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notre chapelle vse parât et prît un air de fête; j'empruntai tous les châles, les étoffes et les chandeliers de Castroville, et même deux petites portes pour construire des autels latéraux. Les rideaux de mousseline et les châles servaient de tentures. Je fis des vases, avec du bois tourné, que je dorai; j'y mis des fleurs de toute grandeur et de toute couleur, cueillies dans les bois et les plaines. Les cierges brillaient au milieu delà verdure et des draperies. Nos colons furent tout étonnés de tant de magnificence. Le lendemain^ les catholiques de la ville et des fermes voisines assistèrent à l'office, avec un profond recueillement, agenouillés sur la terre et les hautes herbes, durant de longues heures, la tête découverte, et ne songeant pas au soleil accablant qui leur brûlait le front. Pauvre peuple isolé, que ta piété était vive, sincère et touchante! Le Tout-Puissant a dû, ce jour-là, regarder avec bonté le coin de terre où tu priais. Quel contraste avec la piété froide et timide des populations urbaines de l'Europe 1 Dans les déserts et les solitudes lointaines, les bienfaits de la religion sont d'autant plus appréciés qu'ils sont plus difficiles à obtenir. Les institutions humaines pour la protection de l'individu et de la propriété manquent, ou sont à peu près nulles. L'homme semble être placé, d'une manière plus immédiate, sous la tutelle de son Créateur: aussi, ses yeux et son cœur se portent-ils plus facilement et plus sincèrement vers lui.
Je reçuSj à cette époque, une lettre de mon évêque dans laquelle Sa Grandeur me montrait toute sa ten-
AU TEXAS ET AU MEXIQUE. 6 j
dre sollicitude pour notre pauvre mission... Celui-là aussi pourrait faire un beau livre de ses travaux et de ses misères ! Notre évéque, aussi pauvre que nous, était obligé de se servir lui-même, d'instruire et d'administrer les sacrements, comme un simple prêtre. Les évêques missionnaires et leurs prêtres (beaucoup l'ignorent sans doute) ne reçoivent aucun traitement ni du gouvernement, ni de l'église, ni de personne. Leurs seules ressources, pour leur existence, leur entretien, leurs voyages, la construction des églises, hôpitaux, écoles, couvents, séminaires, sont leur propre industrie, les dons de leurs familles, en général, fort pauvres, la charité publique ou privée, et quelques secours de la Propagation de la Foi ; c'est bien peu de chose en face de besoins si grands et si nombreux* Depuis quelques années seulement, l'œuvre de la Propagation de la Foi répand annuellement, sur les missions du globe, environ trois millions de francs. Le revenu de chaqueévêqueestminime, à tous égards: en effectif, car la moyenne ne dépasse pas douze ou quinze mille francs; d'une manière relative, à cause de la moins-value de l'argent à l'étranger. Un évêque qui reçoit vingt mille francs aux États-Unis, c'est-àdire quatre mille piastres, ne touche en réalité qu'une valeur de quatre mille francs, car la piastre, aux Etats-Unis, équivaut à peu près, pour la dépense, au franc de France. Les recettes de la Propagation delà Foi, depuis sa fondation en 1822 jusqu'en 1846, c'est-à-dire en vingt-quatre ans, ont été d'environ trente millions. La Société biblique anglaise^ qui
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n'existe que depuis peu d'années, avait déjà dépensé, en 1851, environ quatre-vingt-quinze millions. Si à cette somme on ajoute les chiffres énormes de la Société biblique américaine,, des sociétés indoustanes, indo-anglaises et allemandes, pour la diffusion des Bibles et livres religieux, seulement dans les Indes, on aura un total fabuleux, incroyable, auprès duquel celui de la Propagation de la Foi paraîtra comme le grain de sénevé de l'Évangile. Mais cette œuvre, si minime qu'elle soit en présence des besoins catholiques et des ressources de la propagande protestante, est bénie du ciel et produit des résultats aussi immenses que ceux de nos riches adversaires sont nuls, même d'après leurs aveux. Ce qui fait notre succès dans la propagation des lumières de l'Évangile c'est notre abnégation, notre dévouement, notre immuable confiance en Dieu; les hommes nous manquent, mais Dieu nous protège visiblement^ et récompense nos travaux et nos fatigues. Les ministres protestants, au contraire, largement rétribués par les gouvernements et les sociétés bibliques, se dévouent peu et s'exposent encore moins : ils vivent au milieu de l'aisance et du confortable, soutenus dans leur entreprise par des moyens puissants, et s'enrichissent la plupart en exerçant un ministère facile, aride pour tous, excepté pour eux. En un mot, ils reçoivent beaucoup et donnent peu. Nous, au contraire, nous ne recevons rien et donnons tout, même notre vie: aussi, le dénûment des missionnaires est extrême. Un jour, l'abbé Dubuis pensa manquer d'un vêtement indispensable; il se
