Journal d'un nègre à l'exposition de 1900
Quand on arrive sur la place de la Concorde, on comprend tout de suite en voyant la Porte Monumentale qu'elle ne peut donner accès qu'à quelquç chose d'immense.
La porte est très large pour qu'il puisse entrer beaucoup de monde à la fois; on est même obligé de fermer la plupart des gui-
chels parce qu'il n'y a pas assez de monde pour passer dans tous. Et elle est 1res haute pour qu'en passant sous la voûle le peuple se sente grand.
Pourquoi y a-t-il une voûte, puisque personne ne s'arrête dessous? C'est pour montrer de quoi est capable l'art de la voûte, comme il y a devant la porte deux grands piliers qui ne supportent rien, pour montrer qu'on sait faire des piliers.
La Parisienne qui est au-dessus de la porte a un joli mouvement, très expressif; elle a bien l'air d'inviter les passants à entrer chez elle.
Une fois de l'autre côté, j'ai été surpris de ne rien voir; je croyais entrer dans l'Exposition, et il n'y avait rien d'exposé que les arbres du Cours-la-Reine. On m'a expliqué que ce n'est pas par là qu'il faut entrer pour voir quelque chose. Il y a d'autres portes.
Celle-là, c'est seulement pour passer dessous. On finit tout de même par rejoindre le pont Alexandre III. Mais quand on est sur le pont, naturellement, on ne le voit pas. Pour le voir, il faut sortir de l'Exposition.
Le Petit Palais est très joli, mais le Grand est plus amusant : quand on le regarde du dehors, on croit qu'il est en pierre, et quand on y entre, on voit qu'il est en fer. Je n'avais jamais vu autant de tableaux réunis dans un même édifice. Il y en a qui ont été faits par des peintres, d'autres par des petits enfants ou par des sauvages. Seulement, il y en a tant
qu'on ne peut pas les regarder tous. J'ai pris le parti de passer dans toutes les salles, sans regarder les tableaux. Il s'en dégage une
impression générale qui donne la tonalité de chaque pays.
Je n'ai pas distingué les sujets et je ne connais pas les noms des auteurs, mais j'ai une idée sommaire de l'art chez tous les peuples. C'est tout ce qu'on peut demander à une exposition universelle.
Les deux palais et le pont auraient pu être laissés en dehors de l'Exposition. Sur le pont, livré à la circulation, seraient passés des piétons, des voitures et des chevaux, ce qui est tout naturel pour un pont. Et l'on aurait
d'aulant mieux apprécié les deux palais s'ils avaient été affectés tout de suite à leur destination définitive. Mais alors il n'y aurait pas eu de raison pour faire une porte monumentale sur la place de la Concorde.
Et puis l'Exposition n'aurait pas été assez grande. Une exposition doit toujours être plus grande que la précédente. Il viendra un jour où l'Exposition sera Paris. Ce sera une économie : on n'aura plus besoin de clôture en planches. Les Parisiens ne payeraient pas pour entrer à l'Exposition puisqu'ils seraient dedans, mais ils donneraient un ticket pour en sortir. Ils seraient tout à la fois exposants, exposés et visiteurs, et l'on n'aurait plus la douleur de constater que l'affluence diminue.
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Les gens qui ne veulent pas prendre l'Exposilion au sérieux ont affecté de comparer la rue de Paris à la foire de Saint- Cloud, parce qu'on y voit des baladins qui font le boniment sur des tréteaux : ils ] n'ont pas compris ce qu'il y a d'intéressant pour l'histoire dans la reconstitution archéologique de la genèse des réjouissances foraines.
Quel est l'érudit qui peut rester froid devant les enseignements du palais de la Danse ou devant l'évocation des Bonshommes Guillaume? Toute celte rue est peuplée de saltimbanques d'arl ; ils prouvent assez leur désintéressement en persistant à jouer devant un public qui ne s'arrête pas.
C'est là aussi, pour le contraste, que se trouve le palais des Conjurés. A-ton assez
bien compris tout ce qu'il y avait d'ingénieux et de profond dans l'idée de réunir tous les congrès dans le même palais? Si l'on avait pu les y réunir tous le même jour, c'eût été
oncorc plus beau : on aurait vu les ropréscnlants de toutes les sciences et de tous les arts, venus de tous les points de l'univers, tenir devant un immense public les assises de la pensée.
Les congrès partiels sont déjà très féconds.
