‹ Journal d'un officier de l'armee du RhinChapitre 10 sur 22 · MA · texte numérisé non relu

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ments déloyaux, et sous prétexte de fraterniser, les entraîne dans les lignes opposées, où ils sont faits prisonniers de guerre , lorsqu'ils refusent de déserter. On leur rappellera qu'ils sont passibles de mort, comme déserteurs devant l'ennemi, et on recommandera aux avant-postes d'assurer l'exécution de l'article 87 du service en campagne, leur ordonnant d'arrêter les cantiniers et domestiques, qui cherchent à aller en avant d'eux, p

Dimanche, 23 octobre. — On attend toujours le général Boyer; nous nous demandons en quoi son retour rendra la situation meilleure ; il nous faudra, ou nous constituer prisonniers, ou, si les projets en l'air réussissaient, aller au devant d'une guerre civile avec la défense nationale^ pour restaurer le gouvernement impérial? A-t-oii sérieusement réfléchi à cette éventualité, et s'est-on bercé du fol espoir d'être suivi par l'armée dans une tentative aussi déraisonnable, aussi criminelle !

La viande de cheval va nous mafiquer. — Notre dernière ressource, la viande de cheval va bientôt, faute d'avoine, nous manquer complètement; nous n'aurons plus que les montures conservées par les officiers avec leurs deniers. Déjà le 21 , on écrivaitau général Coffinières que « les ressources des corps u d'armée ne permettraient pas de satisfaire, pour la « journée du lendemain, à la livraison des chevaux (c nécessaires à la subsistance de la garnison de Metz, « et qu'en conséquence on invitait le commandant « supérieur à faire un prélèvement sur les chevaux,

& qui existaient dans cette place » . Et comme le gé* néral Coffinières, surpris par cet ordre, répondait qu'il ne serait pas en mesure de pourvoir» pour le 22, à Talimentation de sa garnison, le maréchal ordonnait de fournir encore à Metz, pour cette journée, dix chevaux par corps d'armée.

Le 23, « pour prolonger Texistence des chevaux 'i des escadrons de partisans et des escadrons de ser- « vice des grands quartiers-généraux, nécessaires à <K la transmission des ordres, on autorise les com* a mandants de corps d*armée à faire remplacer les « chevaux épuisés par des chevaux d'officiers, pro- « priété de l'État. On réserve au ministre le soin < de résoudre la question du report, sur une noua velle monture, des annuités, acquises par l'offi- « cier. »

24 octobre. — Aujourd'hui, le général de Ladmirault fait connaître que t les ressources en chevaux « du 4* corps ne pourront plus bientôt suffire aux « besoins du service des vivres- viande. Les régiments tt de cavalerie n'ont que les chevaux d'^officiers et tt quelques chevaux de troupe; dans les batteries « d'artillerie, il n'y à plus que les montures des offi- « ciers et huit chevaux de trait; l'infanterie possède « encore, par régiment, sept chevaux ou mulets « pour bagages et les chevaux des officiers. Il n'y a « plus de chevaux et de mulets à livrer à la bouu chérie que dans le train , et^ si je suis obligé d'y « puiser^ il n'en restera plus dans deux ou trois « jours. »

 cette peinture, assez triste de l'état des approvi*

sionnements, le maréchal fait répondre immédiate^ ment : que cette situation lui est connue, < que celle « des autres corps n'est pas différente, et que le « général est dès-lors autorisé à recourir aux ani-

< maux du train, mais en réservant les mulets, pour « ne les sacrifier qu'à la dernière extrémité. »

La journée d'hier a été d'une longueur mortelle pour tout le monde; il a plu tout le jour; il pleut encore, et la persistance du mauvais temps, en affaiblissant les homnies, n'est pas propre à leur inspirer des résolutions énergiques.

Séance du 22, tenue par le conseil municipal de Metz. — Je lis ce soir dans Y Indépendant de la Moselle le procès- verbal de la séance du conseil municipal de Metz, tenue samedi soir. Le général Gof&nières s'y est rendu : « Il a voulu, dit-il, exposer « nettement la situation de la ville au point de vue « de l'alimentation; les distributions de pain ne « pourront plus être faites à la garnison et à la popu-

< lation que pendant un très petit nombre de jours; « quant aux chevaux, l'armée n'en délivrant plus

< désormais, la garnison devra abattre les siens « pour vivre, et l'on devra, d'autre part, requérir et « mettre en vente ceux que possèdent les habitants » . Puis, le commandant supérieur de Metz demande au conseil s'il est vrai t qu'il y aurait chez des particu- « liers des approvisionnements considérables, qu'ils « cacheraient avec soin. » A cette interpellation, le conseil répond à l'unanimité « que cette rumeur « est absolument fausse, les habitants n'ayant en ré-

c serve chez eux que quelques provisions de mé- « nage, ressources insignifiantes pour les 120,000 « bouches à nourrir dans Tenceinte de la ville et des c forts > . L un des membres , prenant à son tour la parole, fait remarquer au général Coffinières que, par contre c on prétend quq lautorité militaire c aurait réuni d'importants approvisionnements,

< notamment dans la caserne du génie » . Le général réplique « que l'assertion est non moins erronée, « ainsi qu'a pu s'en convaincre une commission,

< dont le maire de la ville faisait partie, et qui a « dressé un inventaire exact de ce que contiennent « les magasins militaires ; ces magasins seront du « reste ouverts à tout habitant qui voudra lui-môme « faire la preuve de la pénurie de nos approvision-

< nements. >

Le conseil ayant ensuite demandé si Ion pouvait compter sur l'assistance d'une armée de secours, le général répond avec la même facilité c qu'en dehors

< de toute possibilité de ce genre le devoir du comc mandant d'une place assiégée est assurément de « résister tant que cela lui est possible ; mais que,

< si on lui demande son opinion personnelle, il déc clare n'avoir aucune raison d'attendre un secours c quelconque > • Et, avant de se retirer, il précise avec soin la situation de l'importante place, confiée à sa garde. < Dans un très petit nombre de jours, c dit>il, toutes nos ressources seront épuisées ; nous c n'avons pas, il est vrai, subi un siège régulier, « gr&ce à la présence de l'armée ; mais cette armée a a combattu autour de nous, comme la garnison de « la place l'aurait fait dans un siège, et notre posi-

< tion est aujourd^iui, au point de vue des approvi- « sionnements, ce qu^elle serait à la fin de la lutte,

< si cette lutte avait eu lieu^ »

Que tout cela fat vrai, je n'en fais pas de doute; que cela dût être dit dans la réunion des notables de la cité, d'accord ; mais qu'on 1^ laisse insérer, le lendemain, dans des journaux soumis à la censure, journaux qui, le soir même, sont portés à lennemi, c'est vraiment trop fort ! On ne se livre pas ainsi, pieds et poings liés.

