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dessus de rembouchure du fleuve, les forêts vierges arrivent enfin ; elles se rapprochent peu à peu du Mississipi, elles le touchent et bordent ses rives jusqu'à l'embouchure de TOhio, sept cents milles au-dessus de Natchez. Alors on voit le vrai Mississipi, sauvage et grandiose : le catalpa, le cotonnier, le saule, le peuplier, le chêne, le sycomore et le platanier marient leurs branches et leurs couleurs ; leur feuillage d'un vert sombre est mal reflété par les eaux jaunâtres. Le lit du fleuve est immense ; mais quelquefois des îles boisées le divisent et lui prêtent une grâce moins sévère; souvent, aussi, de longues et larges plantations de jeunes arbres, sortis des semences que le vent fait tomber, montrent leur tête fraîche, de difi'érentes hauteurs, et forment comme de gigantesques gradins de verdure.
Le silence de ces profondes solitudes qui n'ont pas encore senti les blessures de l'homme, n'est interrompu que par le bruit régulier de la machine à haute pression, par le son grave et lent de la cloche du bateau, et par le chant monotone du sondeur ; mais ces bruits se perdent dans l'espace, et ne trouvent pas d'échos dans ces retraites, vieilles comme le monde, qui dédaignent de répondre. Il n'y a même ni oiSeaux ni singes, pour gazouiller ou. crier; quoi qu'en disent les voyageurs, les États-Unis ne possèdent de perroquets ou de singes que dans les cages, et les oiseaux chanteurs sont rares même dans les forêts vierges.
Quand on commence à se fatiguer de ces longues forêts comme on s'était fatigué des longues plaines,
on arrive au Cairo, ville composée de deux maisons et d'un ponton. Les Américains donnent aisément le nom de ville à un endroit oîi ils ont le projet d'en bâtir une ; le fait souvent suit de si près l'intention, que l'intention peut d'avance s'annoncer comme le fait.
Du Cairo à Saint-Louis, il n'y a que deux cents milles : les bords sont élevés, pittoresques et cultivés; le pays est industrieux, et le plomb abonde du côté du Missouri. C'est de Saint-Louis que partent les caravanes qui se rendent à Santa-Fé dans leNouveau^ Mexique, les trappeurs tant célébrés par les romans américains, et les chasseurs intrépides qui vont tuer des animaux à riches fourrures dans les vastes prairies de l'ouest et jusqu'au pied des montagnes Rocheuses, où ils trouvent autant d'Indiens que de pelleteries et plus d'ennemis que de victimes. La ville est grande ; elle a , comme toutes les villes d'Amérique, des rues larges et tracées à angle droit; ses jolies constructions entourées de jardins lui ont mérité le surnom de Reine de rouest. Les environs sont Irès-boisés, mais un peu unis. Le climat est très-chaud en été, et tellement froid en hiver, que, la nuit, malgré quatre couvertures de laine surchargées d'une peau de buffle, je grelottais, et que les poils de cette peau mouillés par mon haleine devenaient comme des aiguilles de glace.
J'avais été, je l'avoue, un peu désenchanté ; plus tard, mes premières impressions ont été peu modifiées par mes voyages dans le nord et l'est : la nature
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américaine n'offre aux yeux des Européens rien qui soit bien nouveau, même dans la végétation. Nulle part, elle n'est pittoresque comme la Suisse ou les Pyrénées, ni charmante et agréable comme la Toscane, la Romagne ou les Deux-Siciles, ni riche ou variée comme la Lombardie ou la France : son unique caractère, c'est Ténormité ; les fleuves, les forêts, les bois, les phénomènes, tout y est démesuré, et surtout les distances.
Je restai deux ans au séminaire de Saint-Louis pour achever mes études et me préparer à la vie apostolique des missions ; ce temps écoulé, c'est-àdire dans le courant de mai 1848, je redescendis le Mississipi jusqu'à la Nouvelle-Orléans oîi je m'embarquai de nouveau sur un steamer qui allait à Galveston, principal port du Texas et en même temps le siège épiscopal de cette vaste contrée. La traversée se fait ordinairement en deux jours, quoiqu'il y ait environ cinq cents milles d'une ville à l'autre. Le golfe du Mexique étant fécond en orages et tempêtes, le voyage est souvent dangereux et la plupart des steamers qui faisaient ce service ont péri brisés par les vagues ou échoués sur les bancs d'huîtres.
Lorsque nous arrivâmes à l'embouchure du Mississipi, la mer n'était ridée par aucune brise, et pourtant elle était soulevée par une puissance invisible : on voyait de larges ondulations reflétant les couleurs sombres et rougeâtres du soleil couchant qui se cachait derrière d'épais nuages; le ciel était parsemé d'énormes couches sanglantes, l'air était
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lourd et pesant comme la mer qui semblait être une huile brune et épaisse. Un orage s'approchait; il ne tarda pas de nous assaillir avec une violence extraordinaire qui nous fit trembler ; il dura jusqu'à l'aube du jour suivant.
Le matin de notre arrivée à Galveston, une hirondelle, surprise parla tempête delà veille, vint se réfugier sur notre navire ; aussitôt tous les passagers coururent après elle pour la saisir; la pauvre petite créature, fatiguée, se reposa sur un des cordages près de moi, je la pris sans difficulté, je la caressai, et, comme elle était mouillée et tremblante, je la réchauffai sur ma poitrine : Toiseau voyageur se rassura, parut satisfait de mes soins et ne chercha point à s'envoler. Arrivé à Galvestoo, craignant de ne pouvoir lui conserver la vie, je lui rendis la liberté, non sans regret, regret qui semblait être partagé, car l'hirondelle ne voulait pas partir. Quoique peu superstitieux par ma nature, je cherchai dans ce simple épisode un augure quelconque, mais mon imagination peu fertile me laissa dans l'obscurité.
Texas est un mot indien qui veut dire <c lieu de chasse, abondant en gibier » ; sa superficie est d'environ 40,000 lieues carrées. Borné au sud par le golfe du Mexique, à l'est par la Sabine qui le sépare de la Louisiane, au nord par la rivière Rouge, l'Arkansas et le territoire indien, au nord-ouest par le Nouveau-Mexique, à l'ouest par le Rio-Grande, appelé également del Norte ou Rio* Bravo ; ce pays voit tous les jours sa population s'accroître si rapidement,
qu'il est impossible d'en donner un chiffre exact. On estimait, en 1848, qu'il contenait 400,000 âmes, sans parler des Indiens qui ne se sont encore laissé compter par personne. Mais je crois que ce chiffre est exagéré. Les Mexicains étaient alors les plus nombreux, quoi qu'en disent les faiseurs de statistiques ; puis les Anglo-Américains, ensuite les Allemands. Le nombre des esclaves noirs qui travaillent dans les plantations est assez considérable.
