‹ Journal d'un missionnaire au Texas et au MexiqueChapitre 7 sur 36 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Une alerte. Scènes dans les solitudes. — Le camp de la Leona. — L'expédition du Paso-del-Norte. — Une course au clocher, sur un cheval sauvage. — Fredericksburg. — Paiines des missions, espagnoles. — Coucher du soleil. — Le camp de San- Antonio. — Une rencontre désagréable. — Braunfels,

On se rappelle que nos fonctions pastorales s^'étendaient sur les soldats catholiques qui servaient dans les régiments américains. Un soldat du camp de Dhanis \int me chercher, un matin, avec deux bons chevaux, pour quelques-uns de ses camarades qui avaient besoin de mon ministère. C'était un brave Irlandais, qui n'avait pour défaut qu'une soif inextinguible et un amour exagéré du whiskey. Il regrettait bien son beau pays, et me parlait, la rage au cœur, des mauvais traitements qu'infligeaient aux soldats catholiques les officiers protestants. Dans ces camps isolés, les soldats sont à la merci des chefs, et ceux-ci ont une haine profonde et innée contre les Irlandais et contre la religion catholique. Les châtiments les plus barbares punissent des fautes qui en France seraient expiées par quelques heures de salle de police. Pour un cas d'ivrognerie ou de malpropreté, j'ai vu des soldats suspendus par les poignets aux branches

d'un arbre ; d'autres fois, on leur liait les membres, on les jetait à plusieurs reprises dans une rivière, et on les ramenait au bord avec des cordes. Un soldat malade resta même enchaîné, sur son lit de souffrances ; il mourut dans les fers, et même à cause de ses fers. Il esterai que le médecin et le commandant parurent devant les tribunaux : la voix publique les accusait hautement de meurtre ; mais les juges, qui partageaient leur intolérance de caste et de religion, es renvoyèrent absous. Ces faits heureusement sont rares; ce sont même des actes personnels qui n'enga-^ gent pas d'ordinaire la responsabilité des officiers américains, hommes distingués en général par leur esprit et leur éducation ; mais ces cruautés suffisent pour nourrir une amère rancune dans le cœur des soldats irlandais et leur faire comprendre que la liberté, l'égalité et la fraternité des États-Unis ne sont qu'une ironie jetée à la face des badauds européens.

Au camp de Dhanis.je baptisai l'enfant d'un sergent; le parrain était le maréchal-ferrant delà compagnie ; il fut tué, dans l'après-midi, par un Indien qui rôdait près des tentes pour voler quelques chevaux. J'avais l'intention de pousser une reconnaissance jusqu'au camp de la Leona appelé Fort-Inge, à quarante-sept milles de là, c'est-à-dire à plus de quatre-vingts milles ouest de Castroville. Le commandant me promit une bonne mule pour faire la route. Je résolus donc de passer la nuit au camp de Dhânis et de partir le lendemain, au lever du soleil, pour la Leona. Le médecin, Ecossais de naissance, Français d'origine, se

prit d'amitié pour moi, et m'offrit la moitié de sa tente et un lit pour la nuit. J'acceptai avec plaisir. En attendant le souper, nous allâmeSj au risque de rencontrer des Indiens, à la recherche de fossiles, sur les bords du Rio-Seco qui coule près des tentes. Les fossiles abondent dans le lit de cette rivière : nous trouvâmes une huître pétrifiée, de dix-huit pouces de longueur et du poids de sept kilos, ainsi que des coquillages dont les molécules calcaires étaient remplacées par des molécules de fer. Pendant la nuit, nous nous éveillâmes au bruit de deux coups de fusil tirés par la sentinelle qui gardait en plein air les chevaux de la compagnie. Voilà ce qui s'était passé. Le cuisinier du commandant, voulant faire des gâteaux pour le lendemain, était allé ramasser du bois, afin de chauffer le four. Malheureusement, il s'était dirigé du côté oîi se trouvaient les chevaux. Le meurtre commis dans la journée près du camp avait rendu la sentinelle attentive ; celle-ci entendit des pas, et, l'obscurité l'empêchant de reconnaître le cuisinier, elle cria : a Qui vive? » Personne ne répondit. Un coup de feu partit dans la direction du bruit. c( Qui vive ? » répéta la sentinelle. Même silence : elle fît feu de nouveau ; mais cette fois la balle avait touché quelqu'un. C'était le cuisinier, que la peur avait rendu muet et immobile, le second coup de fusil lui avait entamé légèrement la chair... En ce moment, le camp fut sur pied ; tout le monde se dirigea sur le théâtre de l'événement, les soldats avec des fusils, des sabres et des bâtons, les officiers avec des épées et des pistolets ; chacun

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portait une lanterne ou une lumière quelconque ; mais, si tous étaient armés et éclairés, personne n'était complètement -vêtu. Quand le médecin eut déclaré que le cuisinier avait eu plus de peur que de mal, chacun retourna dans son lit. Je jetai alors un regard d'étonnement sur les acteurs de cette scène, la plus étrange que j'aie jamais vue, car le bonnet de nuit et la chemise étaient les costumes dominants.

Le lendemain matin, un soldat manquait à l'appeL On le trouva baigné dans son sang. Ne pouvant supporter les misères du service et la rudesse des officiers, il s'était coupé la gorge avec un rasoir. Dans ces contrées extraordinaires, on voit beaucoup de choses en peu de temps. Je partis le cœur triste. Toutes ces scènes tracent de profonds sillons dans le cœur de ceux dont la pensée est active et impressionnable ; elles usent l'homme et l'usent vite.

