CHAPITRE PREMIER
Le départ. — - Une messe à bord. — Rêverie. — Le Mississipî. — Lû Texas, ses habitants, ses religions, son iiistoire. — Gai veston. — = Houston. — Voj^îige de poste. — Épisodes ea route. — La prairie. — La panthère. — Un orage. — Rencontre. — Les électeurs el le violoiîisne.— Ariivée à San Antonio de Bexar. — Un Français.
Vers la fia de 1840, Mgr Odin, vicaire apostolique du Texas, était venu à Lyon recruter des missionnaires pour desservir les colonies d'Européens, chaque jour plus nombreuses, qui s'établissaient dans son diocèse, ainsi que les établissements américains et mexicains de cette vaste contrée.
Le pieux évêque parlait, avec l'éloquence chaleureuse du cœur, de ces pays lointains, où s'élevaient des nations nouvelles ; de ces masses d'émigrants, qui, dispersés et disséminés dans les solitudes, vivraient sans les secours et les bienfaits de la religion, si des prêtres dévoués ne les suivaient résolûmentau milieu
des plaines, des montagnes et des bois. Il ne cacha point, à ceux qui s'offraient pour le suivre, les dangers et les misères, les aventures et les souffrances, qui attendaient là-bas le missionnaire, ce Vous n'aurez pas toujours, disait-il, de quoi manger et boire ; vous voya^ gérez sans cesse dans un pays plus ou moins inconnu, oîi les distances sont énormes, les plaines immenses, les forêts gigantesques. Vous passerez des nuits sur une terre humide et des jours sous un soleil brûlant ; vous traverserez des périls de toute sorte, et vous aurez besoin de tout votre courage et de toute votre énergie. »
J'étais alors âgé de vingt ans à peine, et je n'avais pas encore terminé mes études ecclésiastiques : je me sentis néanmoins poussé par une main invisible vers cet avenir inconnu de dévouements et d'épreuves, et j'offris à l'évêque du Texas mes services, qui furent acceptés.
Le 20 mars 1846, le beau voilier américain VElisa^ beth Ellen sortit du Havre, emportant vers la Nouvelle-Orléans beaucoup d'émigrants allemands et quelques missionnaires dont jefaisais partie. L'évêque était venu présider ànotre embarquement ; de la jetée, il nous donna sa bénédiction, et nous nous prosternâmes tous pour la recevoir. En quittant notre chère patrie, bien des larmes secrètes mouillèrent nos yeux, car nous pensions que ce départ serait peut-être sans retour, et il n'est pas donné à tout homme le pouvoir de se sevrer brusquement de ses affections de famille, de s'éloigner d'amis, et de rompre avec de vieilles habitudes, sans que la nature soit affectée de ce sacrifice.
Nous ne pûmes rester longtemps sur le pont du navire : les flots étaient agités, le vent sifflait avec violence dans les cordages, la tempête mugissait dans l'espace, et le mal de mer, le plus prosaïque de tous les maux, nous chassa dans nos cabines, longtemps avant que les côtes de France eussent disparu à nos yeux. La tempête nous força d^'abord de relâcher à Portsmouth ; mais nous repartîmes bientôt, et, quinze jours après, nous subissions les ardeurs du tropique.
Durant la traversée, nous eûmes abord trois morts, trois baptêmes et un mariage; mais la cérémçnie religieuse qui nous impressionna le plus fut une messe solennelle chantée sur le pont du navire le dimanche de Quasimodo. Le ciel était sans nuages, la mer calme et unie : nous dressâmes un autel sur le gaillard d'arrière; grâce aux dons des dames françaises, notre chapelle improvisée était gracieuse et riante comme un reposoir de la Fête-Dieu. Presque tous les passagers assistèrent à l'office, à genoux, la tête découverte, dans le plus profond recueillement.
Qui pourrait dire combien les cérémonies religieuses célébrées en pleine mer émeuvent et se présentent avec un cortège de nobles pensées et de douces consolations ! tout va à l'âme dans ces grands spec* tacles : l'immensité du ciel, l'immensité de l'Océan, la brise légère qui souffle dans la mâture, les petites vagues qui s'élèvent et s'affaissent continuellement ; tout est plein de voix douces et de vagues murmures ; tout célèbre l'harmonie éternelle et l'éternelle grandeur. Vox Do7nini super aquas ; c'est l'éloquence
de Dieu elle-même qui parle au cœur de l'homme.
Le soir de ce beau jour, j'étais couché sur l'arrière du navire ; je contemplais ces milliers d'étoiles qui brillaient sur ma tète ; le silence de la nuit n'était interrompu que par les pas sourds et mesurés de l'officier de quart. Je me laissai aller à des rêveries pleines de tristesse et de charme mystérieux : mon passé se déroula devant moi avec toutes les épreuves qui accompagnent l'homme durant son pèlerinage sur la terre : l'avenir me paraissait comme un horizon chargé de nuages et de tempêtes : il me sembla que j'avais déjà beaucoup souffert ; et moi, jeune homme de vingt ans^ je me crus arrivé à l'âge oii toutes les joies bruyantes du cœur sont mortes l'une après l'autre, où l'espérance a fui devant nous et s'est envolée dans le ciel, séjour heureux qui attire nos derniers regards et nos suprêmes désirs. Il me sembla que le temps me manquerait pour faire le bien que je projetais ; et, me sentant entre la vie humaine et la vie immortelle, comme j'étais alors entre lamer et les cieux, je m'endormis, doublement bercé par les vagues et par mes pensées.
Le H mai, nous aperçûmes Saint-Domingue; nous suivîmes ses rivages pendant deux jours, puis ceux de Cuba embaumés des parfums d'orangers ; puis, nous entrevîmes la Jamaïque, et enfin le 24 le Mississipi apparut.
Un remorqueur vint nous prendre pour nous faire remonter ce fleuve si vanté. Ses eaux sont bourbeuses ; ses bords, plats, monotones, à demi submergés vers le
golfe du Mexique, allongent vers l'horizon d'interminables prairies oii s'élèvent quelquefois, pour toute variété, de rares bouquets de saules ; et un mortel ennui vous prendrait, si de temps en temps un alligator qui se baigne ne montrait son dos épineux. Cependant, à mesure qu'on approche de la Nouvelle- Orléans, on aperçoit des maisons de planteurs, blanches, gracieuses, élevées sur des piliers au-dessus du sol, construites de planches et de briques, et entourées de jardins d'orangers, d'althéaset de fleurs tropicales, A côté de l'habitation s'alignent les cabanes des nègres ; les plantations de cannes à sucre et de maïs s'étendent sur les deux côtés du fleuve, bornées au loin par les bois de pins et les forêts vierges.
La Nouvelle-Orléans est une ville plus afTairée qu'intéressante; nous ne fîmes qu'y passer, et nous nous embarquâmes de nouveau sur un steam-boat pour remonter jusqu'à Saint-Louis, dans l'État du Missouri : j'allais faire encore douze cents milles sur le Mississipi. Je revis les mêmes bords plats, plus bas que le fleuve, contre lequel ils se défendent difficilement par de faibles digues de terre. Les forêts sont tombées ; à la place ovl elles furent, croissent le maïs, la canne à sucre et le coton ; ça et là, on voit de coquettes maisons de planteurs, à moitié cachées dans les arbres et les fleurs ; parfois même une petite colline qui porte une ville ou un village ; spectacle rare qui ne suffit pas à reposer les yeux fatigués de cette désespérante uniformité.
Après Natchez, c'est-à-dire quatre cents mille au-