‹ Journal d'un officier de l'armee du RhinChapitre 9 sur 22 · KM · texte numérisé non relu

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mi^ch^ent suf Bourges sans renoontrev de résistance, que Bouen et le Havre auraient demandé des garnisons ennemies par crainte de soulèvement dans la population. On lui avait fait le plus triste tableau de la situation intérieure de la France ; plus d'armée régulière, plus de gouvernement; celui de Tours se serait transporté à Toulouse, puis à Pau. Enfin, à Textérieur, aucune intervention des puissances, et réclamation de la Savoie, de Nice et de la Corse par les Italiens. L'invraisemblance de la plupart de ces bruits ressort de leur exagération même; s'ils ont été en réalité apportés parle général Boyer, on peut dire que les Prussiens ont un peu abusé, à son égard, du droit de tromper ses adversaires ^

n nous donne cependant une bonne nouvelle ; aucun fort de l'enceinte de Paris n'est au pouvoir de l'ennemi, ainsi que le bruit en avait couru ces joursci. Le Boi aurait déclaré qu'il ne bombarderait pas . la grande ville , ne voulant pas être appelé l'Âttila moderne', et désirant respecter notre capitale comme nous avions respecté Rome, en l'assiégeant, c Je sais « combien la ville a de vivres, aurait-il ajouté, j'at- < tendrai qu'elle capitule devant la faim, puisque je « n'ai rien à craindre d'une armée de secours. »

Ici le temps presse; les approvisionnements vont faire défaut, et les tiraillements se font de plus en plus

1 Ni Bourges, m le Havre, ni Rouen n^étaient menacés même par les Prussiens ; quant à la réclamation de l'Italie, il va de soi qu'elle était de pure invention.

t Deux mois plus tard, ou ne reculait plus devant une épithéte aussi sanglante, et Paris était bombardé I

sentir entre la place et le commandant de Tannée française. Ainsi, le général Coffinières s'oppose à une distribution, attendue avec impatience par larmée, et le maréchal doit lui écrire la dépêche suivante : < Il est indispensable que la distribution de pain soit faite le 18, pour la journée du 19. On me dit que vous avez arrêté la fabrication ; cette ration est indispensable, et je ne saurais trop insister pour qu'elle soit donnée aux hommes. Cela vous est d'autant plus facile que le 3' corps verse aujourd'hui 270 quintaux de blé dans les magasins de Metz. »

Les difficultés et les récriminations sont devenues telles de part et d'autre que le général Coffinières a offert sa démission il y a quelques jours. Le maréchal lui a répondu hier : c qu'il ne peut l'accepter, ' qu'il a toujours 1;oute sa confiance ; que l'un et « l'autre ont fait, dans l'esprit des règlements, tout « ce qu'il était possible de faire pour améliorer une « situation, résultant des rapides événements de « guerre, qui se sont succédés en août et septembre. > Parler de règlements, lorsqu'il s'agit de la destruction d'une pareille armée, de la perte de notre première place de guerre, de la ruine de la France! Et quel jugement sévère les contemporains d'abord, l'histoire impartiale ensuite, ne porteront-ils pas sur ces prétendus efforts des uns et des autres, sur cette capitulation à laquelle ils auront abouti. Triste étude, et qui fera saigner bien des cœurs français!

Mùv/oement des hôpitaux. — Le nombre des malades, en traitement dans les hôpitaux et les ambu-

lanees, s'élevait, le 1" octobre, à 14,514; dont 8,581 blessés. Il était, le 16 octobre, de 15,343, dont 7,600 blessés.

Depuis huit jours, Taugmentation journalière des hommes en traitement est de 100; le nombre des décès est de 50 à 60 par jour, la plupart blessés.

18 octobre; — Conseil de guerre pour entendre le général Boyer revenu de Versailles. — Le conseil, auquel assistait le. général Changamier, s'est réuni aujourd'hui pour entendre le général Boyer. Ce dernier, qui n'a eu de rapports qu'avec des Prussiens, rapporte, dit-on, de tristes impressions sur l'état intérieur de la France. Le Boi aurait déclaré ne pas vouloir traiter avec le gouvernement de la défense nationale; il consentirait à laisser sortir de Metz l'armée du maréchal, avec armes et bagages, et à l'interner sur un point neutralisé du territoire français, à condition qu'elle proclamerait le Prince impérial ^ Avons-nous bien compris? Le Roi de Prusse, qui a déclaré ne f^ire la guerre qu'à l'Empereur, demanderait aujourd'hui la restauration de sa dynastie, après l'avoir renversée lui-même à Sedan ! C'est à ne pas le croire.

