau rond et bas qui lui ' donnait l'air d'un maître d'école de \illage;il avait 1 une haute opinion de lui-même et ne doutait pas de I son savoir, parce qu'il avait quelques vieux livres j français qu'il croyait latins. Il me dit avec orgueil j qu'il possédait la Théologie de Fapôtre saint Thomas. Je ne voulus pas lui faire tort dans l'esprit de ceux qui étaient là, en lui apprenant que l'apôtre et le théologien étaient deux hommes très-distincts ; je me contentai de lui demander le livre ; il m'apporta un I traité de médecine française. C'était là saSumma theologica. Pourtant, le brave homme paraissait de bonne foi ; il s'imaginait comprendre ce qu'il ne savait pas même lire.
Nous étions enfin arrivés au rancho oii j'étais attendu. J'administrai l'extrême-onction à la moribonde, qui n'avait pas vu de prêtre depuis soixante ans. Après avoir mangé une tortilla trempée dans du café fait avec du maïs brûlé, j'allai m'asseoir sur un banc de bois, placé sous un vieux mesquite. Le propriétaire à\irancho s'assit à mon côté, et une trentaine de rancheros de tout âge et de tout sexe s'accroupirent en demi-cercle devant nous. La cigarette fut ajlumée, et nous nous mîmes à causer des améliorations à faire et de l'avenir du village ; quelques-uns me racontèrent des aventures plus ou moins intéressantes qui leur étaient arrivées. Je leur parlai delà France, de sa puissance, de son agriculture, de son armée, de nos institutions civiles et religieuses, de nos vieilles cathédrales ; les chemins de fer et surtout
le télégraphe électrique étaient pour eux des merveilles incompréhensibles; tous m'écoutaient avec le plus vif intérêt. Nous prolongeâmes cet entretien jusque bien avant dans la nuit, sans nous apercevoir de la rapidité avec laquelle le temps s'écoulait. Enfin, nous nous séparâmes, après avoir fait un mutuel échange de poignées de main et nous être souhaité une bonne nuit. Éparpillés sur l'herbe du rancho et enveloppés de nos couvertures, nous dormîmes profondément.
Le lendemain matin, je récitai mon bréviaire, en me promenant sur les bords du Rio-Grande : mon office achevé, je pris une clochette et me mis h parcourir les environs du rancho^ en sonnant, pour inviter le monde à venir à la messe. Je préparai ensuite au pied d'un sycomore gigantesque un autel fait avec deux tonneaux de farine, sur lesquels je plaçai la porte d'une cabane : deux bouteilles recouvertes de mousse me servirent de chandeliers ; je suspendis mon crucifix contre l'arbre, autour duquel j'avais organisé des draperies, en forme de tente, avec des mantilles et des châles de mousseline. Mon autel rustique avait un aspect aussi gracieux que pittoresque. Après mon troisième appel, les rancheros airivèrent en foule, dans leurs plus beaux costumes; quelques-uns même, ayant su mon arrivée, vinrent de très-loin.
Au moment de me revêtir des ornements sacerdotaux, je m'aperçus que j'avais oublié mon aube à Brownsville. Gomment faire? Il n'y avait au rancho aucune étoffe blanche dont je pusse disposer. Après
bien des recherches infructueuses, je me rappelai avoir vu une cabane dont le plafond était recouvert à l'intérieur d'une grande pièce de coton écru. En un moment, je l'eus coupée et cousue en forme d'aube et je commençai le saint sacrifice au milieu du plus profond recueillement.
Les r ancher os éidiient agenouillés sur l'herbe autour de l'autel, ombragés par des feuilles du sycomore. Après l'Évangile, je me retournai du côté de mon auditoire selon ma coutume, et me mis à prêcher sur la parabole du père de famille qui veut ensemencer son champ. Je ne pus m'empêcher d'admirer en ce moment le tableau qui se présentait devant moi. Cette foule bigarrée et silencieuse assise à la façon orientale sur l'herbe des champs ; ce jeune prêtre étranger qui annonçait la parole de Dieu, cet autel si simple et si frais sous un dôme de verdure au milieu d'une vaste campagne, le soleil qui dorait cette nature si riche, les oiseaux qui chantaient leurs plus joyeuses chansons ; tout cela produisait en moi une impression de poésie et de bonheur, que je n'aurais pas échangée contre la joie du cœur la plus bruyante.
Après avoir parlé pendant un quart d'heure, je m'arrêtai quelques minutes pour essuyer la sueur qui ruisselait sur mon visage, car, malgré la saison avancée, il faisait très-chaud.
