‹ Journal d'un missionnaire au Texas et au MexiqueChapitre 22 sur 36 · JOURNAL DU'N MISSIONNAIRE · texte numérisé non relu

JOURNAL DU'N MISSIONNAIRE

Brownsville vinrent en foule contempler les désastres de la guerre et de l'incendie.

Carvajal s'était retiré à Rio-Grande-City. Il voulut rentrer dans le Mexique, et, pour venger sa défaite, il organisa une nouvelle expédition. Canalès fut envoyé à Camargo pour le combattre. Les deux partis se rencontrèrent sur la route de Camargo. Les soldats de Canalès, cachés dans un chaparal^ criblèrent de coups de fusil l'armée de Carvajal. Alors le colonel Nuilez, qui commandait les Mexicains de Carvajal, s'écria : ce Nous sommes trahis ! sauve qui peut ! » On prétend que c'est lui qui trahissait. Quatre-vingts de ses Mexicains se sauvèrent à Rio-Grande-City ; les Américains de la bande s'engagèrent dans le chaparalj et la fusillade dura jusqu'à la nuit sans faire grand mal. Les soldats des deux armées se cachaient derrière les arbres, pour tirer avec plus de sécurité : l'on faisait peu de victimes, mais en revanche les arbres étaient criblés de balles. Carvajal, jugeant qu'il n'avait plus assez de troupes pour vaincre, se replia sur le Texas, qui était à portée de fusil du champ de bataille ; Canalès, craignant d'être surpris pendant la nuit, se retira de l'autre côté du San-Juan, qui passe près de Camargo, au nord de la ville. Un espion avertit de cette retraite inattendue Carvajal, lequel revint vers Camargo, voulant y entrer avant le jour. En même temps, les habitants annonçaient à Canalès^ que Carvajal s'était retiré dans le Texas, et Canalès, enhardi par ce succès inattendu, marcha aussi vers Camargo, oii les deux armées se trouvèrent

en présence, fort étonnées de se rencontrer à force 1 de s'éviter. La lutte fut comparativement sanglante ' cette fois. On vit durant le combat les généraux Carvajal, Johnson et un troisième, dont j'ai oublié le nom, charger et tirer l'unique canon qui composait i toute leur artillerie. Carvajal, manquant de muni- I tions, dut céder, et Ganalès publia que sa retraite hors de la ville avait été un mouvement stratégique. Ainsi se termina la guerre.

Les prisonniers que le parti d'Avalos avait faits ne furent pas considérés comme prisonniers de guerre, mais comme traîtres et assassins ; en conséquence, ils furent jugés au bout de quelques mois et condamnés à être fusillés. Avalos, qui souffrait encore de sa blessure, était furieux contre les Américains et il voulait leur donner une leçon pour l'avenir. L'exécution devait avoir lieu trois jours après la condamnation. Je fus chargé, de la part du général mexicain, de préparer ces malheureux à la mort. Ils étaient gardés dans une chambre de la caserne des lanciers, convertie en chapelle. Cette caserne, qui servait également de prison, était un grand bâtiment carré, en briques, au milieu duquel se trouvait une cour où se promenaient les prisonniers avant leur jugement. On entrait par une grande porte cochère qui donnait dans un large corridor, au bout duquel se trouvait la cour. Le corridor était formé par deux chambres, dont l'une servait de poste et l'autre de dortoir pour les officiers de garde.

Je n'entrai pas sans une vive émotion. Les soldats

me présentèrent les armes, un officier me conduisit à la chapelle dont on avait enlevé les portes. A la vue de mon costume de prêtre français, les condamnés se jetèrent dans mes bras avec de poignantes démonstrations de douleur et de reconnaissance. Un jeune Irlandais, de vingt-deux ans, se suspendait à mon cou en pleurant, en criant : « Ma mère, ma sœur, je ne vous verrai plus! » Catholiques et protestants me serraient les mains, et me remerciaient vivement d'être venu les visiter dans ce moment suprême. Leur désespoir me fendait le cœur; au lieu de les consoler, je me mis à pleurer avec eux. Mes larmes leur firent du bien. Intérieurement, je priais Dieu de me donner le courage et les forces nécessaires pour remplir ma triste mission.