Nous ne connaissons pas du reste toutes les résolutions prises par le conseil^; toutefois, nous appre-

1 C'est évidemment ce que le Rapport sommaire appelle : subordonner à une question politique les avantages qui seraient accordés à Tai^mée dn Rhin.

2 Les voici, telles que les relate le même Rapport sommaire : • Il fut décidé, à la majorité de sept vo\{ cofttre deux, que le

• général Boyer retournerait à V^ailles et, de là, se rendrait « en Angleterre, dans Tespoir que Tintervention de Tlmpératiûce

nonB qti*à l'issue de la réunion un parlementaiiiè est allé porter une lettre aux avant-postes pour demander Tautorisation d'envoyer le général Boyer à Londres auprès de Tlmpératrice. Quelle démarche incroyable! Mais c'est de la démence ! Aussi le vote n'a-t-il pas eu lieu à l'unanimité. On va perdre un temps précieux à entamer des négociations stériles, dangereuses, et tout à coup l'épuisement des vivres nous mettra à la merci du vainqueur. Un officier du. prince Frédéric- Charles vient à 5 heures, pour apporter sans doute l'acquiescement au départ du général Boyer. L'ennemi aurait bien tort assurément de ne point accepter une pareille proposition, qui fait traîner les affaires en longueur et nous conduit fatalement au terme de nos ressources.

Nous avons cependant quelques jours de vivres de plus que nous ne pensions ; certains corps d'armée avaient amassé des approvisionnements, dont ils ne se vantaient pas dans les recensements généraux ; on répartit les excédants de chacun entre tous les corps.

« régente auprès du Roi de Prusse oBtiendrait des conditions M plus favorables pour Tarmée de Metz.

« Il fut résolu à runanimité que le maréchal commandant « en chef ne saurait accepter aucune délégation^poxxr signer les « bases d'un traité impliquant des questions étrangères k Tar-

• mée, celle-ci devant rester en dehors de toute négociation poli-

• tique,

« La mission du général Boyer n'avait donc d'autre but que « de tâcher de faire sortir l'armée du Rhin de la situation pénible M où elle se trouvait et de la conserver à la France. Je ne reçus « plus aucune nouvelle directe de cette 'mission, mais j'appris te plus tardqus ces loyales tentatives n'avaient pas pu aboutir, » les garanties demandées par l'autorité allemande ayaht para ** elcassives, et leur acc^tation ne dépendant en aucune « façon des chefs de l'armée. »

Nous avons encore aujouMIiiii 20,000 cheVàut, y compris ceux des officiers, qui âont mieux conservés, pour les raisons, dites plusieurs fois dans ce journal ; chaque jour, on en perd un millier de morts, ou de tués par la boucherie. Nous pouvons ainsi arriver à peu près à la fin du mois avec de la viande, mais sans pain, les distributions devant en cesser le 20. A dater du 21, on entamera, si on les a, les deul rations de biscuit de 500 grammes, qu'une décision a déclaré devoir suffire à l'alimentation de trois jours, et, le 24 au matin, les hommes ne recevront ni pain ni biscuit ; nous avons ainsi des ressources suffisantes pour viv^e^ tant bien que mal jusqu'au retour du général Boyer ; mais, à ce moment, serons-nous en état de sortir?

19 octobre. — Départ du général Boyer pour Londres. — Un nouveau conseil se réunit ce matin, et le général Boyer part ensuite pour son étrange mission.

Le maréchal Bazaine et un général, commandant un corps d'armée, viennent de déclarer à des officiers qui nous le redisent, qu'ils regardent comme impossible de percer les lignes ennemies. Nous sommes donc placés entre une capitulation à discrétion, ou un internement dans le Nord avec l'Impératrice, ramenée par le général Boyer, que l'on envoie à cet effet à Londres! Hier, cela pouvait paraître une méchante nouvelle, inventée à plaisir par un mauvais plaisant ; aujourd'hui , il faut absolument le croire , c'est bien la combinaison, approuvée par la majorité du conseil !