Il y aurait, du reste, beaucoup à dire à ce sujet. La situation est bien telle qu'on vient delà décrire; elle est fort mauvaise ; mais à qui la faute? Que la garnison d'une place, pourvue d'approvisionnements limités, soit de 10,000 ou de 100,000 hommes, elle doit évidemment finir par succomber, même sans siège, si elle est entourée par une force très supérieure, qui arrête ses tentatives de sortie, et si elle n'est pas secourue de l'extérieur. Mais nous pouvions reculer ce terme forcé de la capitulation, afin de donner ainsi aux armées de la Loire le temps

^ Pendant notre captivité, nous voyons Paris passer par les mêmes phases douloureuses. Un article deUpFy'ance, du 10 novembre, intitulé : Sommes-nous perdus f aurait pu certainement être écrit un mois plus tôt à Metz. En voici la conclusion : « En •« un mot, nous demandons deux choses : avons-nous Tespérance M d'ôtre secourus du dehors, et pour combien de temps possédons- •• nous encore de vivres? Avez-vous une bonne réponse à faire k >» ces deux questions, nous pourrons alors résister avec courage t •« Mais, dans le cas contraire, pourquoi Paris se sacrifierait-il •« À la France, qui le contemple lutter rai*me au bras? » Et, le 22 novembre, la Gazette de France disait dans la capitale ce qui a été dit maintes fois dans Metz, en octobre : « Une sortie aurait M pu réussir, il y a quatre semaines ; elle n*est plus possible au- H Jourdliui que les lignes ennemies sont complètes. •

de prendre de la consistance, et peut-être de nous sauver. Dès le 13 août, en effet, le général commandant supérieur de Metz savait qu'il serait bloqué, puisque Tarmée se préparait à battre en retraite sur Verdun ; il aurait dû dès lors faire sortir toutes les bouches inutiles et accumuler des vivres pour plusieurs mois dans le camp retranché. On peut, il est vrai, objecter que le camp, renfermant de nombreuses ressources rassemblées depuis le commencement de la campagne pour Tannée agissante, on en avait plus qu'il n'était nécessaire pour un long siège, du moment que cette armée s'éloignait de la place. Soit, mais, le 17 au matin, on n'avait plus cette excuse, car la rentrée de nos troupes sous le canon de Metz était décidée ; or, la ville ne fut bloquée que le 19 et les villages environnants regorgeaient de denrées de toute espèce. Deux mois de plus de vivres, c'était peut-être tout ce qu'il fallait pour conjurer de nouveaux malheurs. En second lieu , et ici c'est la responsabilité du commandant de l'armée qui est en jeu, on n'aurait jamais dû se résigner à mourir lentement avec plus de 100,000 hommes sous l'étreinte d'une force même double. J'ai dit qu'en septembre on espérât sans doute voir la guerre se terminer avant Tépuisement de nos vivres, et que, dans cette pensée, on laissait écouler les jours, sans songer qu'en même temps s'affaiblissaient la force matérielle et morale de l'armée. Au commencement d'octobre, les nouvelles de Paris firent évanouir ces singulières espérances; mais le moment d'agir était passé, et Ton ne pouvait songer à sortir du camp retranché qu'en courant les chances d'un immense désastre. C'est

alors que les fautes succédèrent aux fautes, que des négociations fatales s'engagèrent, et rien ne pourra arrêter maintenant notre marche vers un désastre d'un autre genre, et non moins immense.

25 octobre. — Insuccès de la mission du général Boyer. — De la pluie toute la journée, avec un vent violent.

Les commandants de corps sont convoqués pour ce matin ; le maréchal fait demander confidentiellement des détails sur les défenses et les lignes de la route de Briey ; il en sera de ce renseignement comme de celui des routes du Sud. Quel temps d'ailleurs pour lancer des hommes, affaiblis par les privations, et démoralisés par l'ennui.

Vers le milieu de la journée, nous apprenons une grave nouvelle, annoncée déjà hier, mais fort en l'air. Le prince Frédéric-Charles a fait savoir qu'au quartier-royal on ne voyait plus la possibilité d'aboutir à un résultat avec des négociations politiques. L'Impératrice aurait refusé de se prêter à la combinaison proposée; elle juge sans doute la partie perdue pour la dynastie impériale, et a du moins le bon sens patriotique de ne pas vouloir nous présenter son fils, tenant à la main le traité qui morcellera la France. Quoiqu'il en soit, la dernière combinaison des pohtiques est évanouie, et nous nous retrouvons, comme il y a quelques jours, en face de la question des vivres. Plus de pain! Ahl le calcul a été bien fait par nos ennemis; de négociations en négociations, ils nous ont conduits à ce terme final, où les plus courageux sont obligés de taxer de folie une tentative de sortie.