fit un pantalon avec une jupe de coton bleu qu'un veuf lui donna pour payer l'enterrement de sa femme 1 Uu dimanche il pria ses paroissiens de Texcuser s'il ne pouvait prêcher : il n'en avait pas la force, n'ayant rien mangé depuis quarante-huit heures ! Pendant quelque temps, nous n'avions à nous deux qu'une soutane : quand l'un disait la messe, l'autre se promenait en manches de chemise. Une fois, je vis le desservant de la mission de Brazoria : il était vêtu d'un, pantalon bleu et large, d'un paletot-sac de velours coton noir, d'un chapeau dont la couleur et la forme défiaient toute description ; une espèce de baignoire percée lui servait de lit pour dormir, d'autel pour dire la messe et de table pour manger. Que d'efforts d'imagination et d'industrie, que d'obstacles à surmonter, de misères à subir, dans ces solitudes, pour vivre, fonder une église, une école et assurer un avenir prospère à la mission 1 Certes, les missionnaires ne sauraient espérer que la Providence vînt continuellement à leur aide d'une manière miraculeuse ; mais du moins, grâce à la protection divine, ces contrées lointaines voient souvent s'opérer des prodiges d'énergie, de patience et de constance. Ne dévoilons pas tous
haillons du passé, laissons-les sous le manteau de l'oubli : Dieu les a vus, c'est assez.
Cependant, le missionnaire a besoin plus que personne d'une bonne nourriture et d'une force de bienêtre matériel : obligé de supporter des fatigues inouïes, il ne reste pas paisiblement dans sa résidence, s'occupant, sans changer déplace, de ses paroissiens grou-
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pés autour de lui. A chaque instant, nous partions pour aller dans lesMî verses colonies confiées ànos soins, qui se trouvaient disséminées sur une immense étendue. Nous voyagions toujours à cheval, pourlesgrandes distances, ou quelquefois dans une mauvaise charrette ; nous allions rarement à pied , c'eût été dangereuxautant que pénible. Quelquefois, la route était incertaine; il fallait, pour ne pas s'égarer, faire toutes les petites remarques qui peuvent guider un voyageur expérimenté, étudier tous les signes, l'écorce des arbres, dont les nuances indiquent le nord ou le sud, les branches et le feuillage, dont la direction indique le côté des vents réguliers, les pas des animaux^ les traces d'hommes ou de roues, quand on en trouve.
Ma première excursion fat à la colonie de Dhanis, à trente-cinq milles ouest de Castroville. Un Alsacien, qui avait servi en Afrique, m'offrit de m'y conduire sur sa charrette, traînée par des bœufs. C'était pendant l'hiver, saison très- courte, mais très-rigoureuse, surtout par le vent du nord, qui apporte des montagnes Rocheuses un froid pénétrant et glacial. Il faisait, de plus, ce qui est très-rare, un brouillard épais. A peine engagés dans un chaparal, situé sur les collines qui voisinent Castroville, il nous fut impossible de voir devant nous ; force fat de camper en plein taillis. C'était la première fois que je passais la nuit à la belle étoile, et je crus un instant que ce serait la dernière. Mon compagnon détela les bœufs ; quant à moi, je cassai des branches de mesquite et entassai des arbres secs pour faire un bon feu, opéra-
