‹ Journal d'un missionnaire au Texas et au MexiqueChapitre 23 sur 36 · I CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

I CHAPITRE VIII

]| Une mascarade. — Vengaence d'Avalos. — Des héros. . . de comédie.

I — Consolation. — Noël. — La semaine sainte. — Le capitaine Moïse.— La toilette du Rancher o.-^VemhouclmvQ du Rio - Grande .

1 Rêverie nocturne sur les bords de la mer, — Bagdad. — Promenade au Brazos Santiago. — Notre-Dame de Guadeloupe. — Projet. — Considérations sur le Mexique et renvaliisseraent des Yankees, — Adieux.— Départ. — souvénirs.

, Peu de temps après cette exécution, les Américains .'voulurent se venger d'Avalos ; ils le pendirent en effigie, ainsi que Manchaca, auditeur de guerre, son conseiller. Les potences avaient été dressées sur [la rive, en face de Matamoros ; les deux mannequins furent promenés pendant trois jours sur des ânes, suivis d'une mascarade de circonstance et d'un affreux tintamarre; le troisième jour, on les hissa au gibet avec de grands applaudissements. Le peuple croyait faire un magnifique sacrifice aux mânes de ses compatriotes fusillés.

Le général Avalos avait pu voir de sa maison son effigie se balancer au gré des vents. Il la vit, Is'en irrita, et l'on sentit bientôt les effets de sa colère. Une bande d'Indiens, venant du Mexique, fît I tout à coup de grands ravages sur les rives texiennes I du Rio-Grande, depuis Santa-Rita jusqu'à Galveston,

Le bateau à vapeur le Comanche fut attaqué plusieurs fois par ces sauvages, pendant qu'il remontait à Rio- Grande-Gity. Ghaque jour, on apprenait de nouveaux assassinats commis par les Indiens. Tandis que j'administrais une malade près de Gai veston, quatre Américains furent tués à coups de flèches près de la cabane où je me trouvais.

Ge dernier meurtre décida les Américains à donner une leçon aux Indiens, qui s'étaient installés à vingtcinq milles de Matamoros, sur les bords du Rio« Grande. On rassembla quarante hommes de bonne volonté, qui marchèrent contre Tennemi, sous le commandement d'un Yankee d'une force herculéenne, mais d'une bravoure douteuse. La petite troupe se mit en route, en faisant autant de bruit que si elle allait à la conquête du monde. G'était à qui ferait le plus de bravades et de menaces. A la première rencontre, les quarante volontaires prirent la fuite. L'expédition rentra de nuit à Brownsville sans tambour ni trompette. On sut cependant quelle était la main qui poussait les Indiens. Les autorités américaines adressèrent de vertes remontrances et de sérieuses menaces à Avalos. Gelui-ci dut envoyer un bataillon contre les Indiens, qui se rendirent sans coup férir et se laissèrent mener à Matamoros. On j leur assigna près de la ville un champ, oii ils s'ins- ^ tallèrent tranquillement.

G'étaient les gens les plus doux du monde, dans leur nouvelle résidence, du moins. Ils étaient d'une grande stature^ avaient le teint cuivré et jaunâtre.

Chaque famille portait sur la figure un tatouage différent. Les hommes n'avaient qu'une serviette pour tout vêtement. Les femmes étaient plus vêtues. J'ai vu leurs enfants âgés de huit ou dix ans percer d'une flèche une pomme placée à la distance de cinquante pas ; quelques-uns touchaient même, à cette distance, de petites pièces de monnaie. Tous les jours, assis sur les bords du fleuve, ils se livraient aux plaisirs de la pêche. A un certain mouvement de l'eau, ils reconnaissaient la présence d'un poisson, invisible à des yeux civilisés : une flèche partait, et le poisson, percé de part en part, revenait peu à peu à la surface de l'eau. Au bout de plusieurs mois, on leur permit de s'en retourner dans leurs solitudes, et personne depuis n'en a entendu parler.

