‹ Journal d'un philosopheChapitre 1 sur 46 · JOURNAL · texte numérisé non relu

JOURNAL

Je ne sais trop si j'ai une philosophie. J'ai du loisir, et je philosophe, à la française. Cela jure un peu, semblera-t-il, avec mes fonctions ordinaires : je suis percepteur à D...,Seine-et-Oise, et en même temps receveur municipal de la commune. Mais notre petite ville de D... est à deux heures de Paris,' où je vais chaque mois faire ma provision de livres ; mon service est assez doux, un bon commis me décharge des trois quarts de la besogne ; tous frais payés, enfin, il me reste, sur mon revenu personnel et mes remises, huit mille francs Tan, en chiffre rond. J'aime la belle forêt dont la fraîche senteur entre par ma fenêtre,let je ne demande pas d'avancement. Je m'estime heureux; j'ai honte parfois

d'avoir la vie si facile. Ma consolation toute singulière à cette faveur du sort est de regarder la manche droite de mon habit, où il n'y a qu'un moignon.

Mon père était colonel. Il a été tué à Gravelotte. J'avais vingt-six ans alors. Tout enragé de science que j'étais, je me trouvais échoué assez misérablement aux bureaux du ministère de la guerre; je pris du service dans l'armée de Faidherbe, et je laissai mon bras droit aux plaines de Saint-Quentin. Ma bonne chère mère, glorieuse et triste veuve, sollicita ensuite pour moi, qui n'y songeais point; et me voici manchot et percepteur, mais non pas indigne des commodités dont je jouis.

Un tableau d'autrefois passe devant mes yeux, dans le moment où j'écris, de ma main gauche devenue assez alerte, cette manière de préface à mon journal de fantaisie. Je me retrouve à jouer dans un jardin, avec des enfants, en une petite ville de Provence. Mon père, alors simple capitaine, y avait été envoyé avec sa compagnie à l'occasion des événements politiques (c'était en 1 85 1, si je ne

me trompe), et ma mère Fy avait suivi, emmenant ma sœur et moi. Nous étions logés dans la maison ,d'un honnête bourgeois, où Ton nous avait donné trois chambres au deuxième étage. Il me semble voir encore, le matin, quand on poussait les contrevents verts, une longue ligne de collines bleues à Thorizon, et par derrière une haute montagne, aux flancs de lapis luisant sous le soleil, ou coiffée, les jours de pluie, d'un lourd bonnet de nuages. La nuit venue, montait jusqu'à nous le grondement de la grosse rivière torrentueuse dont ces collines bornent la vallée, et j'avais plaisir à entendre le bruit sourd et continu de l'eau, là-bas, sur les graviers, mystérieux pour moi comme ce murmure que fait à l'oreille une coquille de nacre. Et comme on s'ébattait joyeusement, tout le jour, dans le jardin, sous les lilas, les baguenaudiers et les chèvrefeuilles, autour du puits à la poulie grinçante, ombragé de philarias ! Comme on s'inondait la blouse en se disputant, pour arroser les pots de géranium et d'héliotrope, la petite pompe à main plongée dans un baquet d'eau !

Nous jouions souvent aux cachettes^ et je me rappelle un bambin espiègle, le plus jeune de la maison (aujourd'hui mon excellent ami Marcellin H., bibliothécaire à A...), qui se bouchait les yeux avec les mains et, planté au beau milieu du parterre, nous criait naïvement : « Là ! c'est fait ! » Il était bien assuré de n'être pas vu, puisqu'il ne nous voyait pas !

Je m'attarderais volontiers à rechercher ces souvenirs d'enfance. Hélas ! ce serait fini trop vite. Il faut toucher d'ailleurs d'une main facile aux fraîches sensations du premier âge, ou sinon elles fondent sous nos doigts, pareilles à ces bulles d'eau savonneuse, irisées de changeantes nuances, qui crèvent au plus léger choc de l'air. C'est l'homme qui fait la poésie de l'enfant. De même que les mots de notre vieille langue prennent un charme de leur désuétude, nos idées enfantines ont pour nous l'attrait d'un langage à demi oublié et inachevé, où nous sommes à la fois celui qui imagine et qui se souvient.

Ce qui se passait dans ma petite cervelle, je n'ose

MONSIEUR SABIN PHILOSOPHE b

pas essayer de le traduire. Des événements de notre pensée à peine revivent quelques-uns. Suisje bien le même qui jouait à cligne-musette et dont la barbe blonde s'entremêle aujourd'hui de fils d'argent? Dans ces limbes de l'enfance, je me vois double, et triple, et multiple, et c'est encore moi, quand le diable y serait !

