‹ Journal d'un nègre à l'exposition de 1900Chapitre 2 sur 2 · IG · texte numérisé non relu

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tout ce qui avait un caractère voluptueux. Et comme il faut cependant, pour exécuter la danse du ventre, faire quelque chose avec son ventre, les aimées en sont réduites à des exercices de dislocation abdominale qu'on peut faire voir sans danger à des collégiens de douze ans; loin de se sentir excité à la débauche, on a soi-même mal au ventre en regardant les efforts de ces houris contrôlées.

Pour donner au Trocadéro un peu d'animation le soir, on a eu l'idée de former avec tous les exotiques disponibles un cortège où se couf" doient les costumes les plus

variés. Des instruments de toute sorte jouent ensemble les hymnes nationaux de tous les pays, et l'on porte en grande pompe des dragons, des crocodiles et des fétiches qui rappellent les fêtes guerrières de ces peuples lointains. Quelques sections avaient manifesté le désir d'y promener des tètes humaines au bout de piques,

ce qui aurai! dounc' à ces réjouissances un caractère daclualité saisissant.

L'administration a estimé, avec raison, qu'une telle exhibition serait de mauvais goût et pourrait éveiller des susceptibilités.

Ce scrupule n'a rien que d'honorable.

J'ai voulu comparer les produits similaires dos différents pays.

C'est pour cela que l'Exposition est faite.

Il ne suffit pas de se promener, le nez en l'air, dans les galeries et dans les pavillons : il faut faire des rapprochements.

Par exemple, j'ai vu dans des bocaux du café de l'île de la Réunion : je l'ai bien regardé, et puis je suis allé voir dans leurs pavillons respectifs le café de INIoka et tous les autres cafés. Ensuite j'ai fait la même

chose pour les vanilles, pour les bois, pour les froments, pour les bouteilles de rhum, pour les cacaos, pour tous les . ,-

produits des colonies.

Cela m'a pris du temps et m'a fatigué, mais ne m'a pas servi à grand'chose. Je crois que c'est parce que, si j'ai pu comparer les produits

des divers pays entre eux, je n'ai pas pu les comparer avec ce qu'ils étaient il y a dix ans ; et alors je n'étais pas en mesure d'apprécier les progrès réalisés.

C'est tout de même un travail bien intéressant, et j'ai été étonné de voir que peu de personnes s'y livraient.

C'est au Trocadéro que sont les principales attractions. Ce qui est surtout charmant dans cette partie de l'Exposition, c'est l'aimable abandon qui y règne. Tout le monde s'y sent en liberté, et j'y ai rencontré souvent de fort jolies personnes qui, me prenant pour un exposé, ne craignaient pas de m'adresser la parole de la façon la plus obligeante. Il y a même une dame de Montmartre qui m'a embrassé, me prenant pour son frère.

Les Algériens ont bâti tout un quartier, où ils sont comme chez eux :

ils fabriquent devant le public, ils trouvent même le moyen de vendre quelquefois des choses très laides de leur pays, et ils sont d'une familiarilé étonnante avec les femmes : ils leur donnent de petits noms d'amitié, les tutoient et les retiennent par le bras ou par la jambe.

Elles se laissent faire parce que c'est un trait de mœurs.

Je n'aurais jamais cru qu'un pays aussi grand et aussi peuplé que l'Algérie pût vivre des ressources que lui procure la production des pastilles du sérail et des roses de Jéricho.

Je n"ai pu trouver dans aucun restaurant du couscoussou, du lait de chamelle ou de l'eau-de-vie de dattes; il n'y a que du fîict aux pommes et des bocks. Cela prouve que la cuisine française est la meilleure de toutes, puisque tous les peuples l'adoptent.

Beaucoup de personnes se sont étonnées de ne pas voir de femmes arabes. Cela prouve, au contraire, avec quel soin l'Exposition a

été préparée. Puisqu'on Algérie les femmes arabes ne se laissent pas voir, une Algérie où Ton verrait des femmes arabes serait une fausse Algérie. Il y en a peut-être, mais on les cache.