Après tant d'épreuves, quelques consolations chrétiennes m'étaient réservées. Journellement, je voyais arriver au tribunal de la pénitence des brebis égarées, qui ne s'étaient point approchées des sacrements depuis bien des années. Plus de centcouples qui vivaient dans le concubinage me prièrent de bénir leur union. Le dimanche, mon église était remplie de rancheros fervents, qui faisaient, malgré l'intempérie des saisons, deux et trois lieues à pied pour assister aux offices. Les soldats de la garnison y venaient quelquefois, musique en tête, embellir nos petites cérémonies. J'avais acheté au. Mexique et placé dans l'église de Broi^nsville un orgue qui devait donner plus de solennité à nos cérémonies, et guider la voix de nos chantres et de nos choristes. J'eus d'abord un

grand désappointement, quand je m'aperças que Brownsville ne possédait qu'un seul organiste, lequel était employé par les épiscopaliens. Par bonheur, j'étais lié avec le ministre épiscopalien, jeune homme instruit et libéral, qui ne sentait point de haine contre le catholicisme ; il avait même été sur le point de devenir catholique; il n'en fut empêché que par son évêque qui, plus tard, abjura le protestantisme. Il eut pitié de mon embarras, et, comme mon office et le sien se faisaient à la même heure, il me proposa d'avancer l'heure de ma messe, en s'engageant à reculer l'heure de son service religieux. Delà sorte, l'organiste put venir jouer successivement dans Téglise et dans le temple. J'y gagnai aussi de voir mon auditoire se grossir de protestants et même de juifs ; le ministre épiscopalien vint assister plusieurs fois à mes sermons. Je m'efforçais de détruire par mes prédications les préjugés aveugles que conservaient les Américains contre les doctrines et les personnes des missionnaires catholiques. Mes paroles portèrent quelques fruits, et ma conduite dans la guerre de Carvajal facilitait singulièrement ma tâche.

J'avais remarqué que, lorsque je prêchais, plusieurs Français et de jeunes créoles, ayant peu de goût pour les sermons, quittaient l'église pour aller se promener dans mon jardin, oîi ils s'amusaient à faire des bouquets avec mes pUis belles fleurs. Pendant quelque temps, je cherchai un expédient qui, sans blesser la susceptibilité trop facile de ces messieurs, les forçât de rester à l'église et de respecter mes fleurs. Je trou-

vai un moyen bien simple de parvenir à mon but, sans que Ton se doutât de mon intention. Dans la ménagerie vivante que je m'étais formée peu à peu, se trouvait un fort beau sanglier, que j'avais apprivoisé comme un chien de garde. Au moment d'entrer dans l'église pour chanter la grand'messe, je lâchai mon sanglier dans le jardin. A la vue de ce nouveau gardiennes maraudeurs se sauvèrent aussi vite que possible, et rétournèrent à l'église écouter patiemment le sermon.

Le jour de Noël revint, avec ses réjouissances pour le peuple et ses tristesses pour moi, car, on se le rappelle, c'était ma fête ; les souvenirs du passé, de la famille et de la patrie se représentaient à mon esprit, enveloppés d'une mélancolie indéfinissable. Pendant la messe de minuit, j'eus un moment de bonheur, en voyant une foule de tout âge, de tout sexe, de toutes croyances, envahir le temple de Dieu, qui était en ce moment dans toute sa splendeur. Les draperies, les fleurs, la lumière, répandus avec profusion, s'harmonisaient avec ce goût français, devenu proverbial à l'étranger. La messe fut chantée par quatorze de mes compatriotes, qui avaient de très-belles voix. La chasuble que je portais m'avait été donnée par un Mexicain ; elle était de brocart d'or, brodée d'or et de soie, et, quoiqu'elle fût vieille de plus de cent ans, elle jetait des rayons de feu de tous côtés. Plus de trois cents personnes nepurent trouver place dans l'église et assistèrent à la cérémonie en plein air. Un feu d'artifice, tiré par les officiers de la garnison, termina cette

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fête qui n'avait jamais été célébrée avec autant de solennité sur les frontières du Texas.

La semaine sainte me causa des fatigues inouïes. Il me fallait, outre mon ministère habituel, entendre de nombreuses confessions, orner l'église, expliquer les cérémonies en deux langues et chanter seul tous les offices, qui sont très-longs.

Le jeudi saint, après les offices, j'allai à Matamoros visiter l'église. Je dus faire cette course à pied^ car, durantles trois derniers jours de la semaine sainte^ les voitures ne circulent pas dans la ville. Le chœur de l'église était métamorphosé en une montagne de verdure, au sommet de laquelle se trouvait voilé le saint sacrement. Contre cette montagne étaient adossés des arbres naturels, des grottes de mousse et de fougère, dans lesquelles se cachaient des bergers qui imitaient sur leurs galoubets de saule les lamentations des saintes femmes de Jérusalem pleurant la mort du Sauveur du monde. Les notes plaintives et douces de ces instruments répandent dans l'âme la tristesse et la mélancolie; on ne saurait les entendre sans être profondément touché.