Le Texas est divisé en cent dix-sept comtés, y compris les trois comtés du Bexar, les deux de Bosque et les deux de San-Patricio, dont chacun possède une capitale ou chef-lieu ; la plupart de ces capitales mériteraient à peine le titre de village. Les principaux fleuves sont : à l'ouest, le Rio-Grande qui est navigable sur une étendue de plus de deux cents milles, le Nueces, le Rio-Frio, le San-Antonio ; au centre, le Colorado, le Brazos; à l'est, le Trinity, le Mèches, la Sabina; au nord, la rivière Rouge. La plupart de ces fleuves ne sont navigables qu'à leur embouchure; ils reçoivent une multitude d'affluents qui arrosent et fertilisent des prairies immenses. Les baies de Gaiveston et de Matagorda sont très-poissonneuses ; dans la baie de Matagorda, on trouve des tortues pesant plus de cent cinquante kilogrammes, des épées-demer ayant deux mètres de long et beaucoup de requins. Toutes les côtes du Texas sont formées par des dunes peu élevées de sable blanc et fin; elles sont défendues par une série d'îles longues et étroites et des bancs d'huîtres sur lesquels la mer se brise en
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écumant : ces îles sont fréquentées par des myriades d'oiseaux aquatiques et surtout par le pélican dont quelques-uns ont une grosseur vraiment fabuleuse.
Toute la partie sud du Texas s'étend vers la mer en plaines sablonneuses et marécageuses, qui, remontant vers le nord, s'élèvent, se fertilisent, s'ondulent, se couvrent de gras pâturages qui nourrissent de nombreux troupeaux de bœufs, de moutons et de chevaux : les montagnes ne se montrent guère que dans la partie nord-ouest, com.me des sentinelles avancées des grandes chaînes des Andes et des montagnes Rocheuses. Les prairies sont coupées par les forêts qui bordent les rivières. Les arbres les plus communs sont : le cèdre, le magnolia, le sycomore, l'ébène, le mesquite, l'érable à sucre, le sapin, le pacanier, plusieurs variétés d'acacias, des chênes, des palmiers et d'autres espèces appartenant aux pays chauds. Le coton est d'une qualité supérieure à celui de la Louisiane ; on le cultive surtout sur les bords du Brazos. Le tabac de Nacogdochès sur la Sabine est, dit-on, le meilleur des Etats-Unis. Partout croît le maïs, et la canne à sucre donne des produits également plus beaux que dans la Louisiane. La flore, quoique peu riche, est très- variée. Le nopal et toutes les variétés du cactus sont abondants. Les découvertes en métallurgie sont encore à peu près nulles; néanmoins, l'argent, le fer et l'antimoine y existent. La température est très-chaude, mais elle est tempérée par des brises régulières qui s'élèvent du golfe du Mexique, ou viennent des montagnes.
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Les religions au Texas sont nombreuses. Les Mexicains et les Indo-Mexicains sont catholiques ; mais, faute d'une suffisante instruction, la plupart se sont fait une croyance toute superficielle qui méconnaît les vérités les plus essentielles de la foi, et les principaux devoirs du chrétien. Ils ont besoin que des guides éclairés les amènent à la pure lumière du vrai christianisme, et ils s'y laisseront amener, car ils ont en matière religieuse beaucoup de simplicité et de sincérité, et ils écoutent docilement la voix du prêtre. Les créoles sont également catholiques, mais il y en a peu au Texas. Parmi les Anglo-Américains, la grande majorité est méthodiste ou presbytérienne ; les épiscopaliens, Baptistes, Quakers, anabaptistes, sont en minorité. Les Mormons ont un seul établis» sèment dans le nord-ouest.
Quant aux Indiens, leur religion varie avec la tribu, et il est difficile d'en connaître les détails précis, car on n'a de renseignements sur eux que par les récits des prisonniers qui leur ont échappé, et on ne peut y croire sans réserve. Les Comanches adorent le soleil et la lumière ; ils sont très-superstitieux : leurs prêtres ou leurs devins leur donnent des amulettes qui les préservent, disent-ils, de tout danger et les dérobent aux atteintes des hommes et des animaux. Ces prêtres, qui sont également médecins, ont une façon très-simple, facile et sûre d'être devins : la nuit, enveloppés de grandes draperies blanches, ils courent à pied ou volent sur leurs chevaux à travers les prairies et les montagnes, pour reconnaî-
tre les caravanes qui sont en marche, savoir de quel côté elles se dirigent, compter le nombre des voyageurs; le jour, ils se déguisent de mille manières, pénétrant dans les villes, épiant et furetant. Rentrés chez eux, ils donnent solennellement à la tribu, comme des révélations dues aux esprits, des indications dont l'expérience prouve la justesse. Les autres Indiens adorent le Grand-Esprit, qu'ils placent dans le ciel et qui étend sur eux sa protection : tout ce qu'ils lui demandent, ce sont de bonnes tueries à la chasse et de bonnes aubaines dans le pillage.
Les tribus sédentaires n'ensevelissent pas leurs morts; elles amoncellent sur eux les branches et la terre, pour les préserver des loups et des bêtes fauves ; elles les entassent indéfiniment les uns sur les autres, de sorte que, si la tribu demeure très-longtemps dans le même endroit, le cimetière s'élève en s'étendant et devient une petite colline mortuaire que les blancs appellent Montaffne-hidienne.hes Lipans, au contraire, et d'autres tribus errantes enterrent leurs morts dans des fosses, ça et là, généralement dans l'épaisseur des bois ou des broussailles; ils cachent le corps sous plusieurs couches alternatives de terre et de branchages, recouvrent le sol avec du gazon, et au-dessus ils entrelacent élégamment les rameaux, faisant une sorte de voûte en feuillage qui sert de toit et d'abri à la tombe isolée.