Mais s'il est impossible de se faire jour, n'attendra-

t-on pas au moins que l'on ait souffert, comme souffrirent les soldats de M asséna? N'attendra-t-on pas que les horreurs de la faim nous aient lavés de ne pas avoir affronté en temps opportun ies canons du cercle d'investissement? A quoi le général désigné plus haut, qui connaît ses troupes, et s'en occupe beaucoup, aurait répondu :

c Détrompez-vous, le soldat souffre déjà; 1 officier € a pu, par des provisions faites d'avance, par des « conserves, grâce à de l'argent et à des moyens de « transport, se ménager des ressources qui, si elles « ne lui donnent pas l'abondance, l'empêchent cepen- « dant de ,sentir encore les privations. Il n'en est « pas de môme de nos hommes ; la diminution et, « dans peu de jours, la suppression du pain, qui

< est un aliment presque indispensable du Français; « l'alimentation, consistant presque exclusivement

< en viande sans sel; les nuits humides et plu- « vieuses, passées sous la petite tente ; le service de « garde ; l'^nui et le découragement, qui gagnent t nos soldats, tout cela commence à les éprouver, et

* ne permettra pas d'attendre au-delà d'une limite « très rapprochée. Dans quelques jours, ils nepour- « ront plus supporter leurs misères, et il faudra tf absolument traiter. Je considère une sortie comme « impossible ; je suis en cela de l'avis de mes géné- « raux de division. Je l'ai exprimé, par écrit, au com- « mandant en chef, et je suis prêt à signer aussi « l'avis de capituler ; si l'on voulait absolument mar-

• cher à l'ennemi, on ne serait pas suivi par les c hommes, et il se produirait une débandade f affreuse, peut-être une révolte contre les officiers,

c et une capitulation sans conditions, h la merci du « vainqueur, ainsi que cela a eu lieu pour Tarmée du < maréchal de Mac-Mahon. »

A un officier, qui citait au maréchal Bazaine des exemples de places , ayant prolongé la défense , malgré la famine, le maréchal aurait répondu : c II « n y a plus de vivres, et je ne veux pas en demander « à Metz, qui s'est irritée à tort contre l'armée, et « s'est plainte de sa présence, après l'avoir retenue « sous ses murs. Or, sans vivres, on n'est plus « maître d'une agglomération de 140,000 hommes. c( Le commandant d'une place ordinaire assiégée a « une garnison restreinte, qu'il tient sous la main, « et avec laquelle il maîtrise la population, dès € qu'elle souffre; ici tout échappe, population et a armée, si bien que l'on doit obéir & la foule, sans « espérance de pouvoir la conduire. » Tout cela est très vrai malheureusement.

En résumé, il faudra capituler ; et, comme ce mot répugne à tout le monde, on cherche une solution impossible. On a vu, en effet, des armées victorieuses imposer, toujours à tort à mon sens, un souverain à leur pays ; mais conçoit-on des troupes vaincues, qui prétendraient restaurer une dynastie rejetée, il y a peu de semaines, par 1h nation!

20 octobre. — On me dit ce soir qu'à l'arrivée du général Boyer à Versailles, le général de Moltke, dont la rigueur impitoyable à Sedan nous a déjà été signalée par nos prisonniers,, aurait déclaré que l'armée de Metz devait subir les mêmes conditions que l'armée de Mac-Mahon. Cependant M. de Bis-

mark, mettant là question sociale en asirant, aurait écouté les propositions de l'envoyé du maréchal Bazaine, tout en déclarant que Ton ne traiterait qu'avec le gouvernement impérial, le Roi ne voyant pas de pouvoir assez stable en France, pour garantir à la Prusse le traité à intervenir. MM. Gambetta et de Kératry seraient partis en ballon de Paris, pour oi^aniser la défense nationale; mais le Midi parlant de fédération, et le Nord demandant des garnisons prussiennes, l'accord paraissait, disait-on, impossible entré les partis.