En quittant le camp de Dhanis, je parcourus un chaparal très-accidenté, peuplé de chênes et de mesquites ; je gravis et descendis toute une série de monticules, sur un terrain calcaire de formation diluvienne. A six milles du camp que je venais de quitter, je vis un spectacle horrible. Sept Mexicains, percés de flèches, scalpés, déchirés, gisaient sur l'herbe ensanglantée ; un monceau de cendre blanche et chaude encore racontait qu'ils avaient été surpris la nuit précédente pendant leur campement. Une charrette était restée là ; mais les bestiaux avaient été enlevés, les caisses brisées, les marchandises pillées. Des vautours noirs emportaient dans leur bec des

lambeaux de chair humaine. Craignant d'être surpris par les Indiens et de partager le sort de ces malheureux, je continuai ma route sans m'arrêter.

J'entrai dans une vaste prairie ondulée, qui ressemblait à un immense cimetière abandonné, dont chaque tombe formait une vague funèbre ; de loin en loin, desmesquites aux branches difformes dressaient leur feuillage d'un vert bleuâtre; quelques bouquets d'acacias étaient disséminés capricieusement sur cette plaine couverte de pâturages fertiles. Des troupeaux de chevreuils paissaient tranquillement, sans être dérangés par ma présence ; un cerf dix cors, couché avec toute sa famille sur le bord de la route, me laissa approcher et ne bougea pas. A l'horizon, vers le nord^ s'élevaient des collines boisées, premier gradin que surmontaient de hautes montagnes, les unes découpant sur le ciel leurs arêtes de granit, d'autres montrant des sommets rougeâtres, et d'autres obscurcies par une sombre verdure. Cette magnifique scène, où le sauvage le disputait au grandiose, était baignée par des flots de lumière, quirendaient vagues et vaporeuses les formes et les couleurs. J'étais vivement impressionné : j'aurais passé des heures entières à méditer sur ces œuvres admirables de Dieu, perdues dans les vastes solitudes de l'Amérique.

Au milieu de cette prairie, je traversai à pied sec le Rio-Blanco. Cette rivière a dû cesser de couler depuis bien des années, car des acacias énormes, des chênes et des sycomores croissent dans son lit comblé de sable. Environ une heure avant le coucher du so-

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leil, je passai le Rio-Frio. Cette rivière est large, mais peu profonde, ses eaux sont froides, bleues, claires et bonnes à boire. Ma mule et moi, nous nous arrêtâmes un instant au milieu du courant pour nous rafraîchir. La rive gauche est couverte de sable blanc, fin et brillant, à travers lequel poussent quelques mesquites rabougris. La rive droite au contraire est rocheuse et pourtant couverte d'arbres et de plantes luxuriantes.

A quelques milles du camp de la Leona, je vis un autre spectacle aussi hideux qûe celui qui m'avait affligé, le matin môme, près du camp de Dhanis. Une femme nue était attachée à un arbre, et entièrement scalpée; elle donnait encore des signes de vie. A ses pieds gisaient trois Mexicains, scalpés et nus comme elle, mais ils étaient morts ; ils avaient reçu de nombreux coups de lance; leurs corps étaient hérissés de flèches, et leur sang était déjà caillé. Sur la bouche de la malheureuse femme, on voyait des cheveux ensanglantés qui témoignaient que les Indiens avaient voulu lui faire manger le scalp d'un de ses compagnons. Des milliers de guêpes bourdonnaient avidement autour des quatre victimes. Je me dirigeai au galop vers le camp, pour chercher du secours; j'y fus en moins d'une heure. Un médecin, suivi d'une bonne escorte et d'un brancard, vint prendre la femme et la transporta pour la soigner. Quinze jours après, elle vivait encore, et on avait quelque espérance de la sauver. Cette espérance étaitelle bien certaine? Il est extrêmement rare, quoi

qu'en aient dit quelques romanciers, qu'on survive à la terrible opération du scalp. En 1849, plus de deux cents personnes, à ma connaissance, ont été scalpées dans l'ouest du Texas, et toutes ont succombé, sauf cette femme, qui n'a fait peut-être que souffrir plus longtemps, avant de mourir. J'ai bien vu, à San-Antonio, un homme qui avait été scalpé; mais il l'avait été dans un bois, à l'abri des rayons du soleil, et les secours avaient été immédiats : deux conditions qui ne se rencontrent guère dans les lieux où les Indiens exercent leurs fureurs.

Le colonel qui commandait le camp de la Leona était un ancien élève de Saumur; il me reçut avec affabilité, me combla de prévenances et mit à m.a disposition une grande et belle tente très-bien meublée. Tous les soldats catholiques eurent la liberté de venir me visiter, quand il leur plairait. J'allai dans la grande tente, qui servait d'hôpital, et qui contenait quatorze ou seize malades, tous Irlandais et catholiques. Malgré leurs souffrances, ils m'accueillirent avec une joie dont je fus profondément touché. Je m'assis sur un lit, et je me mis à causer avec eux de leur patrie et delà religion. Ma visite fut longue et utile.