Malgré les recherches historiques les plus minutieuses que j'ai faites sur l'origine des premiers habitants du Texas et sur les premiers établissements des
Européens dans cette contrée, je n'ai trouvé aucun renseignement bien précis sur ce qui a précédé le dix-septième siècle. Les historiens n'indiquent ni les points de départ, ni les degrés, ni les distances ; ils se contentent des désignations les plus vagues. Les noms des pays, des tribus et des fleuves, ont été cliangés. Au commencement de l'ère chrétienne, une colonie de Fultèques semble avoir habité les bords du Rio- Grande. Les savants ont beaucoup parlé de cette puissante tribu, mais sans aucune autorité, car il est à peu près certain que cette tribu n'a pas laissé d'autre trace de son passage qu'une tradition vague et presque effacée. Les Toltèques, avant leur émigration au Mexique vers le septième siècle, avaient habité la partie nord-ouest du Texas, comprise entre le Rio- Grande, la rivière Rouge et le sud du Nouveau Mexique. Cette tribu, la plus ancienne de celles qui nous sont connues, a soumis sous ses lois le Mexique : elle avait connaissance des sciences et des arts utiles. La civilisation des Toltèques était douce, leurs coutumes étaient bienveillantes, et leur religion semblait être une copie imparfaite du catholicisme. Ils se nourrissaient de maïs, et ils avaient trouvé l'usage du chocolat. La noix de cacao leur servait de monnaie. Les Aztèques habitaient certainement la partie du Texas que fréquentent encore les Gomanches, et surtout les bords du Colorado, dans le commencement du douzième siècle, c'est-à-dire avant qu'un de leurs chefs, du nom de Huitziton, leur persuadât d'aller conquérir le Mexique, conquête qui n'était pas facile
et qui ne fut complète que vers le milieu du treizième siècle. Les Aztèques détruisirent alors l'ouvrage des Toltèques^ agrandirent considérablement leur empire et commencèrent les sacrifices humains, qui au seizième siècle avaient pris des proportions monstrueuses. Cet empire colossal finit, comme on le sait, en 1521, avec Quauhtemozin, leur dernier roi. Il n'y a pas la moindre ressemblance entre les Aztèques, hommes braves, courageux, hauts de stature, vigoureux et bien faits, et les deux prétendus Aztèques qui dernièrement furent offerts en Europe à la curiosité publique, et qui n'ont de commun avec les anciens adversaires de Fernand Cortez, que le nom qui leur a été donné sans aucune raison historique. Je serais porté à croire que, si le sang des Aztèques existe encore sans mélange en Amérique, il doit couler dans les veines des Comanches. Les Aztèques n'adoraient aucune créature vivante, comme quelques écrivains l'ont prétendu, mais bien des idoles. Les Otonites étaient une nation très-grande et très- répandue dans le seizième siècle. Elle habitait les bords du golfe du Mexique, depuis la province de Panuco jusqu'au Nueces et bien avant dans l'intérieur des terres; ils étaient également adonnés au culte des idoles, et se révoltèrent plusieurs fois contrôles Mexicains qui les soumirent par les armes. Après l'émigration de ces grandes tribus, l'histoire et la tradition offrent une lacune de plusieurs siècles quela science n'apu combler encore. Les tribus nomades envahirent insensiblement les contrées désertées. Les guerres intestines et
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la coutume de massacrer les prisonniers firent disparaître peu à peu une multitude de ces nations secondaires ; les Espagnols vinrent ensuite, qui firent périr par le fer et le feu plusieurs millions d'Indiens durant les premières années de la conquête. Les contrées les plus peuplées souffrirent surtout de cette soif de carnage et de meurtre, que l'on taxerait d'exagération, si elle n'était certifiée par les historiens les plus recommandables du seizième siècle. Dans un Mémoire de Las Casas, qui fut publié malgré les ordres de Philippe II, on lit que, durant les douze premières années de l'invasion : ce les Espagnols ont tué c< et fait mourir, esdites quatre cens cinquante lieues c< de pays, tant hommes que femmes, jeunes et petits « enfants, à coups d'espée et de lance, et par feu. »
Avant Tannée 1S2S, Sébastien Gavoto reconnut les côtes du Texas, mais n'entra pas dans l'intérieur du pays. Le premier des navigateurs espagnols qui fit une excursion dans le Texas est un autre aventurier, non moins célèbre, du nom d'Étienne Gomez : il partit de la Floride, au commencement de l'année '1824, et côtoya les rivages, au nord du golfe du Mexique, dans l'intention de découvrir un détroit qui pourrait le conduire à l'océan Pacifique ; frustré dans ses espérances, il débarqua du côté du San-Antonio et emporta sur son navire quelques Indiens qu'il avait pris sur ces bords. Plus tard, en 1S27, le fameux Pamphile Narvaez, étant fait adelantado^ c'est-à-dire gouverneur, débarqua à l'embouchure de Las Palmas, dans la province de Panuco, près de Tampico;
il avait avec lui neuf navires^ six cents Espagnols, cent chevaux et de grandes provisions. Il se dirigea alors vers le Texas actuel, pour le conquérir et le peupler; mais cette expédition fut malheureuse. Les Espagnols se divisèrent en deux troupes : une partie suivit le rivage de la mer, en allant au nord : trois cents autres visitèrent la Costa-Deserta^ qui est sur la rive gauche du Rio-Grande; ces derniers souffrirent tellement des intempéries de l'air et des maladies, que quelques-uns à peine purent se rembarquer, ce lesquels, ce dit la chronique, furent espars çà et là, tous nuds, c( et faméliques, durant l'espace de plus de neuf ans, c( se pourmenant parles villes et pays, oii ils garirent ik plusieurs Indiens des fiebvres, et. quelques-uns qui (( estoient estropiats et blesez, etc. » Les historiens du seizième siècle racontent que, vers cette époque (ils ne fixent pas la date), un certain docteur, du nom de Gonzale Ximenès, traversa le Rio-Grande et se rendit à Santa-Fé, où le roi lui fît présent de fort grosses émeraudes, ce qui l'engagea à aller à la découverte des mines de ces pierres précieuses. Il traversa une contrée pierreuse, aride et habitée par des gens pauvres appelés Pances; ceux-ci empoisonnaient leurs flèches, comme les Caraïbes, avec le suc d'une herbe; les femmes suivaient leurs maris à la guerre, et emportaient avec elles de petites idoles pour les protéger. Il est probable que ce Rio-Grande n'était pas le fleuve du Texas, et que Santa-Fé n'était pas la ville du Nouveau-Mexique, car les Espagnols n'avaient pas encore pénétré si loin dans le nord, et il ne se trouve aucune
mine d'émeraudes dans ces contrées. Comme ce docteur Ximenès avait été lieutenant et ami de Don Pedro de Lugo, adelantado de la Nouvelle-Grenade, ce doit être à Santa-Fé de Bogota, que se rendit Gonzale Ximenès, en remontant l'Orénoque, ou mieux encore la Madeleine qui passe près de Santa-Fé.