Le diable y est. Le petit Sabin était un démon, et le grand n'est peut-être pas un ange. Me voici à écrire des histoires du temps où je ne savais pas mes lettres, de savantes histoires dont s'étonneraient les gros garçons qui me sautaient plus tard sur le dos au cheval fondu ^ et pour un peu mon petit moi se rengorgerait; mais mon grand moi le laisse faire et lui passe sa chimère d'enfant gâté. Est-il aucune aventure plus merveilleuse, et plus étonnant conte de fées ? Des sensations qui viennent à la conscience, des filets nerveux qui se souviennent, une activité spéciale qui noue un lien entre les événements de l'âme, une personnalité qui sort de là ! De plus habiles que moi l'expliqueront, s'ils le peuvent.

Chacun de nous est cet ouvrier des Gobelins assis à son métier, derrière le rideau des fils mobiles, qui passe les broches chargées de laines entre les lisses tendues. Il vient devant, pour juger de son ouvrage ; mais le visiteur curieux d'en voir le procédé passe derrière, et vient au banc du brodeur. Ainsi les riches dessins de notre pensée ont un envers, qu'on ne connaît guère. Nous avons nous-mêmes, il est vrai, composé l'ouvrage; par malheur, nous ne savons plus bien comment notre main assemblait les fils par nappes, ni comment elle faisait courir les broches, et, si l'on retourne une tapisserie déjà achevée, on ne voit d'abord que des nœuds, des bouts qui pendent. Il faudrait la regarder sefaire^ et s'être enquis aussi des fils de la chaîne et de la teinture des laines.

J'allais comparer nos cinq sens aux teinturiers qui préparent les gammes de couleurs, et gâter à la fin une image passable en l'épuisant. Il me revient à propos un de mes premiers et naïfs étonnements, pour sortir de cette difficulté où j'entrais à l'étourdie.

Je me revois couché seulet sur un banc de pierre, attentif à contempler quelque chose d'extraordinaire. Sur le tronc de la charmille voisine, une cigale achève sa métamorphose. La bête verte se dégage peu à peu de l'étui si exactement moulé sur elle ; puis elle déploie ses ailes humides et froissées, à mesure séchées par le soleil ; elle brunit à l'air, à la lumière, et ne tarde pas à voler et à chanter. Souvent j'avais trouvé, retenues à l'écorcc des arbres par l'extrémité crochue des pattes, de ces jolies coques membraneuses, vides, fendues au dos ; à présent j'en voyais de mes propres yeux sortir l'insecte aimé d'Anacréon, la cigale buveuse de rosée, au dire des anciens poètes, et sans cesse en travail à battre de son abdomen vibrant ses ;n/ro/r5 sonores. J'ai eu depuis ce jour la curiosité des petites bêtes, et j'en recueillais des boîtes pleines, en attendant l'âge où Je les pourrais étudier. Je raconterais, si cela en valait la peine, mes chasses passionnées au cerf-volant et au capricorne, et mes cueillettes de sedum et d'œillets sauvages. Mais tout cela, c'est la broderie, et ce qui m'échappe, c'est le

travail détaillé de mon petit cerveau, c'est le plus profond de mes impressions enfantines ; et j'aurais beau y appliquer l'objectif du microscope, le grossissement ne serait jamais assez fort. Un point de lumière accroché ici et là est tout ce qui demeure visible de la chaîne continue de mon passé.

Quelques figures des gens du lieu, de la petite ville sur Durance, revivent en ce moment devant moi, un peu indécises cependant. Ma mère y avait prolongé son séjour et elle y revint passer avec nous plusieurs saisons; sans quoi j'eusse tout oublié. Je revois le jeune receveur, logé en face, qui nous appelait dans son jardin et nous donnait à casser ses bouteilles vides, à cinq pas, à coups de pierre; le médecin, un homme terrible avec ses sangsues, grand chasseur, qui allait tâter le pouls, entre deux perdrix, à ses malades des champs; et surtout un long monsieur au visage pâle, vêtu d'une veste de toile grise dont une manche battait tristement sur le côté. Ce personnage d'allure sévère et dont le nom me glaçait, M. EfFroy, était le percepteur du canton. Quelle bizarre destinée a

fait aussi de moi un employé des finances et un invalide!

Lorsque, chassant aux plantes et aux idées emmi les champs et les bois, je rencontre dans le sentier une joyeuse troupe d'enfants, je leur suis toujours doux et familier. Et peut-être, à mon tour, je revivrai dans la mémoire fidèle de l'un d'eux. Je souhaite seulement que celui-là qui se souviendra •de moi n'ait pas perdu son bras à la bataille, ou 'du moins sans avoir gagné la bataille.

ARRéAT

(roman)

Et maintenant, mon cher Marcellin, voici le roman nouveau de ma vie provinciale.