Je vois beaucoup d^excellents citoyens, attristés de ce refus de l'Impératrice ; non qu'ils veuillent imposer la dynastie au pays, car ils étaient décidés à se soumettre à la volonté nationale, loyalement consultée; mais ils avaient cru à la possibilité d'éviter, par ce singulier moyen, la honte d'une capitulation, de conserver au pays une armée, pour lutter contre l'anarchie, et de traiter avec un ennemi, qui a déclaré ne vouloir entrer en négociations qu'avec un gouvernement régulier. Pour ma part, je dois avouer que ce refus me délivré d'un grand poids. On prétendait en vain que c'était la seule solution acceptable; je redoutais cette singulière manière de restaurer, sans s'engager à soutenir ensuite ceux qui vous tendaient la main ; on courait au devant de la guerre civile et avec qui? avec le gouvernement, qui a pris le beau nom de gouvernement de la défense nationale. La seule base qu'on eût pu accepter à mon sens, c'eût été de demander, Seœigety en menaçant de tout détruire à MetZy que l'armée se retirât, avec le maréchal Bazaine, sans patronner tel ou tel prétendant, dans le midi de la France, qu'elle s'y soumît sincèrement au gouvernement actuel, qu'elle attendît la réunion de Chambres nouvelles, librement convoquées, et qu'elle appuyât le régime choisi par la nation, quel qu'il fût. Dans ce rôle loyal, l'armée ne se serait pas débandée, elle n'aurait pas été suspectée par le pays, et elle aurait été certainement approuvée par le général Trochu, ses collègues et ses troupes, tandis qu!avec l'Impératrice on devait être certain de les avoir tous pour adversaires.

Z« général Changarnier est envoyé au quartiergénéral prussien — Le conseil de guerre, ayant reçu communication de ce qui précède, et, dit le Rapport sommaire (qui seul peut nous donner certains détails sur ces derniers jours), « désirant être complètement « et définitivement édifié sur les intentions du quar- « tier-général de l'armée allemande à notre égard,

c pria M. le général Changarnier de se rendre

€ auprès du prince Frédéric-Charles, pour tâcher « d'obtenir, non une capitulation, mais un armistice c avec ravitaillement, ou la faculté pour l'armée de € se retirer en Afrique.

c L'illustre général accepta, par dévouement, « cette délicate mission, qui n'eut pas un meilleur c résultat que les précédentes. » Il revint à 3 heures et demie, déclarant que le chef de l'état-major prussien attendrait à 5 heures, à Frescaty, un général

français pourquoi faire? Nous n'en savons rien,

tellement nous avons été tenus officiellement dans Tignorance de tout ce qui se passait autour de nous. Quant à moi, je ne me fais plus d'illusions sur le sort que nous réservent nos ennemis ; ils nous tiennent ; ils nous humilieront de la façon la plus impitoyable. Voici donc l'heure du sacrifice, sacrifice d'autant plus pénible, qu'il est loin d'être personnel*; il enveloppe îarmée et la ville, il peut être la ruine du pays^.

1 Une des causes premières de nos maUieurs, c*est Tignorance profonde du plus grand nombre, en France, au s^jet de Torganisatiou puissante des armées prussiennes. Voici ce qu^écrit encore aujourd'hui une feuille de Metz : «• Ce n'est quHine ag- « glomération d'ouvriers , de marchands, de pores de famiUe; • elle ne pourra pas soutenir le rude hivernage que lui fera « subir le peuple français; ils sont harcelés chaque Jour etd^à

26 octobre. — Avant-dernier conseil de guerre. — Il a plu toute la journée hier, malgré les apparences de beau temps de la matinée ; il pleut encore aujourdTiui.

• fatigués de cette pénible campagne. » Que d^erreurs ! Ce n'est pas une agglomération, mais bien nne réunion formidable d*hommes habitués à être enrégimentés de tous temps, non que cela leur plaise plus qu*aux pères de famille français, appelés aujourd'hui à leur tour, mais parce que c'est la loi, qu'ils la respectent, et qu*ils savent Timportance que la yictoire donnera à leur patrie. En second lieu, les troupes dlnyestissement autour de Paris et de Metz ne sont harcelées par personne ; elles ne sont pas exténuées de fatigue, car elles logent chez nos malheureux habitants et y vivent largement dA leurs épargnes.

Gonnalt-on mieux notre propre situation? Hélas, noni et en voici le preuve : « Metz, *> dit le même journal, « a 100,000 dé- «4 fenseurs, Paris au moins 300,000, pouvant tenir facilement « leurs cadres au complet en les recrutant dans le sein de son •« immense population. £h bien I que le reste de la France, qui « présente encore 30 millions d*habitants, fasse seulement refit fort de lever une armée de secours de 300,000 hommes, et « nous sommes sauvés. Qu'ils se dirigent sur Metz ou sur Paris, « et prenant les Prussiens à dos, ils leur feront facilement lever « le siège. »

Ces idées erronées sont tellement répandues, que je crois devoir m'y arrêter un instant. Ce calcul nous donne bien 700,000 hommes, mais assurément pas 700,000 soldats, et encore moins trois armées : celles de Sedan et de Metz étaient seules en état de tenir la campagne ; on sait ce qu'est devenue la première ; les heures de la seconde sont désormais comptées. — Quant à l'armée de Paris, ce n'en est pas une ; elle défendra à merveille la capitale, si l'ennemi commet l'imprudence de Tat* taquer, car tout homme de cœur derrière un rempart vaut un soldat, mais elle ne peut pas se présenter devant ses adversaires en masses organisées, et capables de tenir la campagne après avoir traversé leurs lignes. Aussi Paris subira-t-il notre sort, s'il ne lui vient du secours du dehors.

Ce secours pourrait s'organiser, si nous avions plusieurs mois de vivres encore dans Metz, car il faut du temps pour donner de la consistance aux jeunes gens rassemblés sur la Loire, sans

Le conseil de guerre se réunit ce matin. Il n*y a plus à compter sur de viriles résolutions; nul ne 8*écriera dans cette assemblée des chefs de l'armée française les seules paroles, qui pourraient dénouer avec honneur la situation : < Moriamury et in média

< arma ruamus ! » Nous n'ayons pas de canons, pas de cavalerie, mais nous sommes plus de cent mille ! Seulement il faudrait que les chefs de ces cent mille eussent la volonté de crier ce mot terrible : « Morùh mur. » Il faudrait qu'un système énervant n'eut pas déshabitué, depuis de longues années, officiers et soldats, comme citoyens du reste, de la pensée du sacrifice pour la patrie.