Je n'ai jamais rencontré plus de foi, de résignation et de sentiments religieux, que dans le cœur des Irlandais, et surtout parmi les plus malheureux et les plus durement éprouvés. Ils aiment tous les ministres de Dieu, de quelque pays qu'ils viennent, et ils ont toujours témoigné un attachement particulier aux

missionnaires français. C'est le peuple du monde le plus généreux et le plus dévoué aux œuvres pieuses. Sur ce pointj il n'y a chez eux aucune différence entre les riches et les pauvres ; les pauvres donnent quelquefois plus qu'ils ne peuvent, sans réfléchir et sans penser qu'ils se privent d'un argent nécessaire, au risque de tomber eux-mêmes dans la détresse. Cette petite digression est pour moi un devoir de reconnaissance pour cette nation si calomniée et méconnue et dont j'ai eu tant à me louer.

Le lendemain, avant le déjeuner, j'allai visiter un monticule, de formation volcanique, au pied duquel était situé le camp. J'escaladai avec difficulté les roches énormes entassées les unes sur les autres, à travers lesquelles croissaient d'énormes acacias. Le sommet du mamelon était nu ; les roches étaient noires et comme carbonisées par un feu souterrain, depuis longtemps éteint. De ce sommet, on jouit d'une vue, belle par son immensité, mais sans détails. La petite rivière, la Leona, poissonneuse et couverte de nénuphars, serpentait gracieusement autour du camp sous un dôme de verdure. Dans la journée, j'allai herboriser dans les bois avec le colonel et sa famille.

Le gouvernement américain avait chargé une commission d'aller au Paso-del-Norte par le Texas, afin de voir si cette route était meilleure et moins longue que celle du Missouri et de Santa-Fé. L'expédition se composait de quelques ingénieurs et de quelques professeurs d'histoire naturelle, escortés de deux cents soldats pour se défendre contre les Indiens ; de

trois cents wagons chargés de provisions, et d'une grande quantité de chevaux, de mules et de bœufs ; elle avait à la fois un but scientifique et d'utilité cona* merciale; ce double but fut atteint. La botanique et la zoologie s'enrichirent de précieuses découvertes ; on trouva, dans une vallée, des cactus de cinq à six pieds de diamètre, ayant une forme conique, surchargés de fleurs et de fruits, et si lourds qu'il fallait six mules pour en traîner un seul dans un wagon. Dans une grotte au milieu d'un rocher, on trouva un mastodonte fossile, presque entier. L'expédition dut parcourir des prairies, longues de cinquante milles, oii l'on ne trouve ni source ni ruisseau. Il fallait, pour abreuver les bestiaux et ne pas mourir de soif, emporter la provision d'eau dans des tonnes à d'énormes distances. La commission rencontra sur son passage la rivière du Diable : cette rivière fait tant de détours, qu'on dut la traverser sept fois avant d'arri-- • ver au Paso-del-Norte; ses bords sont si escarpés en certains endroits, qu'on dut jeter des ponts de corde et établir des radeaux pour le passage du bétail.

Au retour, l'expédition passa par le camp de la Léona, lorsque je m'y trouvais. Les officiers et les voyageurs racontèrent leurs aventures et découvertes, dans un dîner splendide que leur donna le colonel, et leurs récits m'intéressèrent à ce point que je résolus de les accompagner le lendemain. Cependant, comme l'abbé Dubuis pouvait s'inquiéter d'une absence trop prolongée, je demandai au colonel de me prêter un bon cheval qui pût me porter en quelques heures au

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camp de Dhanis, où je le laisserais pour en prendre un autre, afin d'arriver le même jour à Gastro\ille. Le colonel y consentit. Au lever du soleil, je quittai le camp en compagnie des vo^^ageurs. Au bout de deux heures, je poursuivis ma course seul et au galop, de crainte de rencontrer les Indiens. Lorsque j'arrivai au camp de Dhanis, la sueur me ruisselait par tout le corps, et mon cheval était couvert d'écume. J'allai droit au commandant pour le prier de me prêter immédiatement un cheval.

((Y pensez-vous? me dit-il. Faire quatre-vingts milles dans une même journée ! Reposez-vous plutôt, et vous repartirez demain matin.

— Non, non ; je tiens beaucoup à arriver ce soir à Castroville.

— C'est difficile, mais possible. Savez-vous bien monter à cheval ?

— Je n'ai jamais pris de leçons d'équitation ; mais, une fois à cheval, je suis sûr de ne tomber qu'avec la bête.

— C'est l'essentiel. Aimez-vous les chevaux sauvages ? ))

Ici il se servit du mot wild^ qui veut dire fougueux^ au lieu du moi miistanff.

Je crus qu'ilme proposait uncheval très-vif; j'avais aussi l'idée qu'il voulait un peu m'effrayer, et je répondis très-fermement : ce Je ne demande pas mieux ; je n'en irai que plus vite. » Là-dessus, il fit venir le cheval. Je le vis arriver, plein de feu, tenu à grand' peine par quatre dragons, qu'il jetait de côté et d'au-

{re, quoiqu'il eût les jambes liées. Je reconnus bien ■vite que c'était un vrai mustang^ cheval sauvage pris dans les prairies. J'étais à peu près sûr de me casser les reins, en montant un pareil animal, et cette perspective très-prochaine me fit battre le cœur d'une manière désagréable; mais, ne voulant pas que les Américains se moquassent d'un Français et d'un prêtre catholique, je m'armai de courage, et me disposai à sauter en selle ,

ce Êtes-vous sérieusement décidé à monter ce cheval? me demanda l'officier, qui commençait sans doute à sentir des remords à l'idée du danger auquel il m'exposait. Sachez qu'il n'a encore été monté que deux fois, et qu'il y a deux jours il a failli me casser une jambe.