Le jour de Pâques fut un des plus beaux de ma vie. Une foule de catholiques s'approchèrent de la sainte table (combien parmi eux en étaient éloignés depuis des années !), et reçurent la communion avec recueillement et ferveur. Dieu me récompensait largement de mes travaux. Ma mission promettait de beaux résultats pour l'avenir. Profondément ému, je répandais des larmes, en prêchant sur les bienfaits

de la religion du Fils de Dieu. Mes paroissiens, attendris par mon émotion, pleuraient aussi pour la plupart. Nous sentions tous la vérité de ces paroles du Sauveur du monde : Mon joug est doux et mon fardeau est léger. »

Un juif, capitaine de bateau à vapeur en retraite, lequel assistait régulièrement à nos offices et m'était très-attaché, pleurait à chaudes larmes. Il s'appelait Moïse ; c'était certainement l'homme le plus laid du monde : ce qui ne l'empêchait pas d'avoir un cœur excellent. Sa figure était rouge, ridée, affreusement marquée de la petite vérole ; ses traits grossiers n'avaient ni proportions ni régularité. Si mon cher capitaine était d'une laideur phénoménale dans son état normal, la grimace qu'il faisait en pleurant le rendait épouvantable. J'avoue que cette grimace me fit une certaine impression, et que mon discours en devint moins pathétique. Pendant ce temps, un ranchero^ qui trouvait sans doute qu'il faisait trop chaud, quitta tranquillement sa chemise dans l'église. Au bout d'un instant, comme le soleil lui envoyait sur ses épaules nues des rayons ardents qui le gênaient, il remit sa chemise sur son cou et en noua les deux manches sur sa poitrine. Cette étrange toilette produisit sans doute sur mon auditoire une impression analogue à celle que m'avait fait éprouver la grimace du capitaine Moïse. C'était de Teau froide jetée sur du feu. A la fin de mon sermon, les pleurs s'étaient séchés.

Après les fêtes de Pâques, j'allai visiter la partie

sud de ma mission, que je ne connaissais encore qu'imparfaitement. Comme elle était peu habitée, cette visite devait être une espèce de vacance. Le capitaine Moïse m'offrit l'hospitalité dans une maison qu'il avait à l'embouchure du Rio-Grande. J'acceptai, et nous partîmes ensemble sur le bateau à vapeur qui faisait le service entre Brownsville et Brazos.

La distance par eau, de Brownsville à l'embouchure du fleuve, est de quatre-vingts milles environ ; en ligne directe, il n'y a pas trente milles. On dirait que le Rio-Grande regrette de quitter cette vallée aussi belle que sauvage : il hésite et fait mille détours, avant de se perdre dans les profondeurs de la mer. Les bords du fleuve sont moins pittoresques qu'au nord de Brownsville ; ils sont plus plats et moins boisés ; on devine le voisinage de la mer. A mesure que l'on approche du golfe, le terrain devient aride, sablonneuxou marécageux ; les arbres deviennent plus rares. Les Espagnols du seizième siècle avaient bien caractérisé cette côte en la nommant Costa déserta; c'est un vrai désert. Quelques dunes de sable peu élevées, à mi-chemin, et deux ou trois ranchos^ interrompent seuls la monotonie de la route. Un peu avant le coucher du soleil, nous arrivâmes au village, qui est à l'embouchure du Rio-Grande. Les feux mourants de l'astre du jour lançaient dans l'espace des couleurs rougeâtres que la mer reflétait, on aurait dit un lac de sang.

La maison du capitaine était un ancien entrepôt de munitions de guerre, abandonné depuis l'époque

de l'invasion américaine. L'édifice, vaste et construit j en planches, était alors occupé par quantité de vieux *l fers rouillés provenant de navires naufragés, aban- ] donnés ou vendus. Un lit, capable de contenir quatre ou cinq personnes, était au milieu des ancres bri- I sées, des chaînes cassées, des lanternes défoncées, et ,| autres ustensiles de ce genre. Le capitaine, avec un sang-froid merveilleux, me fit les honneurs de ^ son appartement. Le lit se trouvant entre cinq portes I et deux fenêtres, je ne pouvais manquer d'air; mais, i pour dormir, je comptais sans les maringouins, qui, en cet endroit, sont plus nombreux et plus voraces qu'à Galveston.

Ne pouvant fermer l'œil de toute la nuit, je me levai ; et allai faire une promenade sur le bord de la mer. Un brillant clair de lune guidait mes pas. Je gravis les dunes de sable blanc qui bordent le rivage ; je I m'assis sur un débris de naufrage, baigné par les flots. Je contemplai avec un plaisir mêlé de tristesse l'étendue de cette mer calme et belle, que la lune enveloppait de lumineux rayons argentés. Les vagues mouraient sur la grève avec un bruit monotone et régulier. De légers nuages gris planaient dans le . ciel. Le cri des oiseaux de nuit s'unissait au bruit des flots, tandis qu'une brise légère rafraîchissait l'atmosphère tiède de cette solitude.