Patrie, mot sacré, avec lequel on a fait vibrer les plus nobles cordes de notre cœur, au récit des exploits de ceux qui avaient bien mérité de ta reconnaissance, patrie, faudra-t-il donc te quitter pour l'exil, et ne plus pouvoir rien faire pour te défendre !

Le conseil se réunit donc, le 26 au matin, c pour

< entendre le résultat de la mission du général Chan- « garnier et prendre un parti définitif.

cadres suffisants, sans cavalerie, sans artUleurs expérimentés. Mais, après notre chute, les 200,000 hommes, qui nous bloquent, vont être libres d^aller entraver ce grand mouvement d*organisation ; les armées de secours, imparfaitement formées, seront rejetées loin de la capitale, qui, restant livrée à elle-même, ne résistera qu*autant que dureront ses approvisionnements.

Ce n'est pas sans une vive douleur que je dépeins ainsi la gravité de notre situation ; mais à quoi servent les iUusions en ce moment ; nous sommes vaincus parce que nous avons été mal engagés, parce que nos gouvernants et beaucoup de gouvernés se sont obstinés à nier Texcellente organisation de nos adversaires et à affaiblir la nôtre, déjà si inférieure. Regardons le mal bien en face, et, si nous le mettons À profit pour Tavenir, nous pourrons nous consoler un Jour de nos sanglants désastres.

c n fut convenu, à V unanimité ^ non sans la plus t vive douleur, que M. le général de division Jarras, € chef d'état-majop-général, serait envoyé au quar- € tier-général du prince Frédéric-Charles, comme < délégué par le conseil et muni de ses pleins € pouvoirs, pour arrêter et signer une convention « militaire, par laquelle Tannée française, vaincue « par la famine, se constituerait prisonnière de « guerre ^ *

On trouvera encore trace de ce qui s'est passé dans le conseil par la lecture de la dépêche suivante, qui fut adressée, après la séance, au général Coffinières : € Vous avez pris part, ce matin, au conseil des commandants des corps d'armée et des chefs supérieurs de services, que les circonstances m ont fait réunir; vous savez déjà qu'il a été reconnu unanimement, que la place de Metz et l'armée étaient inséparables dans leurs intérêts comme dans leur sort. Malgré vos observations sur mes décisions antérieures, qui séparaient les vivres de l'armée et ceux de la plape, malgré vos réclamations sur les devoirs qui résultent de vos fonctions, le conseil, n'ayant égard qu'à la situation grave dans laquelle no as sommes placés, s'est prononcé énergiquement pour la mise en commun des vivres, encore existant tant dans la place que dans l'armée ; et cette opinion, me paraissant juste et fondée, surtout en présence des souffrances et des privations qu'endure le soldat, je suis dans l'obligation de vous ordonner de mettre à la disposition de l'intendantgénéral de l'armée^ pour le service des troupes

> Rapport sommaire.

« campées autour de Metz, les denrées qu'il vous « demandera. Ce haut fonctionnaire a pour mission « de s'assurer des quantités existantes dans les corps « d'armée et dans la place, et d'en faire ensuite une « répartition équitable entre tous, de manière à ce € que toutes les troupes, qu'elles appartiennent à la « place ou à l'armée, soient également pourvues. « Vous voudrez bien assurer la stricte exécution des « prescriptions de cette dépêche, dont vous m'accu- « serez réception.

Première conférence de Frescaty. — A 5 heures et demie, le général Jarras reçoit l'avis que sa conférence avec le chef de l'état-major de la 2* armée prussienne, le général de Stiehle, au sujet de la convention militaire, aura lieu le soir même au château de Frescaty. Il part immédiatement avec les deux officiers de rétat-màjor-général , qu'il a désignés pour rédiger les articles du protocole, à mesure qu'ils seront arrêtés par les deux plénipotentiaires. Les Prussiens, ayant déclaré, paraît-il, qu'ils n'entendaient pas séparer le sort de la place de celui de l'armée, et le conseil de guerre ayant accepté cette prétention, le général Jarras a mission de traiter pour Tune et pour l'autre.

Nous traversons la ville, et, sur la route de Nancy, entre les barricades des avant-postes, nous nous avançons à pied, par une tempête épouvantable, qui s'est élevée tout à coup au moment de notre départ du Ban- St-Martin. Un vent violent nous jette à la figure une grêle froide et éteint le fanal, porté par un de nos soldats; nous marchons commodes machines, la téteenve-

loppée dans nos capuchons, lorsque tout à coup le clairon ennemi répond aux appels du nôtre et le Ver da ! de la sentinelle prussienne nous avertit que nous sommes parvenus à la barricade, placée sur le pont du chemin de fer. Nous le franchissons à grand peine sur des planches, que la pluie a rendues glissantes, et nous tombons au milieu du poste ennemi. Rien de plus saisissant que cette arrivée d'officiers français, par une nuit noire, orageuse, près de ce groupe silencieux, discipliné, le fusil au bras, et éclairé par les vacillantes lueurs d'une lanterne, qui fait briller par intervalles le cuivre des casques et l'acier des armes. Et nous sommes les vaincus ! et c'est là un des anneaux de cette chaîne de fer qui nous enveloppe, de toutes parts, et nous oblige à crier merci !

Enfin, nous arrivons à Frescaty, et, dès les premiers mots échangés entre les plénipotentiaires, je m'aperçois que nous ne sommes venus ici que pour entendre la loi du vainqueur. Le premier article établit, en effet, qup les troupes du maréchal Bazaine sont prisonnières de guerre ; le second, que Metz, avec tout ce que contient la forteresse, doit être remis entre les mains de nos ennemis. Toute la convention est là, et, si l'on ne s'était pas laissé acculer à la dernière distribution de pain, si l'on avait voulu agir avec énergie, on pouvait, avec le second article, obtenir pour le premier des conditions meilleures.