M^^Rambaud, notre mairesse^ est une femme de soixante ans, toujours alerte, dont la bouche garde un aimable et bon sourire. Elle a deux fils, deux filles qui sont mariées, et sa maison n'est jamais vide de petits-enfants ; c'est la vraie maison du jeu, du bruit, des rires et des tartines. Il lui déplaît qu'un homme passe la trentaine sans prendre femme, et jadis elle me jugeait abominable de pouvoir vivre sans bébés. Elle ne me laisse quelque répit que depuis mes quarante ans.

J'acceptai pour hier, l'autre semaine, l'invitation qu'elle me fît à un dîner tout intime, où elle aurait cependant, me dit-elle, une vieille amie. M™® de B..., veuve d'un receveur particulier du Calvados, avec sa fille, une personne de trente ans, et elle n'ajouta rien autre chose, sinon que ces dames habitent R..., notre chef-lieu, depuis six mois environ. Ce dîner n'a pas été sans agrément, et j'y ai porté avec assez de bravoure mon mauvais renom de « vieux jeune homme », comme on parle au pays belge. Notre hôtesse m'avait placé à table auprès de M"* Pauline de B...; je tâchai de me montrer bon convive. J'ai pris mon parti du premier dommage des ans et ne vois plus de conséquence à mes galanteries. L'attention que je donnais à ma voisine me laissait donc très dégagé. Mais il ne faut jamais compter sans un retour offensif de cette terrible M°*« Rambaud, et j'avais eu tort de le faire ce soir-là.

M. Rambaud, à qui son plus jeune fils donne quelque souci, avait mis la conversation sur la difficulté des jeunes gens à trouver une carrière, et je crai-

gnais qu'elle ne nous amenât à la difficulté de marier les filles. La grande dignité de ces dames de B... ne souffrait pas, heureusement, qu'elle prît ce tour, et tout allait bien, quand M"*® Rambaud me porta un coup droit et m'obligea ainsi à me mettre en scène. Elle me dénonça comme un homme affreux qu'on a tort de recevoir dans la société des dames, dont on soupçonne qu'il fait assez peu de cas, puisqu'il s'entête à passer sa vie avec son chien et ses livres.

Il me fallait répondre, et m'en défendre.

— Ne pensez pas, fis-je donc en m'excusant du regard auprès de ces dames, que j'accepte le ridicule de ce parti pris. Est-on si maître de sa destinée ? Qui connaît assez bien le passé d'un homme pour condamner son état présent ? J'ai connu des jeunes gens qui s'effrayaient fort des méchantes aventures de leurs amis frais mariés, et j'ai connu aussi des femmes qui auraient volontiers, à l'exemple de la comtesse de Suze. changé de religion, afin de ne se trouver avec leur mari ni dans ce monde ni dans l'autre. Mais vraiment, est-ce qu'on

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dirige sa conduite sur un raisonnement de cette espèce ? Aurais-je la sottise de méconnaître ce qui fait le charme de là vie, ou serais-je assez dépourvu de vanité pour ne pas me promettre d'échapper à la ressemblance des mauvais modèles? Me dois-je repentir d'être heureux à peu près comme je suis, ou prendre la mine hypocrite d'être malheureux ? Allons, ma bienveillante ennemie M"** Rambaud, ajoutai-je en regardant ma manche pendante, aura beau dire, les circonstances ont fait de moi sans retour, j'en ai bien peur, un personnage dépareillé. M"* Pauline de B... se tourna à demi vers moi, et mes yeux rencontrèrent un moment les siens, dont je ne sus lire l'expression véritable. J'étais piqué de la savoir, et je dis du ton le plus léger à M"® Rambaud, qui s'agitait sur sa chaise :

— Vous m'épargnerez, chère madame, d'autres excuses et d'autre comparaison.

— Je voudrais bien connaître laquelle, repritelle.

— Je vous prierai donc, continuai-je aussitôt, de me la passer, quoique brutale. Un moraliste de

méchante humeur me disait un jour que le mariage est une manière d'attelage très difficile à conduire, et je réfléchis que j'y serais maintenant bien malhabile. Si j'ai conservé la main qui tient les rênes, j'ai perdu celle qui tient le fouet.

. La mine de cette bonne M^'^Rambaud trahit tout à coup la plus vive irritation, et le soupçon me vint que ce dîner cachait quelque dessein sur ma personne.

Je me pris à examiner M"® de B... avec plus d'attention que je ne l'avais fait encore.

Elle demeurait calme, indifférente. Ses yeux sont beaux, ils semblent briller d'une flamme en dépit d'elle et donnent la vie à son visage un peu froid. Elle a des cheveux châtains, la peau très blanche, les lèvres fortes ; la taille est pleine et droite, le corsage d'une solidité superbe. Il me venait d'elle, enfin, une odeur fraîche dont j'ai senti la caresse, et j'étais sous le charme, à mon insu, sans me pouvoir délivrer d'une certaine contrainte.