— Capitaine, répondis-je fièrement^ faites tenir votre mustang, jusqu'à ce que je l'aie enfourché; puis, vous le lâcherez. »

Je saisis la crinière d'une main, la selle de l'autre, et tâchai de poser le pied dans Tétrier, mais tous mes efforts et toutes mes ruses furent inutiles : le cheval faisait des écarts et des bonds efl'rayants. J'étais piqué d'honneur. Je reculai de deux pas en arrière, pour prendre mon élan, et je sautai d'un seulcoup sur la selle : aussitôt je plaçai vivement mes pieds dans les étriers, et, tenant les rênes à deux mains, je donnai ordre de délier les courroies qui attachaient les jambes de l'animal.

Le cheval partit, descendit la colline, traversa la rivière en un clin d'œil, au milieu des hourras que

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poussaient les soldats irlandais accourus pour assister au dénoûment de cette scène et qui étaient enchantés de mon triomphe. Je ne pouvais que diriger la course effrénée du mustang; il m'emportait si vite, que j'en avais des éblouissements. A chaque arbre brûlé, à chaque plante de forme un peu singulière, il sautait de côté si brusquement, que je faillis souvent être désarçonné et rouler dans la poussière. Je tins bon, grâce à Dieu. Après une heure de cette course furieuse, le mustang commençant à se fatiguer, je pus maîtriser son allure. Arrivé à Vandenberg, je ne voulus ni m'arrêter ni manger, malgré ma fatigue et ma faim. Je me contentai d'avaler en passant un bol de lait, et je repartis. Quelques peaux de panthère, qu'on avait étendues pour les faire sécher au soleil, effrayèrent ma monture, qui se jeta, par une porte ouverte, dans un enclos où ruminaient paisiblement des taureaux. A notre apparition, les taureaux se lèvent et poussent des beuglements effroyables ; le cheval, ahuri, saute d'un bond prodigieux par-dessus la clôture. Je me maintins en selle je ne sais comment, et nous voilà encore fendant l'air plus furieusement que jamais. Enfin, près de Quihi, mon cheval, à la vue d'un serpent à sonnettes, se heurta, épouvanté, contre un tronc d'arbre et se cassa un pied. Il fut bien forcé alors de se mettre au pas en boitant. Quoique épuisé et brisé par tant de fatigues, je descendis pour le soulager, et, le traînant par la bride, je fis à pied les douze milles qui me séparaient encore de Castro ville. Malgré ce retard, j'arrivai avant la nuit :

]'e remis le pauvre infirme au shérif, qui devait le renvoyer au camp de la Léona, et j'allai me coucher. J'avais fait, dans cette journée, sous un soleil brûlant, soixante-huit milles au galop, et douze milles à pied, sans manger ni me reposer. J'étais tellement faible et harassé, que, n'ayant pas la force de souper, je m'étendis tout habillé dans mon hamac et m'endormis bientôt, en rêvant solitudes. Indiens, taureaux et mustangs.

La colonie la plus difficile à desservir, entre toutes celles qui composaient ma mission, était Frederiksburg, située à cent milles nord-nord-ouest de San- Antonio. La route est très-dangereuse, à cause des féroces Comanches, des ours, des serpents à sonnettes qui y pullulent ; elle est coupée, en différents endroits, par des torrents rapides, qu'il faut quelquefois traverser à la nage. La nature, d'ailleurs, est belle, pittoresque et montagneuse. Avant d'arriver à la colonie, on est obligé de passer au milieu d'une petite vallée, couverte de blocs de rochers énormes, qui semblent avoir été mis là, par des mains de géants, pour la construction d'un temple colossal. Près deFrederiksburg, se trouve une montagne de pierre, blanche et tendre comme l'albâtre, dont les habitants se servent pour faire des chandeliers et des ornements de cheminée. Cette colonie se composait de près de 4,000 habitants, dont la moitié étaient catholiques. Lorsque I l'abbé Dubuis y alla en 1849, pour faire remplir le devoir pascal aux catholiques, il eut la consolation de voir s'approcher de la sainte table, avec une piété ar-

dente^ à peu près tous les colons catholiques de la \^ille et des environs.

Quand un missionnaire arrive dans une ville, dans un village, où il doit séjourner, il commence par instruire, enseigner le catéchisme, préparer les enfants pour la première communion, administrer les sacrements, organiser les prières publiques. Le dernier jour de sa visite est consacré à la communion générale. Au moment oîi l'abbé Dubuis, ayant fini la messe, se disposait à quitter la chapelle pour monter à chevaljdeux colons arrivèrent d'une ferme très-éloignée ; quand ils virent qu'ils étaient arrivés trop tard pour recevoir la sainte eucharistie, ils s'abandonnèrent au plus violent désespoir. Tous les assistants furent émus jusqu'aux larmes, mais les heures du missionnaire sont comptées, car le bien général doit toujours l'emporter sur le bien particulier. Plusieurs familles de cette pieuse colonie se jetèrent aux genoux de Fabbé Dubuis, en le suppliant de ne pas les abandonner et de revenir bientôt ; sinon, de leur envoyer un prêtre, pour ne pas les laisser mourir sans les secours de la religion. Hélas ! le bon vouloir du missionnaire est quelquefois stérile. La moisson est grande, mais il y a peu d'ouvriers.