C'est à la suite de ces diverses communications que le conseil de guerre aurait résolu d'envoyer le général Boyer à llmpétatrice régente, avec mission de lui parler à peu près en ces termes :

< Madame, l'Empereur nous a mis dans Fem- « barras; -VOUS seule pouvez nous en faire sortir; « votre devoir est de le faire. Venez au milieu de « l'armée de Metz, et la Prusse consentira alors à ce « que cette armée, dernier soutien de Tordre, se retire « dans le Nord. On y réunira les anciennes Chambres tf et Ton traitera. ,Mais, nous ne nous engageons pas < à restaurer l'Empire, môme avec une régence. On a fei>a appel au pays, lorsque la paiK sera faîte, et « nous nous soumettrons tous >à son verdict. »

S'il est vrai que le Roi ne veuille traiter qu'avec la dynastie déchue, s'il est vrai qu'on doive faire un appel à la nation, on peut comprendre, à la rigueur, qu^un conseil de guerre aux abois ait songé à cette étrange combinaison. Mais les anciennes Chambres, que Ton veut convoquer, quelle influence auront-elles? Et l'Impératrice, consentira-t-elle jamais à apposer sa

signatureau bas d'un traité, qui morcellerala France? À ces objections on aurait répondu, dans le conseil, que le moyen proposé était le seul qui permit d'éviter la captivité ; car , pour une lutte violente , aucun de ses membres n'y songe plus/^Maîs que dira Paris de votre moyen égoïste, qu'en dira surtout le gouvernement de la défense nationale?

Pendant que l'envoyé du maréchal Bazaine se rend à Londres pour traiter cette question singulière, nous mangeons notre dernier pain, et nous voyons tomber par jour un millier de chevaux. La ville de Metz présente, de plus en plus, l'aspect d'une ville assiégée; les magasins s'épuisent ; les enfants et les grandes personnes tendent la main dans la rue ; les portes ne s'ouvrent plus qu'à 7 heures du matin, et sont fermées à 4 heures du soir, pour restreindre autant que possible le séjour des militaires, qui , malgré toutes les défenses, viennent y chercher des provisions. On se demande partout ce que l'on va devenir : les bruits d'arrivée de l'Impératrice, de capitulation de l'armée, de reddition de la place se répandent partout, et causent aujourd'hui plutôt de l'abattement que de l'agitation. Les journaux contiennent encore quelques articles d'abonnés, qui parlent dé ^a lutte jusqu'à ce que le dernier homme soit tué, enseveli sous la dernière maison de la ville, mise en cendres ; mais, tout cela, ce sont des articles ; nulle part, dans les conversations, je ne vois cette résolution énergique, qui aurait pu (car elle serait impuissante aujourd'hui) sauver la situation, il y a encore un mois ; je n'ose inême, dans ces pages, dire toute ma pensée : mais il semblerait qu'après

avoir accablé le gouvernement impérial, au moment de sa chute, un certain nombre d'hommes soient pris de remords, en voyant la possibilité d'une restauration, et quils se préparent, par le silence, à une évolution nouvelle !

21 octobre^ — Visite de nos bivouacs. — Le temps est affreux, il pleut presque toute la journée et le Ban- Saint-Martin nest qu'un amas de boue. Jeu ai fait le tour ce soir, pendant une éclaircie, à la tombée de la nuit, qui vient vite dans cette saison; je me sois arrêté près de chaque bivouac; tous étaient silencieux. C'était cependant l'heure de la soupe du soir (du bouillon de cheval sans pain ni sel); les feux étaient allumés avec peine, le bois étant trop humide; un vent violent renvoyait la fumée dans les yeux des cuisiniers. Les hommes, enveloppés dans leurs manteaux, et glacés, malgré cela, sous la pluie, qui les mouille depuis le matin, reçoivent dans leurs gamelles leurs chétives portions, rentrent sous leurs petites Rentes, mangeût rapidement, puis s'étendent, et cherchent à s'endormir, s'ils ne sont pas de garde.