C'est, du reste, ce que l'on chercha à faire, en partie, en demandant les honneurs de la guerre, dont il n'était pas question dans le protocole, et la conservation de l'épée pour tous les officiers. Le général de Stiehle répliqua que le Roi s'était déjà prononcé à ce

sujet, qu'il avait été irrité de certains faits, survenus à la suite de la capitulation de Sedan, et que, pour ce motif, il ne consentirait certainement pas à revenir sur sa décision.

c II est vrai, lui répondait-on; nous sommes vos « prisonniers, car la faim nous oblige à nous rendre; « mais nous avons le pouvoir de demander tous les « adoucissements honorables possibles à la dureté du « premier article, car nous sommes les maîtres de « Tarticle 2. Il stipule, en effet, que la place vous « sera remise avec tout son matériel, que fusils, ca- « nous, aigles, drapeaux, etc., vous seront livrés. Si « vous ne modifiez larticle 1", en stipulant dans le « cours de la convention ce que nous vous deman- « dons, qui nous empêche de faire sauter les forts, « de détruire nos affûts, de détériorer nos canons, de « casser nos fusils, de brûler nos poudres, de mettre « au feu nos drapeaux, et, cette destruction opérée, « d'ouvrir les portes et de vous dire : Entrez, vous a êtes les maîtres? Que ferez-vous alors ^ en face de c nos poitrines nues, sans défense? Vous n'oserez pas

1 Les Prussiens auraient pu prendre cependant un parti très simple, paralt-il, mais auquel, je Tavoue, aucun de nous n'avait songé. Le voici, exposé avec une certaine forme dramatique, par le général prussien, auteur de la brochure : « Der Krieg um « Metz, n

« Si le maréchal, si son armée n^avaient pas tenu compte de M cet usage des nations civilisées, » (de livrer leurs armes et leurs drapeaux, en capitulant) « les vainqueurs n'auraient plus *i été obligés, de leur côté, de se conformer aux règles ordi* M naires des belligérants. Le cercle de fer, n'ayant plus devant « lui que des soldats sans armes, se serait fait plus impénétrable H que jamais ; tout au plus se serait-il ouvert, pour laisser passer « les habitants innocents de cette ville, et, en peu de jours, to « faim aurait terminé son œuvre; elle aurait étouffé dans un

faire feu, l'humanité vousle défend, la civilisation vous en demanderait compte! Vous traiteriez, dit-on, nos hommes avec rigueur, vous mettriez les officiers au régime des soldats, leur ôtant tout ce qui est leur propriété. Eh bien! qu'en résulterait-il? et où serait le beau rôle? »

« Vous refusez les honneurs de la guerre et le maintien des épées aux officiers, en vous appuyant sur un fait isolé, celui du général***; nous n'avons pas à le discuter, et, jusqu'à preuve contraire, nous ne pouvons croire que ce chef, justement estimé, ait pu se rendre coupable d'une action déloyale. Quoi qu'il en soit, suum cuique, une armée de plus de cent mille hommes ne peut porter la peine de ce que vous croyez être une faute.

c Et puis, disait-on encore, prenez garde d'exas* pérer l'armée française ; elle cède, vaincue par la faim, mais elle a encore ses munitions, ses armes, et elle n'a pas été entamée ; nous ne savons même pas trop comment se passera, au dernier moment, cette dangereuse opération de la remise d'une place et d'une armée comme celle que vous avez devant vous. Il y a de l'émotion chez plusieurs; « il ne faudrait pas l'exciter davantalge ; vous voulez « arriver à nous imposer une humiliation toute gra-

•• affreux silence toutes ces voix, qui s'élèvent anjourdliai, pour u accuser le maréchal! **

Il nous semble, jvcsqu'à un certain point, regrettable que cette page glorieuse n'ait pas pu être attachée à Thistoire de la Prusse civiUsée, pour l*honneur du xix« siècle. HAtons-nous d'ajouter que lés défenseurs de Phalsbourg ont détruit leurs armes, et n'ont été l'objet d'aucune rigueur.

< tuite, nous ne la méritons pas, et elle peut avoir « de graves conséquences, »

Tout cela, répété à plusieurs reprises dans le cours de cette longue nuit, parut faire impression sur le général prussien : < Le Roi, répéta-t-il, a déclaré « formellement qu'il ne voulait pas laisser l'épée « aux officiers. Tout ce que je puis faire, c'est de « demander à S. A. R. le prince Frédéric-Charies € d'en référer à Sa Majesté,, en l'appuyant, et je le « ferai. »

La convention fut alors écrite, avec deux rédactions pour les articles en litige. Dans le projet prussien, il était mis « que, voulant reconnaître le c courage de l'armée française , le Roi autorisait « les officiers qui voulaient s'engager à ne pas

t servir, etc , à rentrer chez eux, avec leurs

« épées. »

On s'éleva avec raison contre cette sanction, soidisant honorable, donnée au courage de l'armée : Comment, disait-on au général de Stîehle, ce sont les officiers qui, par divers motifs, bons pour un petit nombre, rentreront chez eux et s'exposeront ainsi à se trouver seuls non-combattants dans une contrée, envahie par vos soldats, tandis que toute la population se portera au-devant de vous pour vous repousser, ce sont ces seuls officiers, que vous récompensez par le port de leurs épées et la conservation de leurs bagages et de leurs chevaux t Et ceux, au contraire, qui accepteront résolument les difficultés et les angoisses de la captivité, loin des leurs , vous ne jugez pas nécessaire d'honorer en eux le courage,, dont l'armée fran-

€ çaîse a fait preuve! c'est une anomalie, et, encore < une fois, une humiliation toute gratuite. »

La rédaction française de Tarticle 3 demande, en conséquence, que les honneurs de la guerre soient accordéa à Tarmée, afin de reconnaître cette valeur de nos troupes. C'était plus logique.