Dans le seizième siècle, on remarque déjà une différence complète dans les mœurs, coutumes et usages, entre les Indiens du Texas et ceux des autres parties des Indes occidentales. Les tribus du Texas deviennent de plus en plus nomades; elles ne bâtissent pas des villes comme leurs ancêtres; elles adorent le soleil, la lune et les éléments, plutôt que des idoles. Les Indiens du Mexique et de la presque totalité des Indes occidentales allaient tous nus, et portaient rarement des ornements de plumes ou de tissus; les femmes mariées avaient une ceinture en écorce d'arbre travaillée, et les jeunes filles une ceinture en peau de chèvre ou de chevreuil. Au Texas, les hommes et les femmes étaient vêtus de peaux de chevreau, peintes, m.arquetées, si fines et si parfumées que les Espagnols s'en émerveillaient ; ils avaient des manteaux faits avec le fil de l'agave, et un chapeau fort ample; le chapeau toutefois n'était pas généralement adopté. Les mariages au Texas étaient aussi célébrés autrement qu'au Mexique. La mariée était apportée, sur le dos d'une femme, escortée de quatre matrones, sur le seuil de la porte de l'époux, avant le lever du soleil; l'époux la recevait, la faisait entrer dans sa cabane, l'asseyait sur une natte étendue à
terre, et s'asseyait à son tour vis-à-vis d'elle. Les deux époux étaient ensuite liés ensemble par le pan de leurs robes, en présence de deux vieillards et de deux matrones, qui assistaient à cette cérémonie, assis de chaque côté comme témoins; après, ils faisaient brûler du nopal en l'honneur de leurs dieux, et les mariés soupaient ensemble, avant les conviés ; le souper achevé, on les déliait, et on leur enseignait les lois du mariage. Dans les provinces de Panuco et d'Acapulco, ces cérémonies étaient accompagnées de coutumes bizarres avec des sacrifices à Tlalloc^ dieu des eaux, et à Ometochtli, dieu du vin.
Jusqu'à la fin du dix-septième siècle, les Espagnols n'eurent aucun établissement au Texas; ce fut un Français qui s'y établit le premier. M. de La Sale, cet intrépide navigateur qui traversa deux fois l'Amérique septentrionale pour l'amour de la science et la gloire de son pays, entreprit un troisième voyage dans l'intention de découvrirl'embouchure du Mississipi, appelé alors Colbert, Il partit de la Rochelle, le 24 juillet 1684, sur un navire de guerre de quarante canons, accompagné de trois autres navires, sur lesquels se trouvaient deux cent quatre-vingts personnes, y compris l'équipage, les soldats et les ouvriers, pour former des établissements. Après des contrariétés et des accidents de tous genres, il arriva^ le 10 janvier 168S, à l'embouchure du Mississipi qu'il cherchait et ne reconnut pas. Il louvoya jusqu'au mois de mars de la même année et s'arrêta dans la baie de Matagorda qu'il baptisa du nom de Saint-Louis. Avec des ar-
bres et les débris d'un de ses navires qui avait échoué, il bâtit un fort, au sud du comté de Calhoun, entre la baie de Matagorda et celle de TEspiritu-Sanlo. Cet établissement fut appelé du nom même que la baie, en mémoire de Louis XIV, alors régnant. L'année suivante, M. de La Sale ût une excursion dans l'intérieur du pays ; il traversa le Colorado qu'il appela la Madeleine et que les Espagnols appelaient Rio-d'Oro; son domestique ayant été emporté par un crocodile en traversant le Guadalupe qui lui était également inconnu, il nomma cette rivière la Malbie; il passa aussi le San-Antonio, auquel il donna le nom de la Sablonnière. Durant ce voyage, il trouva beaucoup d'Indiens qui lui donnèrent l'hospitalité et firent des échanges avec lui. Le pays lui paraissant très-propre à fonder un vaste établissement, il revint au fort Saint-Louis et fît une seconde excursion avec ses gens, au commencement de Tannée suivante ; mais son caractère impérieux et les fatigues du voyage lui attirèrent l'animosité de ses compagnons, qui l'assassinèrent le 19 mars 1687 ; le drapeau français tomba avec M. de La Sale.
A cette époque, les Indiens avaient encore modifié leurs mœurs, coutumes et usages, quoique ces modifications ne pussent être considérables ; plusieurs tribus s'étaient éteintes, ou avaient changé de nom, en se fondant les unes avec les autres. Maintenant il ne reste plus des Nachitos, des Natsohos, des Cenis, des Técamènes, des Meghai, des Oméaossé et de tant d'autres nations, que des monticules funèbres où re-
posent les ossements de ces tribus éteintes et oubliue:^.
En 1698, le présidio de San-Antonio de Bexar fut fondé, par l'adelantado de la province de Monterey probablement ; la Bahia^ près de Goliad, fut fondée en 1716 ; Nacogdochès, sur les frontières de là Louisiane, ne fut bâtie qu'en 1732. Les missions ou établissements espagnols de San-José, la Conception, San-Sabba, Victoria et Refugio sont d'une date incertaine, que je crois postérieure aux dates précédentes. Les missions pouvaient bien avoir été primitivement des haciendas^ ou bâties sur leurs modèles. Les haciendas^ espèces de fiefs ou domaines fortifiés et enclos, dans lesquels était aussi une église ou chapelle, furent créés par les conquérants espagnols. Les maisonnettes des Indiens, devenus vassaux par droit de conquête, restaient en dehors des haciendas et adossées contre leurs murailles. Plus tard, lorsque les missions renfermèrent des prisonniers de guerre que les religieux espagnols étaient chargés de civiliser, les habitations indiennes furent placées à l'intérieur de la mission. Après la mort des conquérants, la plupart des haciendas furent abandonnées et le travail des Indiens devenant libre par les lois nouvelles et protectrices, ces fiefs devinrent la propriété de la couronne d'Espagne et furent cédés à l'Église.