C'est comme l'éléphant blanc de Siam. Il est dans une pagode dont linlérieur est pavé de pierres précieuses, et des Siamois de première classe passent leur journée à le peigner. Seulement, on ne peut pas le voir, parce que c'est un animal sacré qui ne doit jamais paraître aux yeux du public.

Les vieilles colonies, comme la Martinique el la Guadeloupe, sont en pleine décadence, parce qu'elles sont encore infestées de créoles. On y voit cependant quelques mulâtresses qui ont une jolie manière de se camper le madras sur l'oreille.

La France est supérieure à tous les autres peuples par le nombre des nègres qui peuplent ses colonies. Aussi quelle ravissante exposition coloniale! On y voit des nègres de toutes les couleurs. Ceux du Sénégal sont les plus noirs, et ils ont de beaux torses luisants devant lesquels les Parisiennes s'arrêtent avec un sentiment qui n'est pas douteux.

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Les Dahoméens sont très arriérés : ils croient encore aux fétiches; ils en ont même exposé quelques-uns qui ne peuvent que faire rire des hommes libres et éclairés.

Les femmes du Dahomey ont un succès de curiosité, mais il ne semble pas que les Parisiens soient aussi engoués d'elles que les Parisiennes le sont de mes concolores. Je ne sais pas pourquoi.

Il y a des noirs, et cela ne m'élonne pas, qui refusent tous

les jours des offres magnifiques. D'autres fois, ils les acceptent.

Les produits des colonies d'Afrique ne sont pas moins admirables que leurs habitants : c'est là que la France se fournit de toute la poudre d'or et de toutes les dents d'éléphant qu'elle consomme. On voit faire, à l'Exposition même, des bagues en filigrane d'argent qui sont d'un art très pur.

Tout le monde ne peut pas être d'un noir parfait. Il y a des nègres incomplets, qui se bornent à avoir la peau plus ou moins foncée. Ainsi les Annamites ont encore leur charme, surtout habillés en tirailleurs.

En général, les Français ont du plaisir à voir habillés en soldats les habitants de leurs colonies; ils les encouragent à bien faire l'exercice et leur offrent môme des rafraîchissements ou de l'argent, parce qu'ils espèrent se décharger sur eux, un jour ou l'autre, des obligations du service militaire.

Les Indo-Chinois ne sont d'ailleurs pas à mépriser au point de vue de l'art : ils ont exposé des meubles d'un travail délicat et des pagodes qu'on aurait plaisir à conserver, si l'on pouvait conserver quelque chose de l'Exposition. Mais il vaut mieux tout démolir chaque fois, et tout recommencer à nouveau, pour faire aller le commerce. Je regrette même qu'on ne détruise pas, à la fin de l'Exposition, tous les objets exposés.

Les danseuses cambodgiennes attirent naturellement beaucoup de monde : leur façon de danser lentement laisse le temps au spectateur de jouir de leurs formes, et elles y déploient une grâce étonnante pour des femmes qui ne sont pas d'ici.

II y en a une surtout qui, sous le pseudonyme de Gléo, procure une sensation très exacte du Cambodge. On s'y croirait.

En entrant dans le palais des Armées de terre et de mer, on est pris de pitié pour les peuples primitifs qui se servent encore de haches ou de flèches empoisonnées. Les engins de destruction en usage dans les nations civilisées sont de véritables bijoux; des obus coupés en deux font voir comment ils sont à Tin- ^^ térieur : les balles sont rangées avec le plus grand ordre dans des compartiments de cuivre poli. Les canons et les mitrailleuses sont très propres, même luxueux. Cependant, je me méfie; j'ai une vague idée que les gouvernements, au moins les gouvernements étrangers, n'ont pas exposé ce qu'ils ont de mieux et réservent leurs découvertes pour le champ de bataille. C'est pourquoi il serait sage de ne distribuer les médailles qu'après la prochaine guerre.

D'ailleurs, si j'étais juré, je ne m'en rapporterais pas à ce qu'on me dit. Quand on me

montrerait un canon qui porte à vingt kilomètres, je le ferais tirer et j'irais voir l'efTet. Tous les canons peuvent dire qu'ils portent à vingt kilomètres.