A la vue de ce spectacle si grandiose et si poétiquement simple, dont j'étais le seul témoin, je me sentais comme inspiré. Je portai mes regards du côté de la France, dont j'étais éloigné de plus de trois mille

lieues : je songeai que, si la mort ne m'arrêtait pas au milieu de ma mission, je serais bientôt obligé d'aller traîner dans ma patrie un corps débile, une existence mutilée, désormais inutile et sans but. Pour la seconde fois, mes forces m'avaient trahi au moment de récolter le fruit de mes travaux; pour la seconde fois, ma frêle nacelle se brisait sur l'écueil de la souffrance au moment d'atteindre le port. Le Sic vos non vobis de Virgile me revint alors à la mémoire ; cruelle pensée, qui effleura mon esprit comme une tentation du mauvais esprit. Je me rappelai les paroles de saint Paul : (( Quavez-vous^ que vous n'ayez reçu? Et^ si vous avez reçu^ de quoi vous enorgueillissez-vous ? » C'était avec raison que je pouvais répéter, en ce moment, le mot de l'Évangile : « Je suis un serviteur inutile ! » Et pourtant, j'étais si jeune, ma courte carrière avait été si remplie : j'avais beaucoup vécu en peu de temps. Il me restait au moins une consolation ; c'est que je n'avais jamais jeté les yeux en arrière avec un regret au cœur, et j'espérais que Dieu me tiendrait compte de mon passé, de mes labeurs, de mes fatigues et de mes sacrifices. Sous prétexte de zèle pour la gloire de Dieu et le salut de mon prochain, je m'étais peut-^ être usé trop vite, j'avais sans doute commis sans nécessité absolue des imprudences graves, qui avaient accéléré la ruine de ma santé ; mais l'homme peut-il être toujours un bon juge dans sa propre cause ? J'ai pu me tromper souvent; mais, n'ayant jamais agi qu'avec les meilleures intentions du monde^

j'avais droit d'espérer en la bonté et la miséricorde de Dieu.

Plein de ces douces pensées qui luttaient contre la tristesse de mon âme, je finis par m'endormir sur les épaves de la grève, sous le ciel étoilé, et comme I bercé au bruit monotone des vagues mourant sur le rivage.

Je consacrai ma journée du lendemain à la visite des habitants de ce triste village. Ils demeurent pour la plupart dans des maisonnettes en planches, fort basses et adossées contre les dunes de sable du rivage. Je trouvai dans ce villages deux familles irlandaises. Nous passâmes ensemble de longues heures à causer de la verte Erin, leur chère patrie, aux souvenirs i poétiques, la terre privilégiée des fées, des revenants, des ballades et des légendes.

Le soir, les rares habitants de cette côte vont en i famille se baigner dans les flots tièdes du golfe. J'y il allai seul avec mon cher capitaine, qui ne me quit- ;i tait pas. Je passai ensuite de l'autre côté du fleuve et mis le pied sur la terre du Mexique, pour visiter ! Bagdad, autre village situé près de l'embouchure du Rio-Grande. Ce misérable village ne ressemble en rien à la ville orientale habitée jadis par le célèbre Haroun-al-Raschid. Quelques huttes de roseaux, recouvertes de boue et de coquilles d'huîtres, abritaient une douzaine de familles mexicaines, dont l'existence était un problème pour moi, car, à plus de vingt milles à la ronde, on ne trouve aucune trace de terre cultivable. Quelquefois il arrive à Bagdad une

barque de Tampico, chargée de bananes, d'ananas, de noix de coco et de citrons. Ces fruits s'exportent aussitôt à Matamoros et à Brownsville, oii ils se vendent très-bien.

Près de la demeure de mon capitaine, je vis de grandes maisons en planches, à moitié ruinées, dans lesquelles vivaient des Américains qui passaient leur vie à pêcher et à chasser. Le soir, avant le coucher du soleil, ils se réunissaient pour fumer, lire les journaux à haute voix et faire de la politique. Il faut pousser bien loin l'excentricité et l'amour de l'indépendance, pour végéter ainsi dans des déserts sans nom et sans ombrage, et passer dans la solitude, l'inaction et la nulUté une existence sans but.