L'histoire moderne du Texas peut se résumer en quelques lignes. C'est à Galveston qu'en 1817, le général Lallemand voulut fonder le champ d'asile. En 1820, le gouvernement espagnol accorda de grands
privilèges à un Américain, nommé Moïse Austin, à la condition d'amener des émigrants et de cultiver le pays. Moïse mourut avant de pouvoir réaliser sa promesse, mais son fils Etienne arriva en 1821 avec les premiers émigrants. A cette époque, fut promulgué le Plan d'Iguala qui amena la scission du Mexique avec la mère patrie, et la couronne passa sur le front du général créole Augustin Iturbide, qui se fit proclamer empereur. En 1824, l'empire devint république, de nouvelles lois favorisèrent la colonisation du Texas, et cette province fut réunie à celle de Gohahuila. Mais les habitants de Cohahuila, jaloux de la prospérité et de la faveurdont jouissaient les Texiens, leur suscitaient des querelles atout propos ; les Américains, qui en 1830 comptaient déjà 30,000 colons, demandèrent leur séparation. Le gouvernement mexicain, de son côté, songeait à revenir sur les lois protectrices de 1824. Alors Etienne Austin partit, en 1833, pour Mexico, afin de plaider la cause de sa colonie : ne pouvant réussir dans ses projets, il conseilla à ses amis de se séparer eux-mêmes de Cohahuila, et il retourna au Texas; mais il fut arrêté en février 1834 et incarcéré durant cinq mois. Cette incarcération excita la colère des Texiens à un tel point qu'ils résolurent de déclarer non plus la séparation, mais bien l'indépendance du Texas. La révolution, opérée par Santa-Anna en 1833, leur fournit une belle occasion dont ils se hâtèrent de profiter. Celuici, nommé président delà république, déposa les autorités fédérales, abolit l'indépendance des États con-
fédérés et les déclara provinces de la république centrale mexicaine. Les législatures des différents États durent céder devant la force : le Texas seul osa résister. Santa-Anna s'approcha du Texas pour vaincre l'opposition, on répondit à ses menaces par un appel aux armes, et les hostilités commencèrent en septembre 183o. Le 11 décembre de la même année, eut lieu la bataille qui donna San-Antonio de Bexar auxTexiens. Au mois de février de Tannée suivante, Santa-Anna vint en personne au Texas, à la tête de 6 à 8,000 hommes et, après plusieurs succès, il fut battu complètement dans un combat désespéré sur les bords du San-Jacinto, le 21 avril 1836, combat dans lequel il fut fait prisonnier. La délivrance du Texas fut le prix de cette bataille mémorable et de la liberté de Santa-Anna. Le général Houston fut élu président de la nouvelle république, mais elle était trop faible et trop pauvre pour conserver longtemps son indépendance entre deux Yoisins si puissants et si jaloux l'un de l'autre. En 184S, le Texas cessa d'être indépendant et se joignit à la confédération des Etats-Unis. L'année suivante, le Mexique et les États-Unis se brouillèrent au sujet de la démarcation des frontières du Texas ;ia guerre fut allumée : elle commença sur les bords du Rio-Grande et se termina au Mexique; la paix fut signée en 1848, et les frontières fixées dans le traité de Guadalupe Hidalgo. Depuis ce temps, l'émigration européenne et américaine, au Texas, s'est étendue sur une vaste échelle ; des concessions importantes de terrain ont
été données aux colons allemands, aux soldats des deux guerres et aux personnes qui se trouvaient établies dans le pays avant 1847. La prospérité s'est accrue de jour en jour, le commerce entre les Etats- Unis et le Mexique par le Texas devient tous les jours plus important, ce qui est pour ce pays une source de nouvelles richesses.
Galveston est bâtie au nord d'une île de sable, longue et étroite qui porte le nom de la ville ; on marche partout sur un sable blanc et fin, dans lequel on enfonce jusqu'aux genoux. Pendant le jour, le sol, brûlé par le soleil, embrase Tair et rend le séjour de Galveston insupportable ; les maringouins sont en si grand nombre et si féroces, qu'en été un étranger n'y peut pas vivre facilement. L'eau est détestable : les habitants, pour en avoir, sont obligés de recueillir l'eau de pluie dans de vastes citernes en bois ou en briques ; là, elle est chauffée à outrance par les feux du soleil, et les réservoirs oîi elle séjourne ne sont pas toujours propres : qu'on juge de ce qu'elle peut être I On est obligé d'apporter de la terre du continent, pour avoir un peu de végétation ; mais cette terre est si fertile, que, mêlée au sable, elle produit encore de bons fruits et de bons légumes. Les maisons sont presque toutes en bois et entourées de petits jardinSà Les rues sont bordées de plantations d'arbres odorants et de lauriers-roses toujours en fleurs, qui imprègnent l'air de parfums. A Galveston, comme dans bien des villes des États à esclaves, je remarquai que le dimanche les maîtres donnentj, à leurs nègres,
la liberté d'agir comme bon leur semble : un jour sur sept, ce n'est guère, mais c'est déjà beaucoup dans un État du Sud. On voit que ces pauvres nègres ont à compenser ce jour-là six jours de servitude ; ils se livrent ardemment à leurs deux passions favorites, la promenade et la danse. Souvent ils attellent les chevaux de leurs maîtres, et courent sur la plage en chars ou en tilburys, en faisant retentir l'air de leurs chansons et de leurs cris d'allégresse et sans attendre que la journée, en s'avançant, ait un peu tempéré la chaleur*
Le palais épiscopal se composait de trois misérables cabanes de planches, contenant sept ou huit petites chambres, entourées d'une galerie et ombragées par des figuiers, des lauriers-roses, des grenadiers et des citronniers. Le soir, quelques catholiques venaientvoirle bon évêque, et, réunis sous la galerie, nous écoutions le récit de ses voyages, de ses travaux et le développement de ses idées sur les besoins et l'avenir de la mission. C'étaient poumons les heures les plus agréables. Lorsque j'arrivai, la belle cathédrale qui s'élève aujourd'hui à Galveston n'était pas encore achevée, et le culte se célébrait dans une petite chapelle en bois qui avait peine à contenir ItBS fidèles. La chaleur y était suffocante, et quand il pleuvait, leau passait à travers le toit. Un dimanche, pendant que Mgr Odin prêchait, la pluie tomba en abondance, et^ s'infiltrant à travers les fissures, descendit en gouttelettes sur les fidèles, qui furent obligés d'ouvrir leurs parapluies en pleine église : quant à moi qui n'en
avais pas, je reçus pendant une demi-heure une douche d'eau tiède. Du reste, les jours pluvieux sont pleins de charme en ce pays, et l'on y pense en soupirant, quand arrivent les fortes chaleurs. Ces chaleurs devenant de plus en plus intenses, et l'évêque, craignant que le séjour de Galveston ne me fût nuisible en été, m'engagea à me rendre à San-Antonio de Bexar, dans Fintérieur du Texas. Comme mon plus grand désir était de rejoindre un de mes compatriotes, l'abbé Dubuis, dont la résidence principale était Castroville, et que Castroville n'est séparé de San-Antonio que par une trentaine de milles, j'acceptai avec joie la proposition de mon évêque : je m'embarquai sur un bateau à vapeur qui devait me conduire à Houston, d'où je devais aller par terre à San-Antonio.