Ce ne fut qu'après de violents efforts, que je parvins à me dominer, et que je pus les exhorter à mettre en règle leur conscience avant de paraître devant le juge éternel. Les prisonniers américains étaient peu résignés; ils s'écriaient que le jugement s'était fait cruellement attendre, et qu'il était injuste. Je leur rappelai les incendies et les meurtres qu'ils avaient commis dans une ville innocente, sans autre but que le pillage, et les engageai à invoquer la miséricorde divine. Je leur donnai des livres de piété et du tabac, et promis de demander pour eux un adoucissement à leur peine, en leur recommandant de ne pas concevoir de trompeuses espérances. Ils me dirent qu'ils avaient plusieurs fois écrit à leur consul pour intervenir en leur faveur, avant le juge-

ment, mais qu'ils n'avaient pas reçu de réponse.

Je me rendis chez les consuls anglais et français qui firent une démarche auprès du général Avalos. J'allai le voir moi-même. C'est un homme petit, gros, au teint olivâtre; sa barbe noire, ses yeux vifs et méchants lui donnent un air de férocité. Son père était Mexicain, sa mère Indienne; on voit que le sang du sauvage coule dans ses veines. Avec des manières polies, affables et parfaites, il est dur, faux, vindicatif. * Comme il restait sourd à mes prières, je crus devoir lui rappeler un fait que je tenais de bonne source et qui le concernait.

— Je vais, lui dis-je, vous raconter une histoire. Une ville du Mexique fut attaquée par une bande d'aventuriers ; le général, au commencement de l'action, fut blessé sur la grande place. On le porta chez lui ; mais, craignant que les aventuriers, s'ils étaient vainqueurs, ne le prissent et ne le pendissent, il abandonna ses troupes et se fit transporter clandestinement pendant la nuit dans un cabane éloignée. Un curé de ma connaissance apprit le fait. Il aurait pu révéler aux assiégeants la cachette du courageux général : le général pris, la guerre était finie. Cependant, comme il y allait, pour le général, non-seulement de la vie, mais de l'honneur, le curé garda son secret. Si vous ne vous montrez pas aujourd'hui aussi généreux que lui, il publiera demain ce récit dans les journaux^ en ajoutant les noms propres que je ne vous ai pas cités,

Avalos pâlit, ses yeux lancèrent des éclairs sinistres;

s'il avait pu me plonger un poignard dans le cœur, il l'aurait fait sans scrupule; mais, comme je ne tremblais pas, il me crut armé et répondit :

— C'est bon! L'exécution sera suspendue jusqu'à ce que j'aie reçu des ordres de Mexico.

Je ne demandai pas autre chose, car je savais qu'il existait une loi espagnole qui n'était pas abrogée, en vertu de laquelle un condamné à mort, qui sortirait de la chapelle pour une raison quelconque, ne pourrait y être réintégré, c'est-à-dire qu'il aurait la vie sauve, car on n'exécutait jamais un condamné sans lui avoir fait passer préalablement trois jours dans une chapelle.

Quand je portai cette bonne nouvelle aux prisonniers, ils m'embrassèrent avec transport, et l'espoir de vivre se réveilla en eux avec une vivacité qui m'inquiétait; je ne me sentais pas sûr du succès, et je rédigeai à la hâte, avec l'aide du curé de Matamoros, une pétition qui circula parmi les dames de la ville, et qui demandait au général Arista, président de la république, la vie des condamnés. Il n'était pas polilitique, en effet, de les faire mourir, car leur mort était considérée par les deux partis comme une vengeance et un assassinat politiques. C'était même une imprudence qui, en aigrissant les ressentiments des ennemis d'Avalos, aurait pu lui coûter la vie.

Pour sauver tous ces malheureux et calmer les esprits^ je voulus profiter du sursis en organisant un projet d'évasion. Avec un peu d'argent, ce projet pouvait s'exécuter; je n'avais qu'à faire un trou dans le

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mur de la prison, lequel était en briques et n'avait guère plus d'un pied d'épaisseur; le bâtiment était,

I d'ailleurs, isolé et mal gardé. Les condamnés auraient

II pu, en moins d'un quart d'heure, passer sur la rive lj gauche du fleuve ; mais je ne fus pas secondé à temps ;

je ne trouvai, parmi les compatriotes des prisonniers lj américains, qu'inertie, imbécillité et menaces stu- ]j pides contre Avalos.