Le Brazos-Santiago n'étant éloigné de l'embouchure du Rio- Grande que de quatre milles, j'y allai à pied avec le capitaine. Nous suivîmes le bord de la mer. Le rivage était encombré d'un triple rang de navires naufragés et pour la plupart à moitié ensevelis dans le sable. Tout en nous promenant, nous découvrîmes une quantité énorme de verres de table, cinq barriques de vieille eau-de-vie, qui se trouvaient là depuis bien des années, et trois tonneaux de rhum, qui portaient la date de 182S. Nous passâmes ensuite un canal étroit, n'ayant que deux pieds de profondeur, qui nous conduisit dans l'île^ oii se trouve le Brazos. A l'entrée de cette île, je vis une famille irlandaise qui vivait du produit de la pêche aux huîtres. Les bancs d'huîtres, très-nombreux sur les côtes du Texas, sont généralement à fleur d'eau, ce

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qui rend la pêche facile. Je remarquai, près de la cabane de ces Irlandais, des poules qui becquetaient les huîtres ouvertes : c'était leur nourriture. Il y avait aussi un cheval ; mais je n'osai demander avec quoi on le nourrissait, je craignais que Ton ne me répondît : « Avec des huîtres. »

Au Brazos, je baptisai un enfant, mais ayant peu de chose à faire dans cette ville, je retournai le même soir à l'embouchure du Rio-Grande. Pour passer le j temps, le capitaine et moi, nous chantions les litanies ' ' de la sainte Vierge. Le capitaine aimait beaucoup la I musique, et surtout les airs des litanies : lorsque nous 1 étions seuls, il me disait souvent : « Chantons VOra pro nobis; c'est si joli. » Quel duo ! Un prêtre invalide \ et un juif chantant les louanges de Marie I jj Après être resté huit jours dans ces parages, je ; retournai à Brownsville par la voie de terre. La route, pendant plus de quinze milles, passe au milieu de ■ vastes plaines marécageuses, recouvertes de joncs. A I mi-chemin, je vis un joli rancho situé sur une petite élévation ombragée de beaux chênes verts. Je m'ar- ' rêtai un instant pour boire du lait et m'informer si \^?irancheros avaient besoin de mon ministère. J'en- I trai ensuite au milieu de riches pâturages, dans les- , quels de nombreux troupeaux de moutons se promenaient en broutant.

De retour à Brownsville, je fus obligé de cesser mes , grandes missions et de me borner à la visite des ma- I lades ; je prêchai rarement, même le dimanche : j'éj tais au bout de mes forces; chaque sermon mecoû-

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tait des flots de sang qui s'échappaient de ma poitrine délabrée ; mes spasmes nerveux étaient si fréquents, que je dus également m'abstenir de célébrer le saint sacrifice delà messe durant la semaine.

Vers le milieu de l'année, nous célébrâmes à Santa- Ritala fête de Notre-Dame de Guadeloupe, la patronne des Mexicains. Le principal propriétaire de Santa- Rita, ayant l'intention d'aller s'établir à la Bahia, voulut pour la dernière fois donner à cette fête toute la solennité possible. A cet effet, il invita les chantres et beaucoup de personnes de Brownsville. La veille de la fête, nous partîmes au nombre d'environ vingtcinq personnes à cheval, guidées par ce riche rau" chero qui nous fît faire la route au grand galop à travers des tourbillons de poussière soulevée parles pieds de nos chevaux.

Arrivés à Santa-Rita, nous trouvâmes sept à huit cents rancheros accourus des environs. Gomme cette foule ne pouvait trouver de cabane pour se loger, elle se divisa en nombreux groupes, qui campèrent dans les jardins, les basses-cours et même dans les rues et les places du rancho. Une grande place était au centre du rancho. La chapelle, située au nord de la place, construite avec des pieux enfoncés dans le sol et de la terre glaise, avait un toit de chaume. Le clocher, qui était complètement séparé de Tédifice, offrait la forme d'une potence : deux vieilles cloches mexicaines en faisaient l'ornement principal.