Vers le nord, à trente-cinq milles de Fredericksburg, se trouve une petite colonie, appelée le Llano, comme la rivière sur laquelle elle est assise. Les environs de cette colonie sont riches en végétation et en gibier ; les dindes sauvages et les cygnes y sont très-communs.

Lorsque l'abbé Dubois quitta Frederiksburg, il prit la route du nord, qui conduit à rétablissement des Mormons, au lieu de celle du sud qui conduit à San-Antonio. Lorsqu'il s'aperçut de son erreur, il changea de direction, sans revenir sur ses pas : ce chemin était le plus long, mais le plus sûr. Il vit un bois de cerisiers sauvages ; ce qui fut une vraie découverte, car nous pensions que l'existence de cet arbre était inconnue au Texas. Plus loin, il traversa une prairie où les serpents à sonnettes étaient en telle quantité, que sa principale occupation était d'empêcher son cheval de marcher dessus et d'être mordu. Après la prairie vint une épaisse forêt, au travers de laquelle il eut beaucoup de peine à se frayer un passage. Deux fois, dans des clairières, il trouva les traces d'un récent campement de Peaux-rouges. Des mules avaient été tuées et mangées ; leurs squelettes ensanglantés étaient étendus près de monceaux de cendre encore chaude. L'espèce de sentier, qu'il suivait, le conduisit au bord d'une rivière large et escarpée, qui lui parût être le Colorado. Un moment, il eut l'idée d'abandonner son cheval, de traverser la rivière à la nage^ d'escalader comme il pourrait l'autre rive et de continuer sa route à pied ; mais il abandonna ce plan comme étant d'une exécution trop difficile, et, s'en remettant à Dieu du soin de diriger ses pas, il lâcha les rênes et laissa sa monture prendre le chemin qu'il lui plairait. Celle-ci le conduisit, en moins d'une heure, à une ferme allemande où ils trouvèrent un bon gîte. La route de San-Antonio était proche ; l'abbé Dubuis

la prit, et arriva le suriendemain, à sa destination sans accident.

Pendant que Tabbé Dubuis chevauchait dans le nord, j'allai visiter l'est, en compagnie d'un missionnaire français qui était venu nous voir. Je commençai par les deux anciennes missions espagnoles de San- José et de la Conception, qui n'offrent plus que des ruines, à deux ou trois milles de San-Antonio et sur le petit fleuve du même nom. L'une est au milieu d'un chaparal, sur la rive droite ; l'autre est cachée, sur la rive gauche, dans un petit bois qui la couvre de ses arbres gigantesques.

San-José montre encore une épaisse muraille entourant un ou deux hectares de terrain, où s'élève une église, de moyenne grandeur, aux belles proportions, aux riches sculptures, au clocher élégant. La façade de cette église est toute décorée d'arabesques, de basreliefs, écorchés ou cassés, il est vrai, d'anges et de saints dansleurs niches, mutiléspar le fusil des Texiens. pendant la guerre de l'indépendance. Les portes et les fenêtres delà sacristie et du cloître sont également ornées de belles ciselures en style de la Renaissance. Le temps ébranle peu à peu l'édiflce ; mais le ciment a tant de force, que bien des siècles, si la main des hommes ne les aide, s'écouleront encore sans disjoindre les pierres et les renverser. Ce ciment, dit la tradition, a été fait avec du lait de vache et de brebis ; ce qui le rend indestructible. Autrefois les Espagnols mettaient, dans ces sortes de refuges, des prisonniers indiens, que les pères franciscains instruisaient dans

la religion, l'agriculture et quelques métiers. Les maisonnettes de ces sauvages néophytes étaient adossées à la muraille d'enceinte de la mission. Aujourd'hui leurs descendants se sont transportés à San-Antonio ou sur d'autres points de la rivière ; il ne reste plus à San-José que quelques pauvres familles indo-mexicaines, cultivant un peu de maïs, vivant dans une affreuse malpropreté et se couchant le soir près de leurs masures, l'inséparable cigarette à la main. Les TOÛtes de l'église, qui retentissaient autrefois des hymnes du culte divin, chantées par les voix mâles et puissantes des enfants du Texas, n'entendent plus aujourd'hui que le cri aigu d'une multitude phénoménale de chauves-souris qui ont élu domicile dans ces ruines sacrées. Les larges brèches des murs d'enceinte laissent pénétrer les bêtes fauves, les Indiens, et mêmes les énormes charrettes aux roues massives, tirées lentement par des bœufs. Assis à l'ombre d'un figuier, je contemplais tristement cette œuvre de dévastation, qui accuse la main des hommes plutôt que celle du temps. Les arbres, les pierres blanches encadrées de verdure, de lianes et de pampres, se dessinaient gracieusement sur un ciel de saphir. Mon imagination repeuplait ces habitations désertes ; je redonnais à cette mission la vie qu'elle avait eue autrefois. Je croyais voir ces Indiens au caractère féroce, adoucis par les bienfaits du christianisme, écoutant docilement les instructions de pauvres moines, qui, sous la bure de la pénitence, venaient à trois mille lieues de leur pays travailler à la civilisation et au

bonheur des indigènes idolâtres, errant dans les bois et les prairies à la recherche du meurtre, du viol et du pillage. Oh ! comme alors je trouvais ma mission belle et généreuse ! Comme j'aimais ce pieux dévouement, que l'homme du monde admire parfois, mais ne peut comprendre, le prosélytisme étant pour lui l'œuvre d'un esprit exalté, remuant, inquiet ou poétique, et non la conséquence naturelle et simple d'une conviction profonde, d'un amour sincère et généreux pour la partie la plus souffrante, la plus abandonnée de l'humanité I

