‹ Journal d'un philosopheChapitre 2 sur 46 · UN HOMME INUTILE · texte numérisé non relu

UN HOMME INUTILE

Si la nature m'eût départi le génie, j'eusse été l'homme du monde le plus inutile.

Géomètre, physicien ou chimiste, j'eusse spéculé sur les nombres et les figures, observé, expérimenté, sans prendre souci de ce qu'on pourrait tirer immédiatement de mes découvertes.

Naturaliste, j'eusse été volontiers un voyageur, un curieux des flores et des faunes inconnues ou disparues.

Dans les sciences sociales, les recherches théoriques m'eussent le plus intéressé ; économiste, les faits sociaux fussent restés entre mes mains matière d'observation indifférente, et ma science ne se fût pas embarrassée à justifier les arrangements transitoires de nos lois.

Artiste ou poète, mon goût fût allé tout droit aux choses nobles et délicates, et j'eusse rougi de flatter jamais les instincts grossiers. En un mot, j'eusse cherché la beauté, la vérité, sans me réduire à la vue de l'utilité pratique, et sans nulle convoitise d'un profit marchand ni même des honneurs académiques. Sans doute l'attention des hommes de valeur se serait enfin attachée à mes travaux ; mais j'aurais en attendant, il est probable, fait assez pauvre figure, et l'humble savant n'eût pas reçu de la foule ignorante les coups de chapeau qu'elle prodigue au personnage officiel, au collecteur impitoyable du fisc.

Eh quoi ! je les mérite bien, ces coups de chapeau, étant devenu un homme pratique, réussi... J'allais dire une sottise. Je he méprise que les gens qui se disent pratiques pour couvrir leur improbité ou leur suffisance. Je ne méconnais pas la valeur des habiles. Le métier de vendre et d'acheter m'impose même, et, si peu que j'estime la plupart de nos marchands au détail, sorte de pirates embusqués au coin des rues, ces gens-là gardent à

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