À côté d'eux, les chevaux s'affaissent à chaque

1 On lit dans le Rapport sommaire :

• Le 21 octobre, j'adressai, en six expéditions, à Paris et à m Tours, la dépêche suivante :

« A plusieurs reprises, j*ai envoyé des hommes de bonne vo- M lonté pour donner des nouvelles ^e l'armée et de Metz. Depuis, u notre situation n'a fait qu'empirer, et je n'ai jamais reçu la « moindre communication, ni de Paris, ni de Tours. Il est M cependant urgent de savoir ce qui se passe dans Tintérieur du H pays et dans la capitale, car, sous peu, la famine me forcera • de prendre un parti, daus l'intérêt de la France et de cette « armée. •

instant à la corde; on en mène paître cependant aux avant-postes, pour les empêcher de mourir et conserver notre dernière ressource alimentaire ; nul ne songe plus à leur faire traîner des canons ! On leur apporte à manger des , feuilles d'automne ; ils frappent la terre du pied, à l'heure où naguère on leur donnait l'avoine. Ils se mangent réciproquement la quetie, la crinière ; ils arrachent l'écorce de quelques arbres qui sont près d'eux, tandis que les soldats abattent les hautes branches pour leur cuisine, en attendant qu'ils jettent à terre leurs troncs presque séculaires. Ceux des chevaux qu'on a pu ^abriter avec quelques planches, vont jusqu'à dévorer les montants de leurs grossières écuries, Jes barres qui les séparent, les voitures placées près d'eux. Ce spectacle devient plus affreux chaque jour.

Tout cela nous conduit fatalement à une capitulation. Je souffre à la pensée de ce que souffrira la France, qui pourra difficilement comprendre les impossibilités dans lesquelles nous nous trouvons, protégés, coinme nous le sommes, par une ceinture d'ouvrages formidables et garnis d'une artillerie écrasanté, mais sans vivres, sans canons de campagne à atteler, sans cavalerie, sans espoir d'être secourus, et enveloppés de tous côtés par une armée très supé* rieure en nombre.

22 octobre. — On a autorisé, le 19, l'intendant de la garde à acheter, par réquisition, du blé, de la farine, des fourrages et du vin, qui se trouvent, dit-on, dans les maisons, situées sur les emplacements occupés par la garde ; l'ordre prescrit de prendre tout ce

qui n'est pas indispensable aux habitants. Le 20, la ration de café et la ration de sucre ont été réduites à 10 grammes chacune.

La Gazette du Weser du 10 octobre, trouvée hier, sur des prisonniers, faits par les avant-postes, nous montre que Paris tient toujours ; mais elle prétend que la désorganisation et Tanarchie seraient partout en France. Nous voyons, en outre, par ce journal, que les Prussiens ont formé deux corps nouveaux : le XIII* et le XIV'^, et que les Badois, compris dans ce dernier corps, auraient remporté, le 6, à Etival, dans les Vosges, un avantage sur des francs-tireurs.

Je crois utile, bien qu'il m'en coûte, de donner un dernier exemple de la négligence avec laquelle jse fait parfois notre service de sûreté. En voyant combien souvent nous péchons sur ce point,- nous prendrons peut-être enfin la résolution de nous corriger de fautes non moins graves que périlleuses. Le trait, quelque invraisemblable qu'il paraisse, est véridique de tous points ; il vient de nous être conté par l'officier de jour, envoyé en parlementaire sur la route d'Ârs. Plusieurs de nos hommes s'étant avancés, suivant leur habitude et malgré la défense, entre les lignes de sentinelles pour déterrer des pommes de terre, deux soldats prussiens s'étaient portés en avant de leurs épaulements et les avaient chassés à coups de fusil. Nos gardes n'avaient pas répondu à ce feu. Étonné de leur silence, l'officier s'approche de la sentinelle, placée contre le cimetière ; il la trouve très attentive en apparence, mais de fait en-

^ Voir Supplément (note III).