On quittait la table. J'offris le bras à M"® de B...

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et la conduisis au salon. Ma petite amie Juliette (une des petites-filles de M*"* Rambaud) s'était suspendue à mon habit, et j'en pris le prétexte de réclamer la bienveillance de ma voisine. M. Rambaud apportait les cigares ; nous avions congé de fumer dans la serre.

Comme je passais auprès de M"^® Rambaud, j'eus la vilaine pensée de prévenir ses reproches.

— Eh bien, lui dis-je, ça y est ?

— Je ne sais ce que vous voulez dire, repritelle. Allez donc jouer avec Juliette, votre favorite, et ne donnons pas à croire à ces dames que nous conspirons ensemble.

Evidemment, elle voulait être fâchée et feignait l'ignorance, dès que je semblais la deviner et me dérober.

La soirée a été d'ailleurs charmante. M"® Pauline de B... m'a fait beaucoup de plaisir en jouant des rondes aux enfants. J'ai pu voir que sa main est délicate et que son goût est parfait. Elle connaît notre vieille musique ; je l'en ai félicitée chaudement et je l'ai louée des qualités excellentes de

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son jeu. M"^® Rambaud, qui m'observait toujours, n'a rien dit. Elle souriait seulement, car elle connaît mon faible, et, lorsque j'ai pris congé, elle m'a salué d'un — au revoir, mon cher voisin, qui m'a paru gros de menaces et de malice.

Serait-ce le début de mon dernier roman ? Cela n'est guère probable. Mais je t'en dirai la suite, si ce commencement a une suite.

Un mot encore, puisque j'en suis aux confidences.

J'ai entrepris, mon cher Marcellin, d'écrire un journal où je consigne les réflexions qui me viennent à propos de ceci et de cela, et je t'en envoie aujourd'hui les premières pages. Elles nous seront l'occasion de continuer nos bonnes causeries d'autrefois, le long des quais. Je n'ai pas cessé d'être un curieux ; j'ai mordu à la psychologie nouvelle, ^ et je m'intéresse à toutes les questions du jour, grandes ou petites. Je me pique même, parfois, d'érudition, puisque j'ai la bonne fortune de lire plusieurs langues.

Il m'arrive (tu sais ma manière) de dire assez vertement ce que je pense, et tu ne seras pas trop offusqué de mes boutades. Je ne m'en retiens point ; mon journal n'aura sans doute pas d'autre lecteur que toi. J'ai plaisir à l'écrire, et c'est bien quelque chose. On devient si bête à ne jamais sortir de son métier !

Hier, j'ai passé la soirée à Paris. J'étais invité à une séance d'une singulière société, où, sous couleur de philosophie et de morale, il se débitait pas mal de drôleries. La question à l'ordre du jour était celle de Y égalité. Un monsieur déjà blanchi, court et gros, à face de dogue, avec le cou gonflé orgueilleusement, a lu un long mémoire où s'étalaient en tartine épaisse les « principes ». Le président, un homme assez connu, très distingué, sommeillait ou faisait la moue. Un parleur acariâtre, ancien représentant du peuple, aujourd'hui marchand de pantoufles, avait dit à peine un mot sensé qu'il enfourchait son dada : « L'échange, mesdames et messieurs, l'échange !... »

J'oubliais de le dire, il s'y trouvait des dames. L'une, savante de marque, semble peu goûter l'égalité et se gaudit au beau milieu du discours d'un orateur ouvrier^ qui a pris la parole, et qui la garde.

— « Ah ! s'écrie celui-ci en bredouillant, on connaît vos opinions, madame! Vous avez écrit que l'inégalité est favorable, de par Darwin. Eh bien, moi, je n'ai pas besoin de Darwin, ni des savants. Qu'est-ce qu'un savant ? L'égal de tout autre. Et il n'est pas si difficile d'être un savant ! Envoyez l'ouvrier à l'école du bourgeois, et vous verrez ça ! On dit que Victor Hugo a du génie, et moi je vous dis que beaucoup d'autres auraient pu être des Victor Hugo^ ayant été façonnés pour ce métier de poète. On a frotté le gâteau de résine plus ou moins. C'est une question de peau de chat!... »

Je clarifie de mon mieux le trouble discours de l'orateur, tendant à prouver que l'homme de talenf est le produit des fessées spirituelles du maître d'école. Après tout, Descartes, Locke et

Helvétius n'ont-ils pas dit quelque chose d'approchant, ceux-ci pour montrer l'importance de l'éducation, celui-là l'importance de la méthode ? Et le Dijonnais Jacotot ne nous a-t-il pas servi tout cru son aphorisme: « Toutes les intelligences sont égales ? »

Mon ami Bernard Pérez, qui a consacré à Jacotot un boh opuscule, lui a été sur ce point trop indulgent. Assurément, le génie « est une production naturelle et sociale dont la formule est encore à trouver », et l'on n a pas fait la biographie des hommes et surtout des femmes de talent qui ne sont pas arrivés par la faute des circonstances. Pour moi, je l'avoue, il me suffit que toutes les intelligences ne puissent jamais être les. mêmes pour être assuré qu'elles ne seront jamais égales ni équivalentes.