Sur ces entrefaites, le colonel Nunez, accusé par les Américains d'avoir causé la perte de la bataille de Ca- |j margo, fut obligé, pour sauver sa vie, de prier secrè- |! tement Avalos de vouloir bien le mettre en lieu de \ sûreté, c'est-à-dire en prison ; il vint donc, sous prétexte d'affaires urgentes, se faire incarcérer à Matamoros. Avalos, qui ne l'aimait point, ne se contenta pas de le prendre ; il le fît passer devant un conseil de guerre et condamner à mort. Nunez trouva que son protecteur allait trop loin, et, de crainte que le jugegement ne fût exécuté, il s'enfuit et se réfugia de nouveau à Brownsville, oîi sa condamnation, prononcée par des Mexicains, le réhabilita. Cette évasion de Nunez, qui avait été enfermé dans la même prison que les autres prisonniers politiques, m'ôta tout espoir d'assurer la fuite des condamnés ; car elle avait dû rendre la surveillance plus active et les précautions plus nombreuses.

Ordre arriva enfin de Mexico de fusiller les condamnés. C'était un samedi, et l'exécution fut fixée au lundi. Cet ordre nous jeta dans la consternation, car nous étions convaincus qu'Avalos, tenant sa position

militaire du président Arista, se refuserait à toute tentative de corruption ou de ménagement, soit pour plaire au président de la République mexicaine, soit pour satisfaire ses sentiments de vengeance. Je n'avais pu sauver ces malheureux, et il ne me restait plus qu'à m'acquitter, avec Taide d'un excellent prêtre mexicain, don Raphaël, de la terrible mission de les assister à ce moment suprême. Jja chambre qui leur servait de prison fut de nouveau convertie en chapelle ; on construisit un autel avec une table longue. Le bruit se répandit et les journaux de la Nouvelle- Orléans (1) répétèrent que j'avais essayé, pour faire

(1) Il est curieux, parfois, de voir comment les faits sont dénaturés par les correspondants des journaux. Le Baily-Delta de la Nouvelle- Orléans, dans son numéro du 22 juin 1862, raconte ainsiles événements v^ui accompagnèrent cette exécution.

« Je vais vous raconter maintenant un des meurtres les plus révol- « tants commis de sang-froid, qui aient jamais déshonoré une nation a depuis les jours de l'inquisition. Vous vous rappelez qu'en octobre u dernier, il y a huit mois environ, le général Carvajal attaqua Ma- « tamoros, et que la bataille dura onze jours^ etc., er.c. Dans sa re- « traite, il fut vigoureusement poursuivi par l'ennemi pendant deux « heures, et quatre de nos hommes, s'etant séparés du corps princi- (( pal, furent pris et mis en prison. Ils ont souffert toutes sortes de (( fatigues et de traitements barbares jusqu'à hier matin, qu'ils ont « été brutalement assassinés, par les ordres du général Avalos.

« J'ai à vous recommander la conduite de quelques citoyens de « Erownsville dans cette circonstance. Le prêtre catholique, le lieutett uant-colonel (*),leconsul espagnol Nosmand et plusieurs autres a rudes adversaires de Carvajal. Avec le concours des dames de Ma-

(*) Je ne me rappelle pas que ce lieutenant-colonel ait eu rien à faire dans ce drame : il ne s'en est pas mêlé.

(**) Le consul espagnol était mort, et son secrétaire^ n'ayant aucune influence, n'a pu l ien faire. Le consul anglais^ au contraire, s'était dévoué géuéreusement au salut de ces malheureux; il mettsit à ma disposition 2,000 doublons (160,000 francs) pour m'aider dans cette entreprise. Ces consuls n'étaient pas à BrownsviUe; mais bien à Matamoros.

évader les prisonniers, de pratiquer un trou dans le mur en me cachant sous l'autel. J'en ai eu le dessein ; mais il m'eût été impossible de le faire: les draperies de l'autel furent constamment relevées, j'étais entre deux sentinelles, et deux compagnies de lanciers, le mousqueton au poing, se tenaient Tune en face de la porte, l'autre derrière le mur oîi s'adossait Tautel. Je me bornai à accomplir mes graves et pénibles devoirs.