On se sépara ; la conférence avait duré jusqu'à 3 heures du matin. Jamais je n'oublierai ces six mortelles heures de nuit, pendant ^ lesquelles j'ai éprouvé la plus grande douleur de ma vie. Il ne me semble pas permis de donner ici en détail cette longue conférence, pendant laquelle j'ai assisté à l'agonie de notre armée, de notre honneur militaire. Quel supplice dans cette salle, où j'ai entendu tomber goutte à goutte comme du plomb sur mon cœur de français tant de choses, que je ne puis redire! que de frémissements j'ai dû comprimer, en écrivant, sous la dictée du vainqueur, ces dures conditions, qui mettent le sceau à toutes nos infortunes, qui perdent, pour cette campagne, la cause de la France !

27 octobre. — Dans la matinée, le général de Stiehle écrit au commandant en chef français : < le « prince Frédéric-Charles est heureux de porter à la c connaissance du maréchal Bazaine que le Roi, « par télégramme, a autorisé le maintien de l'épée « ou du sabre pour tous les officiers ^ > , il ajoute

i Nous devons pent-âtre an hasard cette concession, si rapidement obtenue. On avait compté au quartier-royal que la convention serait signée le 26 ; le général de Stiehle était muni de pleins pouvoirs à cet effet, mais le général Jarras ce Jour-là n*avait pas encore les siens.

Le Roi, sans attendre la nouvelle de la signature, avait télé-

que la rédaction française de Tarticle 3, relative «ax honneurs de la guerre, est approuvée par S. À. B. C'est un léger adoucissement apporté à la douleur, que chacun ressent ce matin en apprenant ces funestes négociations , commencées seulement la veille, et déjà presque terminées. Sans compter ce qu'il y a de pénible à constater les faiblesses, que t^ertains hommes montrent si bien à ces heures de crise, combien n'est-il pas affligeant, de voir toute notre infanterie prisonnière, toute notre cavalerie détruite, tous nos canons, nos fusils et nos drapeaux devenus la proie de Tennemi, qui en ornera ses musées, ou en armera ses remparts ; nos places les plus fortes tombées en son pouvoir; la presque totalité des officiers de larmée régulière en captivité ; notre France envahie de toutes parts ; Paris, bientôt affamé dans cette lutte^ qui met en action un peuple entier, et le rue sur son voisin comme une nuée de sauterelles ; Tanéantissement de notre puissance militaire poursuivie à outrance par nos adversaires; liotre pays à terre, saigné, affaibli par son vainqueur au point de ne pouvoir reprendre des forces de longtemps ! Quel tableau !

Signature de la convention. — A 6 heures du soir, le général Jarras se rend avec ses deux officiers au

graphie, le 27 au matiriy à la Reine, la dépêche soiTante, qae nous trouvons dans tous les journaux : • Ce matin ont capitulé « Tarmée de Bazaine et la place de.Metz. L'armée et la garnison « mettent bas les armes aujourd'hui à midi. »

On comprend qu'après ce télôgranmie on avait quelques raisons pour ne pas nous refuser une satisfaction, bien simple d'aiUeurs,

chàteaa de Frescaty. Cette fois, il est muni de ses pleins pouvoirs et signe avec le général de Stiehle le protocole et lappendice que Ton peut voir ciaprès i. n n'y est point fait mention des honneurs de la guerre! Comment, après la concession, instamment demandée par nous, et accordée par nos ennemis, en est-on revenu, daus la deuxième séance, à la rédaction prussienne de Tarticle 3, et cela sur Tordre du commandant en chef français ! C'est ce que je ne veux pas dire ici. Je ne parlerai pas davantage de rhistoire* des drapeaux ; elle me ferait abandonner la modération, que je me suis imposée dans tout ce récit.

Vers 10 heures et demie, le fiacre, qui emportait le chef d'état-major-général et ses deux officiers, traversait Metz ; çà et là quelques habitants, . arrêtés devant une affiche, lisaient la proclamation du général Coffinières'; sous une pluie battante, ils ne pouvaient ni s'agiter, ni se grouper d'une façon inquiétante pour Tordre, et parmi eux nul ne se doutait que cette voiture contenait l'arrêt de Tarmée et de leur ville.

28 octobre. — Nous sommes prisonniers de guerre. -^ Ce matin, nous nous sommes abordés la tristesse sur le visage, et la nouvelle s'est bientôt répandue que tout était consommé.

Pour moi, je suis comme un homme ivre ; écrasé de fatigue, la tête brisée, le cœur plus malade encore, j'ai peine à conserver un peu de calme, et il faut

1 Voir Supplément (note IX).

* Voir Supplément (note X).

écrire, écrire toujours, pour tAeher de mettre un peu d'ordre dans cette débâcle du dernier jour. Quelle journée! elle est consacrée toute entière à la pr^Miation du sacrifice, qui doit avoir lieu demain. Âh ! je ne souhaite pas pareille infortune môme à des ennemis ! On ne sait pas assez tout ce qu'il y a de poignant, d'épouvantable dans cette douleur, bien que prévue depuis longtemps, hélas ! par ceux qui voulaient ne pas ôtre aveugles U

29 octobre. — Meti^ est livré à P ennemi ; nos troupes quittent le camp et la place. Le maréchal est déjà parti pour le quartier-général du prince Frédéric- Charles, après avoir adressé à ses troupes Tordre du jour suivant :

« Â Tarmée du Rhin :

« Vaincus par la famine, nous sommes contraints

< de subir les lois de la guerre en nous constituant

< prisonniers. Â diverses époques de notre histoire « militaire, de braves troupes commandées par Mas- « séna, Kléber, Gouvion-Saint-Cyr ont éprouvé le

< même sort, qui n'entache en rien Thonneur miU- « taire, quand, comme vous, on a aussi glorieuse- « ment accompli son devoir jusqu'à Textrême limite « humaine.