Mon compagnon rêvait sans doute comme moi devant ces ruines pleines de souvenirs : silencieux, il regardait et admirait ; mais il fallait partir. Nous traversâmes le San-Antonio, pour la Conception. L'église est nue et petite; le voisinage de la rivière, la fraîcheur des ombrages devaient en faire néanmoins un séjour agréable. Nous ne vîmes aucune enceinte ; sans doute elle était tombée et les hautes herbes en cachaient les vestiges. Une ferme allemande est adossée contre l'église. La vue d'une nichée d'enfants laids et malpropres, qui criaient pour demander leur becquée, glaça dans mon esprit la poésie que ces lieux auraient pu lui inspirer. Je me sauvai au galop vers San-Antonio.

Arrivé sur la place de la ville, je fus accosté par un officier américain catholique, que j'avais connu aux États-Unis. Il me dit qu'il était au camp de San-Antonio, situé aux sources de la rivière de ce nom ; qu'il commandait seul ce camp, qui se composait d'environ

deux cents soldats presque tous catholiques irlandais, et que sous peu de jours ils iraient à une nouvelle station, à quatre-vingts milles au nord d'Austin, où probablement ils n^auraient pas de longtemps l'assistance d'un prêtre. Je lui promis d'aller les visiter le lendemain, et le priai d'annoncer mon arrivée à ses soldats.

Je conduisis ensuite mon compagnon sur une colline boisée, à l'est de San-Antonio, sur laquelle on voit encore les ruines d'une poudrière, qui semble être d'une date peu reculée et de construction espagnole; je serais porté à croire qu'en principe cet édifice avait une destination plus utile que celle de contenir des barils de poudre ; c'était probablement un fort qui servait à surveiller les Indiens et protéger la ville.

De ces ruines, on jouit d'un spectacle vraiment magnifique. A l'est, se déroule un beau paysage accidenté de plaines et de mamelons, de bois groupés, de chênes et de mesquites éparpillés sur de riches pâturages, où des troupeaux de bœufs, de moutons et de chevaux vivent en liberté. Au nord, les collines et les montagnes qui bornent l'horizon, sont assez rapprochées pour laisser apercevoir une variété de détails plus admirables les uns que les autres : tantôt ce sont des formes gracieuses ou excentriques, tantôt des tons et des couleurs capricieuses ou riches. A l'ouest, on contemple à ses pieds la ville de San-Antonio, entourée d'une double ceinture de cabanes d'adaubes et de huttes en roseaux, coupée par une rivière et par

un ruisseau à moitié caché dans des lilas de Chine. Sur le seuil de ces cabanes, des feux sont allumés pour cuire le repas du soir ; des femmes chantent et fument; des jeunes filles, à moitié vêtues, dansent et folâtrent ; des hommes, étendus nonchalamment contre un figuier, jouent de la mandoline et rêvent en soupirant. Ces scènes pittoresques encadrent merveilleusement la silhouette blanche de la tour moresque et du dôme de l'église qui domine ce tableau.

Le soleil se couchait, mais, comme dans ces contrées, le soleil ne se couche qu'aux tropiques, en embrasant de rayons d'or, le ciel et la terre, l'azur du firmament disparaît alors à travers des flots étincelants de lumière ; les arbres, la verdure, la ville, les montagnes brillent tout à coup d'un éclat féerique ; les couleurs du prisme, chaudes, éblouissantes, couvrent toute la nature, tandis que tout l'espace n'est que feux et clarté. Tableaux sublimes, scènes émouvantes qui restent éternellement gravées dans le cœur de ceux qu'ils impressionnent, mais que le génie humain ne pourra jamais reproduire ni par la parole ni par le pinceau. Oh ! combien sont grandes et admirables les œuvres de Dieu !

Le lendemain, mon ministère m'appelait à Braunfels, et, comme je devais m^arrêter en route au camp de San-Antonio, j'avertis mon compagnon, qui voulait m'accompagner, que nous partirions avant le lever du soleil. Effectivement, à peine les premières lueurs du jour nous permirent de distinguer les objets, que nous sellâmes nos chevaux, et partîmes au

galop. Dans ces pays où le crépuscule n'existe pas, l'aurore aux doigts de rose y est également inconnue. Le soleil monte si vite à l'horizon, que l'aube n'a pas le temps d^éclairer par degrés la nature au sortir de l'obscurité de la nuit.

La matinée était tiède; des gouttes de rosée perlées pendaient aux feuilles des arbres; les cardinaux et les oiseaux moqueurs babillaient de leur mieux; Toiseau' mouche aux couleurs d'or bourdonnait et voltigeait de fleur en fleur, sans s'arrêter. Je respirais le bonheur à pleine poitrine.