Le lendemain dimanche, à quatre heures du soir, le saint viatique fut porté aux prisonniers catholiques. Les rues étaient jonchées de rameaux et de verdure ; des draperies flottaient aux fenêtres; des guirlandes

« tamoros^ ils plaidèrent la cause des prisouniers auprès des assas- « sins {^jlood-fiowuls) iasqu'è. ce qu'ils en eussent tiré la promesse « qu'ils leur permettraient de laisser échapper les condamnés. Le géa néral Avalos devait sous un prétexte quelconque, faire retirer la c( garde (de nuitj et donner au prêtre le temps de pratiquer un trou « dans le mur de la prison^ par où s'échapperaient les prisonniers, tt Le prêtre, — que Dieu l'aime {God love him] — accomplit sa tâche « avec une barre de fer {croiv bar) . Un peu avant le jour, après avoir « travaillé toute la nuit, quand l'ouvrage fut achevé, il passa dans la « cour extérieure avec les prisonniers derièrre lui^ pleins d'espérance ft de l'evoir encore une fois les chers parents et les amis qu'ils aitf maient;ils trouvèrent «cinquante soldats» de garde, au lieu de « dix (le nombre ordinaire}^ qui les repoussèrent dans la prison. Le N prêtre alors demanda à voir Avalos; mais on lui refusa sa porte. « Les pauvres garçons furent emmenés à cinq heures du matin et « fusillés devant trois cents soldais. Leur sentence portait qu'ils se- « raient exécutés à huit heures ; ainsi, ils ont été privés des trois « dernières heures de leur vie, qu'ils désiraient sans doute consacrer « à Dieu. De tels faits et meurtres ont soulevé d'unanimes sentiments

« de dégoût dans cette ville ,

« Le général Avalos a été hier brûlé en effigie.

« P, S. Il n'a pas été accordé aux prisonniers les dernières consolations de la religion TExtrôme-onction. Le nom du prêtre est :

Père Domenech. »

d'étoffes et de foulards pendaient en travers des maisons partout où devait passer le saint sacrement. Le cortège quitta Téglise, précédé d'une musique militaire qui jouait des airs funèbres, et le peuple suivait en priant à haute voix. Du fond de la prison, j'entendais les sons lugubres de la musique, et le murmure de la foule qui priait : mon cœur se serra, je me sentis défaillir ; les prisonniers, agenouillés à mes côtés, pleuraient et priaient avec moi. Quelques larmes leur étaient bien permises ; ils étaient si jeunes ! ils regrettaient la vie, une famille absente et chérie qu'ils ne devaient plus revoir. La nature a des exigences auxquelles la volonté la plus ferme est souvent obligée de céder. Pauvres créatures 1 en voyant mon émotion et ma sympathie, ils se sentaient moins isolés ; ils puisaient en moi des forces pour supporter leur malheur et songer à Dieu.

Don Raphaël entra, portant le saint sacrement; ils se jetèrent au-devant de lui, et saisirent la pyxide, demandant grâce d'une voix déchirante, et qu'on leur fît l'application des immunités de l'église, du droit d'asile reconnu par la loi. Ils se calmèrent avec peine ; les prières pour les agonisants furent récitées, et les condamnés catholiques reçurent la communion. Une demi-heure après eut lieu la collation de la mort. Il est d'usage que le prêtre partage ce dernier repas que le condamné fait avant de mourir. Jene me sentais pas le courage de manger, mais, par complaisance et par pitié, je pris un peu de chocolat. Toutes ces scènes ne ménagent pas les sentiments du prêtre, et, à moins

d'avoir un cœur de bronze, les trois jours qu'il passe ainsi avec les condamnés sont trois jours de tortures morales qui laissent en lui des traces ineffaçables.