Ce qui donne bien l'impression des progrès de la science, c'est le palais de l'Optique. Je suis entré dans une salle triangulaire dont les murs sont miroirs : mon image y était reproduite je ne sais combien de fois; je voyais autour de moi plus de trois cents nègres. On ne peut pas s'imaginer comme c'est joli.

Quant à la grande lunette, c'est le triomphe de la science. Le tube a 60 mètres de long; les lentilles pèsent

iOOOOOOOO de kilogrammes, ou 100000 kilogrammes, je ne me rappelle pas au juste.

Il y a des ignorants qui veulent regarder dedans. Ils s'imaginent qu'ils verraient quelque chose. D'abord, si on laissait chaque visiteur regarder dans la lunette pendant cinq minutes seulement, il faudrait six cents ans pour faire passer tous les visiteurs de l'Exposition de 1900, sans compter ceux qui se présenteraient d'ici à six cents ans. Alors il est plus simple de ne laisser personne regarder.

Mais il est facile de comprendre que, si l'on fait une photographie de la lune, qu'on l'agrandisse et qu'on agrandisse ensuite l'agrandissement, on finira forcément par voir la lune à 1 mètre.

En attendant, on voit à l'œil nu une étoile

double, représentée par deux jolies femmes peu habillées.

Maintenant, il faut bien reconnaître que l'Exposition de 1900 ne s'est pas distinguée par une de ces idées géniales telles que la tour Eiffel. Ce n'est pas la faute du commissaire général : il l'aurait peut-être inventée si on ne l'avait pas inventée avant lui. Ou plutôt non. Un homme seul ne pourrait pas avoir une pareille idée ; il y a fallu le concours des intelligences de tout un peuple. Et il y avait des Vandales qui parlaient de détruire ce chefd'œuvre, la gloire de la France! Une tour qui a 500 mètres! C'est admirable. Et non pas bâtie sur une hauteur, comme les autres tours, mais bâtie dans un fond! iMon seul regret est qu'on n'ait pas pensé à la mettre à cheval sur la Seine : deux pieds sur la rive droite, deux pieds sur la rive gauche. Du haut, on aurait vu couler la Seine entre ses jambes.

Car on peut monter dessus, j'y suis monté.

et ce qu'on éprouve là-haut est incomparable.

Il y a 2500000 habitants à Paris. Eh bien, à moi tout seul, j'étais de 500 mètres audessus de tout ce monde-là. C'est magnifique.

On n'en tire pas tout le parti qu'on pourrait. Il avait été question de la draper de velours rouge, avec des crépines dor. Alors le président de la République pourrait monter sur la troisième plate-forme pour assister aux revues ou pour ouvrir les sessions du Parlement. Ce serait d'un efîet grandiose.

On pourrait aussi établir en spirale une piste pour courses de bicyclettes. Aller en bicyclette au haut de la tour EitTel, ce serait bien la synthèse de celte fin de siècle.

Les personnes qui aiment les panoramas n'ont pas à se plaindre : on en a mis partout.

Il y en a où le panorama est fixe ; c'est le visiteur qui se promène devant.

Dans d'autres, le .spectateur est assis et c'est le panorama qui se déroule; pendant ce temps-là, on peut dîner et

même dormir. C'est la façon la plus agréable de faire, par exemple, le trajet de Moscou à Pékin, sans fatigue et sans danger. Quand on a fait ce voyage-là, on connaît sa Sibérie sur le bout du doigt.

Ce n'est pas encore ce qu'il y a de plus fort. On a trouvé moyen de s'arranger pour que le panorama et le spectateur remuent tous les deux. Le panorama se contente de se dérouler, mais le spectateur est sur le pont d'un navire qui est comme ballotté par les flots. 11 ne faut pas croire, comme le supposaient des gens sans instruction qui y étaient avec moi, qu'il y ait réellement de l'eau sous le bateau. Non, c'est par un appareil d'horlogerie qu'on arrive à imiter dans la perfection le tangage et le roulis; le spectateur peut même, sans augmentation de prix, essuyer une tempête ou du moins être aussi malade que par une vraie tempête.