Ce pré contient des milliers de plantes de trèfle. L'arrosage ne fait défaut à aucune, et la qualité du sol ne varie guère d'une place à l'autre. Voyez cependant si ces capitules de trèfle enferment chacun le même nombre de fleurs ou s'ils donneront

le même nombre de graines. Et ne voilà-t-il pas encore notre plante aux feuilles trifoliolées qui s'avise de porter parfois quatre folioks à ses feuilles !

Ainsi je raisonnais, au retour, seul dans un coin de la voiture, tandis que le train filait sur les rails à travers champs, sous une lune brouillée de février. Et je rêvais de ces piquantes images du tribun à un penny, de la peau de chat et du gâteau de résine. Car enfin une sottise n'est une sottise que dans la bouche d'un sot ; pour l'observateur, elle est fait observable, et symptôme d'un mal, comme la toux opiniâtre ou le flux de ventre.

Passe encore cette rancœur du plébéien contre le bourgeois ! Si l'ignorance est toujours brutale, il faut convenir aussi que l'apologue de Ménénius a un peu vieilli. Mais quel dédain singulier ont certaines gens, qui passent pour capables, envers la science pure, le travail désintéressé ! On fait bien d'enseigner, dans nos écoles, ce qu'il en a coûté de recherches théoriques aux chimistes pour nous donner le savon et la bougie. A ceux qui vantent les Edisons, il faut crier le nom des Ampères !

Si l'inutile science est jetée au panier de l'infâme capital, vous pouvez juger que l'art ne trouve point grâce devant nos tribuns. J'ai entendu pas mal déclamer ceux des champs et de la ville contre le luxe des roses trémières et des tours de Notre- Dame. Telle est cependant l'infirmité de la nature humaine ! La fenêtre de l'ouvrière est la plus ornée de pots de fleurs, et la chambre du pauvre est rarement vide d'une image peinte. La poésie est encore ce qu'on a trouvé de plus pratique, l'essentiel en ce monde n'étant pas d'avoir du pain, mais de se plaire à la vie.

Et j'en revenais, au cours de ma songerie, à l'égalité, à Jacotot et à son paradoxe encourageant. Si les intelligences sont égales, ajoutait le bon Jacotot, les volontés ne le sont pas. Comme si le vouloir et le pouvoir n'étaient pas frères jumeaux ! Lp père de quelque butor se console à dire : « Ah I si mon fils eût voulu... » Mon cher Prudhomme, je parierais à coup sûr qu'il aurait voulu, s'il avait pu. Il n'en manque point, parmi les plus distingués, des Carpeaux qui n'ont pu être des Rude, et des

Paul Bert qui n'étaient pas des Claude Bernard ! Lorsque le pêcheur promène son filet au fond de l'eau, il arrive qu'une maille s'est rompue et que le poisson passe au travers. Nous aurons beau faire, l'accident ne sera jamais éliminé, et pensez donc à ce qu'il peut arriver de malencontre en cette combinaison d'événements de toute nature d'où un cerveau va sortir! Il serait difficile de maintenir les intelligences à une 'même hauteur, et d'abord je ne vois pas comment on pourrait les y élever. Toutes les fonctions sociales n'exigent pas une pareille dépense intellectuelle, et il n'y a vraiment pas moyen que le même homme soit à la fois le mousse et le capitaine.

'Tout révolutionnaire que plusieurs m'accusent d'être, j'ai là-dessus, moi aussi, mon axiome. Ce qui empêche la démocratie absolue, c'est le vidangeur et le croque-mort.

Comme on a toujours plaisir à revoir son beau jardin du Luxembourg ! Je m'y promenais seul, l'autre semaine, écoutant le babil des petites filles et les drôleries des collégiens, quand ils sont drôles. De là, ma pensée s'en est allée bien, loin aux jardins d'Athènes, où je cherchais le manteau de Socrate sous les platanes, et la curiosité m'est venue, une fois rentré chez moi, de relire quelques pages de Platon. J'ai choisi le Disputeur^ et puis, ayant fermé le livre, je me suis amusé à me le raconter.

