‹ Journal d'un philosopheChapitre 3 sur 46 · UN HOMME INUTILE 4I · texte numérisé non relu

UN HOMME INUTILE 4I

mes yeux le singulier prestige d'un personnage que j'aurais été incapable de jamais être.

Bref, je sais parfaitement que l'homme est de chair et d'os, qu'il le faut loger, nourrir, vêtir, et le reste. Mais ces besoins, à ce qu'il me semble, ne nous gouvernent pas seuls, et il est bon, en tous cas, de rappeler combien d'applications utiles sont sorties souvent d'une recherche qui a semblé inutile.

Quand je lis cette page émue où sa sœur nous montre Pascal enfant en train de réinventer la géométrie d'Euclide, quand j'entends le cri d'enthousiasme et de noble orgueil que sa découverte arrache au pauvre Kepler, ou que je suis le potier Palissy dans son obstinée et patiente recherche, il me paraît que l'homme de science ou d'art trouve ses émotions les plus vives dans la soif de quelque réalité supérieure. De même, en une haute nature morale, je découvre un sentiment énergique des rapports de justice et de bonté, avec le désir impérieux de les réaliser dans le monde. Un idéal possible flotte devant nos yeux, dont

nous sentons comme d'instinct, à quelque degré, les conditions, et le génie en l'homme est d'abord une sorte d'appétit intellectuel de beauté et de vérité.

Pascal, dit-on, s'était interdit, en un accès de piété, de penser à aucune chose qui lui serait agréable, et principalement à la géométrie, qui lui était la chose du monde la plus agréable. Les vrais savants, les vrais artistes, sont des jouisseurs de nature singulière ; ils sacrifient à l'émotion d'un spectacle intérieur les biens que le vulgaire recherche, et ils passent pour des inutiles aux yeux des ignorants envieux, pour des naiffs aux yeux des hommes d'argent, incapables de jamais comprendre les joies de l'intelligence.

(le raisin de canaak)

Les premières pages de ton journal ont évoqué en moi le doux souvenir des années d'enfance. Je m'y suis abandonné, il me semblait que tu fusses moi-même. Cela nous a fait une communauté de sang, d'avoir joué ensemble tout petits, et elle ne s'est pas dissoute au train différent de nos existences. Combien sont coupables ceux qui laissent tomber, par intérêt, par indifférence, cette amitié qu'avaient formée entre eux les jeux du premier âge ! Choses et gens du che\ nous d'autrefois te sont demeurés si familiers, que je m'en étonne presque.

Tu as raison de vouloir que la race des hommes de science soit en même temps une race d'hommes forts. Tu t'inquiètes, à propos de Clinias, de ceux que l'école tue, et je m'effraye de ceux qu'elle déclasse. La bourgeoisie d'il y a quarante ans avait pris peur des frères ignorantins. Il convenait d'amener pourtant notre véhicule embourbé vers la lumière, et j'applaudis aux efforts de ceux qui ont poussé à la roue. J'aurais regret seulçment à voir s'éteindre l'espèce des « bonnes bêtes du bon Dieu », comme s'exprime le populaire.

Un sage d'ici, qui est fort morose, me disait hier : « Vous verrez, monsieur, qu'il faudra un jour refaire des imbéciles pour vaquer à nos corvées sociales ! » Certes, nous ne sommes pas près d'en manquer, ai-je répondu ; et croyez-moi, les choses n'iront pas plus mal, quand les gens de grosse corvée auront cessé d'être des brutes. L'essentiel est que toute besogne soit bien faite et que chacun ait le goût et l'esprit de son métier.

11 n'est pas d'homme inutile, tu as raison ; mais les gens bornés méprisent les travaux dont ils ne

savent pas estimer l'utilité. Le monde offre un étrange spectacle : la qualité de l'un y est le défaut de l'autre ; la rêverie de l'artiste ferait la ruine de l'épicier; l'employé qui trouve son râtelier tout garni ne supporterait point la pensée de l'aléa où se plaît le commerçant, et la « culotte de peau » méprise le « rond de cuir ». Peut-être l'esprit le plus resserré a-t-il aussi ses échappées ! Au demeurant, chacun s'arrange pour vivre et y réussit tant bien que mal.

Vivre ! c'est le grand mot de la fin et le mot du commencement. Il est loisible d'établir des différences de dignité entre nos besoins, nos sentiments. N'oublie pas cependant que les idées demeurent au service des passions. « Elles ressemblent, a dit Ribot, à ces maîtres qui obéissent toujours en croyant toujours commander. » En dépit de nos belles phrases, la bête en nous ne meurt point. La grosse question, qui reparaît aux heures difficiles de l'histoire, est celle du boire et du manger, et les peuples (je choisis l'exemple le plus gros) n'hésitent guère à suivre leurs conducteurs pour

ARRÉAT 3.

aller cueillir de beau raisin au pays de Canaan.

As-tu revu M"* de B...? Je suis curieux cette fois, indiscret même.