Il y a des gens qui cherchent le moyen de prévenir le mal de mer; en attendant, on a

trouvé le moyen de le procurer à des personnes qui n'auraient pas le temps ou l'argent nécessaires pour un voyage maritime. C'est très démocratique.

Dans les galeries du Champde-Mars, il y a tout.

Je me demande comment

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les jurys peuvent s'y reconnaître au milieu de cette accumulation d'objets. Je ne sais pas comment ils font pour attribuer les prix. Il y a, par exemple, de très jolis petits bateaux, propres et bien faits. Si l'on donne le prix au plus joli, c'est un prix de joujoux. Et qu'est-ce qui prouve que le grand bateau, celui dont le petit est censé une réduction, existe réellement?

Le jury essaye-t-il les produits chimiques? Se rend-il bien compte par lui-même si c'est du bon acide prussique ou de la vraie mélinite qu'on lui présente?

Ce que tout le monde peut juger, c'est l'exposition des modes et confections.

Il y a une toilette de soirée pour aller à la Cour, — • pas en France, — • qui coûte trois cent mille francs, tout compris, même les gants.

C'est étonnant qu'on puisse donnera si bon

compte une toilette aussi distinguée. Je crois même que le patron donnerait le mannequin par-dessus le marché.

Quand on entre dans la galerie de lAlimentation, on est frappé de la supériorité de l'homme. Quel est l'animal qui serait capable de consommer des choses aussi variées ?-

Les vins et les liqueurs notamment sont en si grande abondance que c'est à désespérer de connaître jamais les difTérentes espèces d'ivresse qu'ils sont capables de procurer. Je

trouve, quant à moi, celto exposition incomplète. Un produit n'est réellement exposé que lorsqu'on peut apprécier sa qualité : un vin dont je ne goûte pas ne me représente rien.

Il y a plus : les exposants eux-mêmes prennent soin de déclarer que le contenu de leurs bouteilles est simplement un liquide coloré. Alors ce n'est pas une exposition devins, c'est une exposition de bouteillesjet d'étiquettes. Il paraît qu'il en est de même pour les boîtes de conserves : elles sont vides, parce que le contenu ne se conserverait pas.

Je n'ai plus confiance en rien. Quand je vois une montre, je me demande si elle con-

liont un mouvement. Je soupçonne les locomotives de ne renfermer ni chaudière, ni tubes, ni pistons. Les fabricants se sont peutêtre dit qu'il était bien inutile de mettre quelque chose dans leurs locomotives, puisqu'elles doivent passer leurs six mois d'exposition sans bouger.

Qui sait même s'il y a réellement des chiffres dans les documents de l'exposition d'Économie sociale!

Tout cela malheureusement donne une apparence de raison aux ennemis de l'Exposition quand ils prétendent que tout n'y est que réclame et trompe-l'œil.

Il y a des gens qui se plaignent de l'insuffisance des moyens de transport. Evidem-

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ment, il aurait été facile de multiplier les services d'omnibus, de créer des trains pour charrier les voyageurs aux heures de grande afflucnce. Si on ne l'a pas fait, c'est parce qu'on ne l'a pas voulu, et l'on a eu raison de ne pas le vouloir.

Supposez des services organisés de telle sorte qu'on aurait trouvé de la place dans les voitures allant à l'Exposition et qu'à la sortie la foule aurait été évacuée au furet à mesure. Il est possible que cela eût été plus commode pour les visiteurs. Mais comment aurait-on su qu'il y a beaucoup de monde à l'Exposition?

Le système qu'on a adopté est bien plus ingénieux.

Vers six heures du soir, il se présente en-

viron trois mille personnes à la fois pour un omnibus à cinquante places, qui part tranquillement tous les quarts criieure. Alors les gens qui passent par là, voyant celte foulç énorme faire queue derrière un omnibus, se disent : « Comme il y a du monde à l'Exposition ! » Et cela leur donne envie d'y venir.

A Finlérieur, on n'a que Tembarras du choix.

Il y a d'abord le chemin de fer électrique, pour lequel ont été prises toutes les précautions possibles, puisque à chaque pas on rencontre un écriteau portant l'avis : « Défense d'approcher. Il y a danger de mort ».