C'était le 31 juillet 1848. Le ciel s'était armé de tous ses feux ; la baie étincelait comme un miroir ardent; au loin, quelques buissons, épars sur des îlots, montraient leurs silhouettes grises sur l'horizon chauffé à blanc. Arrivés à l'extrémité de la baie, nous entrâmes dans la petite rivière de Bufalo, bordée de joncs et de roseaux, où s'abattaient des hérons, des grues et des milliers de canards. Bientôt ces rives, en s'élevant, se rapprochaient tellement et formaient tant de détours étroits et tortueux, qu'à chaque instant notre bateau touchait par la proue ou la poupe. Enfin parurent les terres hautes, peuplées de magnolias aux 'grandes fleurs blanches et aux parfums enivrants. Les écureuils gris ou rouges sautaient de branche en branche ; les oiseaux-moqueurs et les cardinaux
faisaient babiller ces admirables solitudes. c( Ah 1 les beaux arbres ! » m'écriai-je transporté.^ — ce Oui, répondit un de mes voisins, cela ferait du beau bois de construction. » Je me retournai indigné de cette prosaïque réponse : « Monsieur est sans doute Américain? » demandai-je à mon interlocuteur. — a Oui, Monsieur, je suis du Kentucky. »
Le missionnaire qui desservait Houston était un de mes compagnons de voyage, jeune Français qui avait quitté Lyon en même temps que moi : j'allai chez lui. Nous nous embrassâmes, comme deux bons amis qui ne s'étaient vus de longtemps. Houston est une misérable petite ville composée d'une vingtaine de magasins de briques alignés et d'une centaine de cabanes de bois disséminées parmi les troncs d'arbres coupés, Elle est peuplée de méthodistes et surtout de fourmis. Ces fourmis se promènent dans toutes les rues et dans toutes les chambres, en processions interminables; le plancher, les murailles, le plafond, sont parcourus en tous sens par les noires colonnes de ces bataillons toujours en marche. Les habitants, pour soustraire quelque chose àleurs infatigables reconnaissances, placent de petits vases pleins d'eau sous les pieds des lits, des tables et des buffets. Le soir, je me couchai dans un lit ainsi protégé, où j'étais, comme on pourrait dire se servant d'un \ieux mot qui a été français, insulé^ et je dormis paisiblement aumilieu des ennemis. Le lendemain, en m'habillant, je fus pris d'un chatouillement universel; puis, je sentis des piqûres depuis les pieds jusqu'aux épaules ; je jetai bien vite mes habits : j'a-
vais oublié de les placer pendanlla nuit sur mon lit du sur une table, sur quelque meuble inaccessible, et ils avaient été envahis. Je les secouai vigoureusenaent, et, les ayant remis, au risque d'emporter avec moi quelques-uns des hôtes qui s'en étaient emparés, je me sauvai de cette fourmilière. Deux heures après, j'embrassai de nouveau mon compatriote, et, pour aller à San-Antonio, je pris la poste.
La poste est une charrette, espèce de tombereau attelé de quatre chevaux vigoureux. J'étais le seul voyageur. Nous partîmes au galop. Un pont, large de six ou sept pieds, fait de deux pièces de bois et de branches mal jointes, était jeté entre les deux monticules qui enserrent le Bufalo ; nous y passâmes à fond de train. Je fus un peu effrayé, car le moindre obstacle pouvait nous lancer dans le précipice; mais je n'eus pas longtemps le loisir d'y penser. Les soubresauts de la charrette, les cahots me ballottaient si bien, me menaçaient d'aune chute si imminente, que je me cramponnai en désespéré à ce rude véhicule, comme un naufragé s'accroche à un rocher en dépit des vagues qui le heurtent et le battent. Bientôt cependant, brisé, moulu, épuisé, je lâchai prise et m'abandonnai aux chocs et au roulis.
Les routes du Texas sont presque toutes tracées d'une façon économique et primitive; dans les bois, de simples entailles sur les arbres indiquent le chemin ; si quelque arbre est trop embarrassant, on le coupe à un pied du sol, comme pour ménager ça et là des cahots; dans les prairies et les endroits dé-
couverts, il n'y a pas de route tracée, et Ton va à sa guise sur un terrain plat et sans aspérités. La poste court à toute bride dans les bois, passant sur les troncs, se jetant contre les arbres; mais, dans les prairies, où le soleil vous rôtit impitoyablement, on va au pas. Est-ce pour ménager des impressions aux voyageurs, ou pour toute autre raison? Je l'ignore.
Après cette course forcenée à travers la forêt, nous débouchâmes dans une de ces prairies immenses dont j'avais tant entendu parler. Nous ne devions pas, en marchant toute la journée, en atteindre les limites. Au bout d'une heure, nous étions perdus dans un océan d'herbes courtes et sèches, oii pas un buisson n'arrêtait la vue, oîi rien ne marquait un commencement et une fin, oii tout était immobile et muet. Je cherchais en vain de la poésie dans cette nature, grande, il est vrai, mais de la grandeur triste et sauvage des déserts. Mon âme, comme sur l'Océan, était saisie par l'immensité du tableau, mais la mer a du moins le vent et les vagues qui l'animent, tandis qu'un silence morne règne dans ces solitudes sans horizon et remplit le cœur d'une noire et navrante mélancolie : j'étais mal à l'aise dans ce vide qui sem* blait le néant.
Le soir, je vis dans le lointain vaporeux un monticule doré par les derniers rayons du soleil ; c'était la sépulture d'une tribu indienne. Un amas de tombes ignorées, baigné par des flots de lumière; tel était le seul monument, la seule trace du séjour de l'homme. Plongé dans un abîme de réflexions, je regardais eu
rêvant les dernières laeurs du soleil couchant. Pendant que je rêvais, mon cocher s'endormit; les chevaux, livrés à leur propre direction, rencontrèrent un ravin et ne manquèrent pas d'y jeter notre charrette; la secousse nous lança sur l'autre bord du fossé.
c( Avez-vous quelque chose de cassé? me dit le cocher réveillé.
— Non, répondis-je.
— En ce cas, ce n'est rien.