Un peu après la nuit tombée, nous nous rendîmes à la chapelle ; on y chanta en chœur les litanies de la

sainte Vierge et les vêpres ; puis, nous fîmes une procession aux flambeaux. Des jeunes filles têtues de blanc portaient, sur un brancard recouvert de draperies, de fleurs et de rubans, un tableau représentant la patronne des Mexicains ; elles étaient suivies de musiciens jouant du violon et de la mandoline : je marchais seul à la suite des musiciens, et le peuple se pressait derrière moi. Nous portions tous à la main des cierges allumés ou des lanternes, et nous récitions ^ le rosaire à haute voix. Lorsque nous passions devant une cabane, la procession était saluée par des coups de fusil, des pétards et des fusées. J'ai rarement vu un spectacle aussi digne d'intérêt : ces robes blanches, cet autel portatif couvert de fleurs et de lumières, ces flambeaux, ces chants au milieu du silence et de l'obscurité, impressionnaient vivement. Après la cérémonie venaient les amusements : on se battait pendant une heure avec des pétards inoffensifs qu'on se jetait avec force éclats de rire, et, comme il n'y a pas de fête, même religieuse, qui ne finisse nécessairement en ce pays par un fandango , on établissait la .salle de bal dans un endroit où l'herbe était rare. Dans une énorme marmite bouillait du café qu'on distribuait gratuitement, et les danses commençaient. La foule, accourue à cette fête, étant plus grande qu'on ne l'avait espéré, les provisions furent bientôt consommées, et le café fut la seule nourriture qui ne fit pas faute. Je savais par expérience le tapage qui se fait dans de pareilles circonstances : j'allai donc pas- . ser ma nuit sous un figuier loin du bal. Le lendemain.

je célébrai le sacrifice de la messe dans la chapelle et prêchai pour la dernière fois. i

Après la messe, la plupart des invités étaient affa- '! més et peu disposés à s'en retourner à jeun. J'étais de ce nombre, et je leur proposai d'aller déjeuner au rancho de dona Stefanita, situé à trois milles de Santa-Rita. Nous partîmes à cheval, au nombre de trente personnes. Dona Stefanita, petite femme âgée et fort maigre, mit à notre disposition, avec une générosité antique, sa basse-cour et ses provisions. Un chevreau, des poules et des melons nous procurèrent t un déjeuner copieux. A part les Irlandais, je ne connais pas de peuple qui exerce l'hospitalité avec plus de cordialité et d'entrain que les Mexicains.

Au mois d'août 18S2, Matamoros reçut la visite d^un haut fonctionnaire du gouvernement mexicain^ ; le général don Emmanuel Robbles, ministre de la j guerre et de la marine. Il s'était attiré, par son cou- ^ rage et ses talents, une juste célébrité lors du siège de j Mexico par les Américains. Il voyageait alors pour se rendre compte par lui-même des besoins militaires des frontières. Comme j'avais formé un projet concernant l'amélioration morale de ces mêmes contrées, et que, pour la réalisation de ce projet, j'avais besoin de l'appui du gouvernement, je me fis présenter au ministre par le consul mexicain de Brownsville.

Je lui dis que j'avais trouvé sur les rives du Rio- Grande une population considérable, peu connue des statisticiens, laquelle, étant abandonnée à elle-même,

perdait peu à peu le souvenir de sa religion et de sa nationalité. Les enfants de la classe aisée et intelligente étaient envoyés aux États-Unis pour y recevoir une éducation quelquefois préjudiciable à leurs sentiments religieux et toujours au détriment de leur nationalité. J'ofTris d'aller à Rome soumettre la question au cardinal préfet de la Propagande, et lui demander de diviser ces frontières en missions régulières et distinctes, desservies par des prêtres actifs, zélés, assez nombreux pour fonder des collèges et y donner l'instruction.

— Que deviendra le Mexique, disais-je à don Emmanuel Robbles,en face de ces Yankees envahisseurs, qui lui ont déjà pris le Texas, le Nouveau-Mexique et la Californie, si vous ne fortifiez pas chez les Mexicains le sentiment qui leur tient lieu de patriotisme, le sentiment religieux ?

La question mexicaine, en effet, est palpitante d'intérêt, car elle présente la lutte d'un peuple enfant qui veut sortir de son maillot et de l'ornière profonde oii l'avait plongée la jalousie de la mère-patrie, qui s'était I réservé des monopoles excessifs. Malgré les satisfactions et les lois libérales accordées par Charles III en 1778, le Mexique a trop souffert du système restrictif en matière commerciale et de la préférence systématique accordée aux Espagnols nés en Espagne. Aussi, après la déclaration de son indépendance, dès 1822, le nouvel empire eut-il des difficultés inouïes pour établir une nouvelle organisation politique. Après le règne d'Iturbide, lequel ne dura qu'un an, vint la ré-