Je préfère encore la plate-forme mobile, qui est une des plus belles inventions du génie

moderne. Aulrefois, c'était l'homme qui marchait sur le chemin : nous avons si bien dompté la matière que maintenant c'est le chemin qui marche sous l'homme.

On a eu l'heureuse idée de faire passer la plate-forme par l'avenue La Bourdonnais.

Cela permet de faire voir aux étrangers l'in-

térieur des habitations parisiennes. Beaucoup de voyageurs n'ont pas de relations h Paris; ils ont beau y prolonger leur séjour, ils ne voient que des cafés, des théâtres, des rues, et cela ne leur donne aucune idée de la vie de famille. En passant une journée sur la plate-forme, ils se renseignent sur les mœurs des habitants.

Seulement, beaucoup de locataires, dans un

esprit d'opposition, font exprès de tenir leurs fenêtres fermées pendant que la plate-forme fonctionne. Je comprends qu'ils ferment la fenêtre de la chambre à coucher, même pendant le jour : c'est peut-être par un sentiment de pudeur respectable. Mais il me semble qu'on pourrait les obliger à laisser ouvertes les autres fenêtres de leur appartement pendant le temps que durera l'Exposition.

Ce ne serait pas de l'arbitraire. Les maisons de celle avenue peuvent être considérées comme faisant partie de lExposilion; et il faudrait que des citoyens eussent bien peu de patriotisme pour refuser de contribuer au succès de l'Exposition, quand on ne leur demande que de se laisser voir dans les différentes occupations de leur vie, eux qui supportent sans rechigner les charges autrement

lourdes de rimpôl et du service militaire. 11 y aussi des grincheux qui trouvent toujours matière à se plaindre : à les entendre, il serait plus fatigant de rester debout que de marcher. Il est inutile de raisonner ^■(^2V/J^ ^^'ec ces gens-là. D'ailleurs, rien n'empêche de marcher sur la plate-forme; on peut môme marcher en sens inverse, et si l'on calculait bien son pas, on arriverait à rester exactement à la même place en marchant toute la journée, ce qui est très amusant.

Il est vrai que la plate-forme ne mène pas partout. Mais on a toujours la ressource des fauteuils roulants. Et il n'y a rien d'agréable comme de voir un nègre confortablement assis dans un fauteuil poussé par un pauvre blanc qui sue. Voilà enfin de l'égalité !

Cependant, j'ai élé victime d'une fâcheuse aventure. Ces fauteuils ne sont pas couverts. Un jour, j'ai été surpris parla pluie au milieu de l'Exposition. J'ai voulu me réfugier dans les galeries, mais comme il était près de six heures, elles étaient fermées. Je me suis mis sous la tour Eiffel : il y pleuvait aussi. Il m'a fallu une demi-heure pour gagner la porte la plus voisine, où je suis arrivé si mouillé que je "n'avais plus d'intérêt à me mettre à l'abri. ]\lais, si j'avais voulu, j'aurais trouvé pour vingt-cinq francs une voiture découverte.

Dans la rue des Nations, on rencontre une foule de gens qui ont des tètes qu'on n'a jamais vues et qui parlent des langues qu'on

ne comprend pas. Je suis étonné que dans celte grande œuvre de fraternité internationale il n'y ait pas plus de cordialité entre les visiteurs. Les étrangers ne frayent pas entre eux ni avec les Français; beaucoup s'en vont sans avoir adressé la parole à personne autre que leurs compagnons de route. Mais, rien qu'à se voir, on se comprend.

Il n'y a qu'un peuple au monde qui ait assez de génie pour faire venir au même endroit autant de gens de tous les pays. La France est d'ailleurs le pays où il y a le plus de nègres et où ils sont le mieux reçus. Je me demande s'il n'est pas imprudent de convoquer ainsi chez soi tous les peuples de l'univers : les étrangers viennent, ils trouvent qu'on est bien, ils font venir leur famille et leurs connaissances, et quand ils se sentiront assez nombreux, ils enverront les Français aux colonies.