Après une demi-heure de galop, j'arrivai aux sources du San-Antonio. Le camp, placé en am.phithéâtre dans un endroit découvert, avait un aspect gracieux. Les tentes, de toile blanche, étaient dressées sur deux lignes parallèles, laissant au milieu un espace vide pour les exercices militaires. A l'extrémité du camp, était l'habitation du commandant, composée de deux tentes larges et élevées. En dehors des lignes se trouvaient le dépôt des vivres et la prison, construits en planches. Le commandant délivra, en notre honneur, tous les prisonniers, afin qu'ils eussent la possibilité de profiter de notre ministère. Je m'assis sur une caisse de biscuit et j'entendis les confessions des soldats durant six heures, aidant de mon mieux les mémoires les plus ingrates, encourageant les uns, instruisant les autres, donnant à tous des conseils, ne prononçant que des paroles de paix et de consolation. Je vis couler bien des larmes d'attendrissement et de reconnaissance sur ces visages brûlés par le soleil et

ridés par les fatigues. La plupart des soldats irlandais, jetés dans cette pénible carrière par le malheur et la nécessité, étaient restés plusieurs années sans avoir l'occasion de se réconcilier avec Dieu dans le tribunal de la pénitence. Mon compagnon m'avait aidé dans cette œuvre de charité.

J'allai ensuite visiter les sources du San-Antonio, qui surgissent au milieu des rochers, à quelques pas du camp. Elles sont ombragées par de grands chênes; les bords sont couverts d'une mousse toujours verte et de fougères à grandes tiges. Les eaux sont tellement limpides, que, malgré une profondeur de dix à quinze pieds et le continuel jaillissement des bulles d'air, on voit distinctement le fond de la rivière. Je retournai au camp. Les soldats étaient assemblés sur deux lignes, pour recevoir ma bénédiction. Je leur dis que, devant aller à Braunfels, je ne pouvais m'arrêter plus longtemps au milieu d'eux, mais que le lendemain matin un prêtre viendrait leur faire une instruction, et célébrer le sacriiSce de la messe. Je leur promis, en outre, d'aller à leur nouvelle station, et d'y séjourner, afin d'instruire ceux qui n'avaient pas encore fait leur première communion. On dressa un autel, au milieu du camp, avec des tambours et les portes de la prison. Un prêtre irlandais vint, en effet, le lendemain comme je l'avais promis ; le commandant et les soldats reçurent la sainte eucharistie avec des sentiments de bonheur et d'ardente piété.

Mon compagnon et moi, ayant encore plus de trente milles à faire avant d'arriver à Braunfels, nous ne

AU TEXAS Eï AU MEXIQUl!^ ^3

voulûmes pas nous arrêter pour déjeuner. Après une petite allocution, nous partîmes au galop. Arrivés près d'une rivière intermittente, appelée le Gibolo, je crus apercevoir à travers les arbres quelques formes blanches qui disparurent bientôt dans l'épaisseur des bois. Mon compagnon, ayant entrevu les mêmes fantômes, medemxanda ce que c'était.

c( Je crois que ce sont des Indiens! répondis-je un peu inquiet.

— Et moi, qui n'en ai jamais vu, combien je serai heureux de les voir!

— Pour moi, je ne le désire pas. L'année dernière, au mois d'octobre, deux Allemands, allant de Braunfels à San-Antonio, furent massacrés dans cet endroit même où nous sommes.

— Bah! vous dites cela pour m'effrayer? Que voulez-vous que les Indiens viennent faire ici?

— Chasser le gibier, qui est abondant près de ces cours d'eau t aussi, je vous en prie, pas d'imprudence. Imaginaire ou non, quand un danger se présente, il faut tâcher de l'éviter. Suivez-moi, et imitez-moi. »

J'avançais lentement, ayant soin de ne pas remuer, en passant, les branches des arbres. Arrivé au bord de la rivière qui était à sec, je remarquai un large fossé, naturel et profond, capable de cacher nos chevaux. En une minute, nous y fûmes; nos chevaux dessellés et broutant l'herbe ; nous, couchés et nous reposant.

c( Cette halte forcée, dis-je à mon compagnon, nous permettra de dire notre bréviaire, de nous délasser,

et de donner de l'avance aux Indiens, si Indiens il y a.

— Oui, mais, en attendant, nous mourons de faim et de soif.

— Un jeûne de vingt-quatre heures, mon cher ami, n'est pas mortel, je le sais, par expérience; pour le scalp, c'est autre chose : c'est difficile à digérer. »

Nous allions commencer la lecture de notre bréviaire, lorsque tout à coup j'aperçus presque en face de moi, pendue à un arbre, la carcasse décharnée et sanglante d'un chevreuil. Plus de doute, les Indiens avaient campé dans Tendroit où nous étions ; près de l'arbre, nous vîmes un monceau de cendre blanche, dans lequel se trouvait encore du feu.

J'avais remarqué qu'en ces contrées, où les che^ vreuils abondent, les Américains n'emportent que les quatre cuisses de l'animal, lorsqu'ils en ont tué un; les Mexicains emportent le corps, moins la tète; les Européens prennent l'animal tout entier ; les Indiens^ enlèvent la peau, mangent la chair, et abandonnent le reste aux loups et aux vautours. Voilà comment mes craintes étaient fondées. Néanmoins, tous les Indiens ne scalpent pas, et nous avions d'affreux tiraillements d'estomac, avec une longue route devant nous.

Après une halte de plus d'une heure et demie, nous continuâmes notre chemin au petit trot, pour ne pas fatiguer nos chevaux. J'avais l'esprit préoccupé, et, de temps en temps, je jetais derrière moi un regard inquiet sur le soleil, qui descendait

rapidement à rhorizon. Mon compagnon souffrait horriblement de la soif; il me demandait à chaque instant si nous n'arrivions pas près d'un ruisseau. J'aurais voulu pouvoir chanter pour nous distraire de nos souffrances et de nos préoccupations ; mais les paroles expiraient sur mes lèvres, avant d'être formées. Lorsque nous arrivâmes près du ruisseau tant désiré, la nuit couvrait d'un voile épais les objets qui nous entouraient. A quelques pas de la route, Feau murmurait doucement; mon compagnon allait descendre de cheval, mais je le retins. J'avais vu un groupe d'hommes, les uns nus, d'autres à moitié enveloppés de cotonnades blanches, assis au pied d'un arbre voisin; des arcs et des fusils étaient placés près- d'eux; à quelques pas plus loin, des chevaux broutaient dans l'ombre l'herbe de la clairière.