< Tout ce qu'il était loyalement possible de faire c pour éviter cette fin a été tenté, et n'a pu aboutir. « Quant à renouveler un suprême effort pour briser « les lignes fortifiées de l'ennemi, malgré votre vaila lance et le sacrifice de milliers d'existences, qui « peuvent encore ôtre utiles à la patrie, il eût été

c infractueux, par suite de Tarmement et des forces c écrasantes, qui gardent et appuient ces lignes ; « un désastre en eût été la conséquence.

c Soyons dignes dans l'adversité ; respectons les « conventions honorables qui ont été stipulées, si « nous voulons être respectés comme nous le méri'c( tons ; évitons surtout, pour la réputation de cette « armée, les actes d'indiscipline, comme la destruc- < tion d'armes et de matériel, puisque , d'après les c usages militaires, places et armement devront faire «r retour à la France, lorsque la paix sera signée.

< En quittant le commandement, je tiens à expri- « mer aux généraux, officiers et soldats toute ma « reconnaissance pour leur loyal concours, leur bril- « lante valeur dans les combats, leur résignation « dans les privations, et c'est le cœur brisé que je « me sépare de vous. »

Le Barir Saint-Martin. — Hier soir et ce matin, tous les corps ont porté leurs armes (plus de 150,000) dans les forts, où les Prussiens viendront les prendre^

Je sors de Metz, et sur ma route je vois des régiments entiers se réunir désarmés et sac au dos, prêts à se rendre dans les lignes ennemies. Officiers et soldats portent sur leurs traits les marques d'un morne désespoir; avant de se séparer les uns des autres, et pour toujours peut-être, ils échangent de touchants adieux ; les grades ont disparu, toutes les mains se cherchent, et plus d'un laisse tomber, en se mordant les lèvres, une larme furtive.

Ce matin encore, j'avais entendu résonner les sons belliqueux du clairon ; ils semblaient presque

défier Tennemi avant son entrée dans la place. Tout est muet maintenant. Armes et clairons, tambours et drapeaux sont au pouvoir de nos vainqueurs. Ils occupent les ouvrages que nos soldats ont évacués, et nous sommes sans défense sous nos propres canons.

Ne pouvant pas contenir mon émotion, je presse mon cheval, et je m'avance, les yeux à demi-voilés, cherchant à ne plus rien voir de ce deuil de tout un pays. Mais au Ban-Saint-Martin, quel spectacle s'o&e encore à ma vue ! La place est encombrée des chevaux et des voitures à livrer à Tennemi ; la pluie, qui tombe sans interruption depuis plus de 48 heures, forme une épaisse flaque de boue. Le long des glacis de la place, s'acheminent, à travers la brume, les troupes de la garde; elles se dirigent, calmes et résignées, sur la route de Nancy, pour y défiler devant nos ennemis, et chercher ensuite un bivouac humide, en attendant leur envoi en Allemagne. Cette attitude de nos soldats si éprouvés, si affaiblie par leurs souffrances et par les intempéries, me paraît comme une consolation au milieu de tant de misères. Ils sont partis sans murmures, sans injures pour leurs chefs, exacts au dernier appel, et marchant avec ordre au fatal rendez-vous.

Et pendant ce temps, 6 dur contraste ! Tun de nos officiers, envoyé en ville pour y remplir une pénible corvée, assistait au défilé, musique en tète, d'un régiment prussien, qui venait camper sur la Place d'armes.

Vers 2 heures, un coup de canon retentit. Il annonce la prise de possession par les Prussiens des forts et de la ville de Metz. Tout est fini 1

Les Prussiens à Longeville. — Le soir venu, je me rendais à Longeville, lorsque je rencontre une forte colonne d'infanterie, et vois des hommes entrer dans toutes les maisons du village. Je m'approche et j'entends tout à coup des conversations alleniandes. L'ennemi arrivait et se cantonnait chez les habitants, garnissant chambres et granges, tandis que nous avions, pendant un séjour de plus de deux mois, laissé tout simplement nos hommes, mal nourris, campés sous leur petite tente.

A travers les fenêtres éclairées de la mairie, j'aperçois un officier prussien, assis devant une table, et arrêtant avec le maire le logement de ses hommes, qui attendent patiemment leurs billets sur le seuil de la maison communale.

Dimanche, 30 octobre. — Notre dernière journée à Metz. — n m'a fallu aller encore à Metz ce matin ; l'entrée de la place par la porte de France m'a été .bien douloureuse; deux soldats prussiens, le cigare à la bouche, y avaient remplacé nos sentinelles françaises : la ville était déjà encombrée d'ennemis, étonnés de se trouver mêlés à plusieurs des nôtres, restés en arrière et répandus dans les rues, dont le désordre est inexprimable. .

Quant au camp, il présente un aspect lugubre; les voitures à livrer à l'ennemi sont toujours groupées dans le Ban-Saint-Martin. Attachés aux roues depuis 24 heures, les pauvres chevaux, harnachés, sellés, abandonnés par leurs conducteurs et par leurs nouveaux maîtres, sont réduits à mourir sur place. Quelques-uns parviennent à rompre leurs

traits, et courent à l'aventure dans cette plaine désolée; plusieurs tombent. En voici un qui s'abat près de moi dans un fossé plein d'eau, qu'il n'a pas eu la force de franchir. Au passage de mes chevaux, plus heureux, le pauvre animal soulève un peu la tête, hennit tristement et retombe pour ne plus se relever.