Comme il est facile de reconnaître le caractère d'un peuple à première vue quand on entre dans son pavillon !

Dans le pavillon des Étals-Unis, par exemple, il n'y a rien. Des tables, des chaises, des journaux, des boîtes aux lettres : c'est tout. On voit que ces gens-là ne perdent pas leur temps à des balivernes. Un bureau de poste bien installé : on a vu l'Amérique.

Les Anglais, gonflés d'orgueil, ont peur qu'on ne vienne pas beaucoup visiter leur palais, qui d'ailleurs ressemble à une maison de petit bourgeois de Newhaven. Alors ils ont mis un gardien devant la porte fermée.

Le gardien dit qu'on va ouvrir, la foule s'amasse, et il y a des gens assez naïfs pour faire queue. Ce truc est souvent employé par les dentistes.

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Au pavillon allemand, on a trouve quelque chose d'ingénieux et de pratique. On y a exposé des chefs-d'œuvre d'art et de goût, venant de France. Seulement, il faut une autorisation pour entrer, et pour avoir l'autorisation il faut faire une demande écrite. Si jamais les Allemands reviennent en France, ils auront ainsi une liste de noms et d'adresses d'amateurs chez qui ils seront sûrs de trouver des objets de prix.

Le palais de Monaco est très original : il n'y a pas une seule carte, si ce n'est des cartes de géographie, et les fauteuils eux-mêmes n'ont pas de roulettes. Mais on y voit beaucoup d'os fracassés par des balles de divers calibres, glorieux débris sans doute que la Principauté conserve en souvenir de sa guerre de l'indépendance.

En déjeunant successivement dans le rcs-

laurant de chaque nation, on peut comparer la cuisine de tous les pays et l'on constate que c'est la même. Il n'y a de différence que dans

les prix. Les plats nationaux, c'est comme les costumes nationaux, un vestige, de la féodalité : il n'en faut plus.

Je regrette que chaque restaurant n'ait pas des danseuses de sa nationalité, comme à la

Feria. Cela pourrait èlrc inscrit dans le cahier des charges.

Ce qui m'a paru le plus faible dans celte série de pavillons, c'est le personnel des exposants. Peut-être cela tient-il à ce que, pendant les années qu'il a fallu consacrer à la préparation de l'Exposition, ces étrangers ont eu le temps de perdre les caractères typiques de leur nationalité, mais il est maintenant difficile de les distinguer les uns des autres. Il y a des Roumains et des Finlandais, des Grecs et des Danois, des Serbes, des Portugais, des Herzégoviniens, des Persans, des Australiens et des Turcs. Ils ont tous l'air belge.

Pour l'observateur qui veut étudier sérieusement l'Exposition, la rue des Nations est une sorte de concours entre souverains.

Chaque monarque a fait bâtir un palais qui est un spécimen de l'architecture de son

royaume el il y a réuni ce qui se l'ait de curieux chez lui.

En une demi-journée, on passe tout cela en revue : c'est un cours de civilisation comparée. On voit d'un coup d'œil par quoi chaque Etat se distingue, à quel degré il est arrivé pour la puissance militaire, le développement de l'instruction et le perfectionnement de l'outillage.

Pour que ce fût tout à fait bien, il aurait fallu que les souverains vinssent eux-mêmes : on les aurait vus travailler dans leurs pavillons respectifs, tenant conseil, distribuant des décorations et saluant le peuple.

A la fin de l'Exposition, il y aurait eu une grande cérémonie, où M. Loubet leur aurait donné des médailles et des diplômes suivant leur mérite, ce qui eût été d'un effet imposant et tout à fait à l'honneur de la République.

Malheureusement, bien qu'ils aient été

invilrs polimonl, ils ne sont pas tons venus, et l'on ne me fera pas croire qu'ils en ont été empêchés par une raison ou par une autre. La vérité est qu'ils n'ont pas voulu venir, afin de faire une méchanceté à l'Exposition, qu'ils naimcnt pas parce qu'ils sont Ions nationalistes.