Durant cet intervalle de repos, un vieillard plus qu'octogénaire, au front chauve et à la figure vénérable, prit la parole.
a II y avait une fois, dit-il à haute voix, une poule
qui avait douze poussins qui ne la quittaient jamais, plus trois poussins qui becquetaient toujours loin d'elle. La poule faisait tout ce qu'elle pouvait pour nourrir sa couvée; mais le champ était stérile et le grain manquait. Un jour, un faucon qui cherchait une proie vit la poule et la couvée: il fondit sur eux. La poule effrayée appela ses petits ; les douze poussins qui nela quittaient pas se réfugièrent sous son aile et furent sauvés; mais les trois poussins, trop éloignés, ne l'entendirent pas et furent mangés. Seigneur curé, ajouta le vieillard, vous êtes la poule, les douze poussins sont les chrétiens de Brownsville, les trois poussins éloignés sont les rancheros, le faucon c'est le diable qui fait toujours quelques victimes parmi nous.
D'abord étonné, j'écoutai ensuite avec intérêt cette allégorie qui ne fît rire personne. Ma surprise cessa en reconnaissant dans mon interlocuteur un bon vieux prêtre mexicain tombé en enfance depuis quelques années. Sans me déconcerter, je dis à ce sujet à mes bons rancheros :
— Il est dit, dans l'Écriture sainte, que le démon, comme un lion, rôde toujours autour de nous pour chercher une proie à dévorer ; mais, si nous restons fidèles à la loi de Dieu, si nous observons ses Commandements, en un mot, si nous vivons en bons chrétiens, nous n'avons rien à craindre de l'esprit du mal, et nous mourrons comme de dignes enfants de Dieu.
Après la messe, je pris une légère collation^ et, accompagné du même guide et de plusieurs rancheros^ je continuai ma route pour aller au village oîi j'avais
un mariage et des baptêmes à faire. Nous fûmes obligés de passer par un sentier tellement étroit, tortueux et encombré, que nos chenaux avaient beaucoup de peine à se frayer un passage à travers les broussailles et les branches qui se croisaient en tous sens. Nous passâmes ensuite par des clairières, par des prairies oii la terre était si légère et si molle, qu'elle s'enfonçait parfois sous le poids de nos chevaux. Les rancheros appellent ces terrains tierras falsas (terres fausses, trompeuses). Après les pluies, ces endroits sont très-dangereux; hommes et chevaux s'enfoncent et disparaissent quelquefois comme dans les prairies tremblantes. Nous y vîmes une grande quantité de dindes sauvages et de chevreuils qui se sauvaient à notre approche.
Nous arrivâmes sans accident à notre destination, dans l'après-midi du même jour. Le village se composait de quinze ou vingt cabanes tout au plus, placées sur la lisière d'une forêt et d'un vaste champ de maïs baigné par le Rio-Grande. Afin de donner plus de solennité aux cérémonies religieuses, il fut résolu qu'elles auraient lieu le lendemain matin à la suite de la messe.
Le village était encombré de rancheros qui étaient venus de très-loin et plutôt, je crois, sauf quelques exceptions, pour danser un fandango que pour assister à la messe. Quelques-uns résidaient à une distance de plus de quarante milles, ce qui peut donner une idée de leur passion pour la danse, et du peu de cas qu'ils font du temps et des distances.
Lorsque le soir arriva, l'estrade pour les musiciens fut dressée sous un chêne, les bancs pour les rancheros furent placés : une barrique de farine, dont les fonds avaient été remplacés par du parchemin servit de grosse caisse ; une clarinette et une mandoline complétèrent Torchestre. Des lanternes étaient pendues aux branches des arbres, et le bal commença.
La prédication, les jeûnes prolongés, et les fatigues qu'il me fallait supporter, en pareilles occasions, m'avaient donné un violent mal de tête que le bruit de la grosse caisse n'améliorait pas du tout. J'allai me coucher. Le lit qui m'était destiné était dans la cabane de la future épouse ; près du lit se trouvaient ceux de la plupart des membres de la famille qui causaient bruyamment et riaient de manière à me tenir éveillé, si la souffrance m'avait permis de me reposer.