Le soir, les prisonniers américains reçurent les visites tardives de leur consul, de leur ministre et d'un docteur. Ces messieurs avaient apporté des vestes de toile, afin que leurs compatriotes fussent plus proprement vêtus pour la cérémonie de l'exécution, et ils . s'en retournèrent après avoir fumé des cigares avec ces I infortunés pendant une heure. Je ne pus m'empêcher de comparer ce genre de consolation philanthropique à la charité chrétienne. Quel abîme les sépare ! Je passai la nuit dans la prison avec les condamnés ; je leur , parlais du ciel, de la clémence et de la miséricorde de 'I Dieu, car ils étaient profondément abattus. Les uns^ roulant des yeux hagards, murmuraient des mots sans suite ; d'autres restaient muets, le regard attaché à la terre. De temps en temps un des plus jeunes laissait ' échapper un sanglot sourd et violent, ou poussait un cri en se tordant les mains. Vers deux heures du ma- ; tin, accablés de fatigue morale, ils témoignèrent le ' désir de se reposer un instant ; j'arrangeai.mes habits en forme decoussin oîi ils placèrent leur tête. Du temps qu'ils dormaient j'allai respirer un peu d'air dans la cour de la prison ; un officier mexicain, me voyant en manches de chemise, me prêta une couverture, de crainte que je ne prisse froid.

L'exécution était pour sept heures. Au lever du jour, I je me rendis à l'église, voulant dire une messe pour les patients ; mais, l'église étant fermée, je dus aller

€hercherles clefs chez le curé ; là, j'appris que l'heure fatale avait été avancée. Je revins en toute hâte à la prison; il était déjà trop tard. Les condamnés étaient partis accompagnés de douze autres prisonniers, détenus pour la même cause et qui n'étaient pas encore jugés. Le lieu de l'exécution était un champ inculte, à cinq cents mètres de la prison. Les condamnés furent attachés sur des espèces de banquettes; on avait oublié les mouchoirs pour leur bander les yeux! Les détenus leur firent cette charité ; l'un d'eux, qui avait eu le bras fracassé par une balle, détacha le linge qui recouvrait sa blessure et le donna au jeune Irlandais, qui m'avait particulièrement intéressé. Par une cruauté inouïe, on fît placer, derrière les condamnés, les détenus qui, croyant qu'on allait les fusiller sans jugement, se livrèrent au plus violent désespoir ; deux d'entre eux perdirent connaissance. Huit soldats étaient rangés sur deux files devant chaque condamné; un bataillon d'infanterie assistait à l'exécution.

Lorsque je vis que l'on avait déjà emmené les prisonniers, je courus au lieu du suppUce, pour les rejoindre, pour les consoler encore; comme j'approchais, j'entendis une horrible décharge, puis une seconde. Ils étaient tous morts I

J'appris qu'un Mexicain et un Écossais avaient reçu la première décharge en priant et sans sourciller : la seconde fut pour les achever. On plaça les cadavres sur le tombereau qui devait les porter au cimetière. Seul, à pied, recevant la pluie qui tombait

en abondance, je marchais derrière la charrette qui dégouttait de sang, en recommandant les victimesà la bonté de Dieu. Le cimetière était éloigné de deux milles; les chemins étaient glissants et marécageux; quand j'arrivai, toutes ces émotions et mes fatigues^ m'avaient brisé, je ne pouvais plus me soutenir. Il n'y avait là, ni cercueils, ni fosses, préparés pour recevoir les corps. Les Américains m'ayant fait promettre de faire transporter à Brownsville leurs restes mortels, j'allai auprès du général Avalos pour lui en demander la permission, mais je ne pus pénétrer chez lui; soit crainte, soit autre raison, sa porte fut fermée ce jour-là pour tous, excepté pour ses officiers. Je retournai à Bro^vnsville dans un état pitoyable au physique comme au moral. Ces trois jours m'avaient autant fait de mal qu'une année de mission.

Quand je fus de retour à Bro^'nsville, une foule d'habitants vinrent me questionner sur tous ces événements. Leur curiosité m'irritait.

— Qu'avez-vous fait pendant six mois, disais-je aux Américains, pour sauver les prisonniers? Votre conduite est celle d'hommes sans cœur et sans énergie. Vous n'avez pas même cherché à leur procurer quelques soulagements durant leur longue et douloureuse incarcération. Quoique plusieurs d'entre eux { fussent protestants et Américains, c'est un prêtre français catholique qui cherchait à les sauver, qui allait les voir, les consoler et adoucir leur sort. I On m'écoutait en silence, et Ton s'avouait tout 1 bas que, dans ce drame lugubre, il n'y avait qu'un

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rôle humain et honnête dont personne n'avait osé se charger el que j'avais seul rempli avec tant de constance, d'abnégation, de fatigues, de dangers et de souffrances. Aussi, dès ce jour, j'acquis une grande popularité sur toutes ces frontières et n'eus plus de désagréments avec personne.

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