tion qui n'était pas trop facile, car l'obscurité était si profonde, que je ne pouvais m'éloigner d'un pas sans risquer de m'égarer.Mon Alsacien vint m'aider ; nous fîmes une assez forte provision de bois, qu'il fallut pourtant ménager, car la nuit était longue; puis, étendus à terre, enveloppés de couvertures, les pieds tournés vers la flamme nous prîmes du repos. Quel repos I Grâc€ au brouillard, au bout d'une demiheure, je me sentais comme dans un bain glacé ; mes pieds brûlaient près du feu, et mes dents claquaient de froid; je grelottais, je devins raide à ne pouvoir faire un mouvement. Mon Alsacien, plus robuste et plus aguerri que moi, ronflait comme dans son lit. Je n'avais ni le courage ni la force d'aller le réveiller, et sur ma couche de pierre et de boue, je gisais sans savoir si jamais je pourrais me relever. Avant la pointe du jour, l'Alsacien s'éveilla et vint à moi ; il entendit ma voix mourante, me prit dans ses bras, et me porta tout près du feu, qu'il ranima en y jetant une grande quantité de branches et de broussailles. La vie me revint par degrés; je retrouvai le mouvement, je n'avais aucun membre gelé : nous pouvions repartir. Mais nos bœufs avaient disparu au milieu du brouillard. Nous nous mîmes à leur recherche, chacun de notre côté, en tâtonnant. Après bien des marches et des contre-marches infructueuses, j'aperçus, dansune éclaircie, des traces d'animaux sur l'herbe : je les suivis longtemps ; craignant de me perdre, je revins sur mes pas. Tout à coup nous entendons, à peu de distance, un craquement de branches qui se brisent sous
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les pas d'un animal pesant. Nous nous dirigeons de ce côté : c'étaient tios bœufs qui broutaient près de notre campement et qui ne se doutaient guère que nous fus.sions allés les chercher bien loin. Nous avions perdu deux ou trois heures en vaines recherches. Les bœufs attelés de nouveau, nous partîmes.
Le chaparal dans lequel nous étions alors avait été funeste à bien des colons de Gastroville qui s'y perdirent en venant ramasser du bois ou des pacanes. Un des premiers desservants de la colonie s'y égara, et Ton n'en entendit jamais parler. En allant à sa recherche, on trouva les squelettes blanchis de plusieurs colons qui avaient trouvé la mort, assis au pied d'un arbre, en face de leurs sacs encore pleins de pacanes.
Le soleil était venu chasser le brouillard ; bientôt il réchauffa et illumina la route, qui a quelque chose de particulièrement sauvage et tropical. Les cactus et les agaves mexicaines sont abondants et variés ; leur végétation est puissante comme sousl'équateur. Dans cette partie du Texas on rencontre plusieurs rivières à sec, ou intermittentes, se montrant et disparaissant tour à tour. Je m'arrêtai quelques instants au Quihi. Cette petite colonie alsacienne, à douze milles de Castroville, est souvent visitée par les Indiens. Une fois, un colon, du nom de Meyer, fut pris parles Comanches, attaché à un arbre et percé de flèches. Une autre fois, une femme alsacienne fut faite prisonnière par ces féroces Peaux-Rouges, et emmenée sur un cheval. Profitant d'un moment oîi l'on faisait peu atten-
tion à elle, elle s'esquiva, galopant de son mieux. Les Indiens la poursuivirent et lui traversèrent le corps avec des flèches et des lances; malgré ses blessures, elle parvint à leur échapper, mais devint folle, peu de
temps après.
Nous allâmes dîner à Vandenberg, autre colonie alsacienne, à sept milles du Quihi. Près de ce village, on rencontre dans une petite vallée une multitude fabuleuse de boules rondes, en fer natif, de différentes grosseurs, et légèrement recouvertes d'une couche calcaire; mais, faute de combustible suffisant, cette mine à fleur de terre demeure inexploitée. De là à Dhanis, la route passe au milieu d'une contrée encore plus sauvage, très-fréquentée des Indiens. Dans une vaste prairie, on voit un chemin naturel, tracé par les incursions constantes de ces peuplades. Achaque instant, nous apercevions d'immenses troupeaux de chevreuils, qui semblaient apprivoisés, et nous regardaient passer avec des yeux étonnés. C'est également dans ces solitudes qu'on rencontre le plus fréquemment le lion du Mexique, qui ressemble plutôt aux lionnes de nos ménageries qu'au roi du désert. J'étais fatigué et ahuri par le changement continuel de tableaux et de pensées, autant que par les cahots de notre charrette, lorsque nous arrivâmes au terme de notre voyage. Il faisait nuit. Mon compagnon me fît coucher avec lui. Sa cabane était, comme dans toutes les parties médiocrement peuplées du Mexique, un carré de pieux unis par des poutres verticales ou par des courroies de cuir de bœuf, et chargés d'un toit de
chaume. Il m'offrit un verre dewhiskey, mais l'odeur seule me donna des vertiges.