J étais couché tout habillé, et pour surcroît d'agrément une multitude d'insectes de tous genres s'acharnaient contre moi. Ne pouvant ni rester tranquille ni me reposer, je me levai et allai me promener dans les environs du village ; mais, tombant de lassitude et de sommeil, j'avisai une charrette sans fond et je m'installai sur son timon qui était un arbre équarri à coups de hache. Les efforts que je faisais pour conserver mon équilibre et ne pas tomber m'empêchèrent de dormir. En désespoir de cause, j'allai m'étendre au pied d'un arbre et passai le reste de la nuit à méditer sur ce pauvre peuple que je voyais danser à la lueur blafarde des lanternes. Ces silhouet-
:, tes noires qui sautillaient dans le lointain, sous les i grandes ombres des chênes, au bruit épouvantable Il de l'éternel boum-boum^ faisaient un tableau étrange 1 et fantastique ; je me rappelai la danse du sabbat.
Un des danseurs, poussé par l'ivresse ou l'amour de |j la soustraction, profita des ténèbres pour commettre
quelques vols; il fut pris en flagrant délit, jugé, et,
comme punition, attaché à un arbre pour le reste de I la nuit. Il s'endormit, et, pendant son sommeil, un I de ses juges lui vola ses souliers. Le voleur se réveilla
volé.
Au lever du soleil, le bal étant fini, je préparai Tautel comme la veille, sous un arbre; faute de sonnette pour avertir les rancheros de l'heure de la messe, je me servis de petits enfants qui allaient de cabane en cabane hâter les paresseux. La foule qui se groupa autour de moi comptait plus de cinq cents personnes. Après la messe et l'instruction, je célébrai le mariage. L'épousée devait partir le jour même pour l'habitation de son mari, qui demeurait à une distance de plus de cinquante milles. Pendant la cérémonie, la mère et les parents commencèrent à pleurer, les filles d'honneur et leurs amies se mirent bientôt également de la partie, et la mariée s'évanouit ainsi que sa mère. De ma vie, je n'avais vu une pareille désolation. Les Mexicaines ont les larmes faciles. Je baptisai ensuite cinq enfants qui mirent le comble à cette scène lacrymatoire, en criant tous les cinq à la fois, avec une force dont je ne les aurais jamais crus capables ; je n'entendais pas les prières que je récitais, ma pauvre tête malade
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me chantait des airs inconnus ; je pensai devenir fou. On dirait que les larmes sont contagieuses. A peine la cérémonie achevée, je pris mon cheval et me sauvai au galop vers Brownsville.
En route, je rencontrai don Eduardo. C'était un Irlandais qui remplissait les fonctions de receveur général du comté et de collecteur de taxes. Avant lui, les collecteurs recevaient plus de coups de fusil que de piastres ; aussi, cet emploi était-il peu goûté et peu recherché. Don Eduardo, en homme habile, sut par sa douceur et sa modération se faire aimer des Mexicains . Quand on ne pouvait payer les taxes en espèces, on lui donnait des bestiaux et des denrées pour l'équivalent ; bestiaux ou denrées étaient vendus par le collecteur, qui y trouvait son profit : le Mexicain était débarrassé, le trésor public fidèlement payé ; chacun était content. Les Irlandais sont assez habiles pour la plupart à se tirer d'affaire dans les pays où les circonstances les poussent.
Don Eduardo revenait en ce moment d'une tournée d'office, pendant laquelle il avait réussi à faire payer tous les arriérés, ce qui le rendait joyeux et content ; comme il était ordinairement spirituel, sa compagnie me plaisait beaucoup ; il avait toujours des histoires et des aventures extraordinaires à raconter. Il s'arrêtait à chaque rancho^ donnait une poignée de main à tout le monde ; il était le compère de tous les habitants des frontières. Je crus que nous n'arriverions jamais à Brownsville : à minuit, nous n'étions encore qu'à Santa-Rita. Il me proposa de souper chez un de ees
. nombreux compères de baptême. J'avais faim, j'étais fatigué, j'acceptai. Après le repas, il visita son revolver et changea les capsules. Je lui demandai s'il comptait tuer quelqu'un en route.
— C'est possible, répondit-il ; on peut nous attaquer ! dans le coupe-gorge, pour avoir nos chevaux, et sur- |j tout mon argent; on sait que je rapporte toujours des
piastres de mes excursions.
— Ce que vous me dites là commence à me faire regretter de vous avoir pris pour compagnon, et d'avoir laissé la nuit nous surprendre loin de Brownsville, car je n'ai pas d'armes.
— Oh! n'ayez pas peur, me dit-il, il fait clair de lune : on vous reconnaîtra, et vous savez que les Mexicains ne font jamais de mal aux prêtres.
Nous continuâmes notre dialogue à cheval, et nous arrivâmes à Browns ville sans avoir tué personne.