Mais quimporle! Il y a tout de même des images, tirées en couleur, où l'on voit devant la Porte Monumentale tous les souverains groupés autour du Président de la République, qui est plus grand qu'eux, chacun occupant son rang et observant une altitude conforme aux règles du protocole.

Quand même ils seraient venus, maintenant ils seraient partis, mais limage reste.

Quand jai envie d'être riche, je vais me promener dans les galeries des Invalides. Tous les meubles qui y sont m'appartiennent, puisque je peux les regarder : leur propriétaire n'en ferait pas autre chose. Il est vrai que je ne m'assois pas dans les fauteuils; je m'en garderais bien : quand on est assis dans un fauteuil, on ne le voit pas, et alors à quoi sert qu'il soit joli?

J'ai vu un bureau de 173 000 francs. Il est simple, mais propre et bien conditionné; et comme je ne l'achète pas, il pourrait coûter encore plus cher sans que j'en sois gêné.

J'aurais du plaisir à regarder les bijoux, mais je n'ose pas rester longtemps devant les vitrines. Il vient toujours une femme qui me demande de lui faire cadeau d'une rivière de diamants. Je ne la lui achète pas, mais c'est

toujours eiinuyoux de refuser à une petite femme qui est bien gentille, et j'ai peur d'avoir l'air pingre.

Une bien belle chose, c'est la carte de France en pierres précieuses. Chaque département est représenté, avec sa forme naturelle, par une pierre différente, et les grandes

villes par des pierres plus rares. Cent cinquante ouvriers y ont travaillé pendant quatre ans, mais aussi on a obtenu un résultat. A la bonne heure! voilà un cadeau à faire à une nation.

Ces galeries sont pleines des merveilles de Findustrie, mais je ne sais pas si les exposants ont fait une bonne opération. Il y a une foule d'objets : la première fois, je les ai regardés avec plaisir, je les ai revus ensuite avec indifterence, et à la fin j'en avais pardessus la tète. J'avais tant vu de cristaux, de faïences, d'étoffes, de meubles et de choses d'art que j'en suis dégoûté pour longtemps. Je vais même vendre ceux que j'ai chez moi.

Ce qui est le plus amusant, c'est de regarder les gens qui regardent.

La plupart sont des Anglais. Comment peut-on dire que les Anglais ne sont pas des amis de la France? Ils y sont toujours fourrés. Et s'ils ont réellement le désir qu'on leur prête méchamment de faire de la France une

colonie anglaise, cela ne prouve-l il pas jusqu'à révidence leur goûl pour ce beau pays? Il y a aussi des Allemands, reconnaissablcs à ce qu'ils se tiennent par la main, et des Américains, sur lesquels on ne peut pas se tromper : ce sont eux qui achètent.

Quant aux provinciaux, ils se distinguent des Parisiens parla forme de leurs chapeaux. On a pu voir ainsi, sur la tète des maires, une curieuse exposition cenlennale de la chapellerie.

11 faut d'ailleurs leur rendre justice. C'est grâce à eux que l'Exposition a eu du monde.

On ne peut jamais compter sur les Parisiens, qui ne croient à rien. Ils sont furieux parce que, pendant cinq ou six petites années, on a bouleversé leurs voies de communication, et ils se plaignent de ne pouvoir plus, pendant six mois, trouver de i)lace nulle part. Ils ne

comprennent pas que c'est justement ce qui est drôle.

Aussi avais-je pensé qu'il y aurait peut-être avantage à faire les expositions à la campagne, pour punir les Parisiens.

Après chaque exposition, au lieu de démolir les palais, les galeries, les chemins de fer et les plateformes mobiles, les travaux de terrassement, dégoûts, de canalisation pour l'eau, le gaz et l'électricité, et les tours Eiffel, on en abandonnerait la jouissance aux communes qui auraient fourni leur territoire : elles seraient civilisées du coup. Par surcroît, ce serait un moyen de repeupler les campagnes en les bâtissant, et de faire connaître la France aux étrangers, même aux Parisiens.

^ Ov , «s ,1!..!

J'ai dû renoncer à celle idée quand j'ai vu que les visileurs de TExposition ne veulent pas aller môme à Vincennes, qui n'est pourtant pas dans le fond des provinces.