— C'est assez, car, pour peu que cette façon de voyager continue quatre ou cinq jours, je ne pourrai arriver à San-Antonio, qu'en morceaux. »
La nuit, qui vient sans crépuscule en ces contrées, nous surprit un instant après ; mais nous nous trouvions devant la porte d'une ferme où nous devions passer la nuit. Le chant du coq, le mugissement des bœufs, le bêlement des brebis me firent plaisir, comme si j'avais touché le port, comme si je me retrouvais en pays de connaissance. Je me croyais dans une ferme française. Un bon repas et du lait me réconfortèrent, et l'on me conduisit à mon lit. C'était un carré long, fait avec des branches d'arbre ; une couverture de laine était dessus, en guise de matelas. J'y mis encore mes habits et je me couchai mort de fatigue; mais je ne parvins pas à dormir : les pointes des branches m'entraient dans les côtes ; je me tournais et me retournais pour trouver une position entre deux piquants, et le jour parut que je cherchais encore. Il fallut se lever, car l'étape à faire était longue. Elle était, en outre, pénible et dangereuse ;
la route, passant en pleine foret, était hérissée de troncs d'arbres et descendait en des bas-fonds que peuplaient les bêtes fauves et les gros serpents. Mon cocher, par prévoyance, prit une hache, des cordes, un pistolet à six coups et une carabine ; mais, moi, je n'avais pas d'armes et je me mis près de lui pour avoir un protecteur prompt et sûr.
En dépit de ces craintes, le plaisir de retrouver des arbres me fît bientôt oublier le péril, et je me sentis rarement plus heureux. La nature semblait épuiser ses diversités, pour me dédommager de sa mortelle monotonie de la veille. Nous trouvâmes d'abord plusieurs prairies (celles-là heureusement étaient petites) ; des cours d'eau murmuraient de tous côtés; les bords de la route étaient garnis de fleurs, si abondantes et si serrées, qu'on distinguait à peine une tige ou une feuille dans ce pèle-méle de couleurs éclatantes. Un vent léger courait à travers le feuillage des vieux chênes éparpillés dans ce beau jardin naturel : c'était un aimable Éden. Bientôt les chênes se réunirent par groupes ; puis, il en vint une multitude; enfin ils se mêlèrent à des sycomores, à des platanes, dont le nombre était infini : nous étions dans une forêt vierge, dans l'Amérique des poètes ! Ravi de me trouver au milieu d'une nature si riche, d'une végétation si puissante, j'avais oublié mes inquiétudes; je me plongeais tout entier dans mon admiration. Mais tout à coup, je vois mon cocher qui prend sa carabine, fait craquer le chien, examine l'amorce, et place l'arme entre ses jambes : il paraît
que le danger commence. Cependant mon cocher fredonne et ne s'interrompt que pour me montrer les arbres à miel et les plantes qui guérissent de la morsure des serpents, remède bien rassurant 1 Voilà que les chevaux s'arrêtent, soufflent bruyamment, tremblent et reculent : ils jettent brusquement la charrette contre un tronc d'arbre; le timon se casse. Le cocher descend avec sa carabine. Aussitôt une panthère, qui mesurait en rampant trois pieds et demi de long, saute au poitrail du premier cheval : un coup de feu part; elle tombe inanimée. Pour moi, le choc m'avait jeté dans le fond de la charrette, la tête en bas, et je vis la scène... à l'envers. Le cheval n'avait que quelques écorchures ; nous rajustons le timon avec nos cordes tant bien que mal ; la panthère est mise avec moi dans la charrette, et, après une demi-heure d'arrêt, nous voilà repartis.
Nous arrivons bientôt sur les bords du Brazos, rivière étroite, peu profonde, d'une eau claire et pure. Des arbres d'une hauteur prodigieuse trempent leurs racines dans son lit et projettent leurs branches énormes, au-dessus du courant, en forme de berceau. Nous traversons la rivière sur une espèce de bateau plat, et presque aussitôt nous nous trouvons dans une de ces riches plantations de coton, si nombreuses sur les rives du Brazos. Les cotonniers sont couverts de fleurs rouges ou blanches, qui montent ou descendent, suivant les inclinaisons du terrain. Enfin, nous parvenons, à une heure très-avancée, devant la ferme où nous devons passer la nuit. Les
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bâtiments, ombragés de chênes, d'érables et d'aca»cias, sont vastes et indiquent l'aisance. J'y dormis assez bien. Le lendemain, je m'aperçus que la petite somme que j'avais emportée de Galveston était considérablement diminuée et insuffisante pour me con= duire à San-Antonio ; par économie, je m'abstins de déjeuner. Ce jour-là, une jeune veuve, de dix-sept ans, monta avec moi dans la charrette; cette compagnie ne me porta pas bonheur. Quoique l'aube parût à peine, l'air était déjà étouffant et sentait le soufre et le charbon ; le ciel devint noir presque tout d'un coup; les éclairs brillaient si rapides et si nombreux qu'on eût dit un incendie; de grosses gouttes tièdes commencèrent à tomber, suivies d'un véritable déluge, qui eut bientôt traversé de part en part mes légers vêtements de coton. Des torrents improvisés se précipitaient de tous côtés; notre attelage roulait ou plutôt nageait péniblement dans une espèce de lac boueux ; le tonnerre faisait entendre ses continuels et terribles éclats, et la foudre tomba deux fois de suite à quelques pas de nous. Ma compagne était fort effrayée; mais elle n'avait du moins que le mal de la peur, étant enveloppée d'épaisses couvertures et armée d'un parapluie qui déversait dans mon cou et sur mes genoux deux rigoles froides comme une douche. J'étais noyé, mes mains étaient ridées et toutes blanches^ mes dents claquaient et tout mon corps frissonnait. Vers une heure de l'après-midi, l'orage cessa; vers deux heures, nous arrivâmes à une petite ville nommée Indépendance. J'y mangeai très-mal,
par économie, payai très-cher, et n'eus pas même le temps de me sécher. Je ne pus que vider Peau qui clapotait dans mes souliers, et il fallut se remettre en route.
Le vent du nord souffla et me sécha. Nous cheminions entre un bois de chênes et une prairie pleine de fleurs courbées ou brisées par l'orage. La route était si détrempée, que nous n'arrivâmes à l'auberge, que fort avant dans la nuit. Le déjeuner du lendemain me coûta mon dernier centime, et comme il y avait encore trois journées entre nous et San-Antonio, la perspective d'un long jeûne m'attrista et m'empêcha d'admirer la nature. Elle était belle pourtant; les arbres et les lianes étaient gigantesques; je vis une vigne sauvage, grosse de quinze pouces au moins, même à une hauteur de trente à quarante pieds, qui enlaçait ses puissants rameaux aux sommets des plus grands sycomores, et s'étendait à une distance de plus de cent mètres.