Des paysans, des maquignons, des soldats s'emparent des chevaux, qui leur paraissent en moins mauvais état que les autres, et les conduisent en ville ou dans les fermes. Quant aux Prussiens, à qui on parlait hier de cette situation, par humanité et par honnêteté : c Que les bêtes meurent, > aurait dit leur commandant, c peu nous importe, mais que c les hommes les laissent là, et retournent à leurs « corps. »

Ils ont cherché en effet à rejoiçdre, non plus leurs drapeaux, livrés à l'ennemi, mais les hordes sans nom, qui jadis représentaient leur famille, et qui viennent de se rendre & un patient et prudent adversaire. C'est encore un long trajet pour des hommes qui n'ont pas reçu de vivres^; aussi, la faim les

^ J*ai lu, dans une lettre du 2 novembre, publiée par la Gaietu du Weser, la lettre suivante qui donnera une idée de Tétat dans lequel se trouvaient nos hommes au moment de la reddition : « Il y a un camp de prisonniers français à Ars-Laquenexj, « entre Aubigny, Marsilly et Ars. Il faut avoir vu cette misère «* pour s'en faire idée. Les premiers arrivaient mécontents « et fiers; mais un morceau de pain, et des plus petits, « déridait vite la plupart des fï*onts ; ils n'avaient, dans les « derniers ^temps, à Metz, d'après leur aveu, qu'un tiers de la

• ration de pain, et un peu de viande de cheval, sans sel. Nous

• sommes, grâces à Dieu, dans des maisons, granges et écuries;

• mais il a faUu laisser les pauvres soldats français sous leurs

aiguillonne à ce point que je les ai vus égorger et érifaeer en un instant des chevaux à peine tombés.

Un pea plus loin, un tableau désolé s'offre à la vue de chacun de sons. Une petite voiture régimentaire a versé sur un fçmt ; les hommes ne se sont pas donné la peine de la relever, et le pauvre cheval tombé a été découpé, séanoe tenante, entre les brancards, qui, le lendemain encore» en présentaient attelé le squelette sanglant.

Partout, d'ailleurs, sur les routes, près des maisons, même au milieu du pont de la porte de France, on

• petits abris, dans la boue, malgré une pluie continuelle; « aussi, l'on pense ce qu'ils doivent souffrir. Le premier « Jour, plusieurs tombèrent sans vie sur la route ; après la pre- « miôre nuit de bivouac, on dut retirer 110 cadavres de leur

• camp. Ils crient tous famine, et si on leur donne un peu de

• pain, ils le dévorent et en redemandent encore. Il est dou-

• loureux de voir souffrir ainsi tous ces braves gens ; il est des

• barbes grises qui pleurent, et crient à la trahison. Beaucoup « donnent leurs croix, leurs médaUles pour avoir à manger. « D'autres cependant conservent dans ce malheur une noble « fierté : ainsi, un sergent major de chasseurs s'est approché de

• moi, et, réduit à me demander du pain, a voulu absolument

• me le payer ; après m'avoir remercié, il s'est retiré avec di- « gnité, pour satisfaire sa faim. J'avisai aussitôt un soldat ft*an- « çais, et Je lui donnai la pièce de 1 franc, quejevenais de recevoir,

• et qui fut aussitôt convertie en denrées alimentaires auprès d^

• la vivandière. •

Tel est le dernier tableau de nos misères ; J'ai voulu le prendre à une plume ennemie.

Quant à relever ces attaques odieuses, qui représentent les officiers se gorgeant, pendant que le soldat mourait de faim. Je les repousse avec dédain et dégoût,- sans chercher à expliquer à qui ne veut pas entendre, comment, avec un peu d'argent et des provisions faites longtemps d'avance, l'officier a pu avoir Jusqu'à la fin le strict nécessaire: J'ajouterai que bien des officiers ont cruellement souffert, malgré leurs sacrifices pécuniaires, à cause de leur Age et de leurs fatigues antérieures.

heurte des dépouilles de chevatix, et Ton est saisi par des odeurs repoussantes. Le camp, sans soins de propreté depuis trois jours, encombré de tous les débris, que laisse après elle une troupe nombreuse, abandonnant ses bivouacs, est presque impraticable. On enfonce jusqu'à la cheville dans une boue, liquide. La nature elle-même semble avoir voulu rendre le spectacle plus lugubre encore : le ciel est noir, chaj^ de nuages ; la pluie tombe par torrents ; les dernières feuilles, jaunies par l'automne, s'abattent sous la viofence du vent ; tout prend l'aspect de l'hiver, de la désolation et du deuil.

Quel deuil en effet pour cette belle cité, pour notre chère France ! Quel deuil de longtemps irréparable, et qu'aggraveront encore les suspicions de toutes sortes ! On paraît persuadé chez nous qu'il y a eu trahison du chef dtf l'armée; un capitaine prussien aurait dit aujourd'hui à l'un des nôtres : « Vous « avez été trahis. » Je ne puis croire à une pareille folie, mais je répète ce que j'ai dit plus haut : l'imprévoyance, là folle confiance et les calculs trop personnels conduisent souvent dirigeants et gouvernants à des fautes, que le public, dans ses souffi'ances, est presque autorisé à taxer de trahison.

Mais pourquoi s'arrêter plus longtemps sur ce triste tableau? N'a-t-on pas suffisamment compris tout ce que nous avons souffert, tout ce que nous allons souffrir encore chaque jour?

Je termine donc Mais, je ne ferme

pas sans regrets ces pages douloureuses, écrites chaque jour pendant quatre mois.

En les commençant, je l'avoue, j'avais espéré, malgré bien des craintes, qu'il me serait permis de les tracer glorieuses pour nos armes, heureuses pour notre chère patrie !

Hélas ! l'illusion n'a pas été de longue durée!

Les revers n'ont pas tardé à nous atteindre, et les catastrophes ont succédé aux catastrophes. Le gouvernement acclamé, il y a quelques niois à peine, par des millions de voix, a été entraîné dans la tourmente ; les ruines se sont entassées sur les ruines, et nous, soldats formés expressément pour la défense du pays, nous sommes traînés en captivité au fond de l'Allemagne, tandis que Paris et la France luttent héit)ïquement contçe l'étranger avec des armées improvisées. Quelle douleur pour des cœurs français!

Combien durera cette pénible crise ? Dieu seul le sait ! Mais j'espère fermetnent qu'après nous avoir replacés, par des épreuves bien douloureuses, il est vrai, dans la voie droite, que la société françaises avait abandonnée depuis plusieurs années, la Providence, lasse enfin de nous frapper, nous permettra ^ de reprendre le rôle grand, généreux, et nécessaire à l'humanité, qu'elle a assigné de tous temps à notre belle patrie.

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