Tous les hommes qui s'occupent du môme ordre de questions, quelle que soit leur nationalité, se réunissent pour discuter les problèmes économiques et sociaux à l'ordre du jour. Ne parlant pas la même langue, ils ne peuvent se comprendre, mais comme leurs discours seront traduits, chacun pourra plus lard, une fois rentré chez lui, lire la Ira-
duction de ce qu'ont dit les autres, et il aura le légitime orgueil d'avoir coopéré à cette communion des intelligences humaines. Le pavillon de la Ville de Paris offre un tableau de la vie de cette grande capitale. On
y voit, par exemple, une table d'écolier, un lit d'hôpital, une porte de prison, des échantillons d'eau, les portraits de divers microbes et ceux de tous les préfets de police.
On y voit aussi une importante collection de documents, imprimés ou manuscrits, qu'on peut consulter. On ne les consulte pas, parce qu'il faut tout voir : si l'on s'arrêtait six
mois dans un pavillon, on ne verrait pas les autres. D'ailleurs on les consulterait plus commodément et avec plus de fruit dans une bibliothèque. Mais on est content de savoir quils sont là, de les regarder, et de se dire qu'on pourrait les étudier si on le voulait.
C'est comme l'exposition d'Économie sociale. Toutes les conceptions des penseurs, tous les efforts intellectuels des économistes
qui travaillent au
bien de l'humanité sont concentrés dans une salle. J'ai regretté de ne pas compulser ces brochures, ces atlas, ces graphiques et ces statistiques
qui sont bourrés d'enseignements précieux,
mais je voulais voir l'Aquarium.
On peut y observer des plantes et des ani-
maux qui habitent probablement le fond de la mer, puisqu'on ne les voit jamais sur terre. Ils ont des formes singulières. L'eau est vraiment salée.
Il y a aussi des plongeuses, qu'on fait passer pour des sirènes. ÏNIais il ne faut pas croire, comme les gens de la campagne, qu'elles nagent réellement dans l'eau : je les ai vues sortir du bain, et elles n'étaient pas mouillées. Il y en a même une qui m'a offert son adresse et m'a demandé la mienne : elle plonge à domicile.
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Ce spectacle est instructif : il donne
une idée de ce que pouvaient être les sirènes de la mythologie.
Les Serres de la ville de Paris sont belles ;
on y a mis beaucoup de piaules el des fruits très gros, mais on ne s'est pas fatigué l'esprit à chercher quelque chose de nouveau : on s'est contenté d'exposer des roses et des pivoines, des fraises et des asperges, que tout le monde connaît. Le public dit : « Oh! la grosse poire! Ah! le beau melon! » Mais il n'apprend rien, et il aime à s'instruire. J'aurais voulu y trouver des plantes de tous les pays. Dans le mien, par exemple, il y a des noix de coco excellentes.
Le Vieux Paris est charmant à voir de l'autre rive.
Avec un peu d'imagination, on se croirait transporté dans l'ancien temps. Mais les visiteurs qui y pénètrent pour l'étudier en détail ris-
quent de se faire une idée un peu fausse de ce qu était Paris autrefois. Les habitants et les habitantes de ce décor, malgré leurs costumes, ne sont pas assez du temps pour faire complètement illusion, surtout quand ils parlent.
On n a pas permis aux organisateurs de faire figurer dans les carrefours | du Vieux Paris un pendu -" accroché à une lanterne, bien qu'ils prissent rengagement de n'employer à cet usage que des mannequins habillés ayant seulement l'apparence de vrais pendus. C'eût été intéressant comme reconslilulion historique, mais on a craint de provoquer des accouchements prématurés.
Comment pourrait-on nier que l'Exposition rapproche les peuples? Il y a au Trocadéro une ferme Boër tout à côté d'un pavillon du Cap, qui est une colonie anglaise. Cependant,
les Anglais et les Boërs ne s'y battent pas comme au Transvaal.
Il suffit qu'ils soient dans l'Exposition pour qu'ils s'abstiennent de donner au monde le spectacle des horreurs de la guerre.
L'Exposition, c'est la paix.
Dans cette grande manifestation de fraternité internationale, les Chinois eux-mêmes peuvent exposer librement leurs produits et leurs personnes : on ne tire pas leurs nattes et on ne brûle pas leurs étalages.
Du moment où ils sont exposants, ils deviennent sacrés.
Cela devrait leur donner envie de devenir
Français, au lieu de s'entêter à rester Chinois.
Pour la danse du ventre, c'est l'Egypte qui détient le record. On m'avait dit que cette danse était de nature à surexciter certaines passions, et je suis allé la voir dans l'intention d'éprouver des  frémissements défendus.
J'avoue que j'ai eu une déception. Il paraît que dans les harems l'objet principal de la danse est de figurer les états d'esprit successifs par lesquels passe la femme qui cherche à se rendre agréable; la danse du ventre ainsi comprise pourrait avoir quelque chose de savoureux.
Mais on a tenu, sur la demande du Sénat, à enlever aux mouvements de la danseuse