(suite du roman)

Mon histoire â une suite. M^'^Rambaud a démasqué ses batteries. Je l'avertis ces jours derniers que j'avais un versement à faire à R. Elle me dit qu'elle s'y devait rendre aussi, qu'elle verrait ces dames de B., et qu'elle comptait sur moi pour l'aller prendre à leur maison.

— Vous n'y voyez pas d'obstacle? ajouta-t-elle.

Je lui promis de n'y pas manquer, et je vins, mes affaires terminées, sonner à la grille du petit hôtel avec jardin, habité par ces dames. J'avais quelque curiosité de revoir ma voisine du dîner,

et cette visite, après tout, ne m'engageait à rien.

La maison est simple et ma paru bien ordonnée. On y éprouve tout de suite le bien-être d'une richesse qui ne se montre pas. M""' de B., chez elle, a vraiment grand air, avec son visage amaigri et ses tire-bouchons blancs. Elle m'accueillit avec politesse, quoique sans empressement, et j'aurais eu le regret d'être venu, si je n'avais senti flotter autour de M"« Pauline un air plus tiède et deviné même une sympathie cachée.

La conversation commençait à s'animer, quand l'arrivée du « cousin Margue » l'interrompit fort mal à propos. Ce monsieur Margue, un homme de quarante ans à peine, m'a déplu dès l'abord. Il affectait de se rapprocher de sa belle cousine. Mmede B. lui avait pris la main avec bonté, et j'avais vu passer une ombre d'inquiétude sur le front de sa fille. Il n'en fut autre chose.

M™® Rambaud se leva, et nous sortîmes.

— Elle est charmante, observai-je dans la rue, après un silence. Mais dites-moi franchement, chère madame, si vous avez quelque dessein.

— Oui et non. Seriez-vous bien capable de vous décider?

— Je vous répondrai de même, oui et non. Je ne me défends pas d'avoir subi l'attrait de cette personne un peu énigmatique, et j'y céderais peut-être, si je n'étais le vieux garçon que vous connaissez et qui a fait son lit assez commode. Mon existence est bonne, j'hésite à la vouloir rendre meilleure.

A vrai dire, la prétention visible de M. Margue m'avait laissé une vague irritation.

— II me suffit, reprit résolument M'"® Rambaud, d'une voix émue, et je prends la responsabilité de vous livrer un secret douloureux. Ne vous récusez donc pas ! Attendez que j'aie parlé. J'ai le devoir de tout vous dire, et je trahis ces dames pour leur bien, et pour le vôtre.

— Je vous écoute, fis-je avec inquiétude.

— M. deB., poursuivit-elle, est mort il y a deux ans. II est mort sous le coup d'un chagrin violent, d'un malheur domestique...

— Un déshonneur ?

- Oh ! Vous jugerez que non. Pauline n'est

pas fille unique ; elle avait un frère, plus jeune de quelques années. Ce malheureux garçon ' terminait à Paris ses études de droit, quand il s'engagea dans une liaison dangereuse, et fit des dettes. Il eut l'imprudence dernière de jouer (ce ne fut que l'entraînement d'un soir) et perdit au jeu une assez forte somme, qu'il n'avait pas le moyen de payer. Il revint à la maison ; il voulait tout avouer à son père. Mais M. de B. était un homme sévère, trop sévère, et Jacques (c'est le nom du pauvre garçon) n'osa pas parler. Il commit un acte condamnable, il prit dans la caisse de son père la somme dont il avait besoin et repartit pour Paris, laissant un papier où il déclarait les motifs de cette action. Depuis, on ne l'a plus revu.

— Et M. de B. n'a fait aucune démarche pour retrouver son fils ?

— Il ne permit pas d'abord qu'on le recherchât. Puis il mourut, et cet événement, qu'il a appris sans doute par la voie d'un ami, aura interdit à Jacques de reparaître. La conséquence de cette situation est que Pauline refuse de se marier, afin

LETTRE A MARCELLIN 5l

de ne pas révéler ce secret pénible, et sa mère, qui s'en inquiète, voudrait lui faire accepter le cousin Margue. Mais Pauline ne veut pas de cet homme médiocre, qui consume ce qu'il lui reste de fortune à ne rien faire. Elle regrette d'être venue à R., où ces dames'' ont pourtant des intérêts considérables, elle souffre...

— Et vous avez compté sur moi, répliquai-je, pour être le dieu machiniste de l'intrigue ?

— Oh I je vous en prie, me dit avec sévérité la bonne M""® Rambaud, ne raillez pas en ce moment.

— Je ne raille pas, fis-je à mon tour en lui prenant les mains, et j'accepte, au contraire, de revoir M"' de B. J'ai le désir de la mieux connaître, et soyez assurée que je lui porte un intérêt vif et véritable. Vous avez fait le premier pas. Laissez-moi agir pour tout le reste.

Là-dessus, nous nous sommes séparés, et je me rettouve maintenant assez perplexe.

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