dorinie. U continue sa ronde et parvient ainsi à la barricade de la route, derrière laquelle se trouve le soldat le plus rapproché des vedettes prussiennes : « Pourquoi ne ripostez-vous pas lorsqu'on fusille vos « camarades, » lui demande l'officier : c Je n*ai rien « vu, rien entendu, mon commandant, » réplique la sentinelle, bien abritée d'ailleurs dans la tranchée, et s*inquiétant peu de ce qui se passe en avant d'elle. Notre parlementaire revient en arrière et se plaint au chef du poste de la négligence de cet homme : c Qui donc est en faction à l'avancé, » demande ce dernier au caporal de pose? c C'est Langlumé, » répond celui-ci, qui a tout entendu, c et il n'y a pas de « plus dégourdi dans la compagnie. » La faction terminée, le soldat revient au post^. Interrogé de nouveau par son officier : c Je n'ai pas tiré, » dit-il à son lieutenant, c parce que je n'ai rien vu ; mais « j'aurais vu les Prussiens, que je n'aurais pas tiré « davantage. » «Et pourquoi?» s'écrient avec indignation les officiers présents. < Essayez donc vous- < même, » leur réplique aussitôt le trop dégourdi Langlumé en montrant son arme ; c mon fusil ne c part pas ! » Le fait était vrai, mais en voici l'explication : il pleuvait à torrents, et Langlumé, en *homme prudent, s'était dit que son chassepot se rouillerait pendant la faction et qu'il aurait du mal à le remettre en état ; il s'était alors muni d'un fusil hors de service, et ni sous-officiers, ni officiers n'y avaient pris garde, bien que ce soldat, le dégourdi de la compagnie, fût chargé d'occuper le poste le plus avancé vers l'ennemi.

Rigueurs des Prussiens en France, — La discipline de nos ennemis est sévère, mais leurs rigueurs envers les populations sont excessives ; partout ils font des réquisitions en argent et en nature, dont ils exigent impitoyablement le paiement. Sur le moindre prétexte, ils mettent le feu aux villages, en expulsent les habitants. Le 18 octobre, ils viennent occuper, au nombre de 5 à 600, le village de Montoy, entre les routes de Sarrebruck et de Sarrelouis, chassent sans autre explication les malheureux paysans de leurs maisons, et leur déclarent qu'ils n'y rentreront pas avant la fin de la guerre. Ils continuent à fusiller nos francs-tireurs, et ne répondent pas aux réclamations 'qu'on leur adresse officiellement à ce sujet.

Dans les villes qu'ils occupent, outre les contributions, qu'ils se font payer sur le champ, ils obligent les habitants à nourrir les officiers et les soldats. La carte de chacun des;*epas, ainsi imposés aux citoyens et aux municipalités, est exactement arrêtée par le commandement supérieur, et tous les détails en sont réglés avec la précision la plus minutieuse. L'affiche, placardée le 1" octobre à Strasbourg, et que je donne ci-après in extenso , peut du reste faire parfaitement connaître la manière dont nos ennemis se conduisent^. On y verra à quel régime est soumise la France,' dont on consomme ainsi la ruine, mais chez laquelle en retour on sème une haine profonde. Que penser en effet de la cruauté d'une semblable mesure, prise à Strasbourg, peu de jours après un siège désastreux, à la porte de l'Allemagne, d'où il est si facile de faire

> Voir Supplément (note VIII).

venir tous les approvisionnements, nécessaires à larmée prussienne! Et l'on veut annexer ces pays alsaciens et lorrains avec de pareilles tendresses ! Et ce sont les Allemands du Sud qui dépècent avec cette rapacité leurs voisins de l'Alsace! Il est vrai qu'il y a quatre ans à peine ils ont été traités de la même façon par leurs alliés d aujourd'hui , et ils font tout simplement revivre, en ce moment, les règlements alimentaires si célèbres de leurs vainqueurs d'alors !

On dé/end les communications aux avant-postes, — Malgré les défenses renouvelées chaque jour, les avant-postes continuent à communiquer entr'eux. En faisant une tournée du» côté de Lessy , je viens de rencontrer un grand nombre de nos soldats le long du chemin de fer de Verdun. Ils sont chargés de raisins, qu'ils enlèvent dans' une vigne, placée à proximité des avant-postes prussiens ; ils rentrent gaîment dans leurs bivouacs avec tous ces fruits; parmi eux deux chasseurs, un bâton chargé de grappes sur les épaules, rappellent à merveille le tableau des envoyés de Moïse, au retour de la terre de Chanaan.

Une pareille tolérance de la part de nos ennemis est bien étrange ; ce doit être, pour une armée, aussi disciplinée que l'armée prussienne, le résultat d'une consigne. En effet, on parle de paix h nos hommes; on facilite la désertion d'un certain nombre d'entr'eux; le mal devient même assez grave pour que la circulaire suivante soit adressée par le maréchal aux commandants des corps d'armée :

< Les hommes dépassent les sentinelles, se mettent « en rapport avec l'ennemi, qui, par des encourage-

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