On voit passer, dans ce dialogue, une aimable figure d'adolescent, celle de Clinias, fils d'Axiochus et cousin germain d'Alcibiade. Clinias a paru

bien grandi à Criton, qui Ta vu hier au Lycée auprès de Socrate ; Criton Ta trouvé beau et bien formé, et moins délicat que son frère à lui, Critobule, quoique les deux jeunes gens soient à peu près du même âge. Une foule d'auditeurs étaient accourus au Lycée pour y entendre deux sophistes étrangers, Euthydème et Dionysodore. Socrate s'y est rendu aussi, et (il le raconte à Criton qui l'interroge), s'étant trouvé d'abord seul au vestiaire, il allait se retirer, quand les deux sophistes ^ont entrés avec leurs suivants. Ils ont fait ensemble deux ou trois tours sous les galeries couvertes, et se sont assis, un peu à l'écart. Clinias est arrivé alors, accompagné de plusieurs de ses amis, parmi lesquels Ctésippe, du bourg de Paeanée^ jeune homme emporté, mais doué d'un heureux naturel, et il est venu se placer à la droite de Socrate.

Les sophistes jettent de leur côté des regards furtifs, sans doute peu bienveillants ; enfin, ils se décident à venir vers Socrate, qui les salue avec politesse et les excite doucement à la causerie.

Comme Euthydème se penchait en avant pour parler à Socrate, Clinias étant assis entre eux, il dérobait à Ctésippe, placé à l'autre bout, la vue de son préféré. L'impatient Ctésippe se lève et prend place vis-à-vis du maître. Ses amis aytnt fait de même pour mieux entendre, Socrate avec les étrangers ses rivaux et son tendre disciple se trouvent environnés à ce moment de toute la troupe attentive. Il livre aux' sophistes le bel adolescent, afin qu'ils l'interrogent, car ceux-ci se vantent d'enseigner la vertu dans la plus grande perfection et le moins de temps possible, et le malicieux Socrate ne veut-il pas faire du fils d'Axiochus un jeune homme vertueux et accompli?

Il faut lire dans Platon cette singulière dispute, et voir la belle colère de Ctésippe, quand Dionysodore a dirigé ses questions captieuses de façon à tirer de leurs réponses que les amis de Clinias souhaitent la mort de celui qu'ils aiment ! Arrêtons-nous seulement à regarder vivre cette heureuse jeunesse. Clinias est un garçon à peu près développé ; les traits de son visage sont calmes et

réguliers, ses membres déjà vigoureux ; il a tous les signés de la virilité, avec la grâce timide d'une jeune fille. Son corps élégant et souple s'est baigné de plein air ; enfant, il fréquentait la palestre ; adolescent, il s'exerce dans le gymnase. On lui a donné un maître de musique, un maître de grammaire et de rhétorique* Il ne s'est pas fatigué à l'étude ; on n'enseigne point, à Athènes, les jargons barbares, et la rhétorique s'y apprend à la lecture agréable des poèmes d'Homère. Maintenant Clinias est devenu ^rand et jouit de quelque liberté; il ira manger ce soir avec ses amis, le front couronné de roses. Ses heures de loisir, il les emploie à causer avec Socrate ou à entendre des sophistes renommés, arrivés hier de Thurium ou de Mégare, qui sont de passage dans la ville, et il se forme ainsi à la dialectique et à la sagesse. Môntre-t-il du goût pour la musique, l'indulgent Socrate l'engagera à le suivre chez Connus, fils de Métrobius, le joueur de lyre ; lui-même, quoique vieux, il s'est avisé d'apprendre à jouer de la lyre, et il lui semble que le voisinage de ses jeunes gens,

ses amis ou ses disciples, jette quelques grâces de leur printemps sur sa tête grise.

Clinias apprend aussi un peu de géométrie et d'art militaire, car tout citoyen de naissance, dans Athènes, est appelé à exercer quelque charge dans la guerre ou dans la paix. Il passera une année à ' voyager; il pourra être un orateur, devenir un habile capitaine, et si jamais la mission lui échoit de conduire une entreprise de guerre, il aura peutêtre la bonne fortune d'être un Xénophon écrivant la retraite des Dix mille.

Comparez donc une telle existence à celle d'un interne de nos collèges ! A l'âge de Clinias, notre lycéen n'est point si beau, ni si plein de charmes. Péniblement il a déchiffré deux langues mortes et traduit ces grandes pages de Y Iliade dont les vers chantaient à l'oreille du jeune athénien comme souriait à ses yeux la chaude lumière d'un ciel pur; il a mal étudié deux langues vivantes, il a ingéré sans mesure autant de science qu'on a trouvé le temps de lui en servir et, s'il a l'ambition de monter plus haut, il risque de se fatiguer au point

de succomber à la peine. Notre système d'études et d'examens tue les faibles et use les forts. Les élèves sortis de nos écoles supérieures ressemblent à des soldats qu'on rendrait sur le champ de bataille épuisés de privations et de veilles, de marches et de contre-marches ; ils ont dépensé tout leur feu dans l'apprentissage et ils ne trouvent plus ensuite assez de vigueur pour l'exécution et pour la pratique.