« Voilà les Indiens I dis-je à mon compagnon; ne descendez pas de cheval!

— N'importe, réphqua-t-il, je meurs de soif.

— Eh bien! allez à eux, demandez-leur en espagnol de Teau ; et, s'ils font un pas vers leurs fusils, je crie sauve qui peut. Il fait nuit; ils sont à pied; nous ne risquons pas beaucoup.

Un Indien venait du ruisseau, portant de l'eau dans une calebasse; mon compagnon alla droit à lui et lui demanda à boire. Celui-ci présenta sa calebasse, à laquelle mon compagnon but à longs traits. Un des Indiens me demanda oîi nous allions camper. Je lui répondis : A Braunfels. Après cinq minutes d'arrêt, nous repartîmes au galop, contents d'en être quittes

pour la peur. Ces Indiens étaient peut-être des Lipans ou des Délawares.

Il était onze heures du soir, lorsque nous arrivâmes à Braunfels. Les feux étaient éteints. J'allai frapper à la porte de la cabane d'un Alsacien, où je devais passer la nuit. Un petit garçon de douze ans, dans un costume fort léger, vint m'ouvrir. Ses parents n'y étaient pas, mais ils devaient revenir le lendemain. Nous entrons. Nos chevaux, une fois installés dans la basse-cour devant une botte de paille de maïs, je demande à souper. Il n'y avait absolument rien à manger dans la cabane. J'avais le gosier en feu, mes lèvres étaient gercées et sanglantes, comme au milieu du plus rigoureux hiver : je bus quelques gorgées d'eau, et, m'enveloppant de ma couverture, je m'étendis à terre et m'endormis profondément. Mon compagnon en ht autant et me quitta le lendemain pour aller dans sa mission. Je restai deux jours à Braunfels, fort occupé.

Braunfels est la colonie allemande la plus considérable du Texas ; sa prospérité augmente chaque jour, ainsi que sa population, qui doit dépasser 600 âmes. Une bonne partie de cette population est catholique. A quelque distance de la ville, se trouvent d'autres établissements allemands, mais peu importants. Quoique la situation de Braunfels soit fort beUe comme colonie, ce pays n'offre d'autre intérêt que celui de l'agriculture.

Les curiosités naturelles abondent dans cette partie du Texas. Un riche Allemand, M. Glaupenbach, pos-

sède de belles collections* Quoique protestant, il me reçut avec une grande affabilité. Après m'avoir fait les honneurs de son musée, il me conduisit aux sources du Gomal, petite rivière qui traverse la ville, et qui met en mouvement des scieries et des moulins. Ces sources sont fort belles : elles sortent d'une colline, parmi les rochers, dans un bouquet de bois; le volume d'eau qu'elles fournissent ne remplit pas moins de quatre pieds en profondeur et vingt-cinq en largeur. Cette eau est très-claire et du goût le plus agréable. Dans le lit desséché d'un torrent, au fond d'une gorge profonde formée par de hautes roches calcaires où se trouvent de nombreuse tanières de bêtes fauves^ je vis des cristallisations très-curieuses. Je trouvai un gros silex blanc, si pur et si brillant, que je le pris pour du crist.al de roche, et un morceau d'aimant de la grosseur d'un œuf de poule. Sur les plateaux élevés qui abritent Braunfels contre les vents du nord, on remarque des cristallisations violettes qui ressemblent à des améthystes, des fleurs très-belles et très-rares, qui bravent les chaleurs excessives. On voit aussi un monticule conique et oblong, qui a tous les caractères d'un soulèvement volcanique et qui ressemble beaucoup à celui du camp de la Léona.

En dépit des mésaventures, ces excursions avaient leur intérêt. Je vis plusieurs fois l'incendie d'une prairie, ce spectacle que les romanciers représentent comme terrible et beau. Je fus un peu désenchanté. Les fermiers brûlent chaque année l'herbe sèche, afin de détruire les insectes et de préparer une récolte

nouvelle. La flamme et la fumée courent avec une rapidité qui ne leur permet pas d'avoir rien d'imposant. La nuit, ce long ruban rouge et brillant, qui va si vite, est assez curieux ; mais le feu ne s'élève jamais qu'à quelques pieds de terre. Les reptiles échappent aisément, en se cachant dans des trous. On a peint les animaux comme épouvantés par ces incendies, s'enfuyant tout effarés et poussant des hurlements d'effroi. C'est au moinsfort exagéré. J'aivu des chevreuils paître tranquillement à quelques mètres de la flamme ; et, quand elle arrivait, sauter par-dessus. Les troupeaux de bœufs et de chevaux s'en éloignent sans frayeur, ou sautent par-dessus comme les chevreuils. Pendant une quinzaine de jours, les plaines brûlées ont un aspect désolé et triste ; mais, s'il vient un peu de pluie, la verdure perce de tous côtés les cendres blanches et noires et pare la terre d'un nouveau printemps.

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