C'est mon remords de n'y être rw3^^9 pas allé moi-même. Pendant toute la durée de TE-xposition, je me suis promis d'aller à l'annexe de Vincennes, et je ne me suis pas tenu ma promesse. Il y avait pourtant des trains conduisant <à Vincennes; on était même assuré de trouver de la place dans ces trains. Mais c'est comme une fatalité : j'ai toujours eu autre chose à faire.

Ne voyant pas personnellement l'annexe de Vincennes, j'avais espéré m'en faire donner la description par quelqu'un qui l'aurait vue.

Mais de toutes les personnes que j'ai rencontrées, non seulement aucune n'avait vu l'an-

nexe de A'incennes, mais aucune ne connaissait personne qui l'eût vue.

J'aurais voulu du moins savoir quels objets on y a exposés. Les journaux, qui sont pourtant bavards, n'en ont soufflé mot.

Je savais bien que le gouvernement, lorsqu'il veut tenir secrets

certains documents, les ^^^^^^^^-cpublie dans de gros vo- ^^^^*^^^^^"^=^ lûmes bleus que personne ne lit. Mais je trouve plus extraordinaire qu'on ait pu faire, aux portes de Paris, une exposition qui est restée ouverte au public pendant six mois, et que personne ne sache ce qu'il y avait dedans.

En dehors des attractions quotidiennes de l'Exposition, il y a eu des fêtes magnifiques. Les étrangers ne pourront pas se plaindre. Après avoir contemplé les merveilles de la science, de l'art et de l'industrie entassés dans les bâtiments de carton doré qui bordent le fleuve de la capitale, ils ont pu assister à

des cérémonies où l'on voyait dans la même salle les membres du gouvernement de la France avec leurs chefs de cabinet, le commissaire général, les ingénieurs et les jurés, lous en redingote et en chapeau haut de forme.

C'est un spectacle qui ne s'oublie pas.

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Naturellement, l'armée et la magistrature se sont abstenues : elles sont inféodées aux anciens partis. Mais on s'est amusé tout de même.

Comment ne s'amuserait-on pas dans imc salle qui peut contenir vingt mille personnes?

Malgré tant déléments de succès, il s"est produit un phénomène inexplicable : le nombre des entrées est resté inférieur à ce

qu'on attendait, et l'on a vu le prix des tickets baisser d'une façon scandaleuse. Je ne comprends pas que le gouvernement n'ait pas empêché cette baisse : il aurait dû fixer un minimum.

Car il est évident pour tout homme de bonne foi que ce sont les ennemis de l'Exposition qui achetaient les tickets cinquante ou soixante centimes et les revendaient trois ou quatre sous pour faire croire que l'Exposition était un four.

Quand les galeries du Champ-de-Mars et des Invalides, les palais et les pavillons des diverses nations sont fermés, il n'y a plus rien à voir dans l'Exposition.

Heureusement, c'est à ce moment-là qu'on l'éclairé, ce qui permet du moins aux visiteurs de se voir les uns les autres.

Pour réaliser un éclairage électrique aussi formidable, il a fallu transformer beaucoup de chevaux-vapeur en potentiel, ce qui nécessite un nombre énorme de volts. Il v a des

— fi2 —

gens qui préfèrent les ampères. Moi, je suis pour les watts.

Aussi, quand on a vu les fontaines lumineuses, se demande-t-on où s'arrêtera la puissance de notre génie.

11 y a tant de verres de couleur cpie le

fournisseur lui-même ne peut pas les compter; l'eau qui tombe en cascades ou jaillit en gerbes passe par toutes les nuances de l'arc -en -ciel.

Il n'y a pas à dire. Devant un pareil spectacle, on est fier d'être nègre.

Et puis c'est le soir, on crie, on se bous-

cule, on se tape dans le dos, on se fait des farces, on consomme des bocks et l'on est heureux de penser que tous les peuples nous envient cette grande rigolade de six mois qui fait enrager les maîtres.

{Traduil du nègre par Gaston Bergeret.

PAins

IMPRIMERIE GÉNÉRALE LAIIURE

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