J'ai regretté souvent de ne pas rencontrer dans les jardins de nos grandes villes le groupe souriant d'un Socrate avec ses disciples. Est-ce pourtant que tout était si bon et si parfait à Athènes ? Faut-il nous pâmer d'aise aux subtilités de ces sophistes, envier son quasi rien-faire à cette heureuse jeunesse et même ses vices ? Il ne le faut pas, assurément, et si les discours du divin Platon appellent sur nos lèvres le goût du miel, la passion de disputer qui s'y montre n'a pas eu des conséquences favorables, elle n'a pas formé des esprits justes. Que les hommes s'appliquassent à se connaître eux-mêmes, à critiquer leurs idées, à analyser les

ARRÉAT 2.

3o JOURNAL d'un PHILOSOPHE

formes de leurs raisonnements, cela sans doute était nécessaire, mais l'abus est venu vite, et le sage fils de Sophronîsque ne s'est pas gardé de tout excès, ni le poète Euripide, déjà si étranger à la noble simplicité de Sophocle.

Cette heure où j'ai pris notre Clinias a été une heure fortunée. Hélas 1 nous n'avons plus loisir d'être si jeunes, ni si alertes, si dégagés d'encolure. Les conditions de vivre sont autres aujourd'hui et nos jeunes gens s'y doivent accommoder. Il leur faut apprendre plus de choses ; aussi bien le cerveau humain est-il devenu, dit-on, capable de contenir davantage. Peut-être donc penserez-vous que Ctésippe et son bien-aimé ne feraient pas grande figure sur les bancs de nos écoles ; ne vous détournez pas cependant de leur exemple, et n'oubliez pas qu'en instruisant nos fils pour une nouvelle œuvre sociale, il convient de leur conserver force et santé pour pouvoir agir librement dans le monde et s'y conduire.

On me dit que les choses ont un peu changé depuis mon temps. Un conseil supérieur fait des

CLINIAS 3l

programmes, que défait un autre. Mais l'esprit est moins nouveau que la lettre même. Prenons, messieurs, que j'ai chargé le tableau. Vous êtes encore des maîtres bien durs , parfois pédantesques, j'ose le dire, et Socrate ne manquerait pomt à vous blâmer ; vous lui gâteriez ses adolescents.

(optimisme et pessimisme)

Voilà ce que j'augure, mon cher Sabin, de tes relations commencées avec M"« de B. La fin de rhistoire montrera qui de nous deux avait raison.

Tu as extrait de mes lettres, me dis-tu, une suite de pensées noires., de quoi composer un bréviaire à l'usage des pessimistes. Ce bréviaire, mon cher, viendrait second ; il en existe un premier, édité par Grieben, à Berlin, en 1879, et j'en ai reçu un exemplaire des mains de M"« Louise Bahnsen, la propre sœur du pessimiste enragé qui a proclamé l'illogisme universel.

Une rencontre singulière, n'est-ce pas? Cette personne, qui est très distinguée (elle a été Lehrerin){\) et malheureusement percluse des jambes, se trouvait loger dans la maisonnette du village rhénan où j'ai passé, l'an dernier, quelques semaines. Je m'étais enquis plusieurs fois de sa santé, et elle ne voulut point me laisser partir sans me connaître. Tout heureuse, quand elle se fut nommée, de m'entendre parler de feu son frère, moi un étranger^ elle me pria d'accepter la photographie du défunt avec quelques-uns de ses ouvrages. « Il n'en est pas un que je comprenne, me dit-elle. Mais mon frère était si boni "» Le lendemain, jour de mon départ, elle m'offrit une belle rose thé, bien odorante, que je rangeai dans ma sacoche avec le fameux bréviaire, et cela me valut les moqueries d'une jeune fille, de qui je t'ai parlé. Sa longue tresse ne m'en paraissait pas moins blonde. On n'est pas en pays ennemi, que diable ! pour se manger sans faire quartier !

(ï) Maîtresse.

Oh ! non, je nesuis pas un vrai pessimiste. Tout au plus un triste, et malgré moi. J'ai enragé d'être si ménager du plaisir; je ne suis pas vigoureux, et ma nature d'artiste, en une société où l'on cultive trop souvent « l'art pour le jambon », a fait de moi un de ces êtres dépaysés qui s'adaptent mal à l'existence. Mais il est, crois-moi, bien différent d'être seulement un triste, ou un dégoûté à la mode d'Allemagne, et d autres lieux.