Dahnis était, de nos colonies, la plus exposée aux incursions des Indiens : en cinq semaines, ils y avaient séjourné trois fois, en forçant les colons de leur fournir des alimentSj du tabac et de la poudre. Pour empêcher ces désordres, le gouvernement installa un camp de soldats à deux milles de Dhanis. Les bêtes fauves abondent aux environs de cette colonie. Une fois, pendant la messe qui se célébrait dans une cabane de bois, on entendit les chiens aboyer d'une manière effrayante. Mon Alsacien sortit, prit sa carabine et alla voir la cause du tapage. C'était une panthère énorme, qui, poursuivie parles chiens, s etaitréfugiée sur un arbre près delà cabane qui nous servait de chapelle. La voir et l'abattre, ce fut pour lui l'affaire d'un moment. Une autre fois, un sanglier mal avisé, sans doute attiré par les chants, entra dans la chapelle pendant que l'on chantait les vêpres : sa curiosité lui coûta cher ; il fut tué sur-le-champ et mangé le lendemain.
J'étais venu, à Dhanis, baptiser deux enfants d'un Alsacien. Étant encore à cette époque fort peu versé dans la langue allemande, j'avais inscrit sur un morceau de papier le mot taufen (baptiser), pour ne pas le confondre avec kaufen (acheter) ou verkaufen (vendre), que j'entendais tous les jours résonnera mes oreilles. Malheureusement, j'oubliai, en partant, le papier, et les trois mots se confondirent tellement dans ma mémoire que je n'avais aucun indice pour re-
connaître celui qui m'était indispensable. Me confiant à ma bonne étoile^je me dirigeai vers Thabitation du père, et, voyant un homme sur le seuil de la cabane, je lui demandai, après les salutations d'usage, s'il n'avait pas des enfants à... verkatffen (vendre)? A la surprise et à la colère qui se peignirent sur le visage démon Alsacien, je vis que je m'étais trompéjCt je lui demandai alors, s'il n'avait pas deux enfants à... kau^, fen (acheter) ? Pour le coup, sa patience s'échappa, et je reçus une bordée de compliments énergiques, que je compris tant bien que mal et que je n'essayerai pas de traduire. Enfin, comme il ne me restait plus qu'un mot à dire, j'étais sûr de ne plus me tromper, et après avoir laissé passer l'avalanche d'injures que je m'étais attirée, je lui dis avec douceur : ce Si ce n'est pas à vendre ou à acheter, alors c'est à baptiser. )) Notre homme me regarda attentivement et finit par découvrir à ma figure et à mes habits, que je pouvais bien être le prêtre qui venait baptiser ses deux enfants, il se mit alors à pousser des éclats de rire interminables; l'envie me prit d'en faire autant, et j'imitai sa bruyante hilarité ; après quoi, nous nous entendîmes sur l'heure de lacérémonie et sur l'endroit oîi elle devait se faire. Depuis lors, je me suis toujours méfié de ma bonne étoile.
Je retournai à Castroville, seul et à cheval : j'arrivai le soir. L'abbé Dubuis s'y trouvait, de retour d'une excursion dans l'est. Assis au coin du feu, nous racontions nos aventures et nos impressions de voyage ; nos souvenirs sereportèrentensuitenaturellement vers
la France, nos familles et nos amis; sujets toujours pleins de charmes et sur lesquels nous revenions toujours avec un nouveau plaisir. Qui pourrait dire la joie qu'éprouve un missionnaire, condamné à l'isolement, obligé de concentrer en lui-même ses sentiments et ses idées, séparé de ses ouailles par la difficulté de s^exprimer dans leur langue, comme par la différence des positions et de l'intelligence, quand il trouve un ami et peut épancher librement dans son sein ce qu'il pense et ce qu'il ressent ? Et, si Tami est un confrère et un compatriote, la douceur des causeries fait passer les heures comme des rêves charmants, légers et fugitifs. Mais, hélas ! ces soirées de douces causeries, oh nos âmes faisaient un libre et mutuel échange de pensées et de sentiments, étaient bien rares ! Le devoir nous tenait toujours à cheval galopant à travers les plaines et les bois. Le feu s'éteignait, l'aube blanchissait la prairie, et nous parlions encore de nos aventures, des missions, de nos parents, de nos amis, et surtout de la France.