publique, qui se trouva aux prises avec l'incapacité des uns et l'ambition des autres. Tous les chefs de l'indépendance tâchèrent de s'approprier les bénéfices de la victoire, et, au lieu de s^unir pour commencer l'œuvre des réformes politiques et commerciales, ils se firent une guerre quelquefois sourde, quelquefois ouverte, qui finit toujours par la chute d'une des idoles du moment. L'incapacité et la vénalité des gouvernants, jointes à l'apathie des gouvernés, firent de l'histoire de ce beau pays une série de soulèvements [jpronunciamientos) qui ensanglantèrent souvent Mexico et les provinces. Une partie de l'armée obéissait au général qui la commandait directement et se battait contre l'autre partie commandée par un autre général. L'administration était toujours envahie par les partisans du président, qui voyait souvent le pouvoir arraché de ses mains par l'émeute. Les ordonnances administratives, financières et douanières, plus ou moins marquées du sceau de l'ignorance en économie politique, ne s'accordaient pas avec les besoins particuliers des provinces éloignées de la capitale. Le président, qui s'imposait au pays, était souvent le général le plus fort ou le plus adroit. Ces présidents, tout en maintenant l'ordre par la force et l'énergie, faisaient des réformes pour pourvoir aux nécessités momentanées du gouvernement, mais qui appauvrissaient les provinces et gênaient le commerce, sous prétexte de favoriser l'industrie intérieure. Prétexte faux et maladroit, car, en paralysant le commerce des provinces, on les privait des ressources et des bénéfices

nécessaires au développement de l'industrie privée.

Les épaulettes de général se gagnent facilement dans les anciennes provinces espagnoles, mais dans une république naissante, au lieu du sabre qui dompte ou tue, il faut l'intelligence qui organise et veille sur les intérêts généraux. Malheureusement, les généraux mexicains n'étaient pas tous doués de cette intelligence administrative si nécessaire.

Si le Mexique tâtonne pour sortir de ce bourbier et avancer dans la voie du progrès et de la civilisation, s'il renferme dans son sein tant d'éléments désorganisateurs, comment pourra-t-il résister à ce colosse remuant, à ce voisin aussi envahissant que peu scrupuleux, qui 1 ui tient toujours le pied sur la gorge pour lui prendre ses plus belles provinces? Aux empires comme aux hommes, il faut une expérience qui s'acquiert par des malheurs propres, car l'expérience d'autrui profite rarement. Le Mexique, pour se mettre à la hauteur de la civilisation européenne et opposer une digue infranchissable aux Yankees des États-Unis, aura beaucoup a souffrir et à lutter encore; mais il réussira, car il y a en lui une grande vitalité, de grandes intelligences, de grandes passions, du patriotisme même : tout cela sommeille encore plus ou moins ; mais le réveil aura lieu. La force ne suffit pas pour absorber un pays. Du reste, les Etats-Unis ont une plaie hideuse qui les ronge, l'esclavage 1 C'est en tranchant ces grandes questions d'avenir, que je disais à don Emmanuel Robbles :

— Le Mexique possède les provinces les plus ri-

ches et les plus belles du monde, et la religion catholique lui est une grande force pour résister aux Américains; il ne se laissera jamais gouverner par un peuple protestant. Les jours de lutte et de malheur peuvent revenir. Les hommes intelligents et fiers se lèveront alors : faites en sorte que l'éducation religieuse les ait rendus plus nombreux, en élargissant les facultés intellectuelles de chacun ; en donnant à tous une sérieuse notion de leurs devoirs de chrétiens et de citoyens; en leur faisant sentir, par une connaissance plus exacte des principes de l'Évangile et de la morale, toute la dignité de l'homme ; en leur apprenant à rendre non-seulement à Dieu ce qu'ils doivent à Dieu, mais aussi à César ce qu'ils doivent à César, c'est-à-dire au pays.

Don Emmanuel Robbles comprit parfaitement toute la portée de mon projet, ainsi que les bénéfices nationaux qui devaient en résulter ; il m'approuva et me donna des lettres de recommandation pour le ministre mexicain auprès du saint-père. J'avais confié mon projet à mon ami don Raphaël, qui devait m'accompagner à Rome, et qui reçut du général Arista une lettre signée de lui pour la même cause.

A cette époque, j'étais au bout de mes forces : l'énergie de ma volonté n'avait plus de puissance sur mes actions ; j'étais hors d'état de continuer mes fonctions ; les spasmes nerveux, les évanouissements, les crachements de sang ne me permettaient plus la moindre fatigue. Les' prêtres qui m'étaient promis comme auxiliaires n'arrivant pas, je fus à Galveston

pour les chercher et pour avertir mes supérieurs ecclésiastiques de la nécessité de mon retour en France. Je retournai ensuite à Brownsville, où, pendant un mois, torturé par la souffrance, je traînai avec peine un corps débile, une existence usée, sans sortir de cette ville que j'aimais tant, et qui m'avait vu pendant dix-huit mois, plein de force, d'ardeur et de zèle, courir de tous côtés au secours des malheureux.