On a tort, à mon avis, de coiffer du même bonnet le pessimiste qui souffre et le pessimiste qui raisonne. Celui-là juge peut-être que la vie est mauvaise; mais celui-ci a l'ambition puérile de prouver qu'il est plus fâcheux de vivre que de mourir. Moi qui m'efforce, à ton exemple, sans y réussir toujours, à demeurer dans l'état de contentement des simples, je ne trouve rien à opposer à la désespérance de vivre. Si quelque moraliste prétend gravement à me démontrer l'avantage du néant et de la mort, en vertu de sa science du monde, je l'arrête net et l'envoie cultiver son jardin avec Candide. Je n'assumerai jamais la

sombre tâche de détromper l'homme qui s'estime heureux, ni je ne prodiguerai, en revanche, des consolations égoïstes aux misérables. Notre disposition à voir plutôt le côté favorable ou le côté affligeant des choses est affaire du tempérament, de l'éducation, des circonstances. Elle peut varier au cours du temps, et dans les sociétés aussi bien que chez les individus.

Les dégoûtés qui font état de leur mal ne se défendent pas de vivre longuement, et Schopenhauer est mort « plein de jours ». M. de Hartmann est un homme parfaitement aimable, assure M. Edgar Evertson Saltus, un désenchanté aussi (son livre m'arrive de Boston), qui l'a visité à Berlin. Schopenhauer et M. de Hartmann veulent convaincre mon esprit. Mais ils n'auraient aucune chance d'y réussir, si leur métaphysique ne venait à propos s'alimenter du « lait de la tendresse humaine », comme parle Shakspeare. C'est pourquoi ce qui me touche dans le pessimiste, c'est son sentiment, et ce n'est pas sa doctrine. Mon humble opinion, en tous cas, est qu'il nous faut vivre notre vie, en faveur au moins

des amitiés qui nous y accompagnent. Cependant, je ne veux pas qu'on m'oblige à admirer la création, et si je croyais en un dieu créateur, en une Providence qui mettrait « la main à la pâte », je ne trouverais pas beaucoup de compliments à lui adresser.

La Providence ne me semble pas justifiée des fautes mêmes dont les pauvres humains se jugent le plus entièrement responsables. « Dieu ne fait pas tous les pauvres », dit un proveçbe. Oui, mais ' il fait tous les imbéciles. C'est là, si tu veux, une de mes pensées noires.

Je viens de lire, dans la Revue bleue, la conférence donnée au cercle Saint-Simon par M. Brunetière. Le sentiment pessimiste, d'après lui, serait le fond des deux religions les plus bienfaisantes, le christianisme et le bouddhisme, et par conséquent il aurait été fécond. Mais le bien que ces religions ont fait est-il sorti de la semence de désespoir qui était en elles? Peut-être M. Brunetière a-t-il pris ce qui incite au progrès pour ce qui en décourage. Les bien vivants ne crient sous l'aiguillon de la

dure nécessité que pour s'affranchir d'elle ; les mal vivants se fatiguent et ne sentent plus le plaisir de résister.

La sagesse chrétienne dit : « Apprends de la vie à quitter la vie. » La sagesse mondaine dit plus doucement, par la bouche d'un vieillard dont parle Chamfort : « Il faut apprendre de la vie à souffrir jie la vie ». Mais qu'on puisse apprendre jamais à aimer la vie, ajoutent les pessimistes, cela se dit seulement du bout des lèvres. C'est une même pensée, avec des nuances qui la font autre, au moins pratiquement.

Oui, j'en conviens, il m'est arrivé d'avoir des jours de fatigue où j'aurais fui de m'imposer la moindre charge pour entretenir une existence qui me serait devenue alors tout à fait à charge. «. Me donner un mal de chien pour renouveler une vie de chien, c'est un peu bête », écrivait en un pareil jour George Sand au pauvre Flaubert. II m'est arrivé de désespérer du bien, en voyant l'instabilité des quelques arrangements favorables que les hommes ont fini par réaliser dans l'e&cès de leurs

misères. Nous mettons sous cloche, t'écrivais-je, nos semences délicates; survient une averse de grêle qui brise les verres, hache les pousses tendres et ruine l'espérance du jardinier. J'ai beau faire, je suis trop un délicat. Mais j'aime les forts, je laisse vivre et me plais à regarder vivre.

Si le monde est mauvais, nous n'en savons rien; et si nous le jugeons mauvais, cela nous regarde seuls. La maladie des tristes n'en est pas moins un mal, pour sembler quelquefois imaginaire, et l'Argan de Molière, malgré Toinette, est un bien pauvre homme. Mais la race du savetier de la fable n'est pas éteinte, et je ne sais pas le moyen de décider si ce joyeux fait la règle ou l'exception.

Je finis là-dessus, mon cher Sabin. J'ai lu des optimistes et des pessimistes ; change les signes de l'équation où ils font tenir Tordre du monde, elle est la même.

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