A midi, comme nous arrivions à la maison où nous devions dîner, je vis déboucher, de tous les côtés du bois, des cavaliers et des amazones en grande toilette : c'étaient des presbytériens qui allaient entendre un sermon de leur ministre. Sa maison servait d'hôtel et d'église. Ne pouvant payer mon dîner, je me promenais d'assez mauvaise humeur, quand apparut sur la route que nous devions suivre un attelage semblable au nôtre, voiturant deux hommes vêtus de noir. Quelle fut ma joie en reconnaissant l'abbé Dupuis et un autre compatriote de Lyon, qui n'était
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pas encore missionnaire I Nous nous jetâmes dans les bras les uns des autres, et nous nous racontâmes toutes nos aventures. L'abbé Dubuis me marqua tout son regret du voyage que j'avais entrepris. Tandis que je venais le rejoindre, lui s'éloignait de Castro=ville, dégoûté par la méchanceté des habitants, qui, non contents de le laisser souffrir de la faim, le calomniaient de leur mieux ; son comapagnon de mission était mort au bout de trois mois de misères, d'ennui et de douleur. Je ne savais trop que faire, en entendant ce récit, d'autant que je n'avais pas un sou. L'abbé n'avait pas assez d'argent pour me permettre de rebrousser chemxin, mais il pouvait, quoique fort pauvre, me donner de quoi manger jusqu'à San-x\ntonio. Force me fut donc de continuer ma route, inquiet et le cœur gros. Avant d'atteindre San- Antonio, j'avais encore à traverser Austin, San- Marcos, Braunfels. L'abbé Dubuis me rendit un peu d'espérance, en me promettant de retourner à sa mission, si l'évêque m'autorisait à partager ses travaux, Austin, siège de la législature du Texas, est une ville petite et malpropre. Il n'y avait alors qu'un hôtel, lequel était misérable. Eu traversant sur un bateau le Colorado, nous assistâmes à une curieuse cérémonie : c'était le baptême protestant de deux vieilles femmes. Le ministre, debout sur une planche entre deux bateaux, prit tour à tour les néophytes, les plongea dans l'eau jusqu'au cou, et les y retint pendant qu'il prononçait les paroles sacramentelles. Toute la population d' Austin était venue là, et
paraissait s'amuser beaucoup du spectacle de ce bain religieux; mais les deux vieilles femmes ne prenaient pas garde aux curieux.
Le conducteur me montrait à chaque instant des endroits qu'avaient ensanglantés les combats des blancs contre les Indiens, ou des Texiens contre les Mexicains; et ces histoires m'auraient effrayé dans ce pays sauvage et inhabité, si un musicien à moitié ivre, qui avait pris place dans notre charrette, ne m'avait de temps en temps distrait par les sons faux et discordants de son violon.
En approchant de San-Marcos, le terrain devient plus accidenté ; les collines, quoique encore peu élevées, sont nombreuses ; quelques-unes sont nues et arides; d'autres sont couvertes de chênes; plus on s'avance vers le nord et le nord-ouest, plus hautes et multipliées deviennent ces collines qui sont comme l'avant-garde d'une chaîne de montagnes que l'on aperçoit dans le lointain et qui n'ont peut-être jamais été foulées que par le pied des Indiens. L'auberge du petit village de San-Marcos se compose de deux cabanes faites de sapin et de paille. Ce qui me parut plus qu'étrange, c'est qu'il n'y avait que deux lits, mais énormes : l'un était pour les hommes et l'autre pour les femmes, me dit-on. Les ours sont très-nombreux dans ce lieu isolé. Pour la première fois, je mangeai de leur chair, que je trouvai bonne. Un nouveau voyageur pour San-Antonio se trouvait là ; c'était un Français qui était venu chasser les ours et en rapportait deux. Pendant que nous dînions, un sourd
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grognement se fit entendre près de nous. Le Français prit \ivement son fusil h deux coups, et partit sans rien dire. Je demandai à Thote ce que c'était. « C'est un ours, » me dit-il avec le plus grand flegme. Et, voyant mon air étonné, il ajouta : « Oh ! ces animaux nous voient quelquefois, mais ils nous font rarement du mal; quand ils nous voient, ils se sauvent. On dit même que, sur la route de Fredericksburg, la ferme d'un M. Masenbach est gardée par des ours apprivoisés en guise de chiens. Quand on arrive le soir, après le jour tombé... » Une double détonation Tinlerrorapit ; le Français reparut bientôt, et reprit sa place à table, en me disant qu'il avait certainement blessé Tours, mais qu'il n'avait pu le poursuivre dans la forêt, craignant de manquer le départ de la charrette. Ce Français-là était peut-être un Gascon.
Braunsfels est une grande colonie allemande. Nous y arrivâmes le soir, et n'y vîmes que des groupes de gens ivres, criant et disputant, doublement échauffés par le vin et la parole. Je n'osais passer la nuit en pareille société ; mais on me dit : ce Ne faites pas attention, c'est un jour d'élection. Il y aura plus de bruit que de mal. » Dans la chambre de l'auberge oîi je devais passer la nuit, se trouvaient deux lits, et des gens avinés qui faisaient de la politique, cigare à la bouche et verre en main. Quand notre musicien entra dans la salle, ils poussèrent des hourras, et, se levant, lui crièrent de les faire danser. Je profitai du mouvement pour m'emparer d'un lit ; mais, prévoyant des scènes dontje ne pouvais mesurer ni la durée ni les
conséquences, je n'osai me déshabiller, et j'attendis, pestant contre la politique, le vin et les violons. Le musicien déclara que son instrument ne pouvait aller, tant que son gosier était à sec, mais qu'il irait aussi longtemps que son gosier serait humide. Nouvelle salve de hourras. On charge la table debouteilles de vin et de hrandxj. Aussitôt des valses et des danses américaines sortent du violon avec des accents criards et des discordances impitoyables. Les électeurs sautaient, se démenaient, tournaient, hurlaient, à briser le tympan d'un homme sourd. Après trois heures de sabbat, une corde de violon se brisa, par bonheur ; musique et danse s'arrêtèrent, et mes gens s'en allèrent chancelants. Je me déshabillai promptement, et j'éteignis la chandelle. J'allais m'endormir, quand quelque chose tomba lourdement sur moi. Effrayé, à demi écrasé, je tâtai; je sentis des habits, des cheveux, un nez, un violon : c'était le musicien qui, ivre comme un électeur, avait donné sur le lit. Je me débarrassai de cette avalanche, et me réfugiai dans le lit vacant.
Nous n'étions plus qu'à trente-cinq milles de San- Antonio, terme de mon voyage. La route est belle, pittoresque, accidentée. De nombreuses charrettes, traînées par des bœufs, portaient des marchandises à Braunfels, ou du maïs à San-Antonio. Tout indiquait le voisinage d'une ville importante. A trois heures de l'après-midi, nous étions arrivés : il était temps. J'étais moulu, brisé.