Trois prêtres des Oblats de Marie devaient me remplacer au mois de septembre; je résolus de partir à la fin de ce mois. Mon départ fut plus triste, cette fois, que lorsque j'avais quitté Castroville, car un retour n'était plus guère possible : j'étais comme un de ces instruments hors de service et désormais inutiles, que l'on suspend dans un coin et que la rouille va dévorer lentement. Moins la retraite et un dernier asile que je n'avais pas, je ressemblais à ces invalides militaires que d'honorables blessures ont privés de ressources. J'étais triste, bien moins encore à cause de la pensée égoïste d'un lointain brumeux, d'un horizon orageux et sombre vers lequel je me dirigeais, qu'à cause de cette grande affection que je portais à ces populations étranges, auxquelles je m'étais parfaitement habitué ; cette affection était, d'ailleurs, bien partagée. J'avais de la peine à m'arracher d'auprès des familles que je visitais pour la dernière fois ; il me semblait que j'étais un membre de chacune d'elles.

Enfin, après mon dernier adieu, je m'élançai dans

une voiture qui allait au Brazos. Il y avait parmi les passagers une femme créole avec un enfant à la mamelle ; elle allait à la Nouvelle-Orléans rejoindre son mari. La mère et l'enfant, que jene connaissais pas du tout, me furent recommandés par un Américain^ que je ne connaissais pas davantage. Gesrecommandations, qui nous paraissent en Europe si bizarres, sont aussi naturelles que communes aux États-Unis : elles sont très-honorables; mais les étrangers, en général, n'aiment pas à prendre cette responsabilité de veiller pendant des voyages considérables sur des femmes inconnues et qui vous traitent, pour la plupart, avec un sans-façon et un sans-gêne incroyables.

Arrivé au Brazos, je revis mon vieux capitaine Moïse, qui n'était pas embelli. Il me fit cadeau de plusieurs foulards de l'Inde, et me bourra les poches de crevettes bouillies comme provisions de route. En nous embrassant, nous pleurâmes sincèrement tous les deux. Ce fut la dernière marque de sympathie que je trouvai sur cette terre étrangère. Singulière circonstance : la première me fut donnée par un épiscopalien, et la dernière par un juif!

La tempête nous retint huit jours dans le golfe. Le 21 septembre, à minuit, nous donnâmes sur un banc d'huîtres^ où nous demeurâmes deux heures entre la vie et la mort. Un navire fit naufrage à deux cents mètres de nous. A l'embouchure du Mississipi, nous vîmes un autre navire en feu. Je ne m'arrêtai nulle part sur ma route. J'eus le malheur d'avoir de nouvelles recommandations jusqu'à Paris : recom-

mandations qui m'occasionnèrent une foule d'embarras et de désagréments.

Je restai quelques j ours à Lyon au sein de ma famille, et je continuai mon chemin jusqu'à Rome. Mon projet d'établissement de missions mexicaines fut approuvé par le judicieux et zélé secrétaire de la Propagande; mais, avant sa mise à exécution, ce projet devait avoir la sanction des prélats mexicains. Je comptais retourner au Mexique pour obtenir cette sanction; mais, hélas ! l'homme propose, et Dieu dispose. Le pouvoir de l'homme est bien limité sur terre. La souffrance et les infirmités m'obligèrent de faire un séjour en Italie. La science médicale déclara que ma carrière active était terminée ; terminée, hélas 1 à l'âge où la plupart de mes confrères, plus robustes ou plus prudents, ont à peine commencé la leur.

Et maintenant, aux heures de solitude, les souvenirs du passé se groupent tristement devant ma pensée, comme des tableaux toujours présents qui répandent dans mon âme une mélancolie suave et rêveuse dont je ne puis me défaire. La vie européenne me paraît froide, décolorée, mesquine. Mes regards, sans cesse tournés vers mes anciennes solitudes, vers ces déserts peuplés de dangers, de Peaux-Rouges, de bétes fauves et de serpents à sonnettes, ne peuvent plus se fixer dans cette atmosphère étroite oii la souffrance m'a conduit. Le cloître me sourit comme une île désolée, dans laquelle je me réfugierais après le naufrage. Assis sur les bords du fleuve de la vie, je vois passer devant moi ces pages déjà lointaines de

mon existence, comme autant de feuilles emportées par le vent vers l'océan de l'éternité, et je murmure ces mots, avec des larmes dans les yeux et un soupir sur les lèvres : ce Seigneur , que votre volonté soit faite ! »

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